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CANCER ENCÉPHALOÏDE ÉNORME DU SEIN GAUCHE CHEZ UNE FEMME DE 70 ANS

ABLATION DE LA TUMEUR ; EMPLOI DU CHLOROFORME POUR L’OPÉRATION; GUɬ RISON RAPIDE.

Obs. I. — Toffier (Marie-Marguerite), veuve Desponty, née à Paris, blanchisseuse; entrée le 17 juin 1850 à l’infirmerie générale de la Salpêtrière, dans le service de M. Manec; opérée te 21 juillet ; guérie le Ie' septembre.

Cette malade, couchée au n° 18 de la salie Sainte-Anne, est d’une taille moyenne, avec le dos un peu voûté et la tête branlante ; son teint est jaunâtre; ses cheveux, primitivement bruns, sont entièrement blancs. Elle entre à l’infirmerie avec une tumeur très-volumineuse du sein gauche.

Elle assure que ses parents n’ont jamais eu de tumeur d’aucune sorte. Son père est mort à 43 ans d’un rhume négligé ; sa mère avait 70 ans quand elle a succombé à une maladie aiguë abdominale. Elle a été l’aînée de quatre frères et sœurs, qui sont tous morts de maladies non carcinomateuses.

Elle a eu sept enfants : quatre vivent encore et sont en bonne santé, à l’exception de sa dernière fille, atteinte depuis quatre ans d’une affection utérine, que notre malade ne peut pas caractériser suffisamment.

Cette femme, d’une constitution ordinaire, a très-longtemps joui d’une excellente santé. Elle n’a conservé le souvenir d’aucune maladie grave. A 15 ans elle a été très- éprouvée par ce qu’elle appelle son effort d'âge manqué Les règles ont paru à 17 ans et ont toujours été abondantes et régulières. Elle s’est mariée à 25 ans, et elle a eu son dernier enfant dans sa quarantième année. Elle a été trois fois nourrice et néanmoins ses seins étaient peu volumineux. L’époque critique a eu lieu à 51 ans sans secousses.

Sa vie s’est passée au milieu des privations pour élever sa famille, mais elle n’a jamais été très-malheureuse.

Il y a lin an environ qu’elle remarqua une petite glande h la partie supérieure du sein gauche. Elle était douloureuse à la pression, grossissait trèsvite et au bout de six mois égalait le volume du poing. Le traitement fut insigiiifiint.se bornant a quelques frictions avec d.fférenles pommades.

Un chirurgien qu’elle consulla voulut enlever la tumeur. La malade ne voulut jamais y consentir; mais le mal empirant tous les jours et ayant pris un grand développement, elle fut admise à l’hôpital de la Salpêtrière comme incurable.

Elle n’assigne point de causes précises à son mal. C’est accidentellement qu’elle s’est aperçue de sa présence. Elle compare les douleurs qu’elle a éprouvées en dernier lieu à celles d’un panaris qui mûrit.

Elle refuse obstinément l'opération, quoiqu’elle se préoccupe sans cesse de son mal au sein.

Etat actuel. I e sein gauche présente, vers sa partie supérieure, une tumeur considérable, formée de trois masses superposées et bosselées. Son volume tolal est a peu piès celui d’une grosse tête d’enfant; sa circonférence, mesurée avec un fil, fournit 45 centimètres. Elle est exactement située à la partie supérieure du sein, quelle a refoulé en bas, ainsi que l’indique le mamelon, bien conservé; sa direction est oblique de haut en bas et de dehors en dedans. Elle parait encore mobile sur le grand dentelé et les parois thoraciques; pas de ganglions indurés dans l’aisselle.

Les tumeurs principales et leurs bosselures sont d’une consistance pâteuse ; l’intermédiaire surtout est molle, mais sans offrir de fluctuation bien sensible; la peau qui les recouvre toutes est adhérente, d’un rouge violacé, d’une coloration plus foncée dans certains endroits, sillonnée de cordons bleuâtres formés par les veines hypertrophiées. Une plaque de peau, légèrement indurée et violette, s’étend de la tumeur jusqu’auprès du creux axillaire; de même, à la partie interne de la tumeur, la peau présente, dans l’étendue de 3 à 4 centimètres, une vascularité et une épaisseur insolites, mais sans tubercules nummulaires cancéreux, sans aucune saillie morbide petite et limitée.

Le sein droit est atrophié, ridé, et à la partie inférieure de la tumeur, le sein gauche offre en partie le même aspect.

L’intelligence est nette. Rien de notable par la percussion et l’auscultation du thorax. 70 pulsations a l’artère radiale, fortes, régulières; appétit médiocre; constipation habituelle. Urines trouvées normales quand on les a examinées par la chaleur et l’acide azotique.

Diagnostic. Encéphaloïde du sein, à marche probablement rapide. (Tisane de gomme sucrée, deux portions, cataplasmes de ciguë.)

La bosselure moyenne devient de plus en plus violacée et fait éprouver des douleurs encore plus vives. L’appétit diminue; la durée du sommeil, assez longue jusqu’alors, s’abrége sensiblement. (Cataplasmes fortement laudanisés.)

Pendant le mois de juin et le commencement du mois de juillet, les douleurs sont des plus vives; la tumeur moyenne, après s’ètreun peu plus ramollie, a laissé suinter du sang par une de ses bosselures. L’appétit se perd, la respiration est pénible à cause des douleurs qu’elle provoque, le sommeil est à peu près nul.

17 juillet. Limonade, une portion qu’elle mange à peine.

19. Une hémorrhagie très-abondante a eu lieu pendant la nuit. Douleurs des plus vives; face décolorée, un peu bouffie. La malade réclame l’opération. Nuit mauvaise; même état d’anxiété.

SO juillet. M. Manec croit l’opération praticable, néanmoins il désire avoir l’avis de ses collègues, MM. P.arth, Gillette, Lélut, Mitivié et Trélat. Il les

réunit en consultation et leur fait remarquer l’âge avancé de la malade, le volume de la tumeur, son développement rapide. Il insiste sur la probabilité de la mort qui arrivera dans très -peu de temps si l’hémorrhagie se renouvelle. La production morbide est d’ailleurs mobile sur les parois thoraciques, les plaques de peau indurée peuvent n’être telles que par la vascularisation augmentée; enfin les ganglions axillaires, devenus volumineux et sensibles, sont peut-être engorgés et non imprégnés de matière cancéreuse. Ces ganglions enlevés pour plus de sûreté, la maladie peut ne pas récidiver. Si, avec des soins multipliés, la malade résiste aux premières périodes de cicatrisation de sa plaie, la vie sera prolongée d’autant. Il en conclut qu’il faut opérer au plus vite.

Après avoir longuement discuté les chances favorables et les dangers de l’opération, celle-ci est décidée et remise au lendemain.

21 juillet. Opération. M. Manec confie à MM. les docteurs Gillette et Trélaî le soin de faire inspirer le chloroforme pendant l’opération, à l’aide du petit appareil de Charrière, formé d’une poche de soie, munie d’un fond en tissu épais. L’insensibilité arrive sans peine après une minute 15 secondes d’attente. Les incisions sont pratiquées, deux ligatures appliquées; la dissection de la tumeur va bon train ; la malade pousse alors quelques plaintes et se débat. On verse du chloroforme dans l’appareil et on l’applique de nouveau. Quelques secondes s’écoulent ; l’opération marche. M. Gillette constate que le pouls baisse et devient tout à coup insensible, les lèvres blanchissent, la respiration s’arrête, la mort est imminente. On jette de l’eau au visage, on donne de l’air en ouvrant les fenêtres; on enlève la patiente et on lui fait prendre une cuillerée de vin de Bagnols. Une demi-minute se passe, le pouls recommence à battre, la poitrine se dilate, enfin l’opération est terminée sans que la malade manifeste aucune souffrance, sans nouvel emploi du chloroforme.

L’opération a été pratiquée de la manière suivante ;

Quand l’insensibilité est devenue suffisante, M. Manec, avec un fort couteau à tranchant convexe, fait deux incisions demi-elliptiques, s’étendant du creux axillaire au bord inférieur de la dernière fausse côte. 11 commence par l’incision inférieure, afin de ne point être gêné par le sang. Ces deux incisions circonscrivent la tumeur, font disparaître la peau indurée du côté de l’aisselle et ne laissent qu’une petite portion du tégument vascularisé situé au côté interne de la tumeur. Le sang coule en nappe; il est absiergé avec dea-éponges imbibées d’eau hémostatique (1). Deux ligatures sont appliquées.

(1) Cette eau était simplement distillée sur de la térébenthine; elle a rendu de véritables services dans le cas actuel, en amoindrissant l’écoulement sanguin chez cette malade, si profondément anémiée.

La frimeur est saisie à pleine main, disséquée largement. Section du grand pectoral, qui adhère à l’enveloppe fibreuse; il est coupé à son tiers externe cl à 5 centimètres de ses attaches sternales. Deux nouvelles ligatures. Les muscles sous-jacents sont à l’état normal. Les ganglions axillaires paraissent h\ pertrophiés ; ils sont saisis et enlevés. Une nouvelle ligature placée dans l’aisselle.

L’opération dure 20 minutes. Il y a peu de sang répandu, grâce à l’eau hémostatique.

Pansement. Réunion des bords des deux incisions par quatre points de suture entortillée, placés en haut et en bas, réunissant de la sorle les commissures. Cinq larges bandelettes de diaehylon ne peuvent, malgié une L rte tiaction, rapprocher les lèvres de la plaie qu’a une distance de 4 à 5 centimètres. Petites boulettes de charpie roulées dans la colophane en poudre, posées dans les intervalles; linge cératé ; charpie et compresses imbibées d’eau fraîche, maintenues par un bandage de corps modérément serré. Enfin un tampon dans l’aisselle, pour aider au recollement de la peau et empêcher la formation d’un clapier.

La mala ;e, placée dans son lit, met une heure au moins à revenir à elle et a reconnaître les objets qui l’entourent. Une infirmière veille auprès d'elle et imbibe de dix en dix minutes, au moyen d’une éponge et d’eau froide, les pièces de pansement reposant sur la plaie. (Gomme sucrée ; Bugnols, 125 grammes ; quelques cuillerées de consommé.)

Pendant la journée, la malade a beaucoup de peine à rassembler ses idées; elle n’a aucun souvenir de l’opération ; elle ne dort point pendant la nuit.

22 juillet. La journée se passe sans accidents. Suintement séro-sanguinolent peu abondants; 100 pulsations régulières. (Même régime; potion antispasmodique.)

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