‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 19 sur 59 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Les Mêmes, MANSOUR et TURQUOISE.

MANsouR, apercevant Rubis, Opale et Violette enlacées.

Que les dieux soient bénis ! La paix est revenue dans la demeure familiale !

OPALE

Ne rends pas grâce à tous les dieux, mais à la fée de l'Indulgence.

TURQUOISE

Une fée !

MANSOUR

Quoi, madame, vous êtes une fée ? Vite, des sorbets et des confitures ! Nous ne saurions trop lionorer celle qui apporte la clarté et la joie dans notre maison.

TURQUOISE

Mais les fées mangent-elles des sorbets et des confitures ?

OPALE

Elles sont immatérielles.

Violette est allée chercher les confitures et les sorbets.

RUBIS

Elles s'enivrent de rayons.

Cependant ces confitures de roses me tentent.

RUBIS

Serez-vous insensible à la fraîcheur parfumée des sorbets ? LA FÉE, goûtant les confitures.

C'est bon de n'être pas seulement une créature idéale, c'est très bon !

OPALE

N'est-ce pas?

LA FÉE

En savourant ces mets je comprends que les dieux aient souvent cédé aux séductions terrestres.

MANSOUR

Cependant les nourritures impondérables...

LA FÉE

Elles sont fades, mon cher Mansour, comme les baisers aériens. Ah ! Turquoise, Opale, Rubis, Violette, que vous êtes heureuses d'être femmes.

TURQUOISE

Pourquoi ?

LA FÉE

Tes sœurs, qui ont connu les joies de l'amour, ne me posent pas cette question. Petite Turquoise, le bonheur de l'humanité, c'est qu'elle est divine par l'esprit et bestiale par le corps. L'homme est plus complet qu'un dieu, puisqu'il a les joies de l'intelligence et de la chair.

VIOLCTTB

Encore des confitures?

LA rée

Oui! Oui! Et, si je ne craignais de vous paraître vulgaire, Je mordrais dans un morceau de pain noir.

MANSOUR

Il est facile de vous donner ce plaisir.

LA réE Non! Je dois conserver de la tenue.

RUBIS

Oh! pourquoi?

LA réc Je suis la fée de l'Indulgence,, mais non du débraillé.

OPALE

Tant pis!

TURQUOISE

Mais, père chéri...

MANSOUR

Quoi!

TURQUOISE

La surprise que vous avez ressentie en rencontrant ici une fée vous fait oublier...

MANSOUR

Eh bien!

Vous fait oublier les cadeaux que vous devez offrir à mes sœurs et que vous portez dans ce coffret.

MANSOUR

Il est vrai que j'ai l'esprit un peu troublé. Vous permettez, aimable fée, que je remette à mes filles ces modestes présents?

LA réE

Je ne veux pas troubler vos joies familiales.

MANSOUR

Voici donc, Rubis, un collier de perles roses comme le sang d'une vierge languissante.

RUBIS

Je suis confuse de recevoir ce don merveilleux.

MANSOUR

Accepte-le sans honte. Ta beauté le mérite.

RUBIS

Mais c'est une fortune que vous m'offrez.

MANSOUR

Il est vrai; je t'avouerai cependant que j'ai acquis ce bijou en échange de quelques morceaux de papier.

LA FÉE

Quelle puissance surnaturelle vous a permis d'accomplir ce miracle?

Le génie de la finance.

LA FÉE

Je ne le connais pas.

MANSOUR

Je vous le présenterai. C'est un esprit d'une force extraordinaire. II persuade aux gens de livrer leurs richesses contre du papier qui est, à vrai dire, orné de figurines. Il dit à la foule : « Ce papier vaudra bientôt très cher ! » On le croit ; car la naïveté publique est très grande, et c'est pourquoi nous sommes très riches.

TURQUOISE

0 père vénérable!

MANSOUR

Dans un flacon précieux voici, ma chère Opale, une essence mystérieuse qui te donnera des rêves enchanteurs. Une vieille femme me l'a vendue et j'ai tenu à en reconnaître tout d'abord l'efficacité. II m'a suffi de respirer ce mélange magique et, pendant une semaine, j'ai dormi délicieusement, j'ai connu des joies extraordinaires...

LA FÉE

Mansour, n'as-tu pas acheté deux flacons?

MANSOUR

Hélas ! non ! grande fée ! Il ne convient pas, ma chère Opale, qu'un père donne à sa fille certains détails. Mais je t'affirme que tu peux me remercier.

OPALE

Crois à ma gratitude, père, qui es sage entre les sages.

Et moi ?

MANSOUR

Toi?

TURQUOISE

Je t'avais demandé de me rapporter une fleur.

MANSOUR

Je ne me rappelle pas.

TURQUOISE

Oh ! je vois bien que tu te moques de moi et que tu veux me taquiner. Tu n'as pas oublié le désir de ta petite fille.

MANSOUR

Je t'affirme, mon enfant...

TURQUOISE

Là, dans ce coffret, j'ai bien aperçu...

MANSOUR

Quoi donc?

TURQUOISE

Une rose ! '

Mansour ouvre le coffret et en tire la fleur.

TURQUOISE

Oh! la jolie rose!

OPALE

Elle est d'une blancheur délicieuse et son cœur est rose comme un désir furtif.

Elle semble faite d'un tissu précieux.

VIOLETTE

C'est une rose plus belle que toutes les roses.

LA rtz Elle a sans doute été cueillie dans des jardins enchantés.

TURQUOISE

Donne, père ! Je veux la respirer !

MANSOUR

Tu ne dois pas la toucher avant de savoir d'où elle vient.

TURQUOISE

Qu'importe son origine si elle me charme!

MANSOUR

Tu es bien ma fille. C'est ce que j'ai pensé quand j'ai connu Violette.

TURQUOISE

Père, père, laisse-moi prendre cette fleur.

MANSOUR

Elle s'épanouissait, lumineuse, dans un parc seigneurial.

RUBIS

Où donc?

Dans une ville que je ne connais pas. Je ne sais comment je me trouvais dans une allée, près des arbustes odorants. J'étais seul. Mes gens se reposaient sans doute dans l'auberge et je m'étais égaré en me promenant. Soudain je vis cette rose et je ne résistai pas au désir de la cueillir pour te l'apporter.

OPALE

La fleur est toute fraîche. C'est donc ce matin que tu l'as cueillie?

MANSOUR

II y a plus de six mois.

TURQUOISE

Comment?

MANSOUR

Et chaque matin elle semble plus jeune et toujours des gouttes de rosée tremblent aux plis mystérieux de sa corolle.

LA FÉE

C'est invraisemblable!

MANSOUR

Il est admirable que vous ne croyez pas aux miracles, vous qui êtes fée.

LA PÉE

Excusez-moi, mais je doute toujours des événements surnaturels que je n'ai pas provoqués.

Une fleur qui ne se fane pas, quel joyau I Cède-moi la rote, Turquoise, et je te donnerai le plus beau de mes colliers.

MANSOUR

Ah! mes enfants! Ne souhaitez pas un bien qui peut vous être funeste ! Au moment où je venais de m'emparer de cette rose, je vis surgir d'un buisson un être monstrueux.

OPALE

Comment était-Il?

MANSOUR

Il avait, comme un homme, deux pieds et deux mains. Mais il était velu comme un ours.

TURQUOISE

C'était une sorte de singe?

MANSOUR

Non! Il parlait d'une voix rude, mais en bon langage.

OPALC

Il devait avoir un visage intéressant

MANSOUR

Je me rappelle seulement la tristesse de ses yeux.

RUBIS

Et alors?

MANSOUR

Et alors, j'ai eu peur, car il prononçait des paroles formidables. Il disait : « Misérable étranger, puisque tu as eu l'audace de cueillir cette rose, je t'étranglerai ! »

LA réc

Qu'as-tu fait?

MANSOUR

Je me suis prosterné devant lui.

VIOLETTE

Tu as eu raison. Il faut toujours honorer ceux qui nous menacent et qui semblent très forts.

MANSOUR

En gémissant j'ai dit : « Seigneur, j'ai cueilli cette rose pour ma fille Turquoise. C'est un père qui se traîne à vos genoux!» Il m'a répondu : « Je suis une bête et je n'ai pas le sentiment de la famille. Mais Turquoise est-elle jolie ?» Je lui ai tendu, en tremblant, ton portrait que je porte toujours sur moi, pendant mes longs voyages.

TURQUOISE

Oh! un si mauvais portrait!

MANSOUR

Il a été touché par le charme de ton visage et il m'a dit : « Je te fais grâce, parce que tu te dis le père de cette jeune fille. Tu peux partir. Mais tu raconteras à Turquoise cette aventure. Tu lui offriras la rose en lui déclarant que, si elle la respire, elle sera aussitôt transportée dans ce jardin. Va, et puissé-je bientôt voir ta fille ! »

OPALE

C'est admirable.

RUBIS

J'avoue que je reste sceptique. C'est quelque vagabond, mon père, qui s'est joué de vous.

Ce vagabond portait au doigt une émeraude incomparable.

RUBIS

Incomparable par sa grosseur ?

MANSOUR

Et par son éclat. C'est une pierre mystérieuse comme la mer et comme l'espérance.

TURQUOISE

Donnez-moi cette rose.

MANSOUR

Songe, mon enfant, à quels périls tu t'exposerais en la respirant.

TURQUOISE

Je la veux! Je la veux!

RUBIS

Tu es jeune, Turquoise. Tu n'as pas connu encore les joies suprêmes de la vie. Souffre que ta sœur aînée subisse à ta place les épreuves qui te sont destinées. C'est moi qui partirai vers le jardin enchanté, et si j'en reviens, je te raconterai ce qui se sera passé.

TURQUOISE

Je suis lasse des récits. On me raconte toujours ! Je veux voir. Je veux savoir. Donnez-moi la rose.

OPALE

Vas-tu donc te livrer à une bête quand des jeunes gens, dont l'éducation est parfaite, sollicitent l'honneur de t'avoir pour femme? Tu serais sans défense contre les attaques d'une brute. Permets à mon expérience de soutenir cette lutte.

Ma rose ! Ma rose !

MANSOUR

Mais vous qui Ctes fée, venez à mon secours et détournez ma fille de cette folie.

LA réc *

Tu es un vieillard et tu prétends discerner la sagesse et la clémence ? Es-tu donc si jeune ? En suivant son caprice, en obéissant à son instinct, ta fille est peut-être plus clairvoyante que ta raison et que ta prudence.

MANSOUR

Tu veux donc fuir, ingrate, la maison paternelle ?

TURQUOISE

Je sens déjà l'odeur des jardins enchantés.

MANSOUR

Tu abandonnes sans regret ton vieux père qui n'eut souci que de ton bonheur?

TURQUOtSC

J'entends la voix du bien-aimé.

MANSOUR

Ma fille ! ma fille !

VIOLETTE

Il ne faut pas que vous assistiez à son départ.

MANSOUR

Tu as raison. Ces émotions inutiles nuiraient à ma santé.

Venez fumer dans la petite salle aux murs frais dont vous m'avez si souvent parlé et je chanterai pour endormir votre peine.

MANSOUR

Adieu, ma fille. Laisse-moi t'embrasser ! Veillez sur elle, bonne fée. Adieu, ingrate que j'adore ! (Il sort avec Violette.)

LA rée

Elle n'est pas plus ingrate que tous les enfants. Elle obéit à la loi naturelle.

RUBIS

Cependant nous restons auprès de notre père !

too

OPALE

Nous ne sommes pas avides, comme elle, de folles aventures.

TURQUOISE

Mes sœurs, voulez-vous cette rose ?

RUBIS

Que dis-tu, ma chérie ?...

OPALE

Tu consentirais ?...

TURQUOISE

Non ! Laissez-moi tenter la fortune. Le moment est venu pour moi de vivre. Je voulais vous éprouver.

Au revoir.

OPALE

Sois heureuse.

Rubis et Opale s'éloignent

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