SCÈNE VII
Les Mêmes, MANSOUR et TURQUOISE.
MANsouR, apercevant Rubis, Opale et Violette enlacées.
Que les dieux soient bénis ! La paix est revenue dans la demeure familiale !
OPALE
Ne rends pas grâce à tous les dieux, mais à la fée de l'Indulgence.
TURQUOISE
Une fée !
MANSOUR
Quoi, madame, vous êtes une fée ? Vite, des sorbets et des confitures ! Nous ne saurions trop lionorer celle qui apporte la clarté et la joie dans notre maison.
TURQUOISE
Mais les fées mangent-elles des sorbets et des confitures ?
OPALE
Elles sont immatérielles.
Violette est allée chercher les confitures et les sorbets.
RUBIS
Elles s'enivrent de rayons.
Cependant ces confitures de roses me tentent.
RUBIS
Serez-vous insensible à la fraîcheur parfumée des sorbets ? LA FÉE, goûtant les confitures.
C'est bon de n'être pas seulement une créature idéale, c'est très bon !
OPALE
N'est-ce pas?
LA FÉE
En savourant ces mets je comprends que les dieux aient souvent cédé aux séductions terrestres.
MANSOUR
Cependant les nourritures impondérables...
LA FÉE
Elles sont fades, mon cher Mansour, comme les baisers aériens. Ah ! Turquoise, Opale, Rubis, Violette, que vous êtes heureuses d'être femmes.
TURQUOISE
Pourquoi ?
LA FÉE
Tes sœurs, qui ont connu les joies de l'amour, ne me posent pas cette question. Petite Turquoise, le bonheur de l'humanité, c'est qu'elle est divine par l'esprit et bestiale par le corps. L'homme est plus complet qu'un dieu, puisqu'il a les joies de l'intelligence et de la chair.
VIOLCTTB
Encore des confitures?
LA rée
Oui! Oui! Et, si je ne craignais de vous paraître vulgaire, Je mordrais dans un morceau de pain noir.
MANSOUR
Il est facile de vous donner ce plaisir.
LA réE Non! Je dois conserver de la tenue.
RUBIS
Oh! pourquoi?
LA réc Je suis la fée de l'Indulgence,, mais non du débraillé.
OPALE
Tant pis!
TURQUOISE
Mais, père chéri...
MANSOUR
Quoi!
TURQUOISE
La surprise que vous avez ressentie en rencontrant ici une fée vous fait oublier...
MANSOUR
Eh bien!
Vous fait oublier les cadeaux que vous devez offrir à mes sœurs et que vous portez dans ce coffret.
MANSOUR
Il est vrai que j'ai l'esprit un peu troublé. Vous permettez, aimable fée, que je remette à mes filles ces modestes présents?
LA réE
Je ne veux pas troubler vos joies familiales.
MANSOUR
Voici donc, Rubis, un collier de perles roses comme le sang d'une vierge languissante.
RUBIS
Je suis confuse de recevoir ce don merveilleux.
MANSOUR
Accepte-le sans honte. Ta beauté le mérite.
RUBIS
Mais c'est une fortune que vous m'offrez.
MANSOUR
Il est vrai; je t'avouerai cependant que j'ai acquis ce bijou en échange de quelques morceaux de papier.
LA FÉE
Quelle puissance surnaturelle vous a permis d'accomplir ce miracle?
Le génie de la finance.
LA FÉE
Je ne le connais pas.
MANSOUR
Je vous le présenterai. C'est un esprit d'une force extraordinaire. II persuade aux gens de livrer leurs richesses contre du papier qui est, à vrai dire, orné de figurines. Il dit à la foule : « Ce papier vaudra bientôt très cher ! » On le croit ; car la naïveté publique est très grande, et c'est pourquoi nous sommes très riches.
TURQUOISE
0 père vénérable!
MANSOUR
Dans un flacon précieux voici, ma chère Opale, une essence mystérieuse qui te donnera des rêves enchanteurs. Une vieille femme me l'a vendue et j'ai tenu à en reconnaître tout d'abord l'efficacité. II m'a suffi de respirer ce mélange magique et, pendant une semaine, j'ai dormi délicieusement, j'ai connu des joies extraordinaires...
LA FÉE
Mansour, n'as-tu pas acheté deux flacons?
MANSOUR
Hélas ! non ! grande fée ! Il ne convient pas, ma chère Opale, qu'un père donne à sa fille certains détails. Mais je t'affirme que tu peux me remercier.
OPALE
Crois à ma gratitude, père, qui es sage entre les sages.
Et moi ?
MANSOUR
Toi?
TURQUOISE
Je t'avais demandé de me rapporter une fleur.
MANSOUR
Je ne me rappelle pas.
TURQUOISE
Oh ! je vois bien que tu te moques de moi et que tu veux me taquiner. Tu n'as pas oublié le désir de ta petite fille.
MANSOUR
Je t'affirme, mon enfant...
TURQUOISE
Là, dans ce coffret, j'ai bien aperçu...
MANSOUR
Quoi donc?
TURQUOISE
Une rose ! '
Mansour ouvre le coffret et en tire la fleur.
TURQUOISE
Oh! la jolie rose!
OPALE
Elle est d'une blancheur délicieuse et son cœur est rose comme un désir furtif.
Elle semble faite d'un tissu précieux.
VIOLETTE
C'est une rose plus belle que toutes les roses.
LA rtz Elle a sans doute été cueillie dans des jardins enchantés.
TURQUOISE
Donne, père ! Je veux la respirer !
MANSOUR
Tu ne dois pas la toucher avant de savoir d'où elle vient.
TURQUOISE
Qu'importe son origine si elle me charme!
MANSOUR
Tu es bien ma fille. C'est ce que j'ai pensé quand j'ai connu Violette.
TURQUOISE
Père, père, laisse-moi prendre cette fleur.
MANSOUR
Elle s'épanouissait, lumineuse, dans un parc seigneurial.
RUBIS
Où donc?
Dans une ville que je ne connais pas. Je ne sais comment je me trouvais dans une allée, près des arbustes odorants. J'étais seul. Mes gens se reposaient sans doute dans l'auberge et je m'étais égaré en me promenant. Soudain je vis cette rose et je ne résistai pas au désir de la cueillir pour te l'apporter.
OPALE
La fleur est toute fraîche. C'est donc ce matin que tu l'as cueillie?
MANSOUR
II y a plus de six mois.
TURQUOISE
Comment?
MANSOUR
Et chaque matin elle semble plus jeune et toujours des gouttes de rosée tremblent aux plis mystérieux de sa corolle.
LA FÉE
C'est invraisemblable!
MANSOUR
Il est admirable que vous ne croyez pas aux miracles, vous qui êtes fée.
LA PÉE
Excusez-moi, mais je doute toujours des événements surnaturels que je n'ai pas provoqués.
Une fleur qui ne se fane pas, quel joyau I Cède-moi la rote, Turquoise, et je te donnerai le plus beau de mes colliers.
MANSOUR
Ah! mes enfants! Ne souhaitez pas un bien qui peut vous être funeste ! Au moment où je venais de m'emparer de cette rose, je vis surgir d'un buisson un être monstrueux.
OPALE
Comment était-Il?
MANSOUR
Il avait, comme un homme, deux pieds et deux mains. Mais il était velu comme un ours.
TURQUOISE
C'était une sorte de singe?
MANSOUR
Non! Il parlait d'une voix rude, mais en bon langage.
OPALC
Il devait avoir un visage intéressant
MANSOUR
Je me rappelle seulement la tristesse de ses yeux.
RUBIS
Et alors?
MANSOUR
Et alors, j'ai eu peur, car il prononçait des paroles formidables. Il disait : « Misérable étranger, puisque tu as eu l'audace de cueillir cette rose, je t'étranglerai ! »
LA réc
Qu'as-tu fait?
MANSOUR
Je me suis prosterné devant lui.
VIOLETTE
Tu as eu raison. Il faut toujours honorer ceux qui nous menacent et qui semblent très forts.
MANSOUR
En gémissant j'ai dit : « Seigneur, j'ai cueilli cette rose pour ma fille Turquoise. C'est un père qui se traîne à vos genoux!» Il m'a répondu : « Je suis une bête et je n'ai pas le sentiment de la famille. Mais Turquoise est-elle jolie ?» Je lui ai tendu, en tremblant, ton portrait que je porte toujours sur moi, pendant mes longs voyages.
TURQUOISE
Oh! un si mauvais portrait!
MANSOUR
Il a été touché par le charme de ton visage et il m'a dit : « Je te fais grâce, parce que tu te dis le père de cette jeune fille. Tu peux partir. Mais tu raconteras à Turquoise cette aventure. Tu lui offriras la rose en lui déclarant que, si elle la respire, elle sera aussitôt transportée dans ce jardin. Va, et puissé-je bientôt voir ta fille ! »
OPALE
C'est admirable.
RUBIS
J'avoue que je reste sceptique. C'est quelque vagabond, mon père, qui s'est joué de vous.
Ce vagabond portait au doigt une émeraude incomparable.
RUBIS
Incomparable par sa grosseur ?
MANSOUR
Et par son éclat. C'est une pierre mystérieuse comme la mer et comme l'espérance.
TURQUOISE
Donnez-moi cette rose.
MANSOUR
Songe, mon enfant, à quels périls tu t'exposerais en la respirant.
TURQUOISE
Je la veux! Je la veux!
RUBIS
Tu es jeune, Turquoise. Tu n'as pas connu encore les joies suprêmes de la vie. Souffre que ta sœur aînée subisse à ta place les épreuves qui te sont destinées. C'est moi qui partirai vers le jardin enchanté, et si j'en reviens, je te raconterai ce qui se sera passé.
TURQUOISE
Je suis lasse des récits. On me raconte toujours ! Je veux voir. Je veux savoir. Donnez-moi la rose.
OPALE
Vas-tu donc te livrer à une bête quand des jeunes gens, dont l'éducation est parfaite, sollicitent l'honneur de t'avoir pour femme? Tu serais sans défense contre les attaques d'une brute. Permets à mon expérience de soutenir cette lutte.
Ma rose ! Ma rose !
MANSOUR
Mais vous qui Ctes fée, venez à mon secours et détournez ma fille de cette folie.
LA réc *
Tu es un vieillard et tu prétends discerner la sagesse et la clémence ? Es-tu donc si jeune ? En suivant son caprice, en obéissant à son instinct, ta fille est peut-être plus clairvoyante que ta raison et que ta prudence.
MANSOUR
Tu veux donc fuir, ingrate, la maison paternelle ?
TURQUOISE
Je sens déjà l'odeur des jardins enchantés.
MANSOUR
Tu abandonnes sans regret ton vieux père qui n'eut souci que de ton bonheur?
TURQUOtSC
J'entends la voix du bien-aimé.
MANSOUR
Ma fille ! ma fille !
VIOLETTE
Il ne faut pas que vous assistiez à son départ.
MANSOUR
Tu as raison. Ces émotions inutiles nuiraient à ma santé.
Venez fumer dans la petite salle aux murs frais dont vous m'avez si souvent parlé et je chanterai pour endormir votre peine.
MANSOUR
Adieu, ma fille. Laisse-moi t'embrasser ! Veillez sur elle, bonne fée. Adieu, ingrate que j'adore ! (Il sort avec Violette.)
LA rée
Elle n'est pas plus ingrate que tous les enfants. Elle obéit à la loi naturelle.
RUBIS
Cependant nous restons auprès de notre père !
too
OPALE
Nous ne sommes pas avides, comme elle, de folles aventures.
TURQUOISE
Mes sœurs, voulez-vous cette rose ?
RUBIS
Que dis-tu, ma chérie ?...
OPALE
Tu consentirais ?...
TURQUOISE
Non ! Laissez-moi tenter la fortune. Le moment est venu pour moi de vivre. Je voulais vous éprouver.
Au revoir.
OPALE
Sois heureuse.
Rubis et Opale s'éloignent