‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 18 sur 59 · SCÈNE VI OPALE, RUBIS, VIOLETTE, puis LA FÉE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI OPALE, RUBIS, VIOLETTE, puis LA FÉE

Ah! notre père est dans un état lamentable!

VIOLETTE

Il répète chaque jour qu'il ne fut jamais si joyeux. Je vous avoue que ma déception est vive. J'espérais que ses filles seraient moins ingrates envers moi et qu'elles reconnaîtraient l'efficacité de mes soins.

RUBIS

Nous vous devons des remerciements?

VIOLETTE

Sans doute.

OPALE

Vous ne voyez donc pas que, grâce à vous, notre père est devenu ridicule?

VIOLETTE

Qu'importe ! Il est heureux!

RUBIS

Il se teint!

VIOLETTE

Il a donc l'illusion de la jeunesse.

OPALE

Auprès de vous, il s'efforce de redresser son corps voûté par les ans !

N'admirez-vous pas ce courageux effort contre la décrépitude?

RUBIS

Il a de fausses dents !

VIOLETTE

Son sourire en est plus agréable ; car il sourit. Il était morose, aujourd'hui il est gai. Il était avare, il devient presque prodigue.

RUBIS

Ciel !

OPALE

Mais qu'avez-vous fait pour le transformer ainsi?

VIOLETTE

Je me suis montrée.

RUBIS

Vous avez dansé et chanté pour lui plaire?

VIOLETTE

II m'a distinguée parmi d'autres esclaves, dans un marché de Tunis qui est une ville africaine. Ah! mes sœurs...

RUBIS

Nous ne sommes pas vos sœurs...

VIOLETTE

Ah! mes filles... car si je le voulais, je serais votre mère.

OPALE

Insolente!

Ah! Rubis, et vous Opale, croyez-vous donc que nous devions avoir recours aux ruses, aux perfidies, aux stratagèmes pour gagner le cœur des hommes? Nos victoires ne sont jamais dues à la tactique, mais au hasard.

OPALE

Cependant tu sais adoucir tes regards et tes yeux deviennent si tendres qu'ils me charmeraient si je n'avais la force de me défendre contre leur dangereuse séduction.

VIOLCTTC

La douceur de mes yeux est naturelle et Je ne fais nul effort pour te plaire.

RUBIS

Tu ne dis pas la vérité. Les marchands d'esclaves et les vieilles femmes ont su t'enseigner cette fausse ingénuité.

VIOLETTE

Je suis trop paresseuse pour m'astreindre à un tel labeur, — pour apprendre l'art de mentir.

OPALE

Tu parles bien cependant. Tu es demeurée longtemps dans les écoles?

VIOLETTE

Jusqu'à ma quatorzième année.

Raconte ton histoire. Je la connais déjà. Tes parents étaient riches et brusquement ils sont devenus pauvres, n'est-ce pas?

VIOLETTE

Il est vrai.

OPALE

Mais n'étais-tu pas la fille d'un vaillant guerrier qui fut tué par les ennemis de notre souverain?

VIOLETTE

Non!

OPALE

Quoi, tu n'es pas la fille d'un officier supérieur?

VIOLETTE

Mon père était un commerçant qui mourut jeune et qui me laissa sans fortune.

RUBIS

Et tu songeas, naturellement, à donner aux jeunes bourgeoises des leçons de cithare?

VIOLETTE

Jamais! Je n'ignorais pas que ce métier est peu rémunérateur. Ma mère, qui nous avait depuis longtemps abandonnés pour fuir avec un musicien, m'avait faite jolie. Aussi je pris très vite la résolution de me vendre.

OPALE

Non?

Qu'auriez-vous fait à ma place?

OPALE

J'aurais lutté !

RUBIS

Les femmes peuvent gagner leur pain quotidien.

VIOLETTE

Entre toutes les professions qu'exercent les femmes, je ne me sentais d'aptitude que pour l'amour.

OPALE

Quel cynisme!

VIOLETTE

Je connus d'abord un riche vieillard qui avait vu naître mon père et qui fut pour moi d'une grande bpnté.

RUBIS

Nous ne vous demandons pas de détails.

VIOLETTE

Je n'ai pas l'intention de vous en donner. Sachez seulement que si je ne l'avais pas trompé avec son intendant, jamais il ne m'aurait vendue à l'horrible négociant qui m'emmena en Afrique.

OPALE

Pauvre petite!

VIOLETTE

Si j'avais été plus fidèle, plus froide ou plus prudente, je serais sans doute l'épouse de ce propriétaire honorable. Mais il était orgueilleux comme tous les amants dont les cheveux sont blancs. Il ne me pardonna point d'avoir aimé un homme jeune qui était son serviteur.

RUBIS

Mon pauvre père ! Une telle femme a pu te charmer !

VIOLCTTC

Oui ! C'est qu'à Tunis, sur le marché, il n'y avait que des négresses. Mon âme n'est pcut-Ctrc pas candide; mais mon corps est très blanc : c'est pourquoi votre père me remarqua.

OPALE

Nous lui révélerons votre passé. *

VIOLCTTC

Il le connaît mieux que vous-mêmes. Il n'ignore pas que je ne fus pas indifférente aux menaces du marchand d'esclaves qui me trouvait à son gr6.

RUBIS

Quoi I Vous avez cédé aux supplications d'un tel individu ?

VIOLETTE

Il ne me priait pas: il me battait. Il est facile de résister à la voix qui implore, mais non au gourdin qui frappe.

OPALE

Je serais morte, mais je n'aurais pas subi ses caresses.

VIOLETTE

Hélas ! La vie est douce. J'espérais en un avenir meilleur, et j'avais bien raison. J'oubliais d'ailleurs le marchand d'esclaves auprès d'un compagnon de captivité.

Vous ne rougissez pas?

VIOLETTE

Non, c'était un bel homme. Il était bête, mais sincère. Il ne sut pas dissimuler sa passion. Aussi le marchand d'esclaves lui fit crever les yeux.

OPALE

L'horreur I

VIOLETTE

Ce négociant me donnait ainsi une preuve éclatante de son amour : il me sacrifiait sa marchandise. Aujourd'hui mon cher amoureux tourne comme un cheval de somme autour d'un puits et fait monter l'eau. Mais il ne m'a pas oubliée et mon image le console de sa destinée fâcheuse.

RUBIS

Mais vous n'êtes qu'une fille !

VIOLETTE

Oui. Je ne suis pas mariée.

OPALE

Nous vous chasserons de la demeure familiale. Vous en souillez la pureté.

VIOLETTE

Seuls les dieux sont immaculés, et leur réputation est peutêtre surfaite.

RUBIS

Vous n'avez donc nulle morale, nulle religion ?

J'ai été précipitée brusquement dans la misère. Cette chute brise souvent la conscience qui est un bibelot luxueux et fragile.

RUBIS

Nous arracherons notre père à votre influence.

VIOLETTE

Je n'en serais pas étonnée.

OPALE

Vous retomberez de nouveau dans la fange dont il vous a tirée.

VIOLETTE

Hélas ! Ayez pitié de ma détresse. Si, un jour, je suis riche, j'aurai des principes : je vous le promets.

RUBIS

Hors d'ici, misérable, hors d'ici !

(La fée apparaît.)

LA FÉE

Ne la chasse pas, Rubis : elle est femme.

RUBIS

Es-tu quelque sorcière qui protège cette débauchée?

LA FÉE

Je suis une fée.

OPALE

Une fée !

Vons voyez que j'ai, du moins, de jolies relations.

LA rit

Rcgardcz-moi. Je ne suis point laide comme les magiciennes qui composent dans la nuit des philtres criminels. Mon visage est clair comme le jour.

OPALH.

J'avoue que ta figure est sympathique. Mais, si tu es vraiment une fée, ne dois-tu pas avoir souci de la justice et peux-tu nous empêcher de chasser cette créature?

LA PÉC

Tu ne connais pas bien les fées : nous sommes, au contraire, les ennemies de la justice. Nous volons autour des berceaux et notre caprice distribue aux nouveaux nés le vice ou la vertu, la sottise ou l'intelligence, la faiblesse ou la force, l'obscurité ou la gloire. Nous troublons l'ordre universel. Nous sommes les adversaires de l'esprit équitable qui organisa le monde.

OPALE

Que dis-tu?

LA rée

Si nous n'avions pas attaqué son œuvre, tous les hommes seraient égaux et parfaits.

RUBIS

Mais pourquoi ne vous a-t-il pas toutes anéanties?

C'est que, sans notre intervention, la vie serait ennuyeuse. Ce sont nos injustices qui donnent quelque intérêt à l'existence. Si nous ne suscitions pas des rivalités, des luttes, l'humanité se serait depuis longtemps endormie.

OPALE

Tu protégeras donc Violette contre notre juste ressentiment?

LA réc

Et je vous empêcherai de commettre une mauvaise action dont souffrirait Mansour, votre père.

VIOLETTE

Tu l'aimes ?

LA rin

Il a été très malheureux. Sa femme, qui était plus jeune que lui, ne l'aimait pas.

RUBIS

Tu ne vas pas insulter notre mère ?

LA FEE

Quelle force peut obliger une créature à éprouver certains sentiments ? Nous sommes sans défense contre nos sympathies et contre nos haines. L'épouse qui n'a point chéri Mansour n'était pas criminelle ; mais Mansour a souffert et il est temps que le sort lui soit favorable.

OPALE

Qui donc es-tu?

Je suis la plus précieuse des fées. Je n'ai pas le pouvoir de bouleverser le ciel et la terre ; je ne déchaîne pas les éléments; je ne porte pas une armure comme les divinités redoutables et je ne suis pas nue comme la farouche vérité. Mes voiles légers permettent de deviner mes formes sans en offrir brutalement le spectacle. Je suis la bonté discrète. Je suis la fée de l'Indulgence.

VIOLETTE

Miséricordieuse, ne te détourne pas de ton humble servante !

LA FéE

Je t'aime, Violette, parce que tu fus toujours indulgente aux passions humaines.

RUBIS

Et tu nous hais parce que nous sommes étroitement attachées à la vertu ?

LA FÉE

Rubis, Rubis, tu n'as pas encore donné aux pauvres les joyaux dont t'a parée la générosité violente de Rock, le financier.

RUBIS

Mais... je n'en ai pas encore eu le loisir.

LA FÉE

Devant la porte de ta demeure une foule misérable attend les aumônes que doit distribuer ton père pour fêter son retour.

RUBIS

Eh bien ?

LA FÉE

Jette à ces malheureux les diamants, les perles, les saphirs.

Pourquoi offrir ces trésors à ces individus sales et qui les vendraient afin de s'enivrer ?

LA rée

Opale ! Tu blâmes leur griserie grossière et tu recherches les sensations rares et fines. Tu es semblable à ceux qui titubent après avoir bu. Ton ivrognerie est distinguée, c'est toute la différence ! .Soyez indulgentes afin de pouvoir excuser vos propres actions.

RUBIS

Il est vrai, Violette, que je ne saurais blâmer ton désir de vie indolente et luxueuse.

OPALB

La sympathie que t'inspira ton compagnon de captivité m'a émue, Violette, et je te comprends.

LA réE

Ah ! si toutes les femmes écoutaient mes conseils, si elles perdaient l'habitude funeste de vivre dans l'hostilité, si elles s'unissaient, l'existence leur serait agréable.

VIOLETTE

Nous t'écoutons, fée très bienveillante et très immorale.

RUBIS

Parle ! Que devons-nous faire ?

OPALE

Nous t'obéirons.

LA réE Embrassez-vous.

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