SCÈNE VI OPALE, RUBIS, VIOLETTE, puis LA FÉE
Ah! notre père est dans un état lamentable!
VIOLETTE
Il répète chaque jour qu'il ne fut jamais si joyeux. Je vous avoue que ma déception est vive. J'espérais que ses filles seraient moins ingrates envers moi et qu'elles reconnaîtraient l'efficacité de mes soins.
RUBIS
Nous vous devons des remerciements?
VIOLETTE
Sans doute.
OPALE
Vous ne voyez donc pas que, grâce à vous, notre père est devenu ridicule?
VIOLETTE
Qu'importe ! Il est heureux!
RUBIS
Il se teint!
VIOLETTE
Il a donc l'illusion de la jeunesse.
OPALE
Auprès de vous, il s'efforce de redresser son corps voûté par les ans !
N'admirez-vous pas ce courageux effort contre la décrépitude?
RUBIS
Il a de fausses dents !
VIOLETTE
Son sourire en est plus agréable ; car il sourit. Il était morose, aujourd'hui il est gai. Il était avare, il devient presque prodigue.
RUBIS
Ciel !
OPALE
Mais qu'avez-vous fait pour le transformer ainsi?
VIOLETTE
Je me suis montrée.
RUBIS
Vous avez dansé et chanté pour lui plaire?
VIOLETTE
II m'a distinguée parmi d'autres esclaves, dans un marché de Tunis qui est une ville africaine. Ah! mes sœurs...
RUBIS
Nous ne sommes pas vos sœurs...
VIOLETTE
Ah! mes filles... car si je le voulais, je serais votre mère.
OPALE
Insolente!
Ah! Rubis, et vous Opale, croyez-vous donc que nous devions avoir recours aux ruses, aux perfidies, aux stratagèmes pour gagner le cœur des hommes? Nos victoires ne sont jamais dues à la tactique, mais au hasard.
OPALE
Cependant tu sais adoucir tes regards et tes yeux deviennent si tendres qu'ils me charmeraient si je n'avais la force de me défendre contre leur dangereuse séduction.
VIOLCTTC
La douceur de mes yeux est naturelle et Je ne fais nul effort pour te plaire.
RUBIS
Tu ne dis pas la vérité. Les marchands d'esclaves et les vieilles femmes ont su t'enseigner cette fausse ingénuité.
VIOLETTE
Je suis trop paresseuse pour m'astreindre à un tel labeur, — pour apprendre l'art de mentir.
OPALE
Tu parles bien cependant. Tu es demeurée longtemps dans les écoles?
VIOLETTE
Jusqu'à ma quatorzième année.
Raconte ton histoire. Je la connais déjà. Tes parents étaient riches et brusquement ils sont devenus pauvres, n'est-ce pas?
VIOLETTE
Il est vrai.
OPALE
Mais n'étais-tu pas la fille d'un vaillant guerrier qui fut tué par les ennemis de notre souverain?
VIOLETTE
Non!
OPALE
Quoi, tu n'es pas la fille d'un officier supérieur?
VIOLETTE
Mon père était un commerçant qui mourut jeune et qui me laissa sans fortune.
RUBIS
Et tu songeas, naturellement, à donner aux jeunes bourgeoises des leçons de cithare?
VIOLETTE
Jamais! Je n'ignorais pas que ce métier est peu rémunérateur. Ma mère, qui nous avait depuis longtemps abandonnés pour fuir avec un musicien, m'avait faite jolie. Aussi je pris très vite la résolution de me vendre.
OPALE
Non?
Qu'auriez-vous fait à ma place?
OPALE
J'aurais lutté !
RUBIS
Les femmes peuvent gagner leur pain quotidien.
VIOLETTE
Entre toutes les professions qu'exercent les femmes, je ne me sentais d'aptitude que pour l'amour.
OPALE
Quel cynisme!
VIOLETTE
Je connus d'abord un riche vieillard qui avait vu naître mon père et qui fut pour moi d'une grande bpnté.
RUBIS
Nous ne vous demandons pas de détails.
VIOLETTE
Je n'ai pas l'intention de vous en donner. Sachez seulement que si je ne l'avais pas trompé avec son intendant, jamais il ne m'aurait vendue à l'horrible négociant qui m'emmena en Afrique.
OPALE
Pauvre petite!
VIOLETTE
Si j'avais été plus fidèle, plus froide ou plus prudente, je serais sans doute l'épouse de ce propriétaire honorable. Mais il était orgueilleux comme tous les amants dont les cheveux sont blancs. Il ne me pardonna point d'avoir aimé un homme jeune qui était son serviteur.
RUBIS
Mon pauvre père ! Une telle femme a pu te charmer !
VIOLCTTC
Oui ! C'est qu'à Tunis, sur le marché, il n'y avait que des négresses. Mon âme n'est pcut-Ctrc pas candide; mais mon corps est très blanc : c'est pourquoi votre père me remarqua.
OPALE
Nous lui révélerons votre passé. *
VIOLCTTC
Il le connaît mieux que vous-mêmes. Il n'ignore pas que je ne fus pas indifférente aux menaces du marchand d'esclaves qui me trouvait à son gr6.
RUBIS
Quoi I Vous avez cédé aux supplications d'un tel individu ?
VIOLETTE
Il ne me priait pas: il me battait. Il est facile de résister à la voix qui implore, mais non au gourdin qui frappe.
OPALE
Je serais morte, mais je n'aurais pas subi ses caresses.
VIOLETTE
Hélas ! La vie est douce. J'espérais en un avenir meilleur, et j'avais bien raison. J'oubliais d'ailleurs le marchand d'esclaves auprès d'un compagnon de captivité.
Vous ne rougissez pas?
VIOLETTE
Non, c'était un bel homme. Il était bête, mais sincère. Il ne sut pas dissimuler sa passion. Aussi le marchand d'esclaves lui fit crever les yeux.
OPALE
L'horreur I
VIOLETTE
Ce négociant me donnait ainsi une preuve éclatante de son amour : il me sacrifiait sa marchandise. Aujourd'hui mon cher amoureux tourne comme un cheval de somme autour d'un puits et fait monter l'eau. Mais il ne m'a pas oubliée et mon image le console de sa destinée fâcheuse.
RUBIS
Mais vous n'êtes qu'une fille !
VIOLETTE
Oui. Je ne suis pas mariée.
OPALE
Nous vous chasserons de la demeure familiale. Vous en souillez la pureté.
VIOLETTE
Seuls les dieux sont immaculés, et leur réputation est peutêtre surfaite.
RUBIS
Vous n'avez donc nulle morale, nulle religion ?
J'ai été précipitée brusquement dans la misère. Cette chute brise souvent la conscience qui est un bibelot luxueux et fragile.
RUBIS
Nous arracherons notre père à votre influence.
VIOLETTE
Je n'en serais pas étonnée.
OPALE
Vous retomberez de nouveau dans la fange dont il vous a tirée.
VIOLETTE
Hélas ! Ayez pitié de ma détresse. Si, un jour, je suis riche, j'aurai des principes : je vous le promets.
RUBIS
Hors d'ici, misérable, hors d'ici !
(La fée apparaît.)
LA FÉE
Ne la chasse pas, Rubis : elle est femme.
RUBIS
Es-tu quelque sorcière qui protège cette débauchée?
LA FÉE
Je suis une fée.
OPALE
Une fée !
Vons voyez que j'ai, du moins, de jolies relations.
LA rit
Rcgardcz-moi. Je ne suis point laide comme les magiciennes qui composent dans la nuit des philtres criminels. Mon visage est clair comme le jour.
OPALH.
J'avoue que ta figure est sympathique. Mais, si tu es vraiment une fée, ne dois-tu pas avoir souci de la justice et peux-tu nous empêcher de chasser cette créature?
LA PÉC
Tu ne connais pas bien les fées : nous sommes, au contraire, les ennemies de la justice. Nous volons autour des berceaux et notre caprice distribue aux nouveaux nés le vice ou la vertu, la sottise ou l'intelligence, la faiblesse ou la force, l'obscurité ou la gloire. Nous troublons l'ordre universel. Nous sommes les adversaires de l'esprit équitable qui organisa le monde.
OPALE
Que dis-tu?
LA rée
Si nous n'avions pas attaqué son œuvre, tous les hommes seraient égaux et parfaits.
RUBIS
Mais pourquoi ne vous a-t-il pas toutes anéanties?
C'est que, sans notre intervention, la vie serait ennuyeuse. Ce sont nos injustices qui donnent quelque intérêt à l'existence. Si nous ne suscitions pas des rivalités, des luttes, l'humanité se serait depuis longtemps endormie.
OPALE
Tu protégeras donc Violette contre notre juste ressentiment?
LA réc
Et je vous empêcherai de commettre une mauvaise action dont souffrirait Mansour, votre père.
VIOLETTE
Tu l'aimes ?
LA rin
Il a été très malheureux. Sa femme, qui était plus jeune que lui, ne l'aimait pas.
RUBIS
Tu ne vas pas insulter notre mère ?
LA FEE
Quelle force peut obliger une créature à éprouver certains sentiments ? Nous sommes sans défense contre nos sympathies et contre nos haines. L'épouse qui n'a point chéri Mansour n'était pas criminelle ; mais Mansour a souffert et il est temps que le sort lui soit favorable.
OPALE
Qui donc es-tu?
Je suis la plus précieuse des fées. Je n'ai pas le pouvoir de bouleverser le ciel et la terre ; je ne déchaîne pas les éléments; je ne porte pas une armure comme les divinités redoutables et je ne suis pas nue comme la farouche vérité. Mes voiles légers permettent de deviner mes formes sans en offrir brutalement le spectacle. Je suis la bonté discrète. Je suis la fée de l'Indulgence.
VIOLETTE
Miséricordieuse, ne te détourne pas de ton humble servante !
LA FéE
Je t'aime, Violette, parce que tu fus toujours indulgente aux passions humaines.
RUBIS
Et tu nous hais parce que nous sommes étroitement attachées à la vertu ?
LA FÉE
Rubis, Rubis, tu n'as pas encore donné aux pauvres les joyaux dont t'a parée la générosité violente de Rock, le financier.
RUBIS
Mais... je n'en ai pas encore eu le loisir.
LA FÉE
Devant la porte de ta demeure une foule misérable attend les aumônes que doit distribuer ton père pour fêter son retour.
RUBIS
Eh bien ?
LA FÉE
Jette à ces malheureux les diamants, les perles, les saphirs.
Pourquoi offrir ces trésors à ces individus sales et qui les vendraient afin de s'enivrer ?
LA rée
Opale ! Tu blâmes leur griserie grossière et tu recherches les sensations rares et fines. Tu es semblable à ceux qui titubent après avoir bu. Ton ivrognerie est distinguée, c'est toute la différence ! .Soyez indulgentes afin de pouvoir excuser vos propres actions.
RUBIS
Il est vrai, Violette, que je ne saurais blâmer ton désir de vie indolente et luxueuse.
OPALB
La sympathie que t'inspira ton compagnon de captivité m'a émue, Violette, et je te comprends.
LA réE
Ah ! si toutes les femmes écoutaient mes conseils, si elles perdaient l'habitude funeste de vivre dans l'hostilité, si elles s'unissaient, l'existence leur serait agréable.
VIOLETTE
Nous t'écoutons, fée très bienveillante et très immorale.
RUBIS
Parle ! Que devons-nous faire ?
OPALE
Nous t'obéirons.
LA réE Embrassez-vous.