‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 31 sur 59 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

LA BÊTE, puis TURQUOISE

La Bête est demeurée immobile. Puis son étonnement se change en douleur.

LA BÊTE

J'ai entendu la vérité. Hélas! J'avais follement oublié ma laideur. (Le monstre est accablé. Turquoise entre et s'agenouille près du malheureux animal.)

TURQUOISE

Vous souffrez?

LA BÊTE

Laissez-moi !

TURQUOISE

Pourquoi me repoussez-vous? Je suis Turquoise.

LA BêTC

Je vous connais. Vous 6te8 la sœur de Rubis et (POpale. Vous êtes une femme.

TURQUOISE

Une jeune fille.

LA BÊTE

Allez-vous en! Allez-vous en!

TURQUOISE

Seigneur!

LA BÊTE

Si vous voulez des bijoux et de l'or, mon intendant vous conduira vers mes trésors. Vous emporterez les pierres et le métal précieux. On en chargera des mulets et des esclaves. Voulez-vous aussi ces jardins, ce palais? Tout est à vous! Mais ne me remerciez pas. Ne me témoignez pas une tendresse que vous ne pouvez ressentir. Laissez-moi seul, dans une caverne.

TURQUOISE

Seigneur, si vous êtes dans une caverne, c'est dans cette caverne que sera ma félicité.

LA BÉTE

Vos regards purs, votre voix innocente vous font encore plus redoutable que les autres.

TURQUOISE

Les autres?

LA BêTE

Vous êtes prête à vivre avec moi dans la solitude?

TURQUOISE

Oui, seigneur.

LA BËTE

Mais vous ne me connaissez pas. Vous me voyez pour la première fois.

TURQUOISE

J'ai tant rêvé de vous.

LA BêTE

Je suis brutal.

TURQUOISE

Parce que vous êtes malheureux. Mais, près de moi, vous serez affectueux et doux.

LA BÊTE

Vous croyez donc que vous m'apportez le bonheur?

TURQUOISE

Oui, parce que je vous apporte l'amour.

LA BÊTE

L'amour! Mais il n'est pas possible que vous disiez vrai. Vos yeux bleus, votre voix enfantine ne sont donc pas sincères ?

TURQUOISE

Pourquoi doutez-vous de moi?

LA BÊTE

Parce que je me connais. Mais regardez-moi ! Je suis un monstre!

TURQUOISE

Je vois la flamme de vos yeux.

LA BÊTE

Mes mains ne sont pas faites pour les caresses.

TURQUOISE

Vos regards me révèlent votre intelligence et votre bonté.

LA BÊTE

Je suis laid, je suis hideux.

TURQUOISE

Je vous aime.

LA BÊTE, prend délicatement la tête de Turquoise.

Laisse-moi te contempler et t'observer. Tes regards sont naïfs et ton visage est candide. Mais peut-être ta figure n'est-elle que mensonge.

TURQUOISE

Oh! mon bien-aimé!

LA BÊTE

Ah! si mes regards pouvaient descendre dans tes yeux, jusqu'au fond de toi-même! Si je pouvais soulever tous les voiles qui me séparent de ta pensée.

TURQUOISE

Il n'y a nul voile entre nous : je me livre à vous, toute entière.

LA Bêre Hélas! Hélas! Je ne peux m'empêcher de te croire!

TURQUOISE

Il faut croire.

LA BÉTC

Croire! Croire! Croire en un dieu, croire en une idée, croire en une femme, c'est la force et c'est la grandeur de l'humanité.

TURQUOISE

Mon ami!

LA b£tc

Les religions, les philosophies, l'amour peuvent décevoir. Mais qui donc nous enlèvera l'ivresse d'avoir eu la foi ?

turquoise Croyez en moi.

LA BÉTB

Oh! Turquoise, tu es belle entre les belles.

TURQUOISE

Mes sœurs sont plus belles que moi.

LA BÊTE

NonI non ! Tu es la belle puisque tu me fais croire à une félicité durable et surnaturelle.

TURQUOISE

Seigneur!

LA BÊTE

Oh! Turquoise, toi qui es pure comme le ciel bleu, pardonne-moi; car, pendant quelques secondes, j'ai douté de ta sincérité.

TURQUOISE

Mais vous avez bien vite compris que je disais vrai.

LA BËTE

Quand tes regards se sont posés sur mes yeux, j'ai senti que je t'appartenais. Ce fut comme un miracle. Une puissance surhumaine a dompté ma colère et dissipé ma défiance.

TURQUOISE

Une fée, peut-être? Et n'est-ce pas une fée qui m'a donné

si rapidement la joie d'aimer?

LA BÊTE

Tu crois aux fées, Turquoise ?

Les fées existent. En doutez-vous?

LA BÊTE

Non! Non! Je crois au surnaturel puisque je suis aimé et que

c'est toi qui m'aimes.

Ils sortent enlacés.

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