‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 42 sur 59 · APHRODITE, LE VIEILLARD · texte numérisé non relu

APHRODITE, LE VIEILLARD

Quelle est donc la jolie femme que je viens de rencontrer?

APHRODITE

C'est une de mes amies. Tu la trouves jolie?

LE VIEILLARD

Hé! Hé! Elle a l'air noble et ses yeux sont mystérieux. Il me plaît de me promener avec une femme qui a de l'allure et qui semble penser.

APHRODITE

Oui! C'est flatteur! Le public juge souvent l'homme d'après sa compagne, et tel qui est stupide passe pour aimer l'intelligence et la beauté parce qu'il a une maîtresse prétentieuse,

LE VIEILLARD

Tu as raison : elle n'est pas jolie.

APHRODITE

Oh ! pardon ! Je ne trouve pas qu'elle soit laide : c'est une de mes amies, comme je te l'ai dit. Mais je ne comprends pas qu'elle te plaise. Je croyais que tu avais le goût de la volupté.

LE VIEILLARD

Il est vrai. C'est un mérite que nul ne me conteste.

APHRODITE

Alors ?

LE VIEILLARD

Alors, c'est toi, délicieuse, que j'adore. Mais tu ne m'encourages guère.

APHRODITE

Tu me connais depuis trois jours, et tu as la permission de passer auprès de moi des minutes agréables.

LE VIBILLARD

Il est vrai : nous échangeons des phrases. ^

APHRoorre Qu'espérais-tu donc ?

LE VIEILLARD

Des baisers ! Des caresses !

APHRoorre

Vraiment ?

LE VIEILLARD

Tu n'aspires donc pas, comme moi, à l'ivresse de l'amour?

APHRODrfE

Jeune homme !

LE VIEILLARD

Ah ! si tu voulais m'aimer ou avoir l'air de m'aimer....

APHRODITE

Que ferais-tu ?

LE VIEILLARD

Je te donnerais- de l'or, des perles...

Enfant ! J'ai de l'or et j'ai des perles.

LE VIEILLARD

Oui ! Oui ! Tu vas me dire que ta chevelure est de l'or et que tes dents sont des perles.

APHROOfTE

Non, cher ami. Je t'affirme que je suis très riche. Plutus est à mon service.

LE VIEILLARD

Plutus ! C'est le plus riche des financiers.

APHRODITE

et il suffit que je me plonge dans la mer pour ruisseler de perles.

LE VIEILLARD

Ah ! bon ! bon ! Ce n'est qu'une image poétique ?

APHRODITE

C'est la vérité.

LE VIEILLARD

Non ? Alors, tu te baignes souvent ?...

APHRODITE

Souvent.

LE VIEILLARD

Je crains quelquefois, je te l'avoue, de ne pas comprendre le sens mystérieux de tes paroles.

Mais c'est très simple : j'ai une grosse fortune.

LE VIEILLARD

C'est ennuyeux.

APHRODITE

Pourquoi ?

LE VIEILLARD

C'est que je crains de n'avoir pour toi nul prestige. Je n'ignore pas que les belles aiment surtout les présents que je leur fais. Quand elles me sourient, elles sourient à l'espoir d'un collier ou d'une maison.

APHRODITE

Mais je ne dédaignerai pas tes cadeaux.

LE VIEILLARD

Hélas ! Quel cadeau te ferais-je dont tu puisses être touchée?

APHRODITE

Donne-moi toutes tes richesses.

LE VIEILLARD

Quoi ?

APHRODITE

Donne-moi ta somptueuse demeure, tes jardins, tes prairies, tes bois, tes vergers, tes troupeaux et tes vaisseaux qui transportent sur les vagues des tissus précieux.

LE VIEILLARD

Mais....

Tu hésites ?

LE VIEILLARD

C'est que j'ai une femme... des enfants...

APHRODITE

Ah ! tu ne m'aimes pas ! Je m'étais presque laissée prendre à l'appflt de tes paroles. Tu mentais !

Le VIEILLARD

Je ne suis pas avare. Voyons ! Porme un souhait plus raisonnable. Je suis prêt à l'exaucer. J'ai bien compris que ce serait cher, quand tu m'as dit que tu étais riche.

APHRODITE

Je veux tous tes biens.

LE VIEILLARD

Mais, qu'en feras-tu, puisque Plutus te protège? Tu n'as nul besoin de mon argent.

APHRODITE

J'ai besoin de ta ruine pour croire à la sincérité de ton amour.

LE VIEILLARD

Ecoute ! Tu m'affoles. Nulle femme ne m'a jamais parlé ainsi.

APHRODITE

Tu n'as eu affaire qu'à des sottes.

J'ai déjoué, — sache le bien —, les calculs des plus grandes courtisanes.

APHRODITE

Tes grandes courtisanes, ce n'étaient que de petites filles.

LE VIEILLARD

Si tu te contentais seulement d'un quart!

APHRODITE

Je veux tout...

LE VIEILLARD

De la moitié 1

APHRODITE

Je veux tout.

LE VIEILLARD

Tu es insensée. A-t-on jamais imaginé une telle démence ! Ton audacieuse vénalité me fait rougir.

APHRODITE

Pardon ! Je ne te permets pas de me parler ainsi. Suis-je allée troubler ton repos ? T'ai-je attiré par l'expression de mes regards ou le mouvement de mes lèvres ? Je dormais sur ce lit de roses et tu t'es arrêté.

LE VIEILLARD

Tu étais si belle!

Tu m'as éveillée. Tu m'as adressé des paroles flatteuses et confuses, celles que prononcent tous les hommes en pareil cas.

J'étais sincère.

Comme le désir.

Je t'adore!

LE VIEILLARD

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