APHRODITE, LE VIEILLARD
Quelle est donc la jolie femme que je viens de rencontrer?
APHRODITE
C'est une de mes amies. Tu la trouves jolie?
LE VIEILLARD
Hé! Hé! Elle a l'air noble et ses yeux sont mystérieux. Il me plaît de me promener avec une femme qui a de l'allure et qui semble penser.
APHRODITE
Oui! C'est flatteur! Le public juge souvent l'homme d'après sa compagne, et tel qui est stupide passe pour aimer l'intelligence et la beauté parce qu'il a une maîtresse prétentieuse,
LE VIEILLARD
Tu as raison : elle n'est pas jolie.
APHRODITE
Oh ! pardon ! Je ne trouve pas qu'elle soit laide : c'est une de mes amies, comme je te l'ai dit. Mais je ne comprends pas qu'elle te plaise. Je croyais que tu avais le goût de la volupté.
LE VIEILLARD
Il est vrai. C'est un mérite que nul ne me conteste.
APHRODITE
Alors ?
LE VIEILLARD
Alors, c'est toi, délicieuse, que j'adore. Mais tu ne m'encourages guère.
APHRODITE
Tu me connais depuis trois jours, et tu as la permission de passer auprès de moi des minutes agréables.
LE VIBILLARD
Il est vrai : nous échangeons des phrases. ^
APHRoorre Qu'espérais-tu donc ?
LE VIEILLARD
Des baisers ! Des caresses !
APHRoorre
Vraiment ?
LE VIEILLARD
Tu n'aspires donc pas, comme moi, à l'ivresse de l'amour?
APHRODrfE
Jeune homme !
LE VIEILLARD
Ah ! si tu voulais m'aimer ou avoir l'air de m'aimer....
APHRODITE
Que ferais-tu ?
LE VIEILLARD
Je te donnerais- de l'or, des perles...
Enfant ! J'ai de l'or et j'ai des perles.
LE VIEILLARD
Oui ! Oui ! Tu vas me dire que ta chevelure est de l'or et que tes dents sont des perles.
APHROOfTE
Non, cher ami. Je t'affirme que je suis très riche. Plutus est à mon service.
LE VIEILLARD
Plutus ! C'est le plus riche des financiers.
APHRODITE
et il suffit que je me plonge dans la mer pour ruisseler de perles.
LE VIEILLARD
Ah ! bon ! bon ! Ce n'est qu'une image poétique ?
APHRODITE
C'est la vérité.
LE VIEILLARD
Non ? Alors, tu te baignes souvent ?...
APHRODITE
Souvent.
LE VIEILLARD
Je crains quelquefois, je te l'avoue, de ne pas comprendre le sens mystérieux de tes paroles.
Mais c'est très simple : j'ai une grosse fortune.
LE VIEILLARD
C'est ennuyeux.
APHRODITE
Pourquoi ?
LE VIEILLARD
C'est que je crains de n'avoir pour toi nul prestige. Je n'ignore pas que les belles aiment surtout les présents que je leur fais. Quand elles me sourient, elles sourient à l'espoir d'un collier ou d'une maison.
APHRODITE
Mais je ne dédaignerai pas tes cadeaux.
LE VIEILLARD
Hélas ! Quel cadeau te ferais-je dont tu puisses être touchée?
APHRODITE
Donne-moi toutes tes richesses.
LE VIEILLARD
Quoi ?
APHRODITE
Donne-moi ta somptueuse demeure, tes jardins, tes prairies, tes bois, tes vergers, tes troupeaux et tes vaisseaux qui transportent sur les vagues des tissus précieux.
LE VIEILLARD
Mais....
Tu hésites ?
LE VIEILLARD
C'est que j'ai une femme... des enfants...
APHRODITE
Ah ! tu ne m'aimes pas ! Je m'étais presque laissée prendre à l'appflt de tes paroles. Tu mentais !
Le VIEILLARD
Je ne suis pas avare. Voyons ! Porme un souhait plus raisonnable. Je suis prêt à l'exaucer. J'ai bien compris que ce serait cher, quand tu m'as dit que tu étais riche.
APHRODITE
Je veux tous tes biens.
LE VIEILLARD
Mais, qu'en feras-tu, puisque Plutus te protège? Tu n'as nul besoin de mon argent.
APHRODITE
J'ai besoin de ta ruine pour croire à la sincérité de ton amour.
LE VIEILLARD
Ecoute ! Tu m'affoles. Nulle femme ne m'a jamais parlé ainsi.
APHRODITE
Tu n'as eu affaire qu'à des sottes.
J'ai déjoué, — sache le bien —, les calculs des plus grandes courtisanes.
APHRODITE
Tes grandes courtisanes, ce n'étaient que de petites filles.
LE VIEILLARD
Si tu te contentais seulement d'un quart!
APHRODITE
Je veux tout...
LE VIEILLARD
De la moitié 1
APHRODITE
Je veux tout.
LE VIEILLARD
Tu es insensée. A-t-on jamais imaginé une telle démence ! Ton audacieuse vénalité me fait rougir.
APHRODITE
Pardon ! Je ne te permets pas de me parler ainsi. Suis-je allée troubler ton repos ? T'ai-je attiré par l'expression de mes regards ou le mouvement de mes lèvres ? Je dormais sur ce lit de roses et tu t'es arrêté.
LE VIEILLARD
Tu étais si belle!
Tu m'as éveillée. Tu m'as adressé des paroles flatteuses et confuses, celles que prononcent tous les hommes en pareil cas.
J'étais sincère.
Comme le désir.
Je t'adore!
LE VIEILLARD