‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 44 sur 59 · SCÈNE IX Les MfiMcs - LA COMÉDIENNE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX Les MfiMcs - LA COMÉDIENNE

LA coMéoicNNe, survcnant

Eh bien? Quand auras-tu fini de faire le beau devant ce

volatile!

Le VieiLLARD

Mais... tu te trompes

LA COMéDICNNe

Je ne savais pas que tu avais du goût pour les filles de plein air.

LB VieiLLARD

Je t'affirme

LA coMéoieNNe

Pourquoi te donnes-tu le mal de venir jusqu'à ce bois? Tu aurais trouvé celles que tu cherches dans les faubourgs de la ville. Elles s'étendent dans les replis des ouvrages militaires qui protègent notre cité.

Le VieiLLARD

Tais-toi! Je te défends

APHROorre Laisse-la parler '

LA COMéDICNNe

Tu interviens en ma faveur! Tu es bien aimable!

LE VIEILLARD

Mais

APHRODITE

Je ne te connais pas, mais tu m'es sympathique,

LE VIEILLARD

Il me semble

LA COMÉDIENNE

Il faut que tu sois fou ou que tu aies perdu toute dignité pour permettre à une créature qui roule sur les chemins de m'adresser la parole.

Je voudrais l'expliquer

APHRODITE

As-tu fait vœu de chasteté? Es-tu la prêtresse de la pudeur?

LA COMÉDIENNE

Ne m'insulte pas!

APHRODITE

Je croyais que tu étais, comme moi, une servante d'Aphrodite.

LA COMÉDIENNE

Il y a la manière.

APHRODITE

Ah! Ah!

LA COMÉDIENNE

Il y a les courtisanes riches et que tout le monde admire; il y a les courtisanes obscures qui vivent comme des matrones et que chacun respecte; il y a les malheureuses qui inspirent à leurs concitoyens un juste mépris.

APHRODITE

Tu appartiens à la première classe?

LA COMÉDIENNE

Je ne suis pas une courtisane, ma chère : je suis une comédienne.

LE VIEILLARD

C'est vrai. Elle représente les déesses devant un public qui l'acclame.

LA COMÉDIENNE

Je suis au petit théâtre, sur le port. Peut-être y viens-tu quelquefois? M'as-tu vue dans Aphrodite ?

APHRODITC

Je vis au grand air. Je rentre très peu.

LE VIDLLARO

Mais tu te trompes étrangement en croyant que tu as devant toi une pauvre fille. C'est une courtisane très riche. Elle pourraR être ton amie.

LA COMEDIENNE

Comment s'appe!le-t-elle ? Quels hommes s'intéressent à son sort? Où donc est sa maison?

APHRODITE

Je ne sais pas exactement Les détails me manquent

LA COMéoiENNC

Une femme élégante ! Mais regarde-là : son visage aux traits réguliers inspire le respect.

LE VIEILLARD

Eh ! Eh ! Elle a des yeux !

LA COMéDIENNB

Je te dis qu'elle est belle.

APHRODITE

Tu es trop benne!

LA COMèoiCNNE

Oui, tu es belle, et les hommes sont de glace devant la pure beauté.

LE VIEILLARD

Pas tous ! Pas tous !

LA COMéDIENNB

Et tu es trop grande pour porter les tuniques ingénieuses qu'imaginent, chaque saison, nos artistes. Ils créent pour la taille moyenne : tu la dépasses.

APHROorre

Vraiment ?

LA COMéDIENNB

Il est facile de voir que ton corps est harmonieux. Le tour de ta ceinture n'est pas trop petit; tes hanches n'ont pas un développement anormal; tu n'es pas capable d'engraisser et de maigrir suivant tes exigences du costume. Tu es immuable : tu as du type. Tu ne seras jamais une femme à la mode.

APHRODITE

Tu crois que je ferai mieux de renoncer à la carrière?

LA COMéDIENNE

Tu rencontreras peut-être un fou qui s'éprendra de ta perfection. Mais quand il t'aura présentée à ses camarades et qu'il verra auprès de toi leur froideur, il ne tardera pas à l'abandonner.

Jamais ! Jamais !

Tu dis ?

Rien 1 Parle !

LA COMÉDIENNE

LE VIEILLARD

APHRODITE

LA COMÉDIENNE, d'un toH tragique Ah ! tu l'aimes ! tu l'aimes !

LE VIEILLARD

Je t'en prie! Du calme! Sois forte.

La Comédienne se voile le visage pour pleurer.

LE VIEILLARD

Nul n'est maître de ses sentiments. Je t'ai adorée pendant trois années. D'ailleurs je ne pourrais plus te donner tous les plaisirs....

LA COMÉDIENNE

Tu n'es pas si vieux !

LE VIEILLARD

Non ! Mais je suis pauvre,

LA COMÉDIENNE

Ta fortune?

LE VIEILLARD

Dissipée !

LA COMÉDIENNE

Ah ! Je remercie les dieux qui me soumettent à cette épreuve. Tu verras enfin que ce n'est point ta fortune que j'adorais.

Non?

LA COMÉDIENNE

Je ne vois pas pourquoi cette fille doute de ma sincérité.

LE VIEILLARD

Il est vrai qu'elle ne fut jamais intéressée.

LA COMéDICNNI!

Je l'ai connu dans les plaines de la Syrie, au temps de la moisson. APHRoorre

Ainsi Kuth vint vers Booz.

LA COMéDICNNC

Tu ne sauras jamais combien de jeunes femmes furent tentées par l'exemple de Ruth. Elles prenaient l'habit de glaneuse et rôdaient autour des propriétaires riches et que l'âge avait affaiblis. Elles contractèrent ainsi des mariages honorables ou des unions avantageuses.

LE VIEILLARD

Mais toi, tu fus sincère.

APHROorrc Qui donc en pourrait douter?

LA COMéDICNNC

J'avais dix-huit ans. J'étais pauvre, mais honnête.

LE VIEILLARD

C'est vrai ! C'est vrai !

LA COMéDICNNC

A la fin de l'été je me trouvai sur ses terres,

APHRoorre Par hasard?

LA COMéDICNNC

Par hasard. Un soir il me vit....

LE VIEILLARD

Comme Booz vit Ruth. *

LA COMéDICNNC

Je marchais derrière ceux qui portent les gerbes et je ramassait les épis qui se détachaient, — et j'entendis qu'il parlait à ses serviteurs :

Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

APHRODITC

Il était bon !

LA COMEDIENNE

Comme Booz. Il avait d'immenses cultures, des animaux, des coffres remplis de métaux précieux, et il consentait à faire de petites aumônes.

APHRODITE

Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

LA COMÉDIENNE

N'est-ce pas admirable ? Aussi le souvenir de sa générosité sera conservé par les siècles futurs.

Tu exagères.

APHRODITE

Les poètes célébreront ta charité.

LE VIEILLARD

C'est trop.

LA COMÉDIENNE

Non ! Non ! Car tu accordas à ceux qui meurent d'inanition une miette de pain.

APHRODITE

Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

LA COMÉDIENNE

0 magnanime !

APHRODITE

0 philanthrope !

LA COMÉDIENNE

Et ce n'est pas tout !

LE VIEILLARD

Tu me fais rougir.

LA COMÉDIENNE

Il faut que tu saches. Il ne se contenta pas de m'accorder quelques épis. Il m'offrit, avec les épis, son amour.

Ainsi le vieux Booz eut la jeunesse de Ruth pour un morceau de pain.

LA COMÉDIENNE

Ce sont des mœurs bien édifiantes!

APHRODITE

Tu ne l'as pas repoussé?

LA COMéDICNNC

Je l'aimais...

LE VIEnXARD ^

Ma chérie...

LA COMéDICNNC

Il me conduisit vers sa demeure.

APHRODITE

Tu étais sage?

LA COMéDICNNe

Naturellement! Et il m'initia, lui aussi, aux mystères d'Aphrodite.

LE VIEILLARD

Quelle nuit!

LA COMéOlCNNB

Je ne l'oublierai jamais! Il avait un tact!

APHRODITE

Nulle brutalité, n'est-ce pas?

LA COMéOlCNNE

Nulle, et je souriais doucement en me rappelant sa phrase.

APHRODITE

Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

LE vamxARo

Mon amour!

LA COMéOlENNC

Je ne l'ai plus quitté. Il m'a fait donner des leçons de diction. Il a formé mon esprit comme mon corps. Je suis devenue une comédienne. Aujourd'hui il m'abandonne!

APHRODITE

Non! Il reste auprès de toi.

LE VIEILLARD

Mais...

APHRODITE

Il m'avait fait un don précieux et je ne veux pas l'accepter.

LA COMÉDIENNE

Tu osas faire un don précieux à une autre femme que moi!

APHRODITE

Non! Mais à une déesse.

LA COMÉDIENNE

Quoi?

N'avez-vous pas reconnu Aplirodite?

Le vieillard et la courtisane s'inclinent.

LA COMÉDIENNE

Pardonne-moi, divine, les paroles impies que j'ai prononcées.

APHRODITE

Il ne me déplaît pas d'être, parfois, traitée brutalement.

LE VIEILLARD

Tu me permettras, du moins, de te faire un sacrifice ?

APHRODITE

Pas de sang! Mets en liberté deux colombes blanches qui monteront vers l'Olympe.

LE VIEILLARD

J'ornerai aussi ta statue d'un collier.

APHRODITE

Ma statue! Celle qui me représente sur la terre, c'est, pour toi, ta jeune amie. Mon temple, c'est votre chambre et mon autel votre lit. Suspends donc à son cou les perles que tu voulais offrir à mon image.

LA COMÉDIENNE

Merci !

APHRODITE

Va, et chéris-la. Tu as vu qu'elle était prête à vivre avec toi dans la misère.

C'est vrai! C'est vrai!

APHRODITE

Elle est sincère!

Le VIEILLARD

Sois bénie, Aphrodite, qui m'a révélé tout l'amour que ressent ma maîtresse.

LA COMéOieNNe

. Ailonst

APHRODITE

Non! Toi, reste un peu.

LE VIEILLARD

0 divine. (Il sort.)

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