SCÈNE IX Les MfiMcs - LA COMÉDIENNE
LA coMéoicNNe, survcnant
Eh bien? Quand auras-tu fini de faire le beau devant ce
volatile!
Le VieiLLARD
Mais... tu te trompes
LA COMéDICNNe
Je ne savais pas que tu avais du goût pour les filles de plein air.
LB VieiLLARD
Je t'affirme
LA coMéoieNNe
Pourquoi te donnes-tu le mal de venir jusqu'à ce bois? Tu aurais trouvé celles que tu cherches dans les faubourgs de la ville. Elles s'étendent dans les replis des ouvrages militaires qui protègent notre cité.
Le VieiLLARD
Tais-toi! Je te défends
APHROorre Laisse-la parler '
LA COMéDICNNe
Tu interviens en ma faveur! Tu es bien aimable!
LE VIEILLARD
Mais
APHRODITE
Je ne te connais pas, mais tu m'es sympathique,
LE VIEILLARD
Il me semble
LA COMÉDIENNE
Il faut que tu sois fou ou que tu aies perdu toute dignité pour permettre à une créature qui roule sur les chemins de m'adresser la parole.
Je voudrais l'expliquer
APHRODITE
As-tu fait vœu de chasteté? Es-tu la prêtresse de la pudeur?
LA COMÉDIENNE
Ne m'insulte pas!
APHRODITE
Je croyais que tu étais, comme moi, une servante d'Aphrodite.
LA COMÉDIENNE
Il y a la manière.
APHRODITE
Ah! Ah!
LA COMÉDIENNE
Il y a les courtisanes riches et que tout le monde admire; il y a les courtisanes obscures qui vivent comme des matrones et que chacun respecte; il y a les malheureuses qui inspirent à leurs concitoyens un juste mépris.
APHRODITE
Tu appartiens à la première classe?
LA COMÉDIENNE
Je ne suis pas une courtisane, ma chère : je suis une comédienne.
LE VIEILLARD
C'est vrai. Elle représente les déesses devant un public qui l'acclame.
LA COMÉDIENNE
Je suis au petit théâtre, sur le port. Peut-être y viens-tu quelquefois? M'as-tu vue dans Aphrodite ?
APHRODITC
Je vis au grand air. Je rentre très peu.
LE VIDLLARO
Mais tu te trompes étrangement en croyant que tu as devant toi une pauvre fille. C'est une courtisane très riche. Elle pourraR être ton amie.
LA COMEDIENNE
Comment s'appe!le-t-elle ? Quels hommes s'intéressent à son sort? Où donc est sa maison?
APHRODITE
Je ne sais pas exactement Les détails me manquent
LA COMéoiENNC
Une femme élégante ! Mais regarde-là : son visage aux traits réguliers inspire le respect.
LE VIEILLARD
Eh ! Eh ! Elle a des yeux !
LA COMéDIENNB
Je te dis qu'elle est belle.
APHRODITE
Tu es trop benne!
LA COMèoiCNNE
Oui, tu es belle, et les hommes sont de glace devant la pure beauté.
LE VIEILLARD
Pas tous ! Pas tous !
LA COMéDIENNB
Et tu es trop grande pour porter les tuniques ingénieuses qu'imaginent, chaque saison, nos artistes. Ils créent pour la taille moyenne : tu la dépasses.
APHROorre
Vraiment ?
LA COMéDIENNB
Il est facile de voir que ton corps est harmonieux. Le tour de ta ceinture n'est pas trop petit; tes hanches n'ont pas un développement anormal; tu n'es pas capable d'engraisser et de maigrir suivant tes exigences du costume. Tu es immuable : tu as du type. Tu ne seras jamais une femme à la mode.
APHRODITE
Tu crois que je ferai mieux de renoncer à la carrière?
LA COMéDIENNE
Tu rencontreras peut-être un fou qui s'éprendra de ta perfection. Mais quand il t'aura présentée à ses camarades et qu'il verra auprès de toi leur froideur, il ne tardera pas à l'abandonner.
Jamais ! Jamais !
Tu dis ?
Rien 1 Parle !
LA COMÉDIENNE
LE VIEILLARD
APHRODITE
LA COMÉDIENNE, d'un toH tragique Ah ! tu l'aimes ! tu l'aimes !
LE VIEILLARD
Je t'en prie! Du calme! Sois forte.
La Comédienne se voile le visage pour pleurer.
LE VIEILLARD
Nul n'est maître de ses sentiments. Je t'ai adorée pendant trois années. D'ailleurs je ne pourrais plus te donner tous les plaisirs....
LA COMÉDIENNE
Tu n'es pas si vieux !
LE VIEILLARD
Non ! Mais je suis pauvre,
LA COMÉDIENNE
Ta fortune?
LE VIEILLARD
Dissipée !
LA COMÉDIENNE
Ah ! Je remercie les dieux qui me soumettent à cette épreuve. Tu verras enfin que ce n'est point ta fortune que j'adorais.
Non?
LA COMÉDIENNE
Je ne vois pas pourquoi cette fille doute de ma sincérité.
LE VIEILLARD
Il est vrai qu'elle ne fut jamais intéressée.
LA COMéDICNNI!
Je l'ai connu dans les plaines de la Syrie, au temps de la moisson. APHRoorre
Ainsi Kuth vint vers Booz.
LA COMéDICNNC
Tu ne sauras jamais combien de jeunes femmes furent tentées par l'exemple de Ruth. Elles prenaient l'habit de glaneuse et rôdaient autour des propriétaires riches et que l'âge avait affaiblis. Elles contractèrent ainsi des mariages honorables ou des unions avantageuses.
LE VIEILLARD
Mais toi, tu fus sincère.
APHROorrc Qui donc en pourrait douter?
LA COMéDICNNC
J'avais dix-huit ans. J'étais pauvre, mais honnête.
LE VIEILLARD
C'est vrai ! C'est vrai !
LA COMéDICNNC
A la fin de l'été je me trouvai sur ses terres,
APHRoorre Par hasard?
LA COMéDICNNC
Par hasard. Un soir il me vit....
LE VIEILLARD
Comme Booz vit Ruth. *
LA COMéDICNNC
Je marchais derrière ceux qui portent les gerbes et je ramassait les épis qui se détachaient, — et j'entendis qu'il parlait à ses serviteurs :
Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
APHRODITC
Il était bon !
LA COMEDIENNE
Comme Booz. Il avait d'immenses cultures, des animaux, des coffres remplis de métaux précieux, et il consentait à faire de petites aumônes.
APHRODITE
Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
LA COMÉDIENNE
N'est-ce pas admirable ? Aussi le souvenir de sa générosité sera conservé par les siècles futurs.
Tu exagères.
APHRODITE
Les poètes célébreront ta charité.
LE VIEILLARD
C'est trop.
LA COMÉDIENNE
Non ! Non ! Car tu accordas à ceux qui meurent d'inanition une miette de pain.
APHRODITE
Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
LA COMÉDIENNE
0 magnanime !
APHRODITE
0 philanthrope !
LA COMÉDIENNE
Et ce n'est pas tout !
LE VIEILLARD
Tu me fais rougir.
LA COMÉDIENNE
Il faut que tu saches. Il ne se contenta pas de m'accorder quelques épis. Il m'offrit, avec les épis, son amour.
Ainsi le vieux Booz eut la jeunesse de Ruth pour un morceau de pain.
LA COMÉDIENNE
Ce sont des mœurs bien édifiantes!
APHRODITE
Tu ne l'as pas repoussé?
LA COMéDICNNC
Je l'aimais...
LE VIEnXARD ^
Ma chérie...
LA COMéDICNNC
Il me conduisit vers sa demeure.
APHRODITE
Tu étais sage?
LA COMéDICNNe
Naturellement! Et il m'initia, lui aussi, aux mystères d'Aphrodite.
LE VIEILLARD
Quelle nuit!
LA COMéOlCNNB
Je ne l'oublierai jamais! Il avait un tact!
APHRODITE
Nulle brutalité, n'est-ce pas?
LA COMéOlCNNE
Nulle, et je souriais doucement en me rappelant sa phrase.
APHRODITE
Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
LE vamxARo
Mon amour!
LA COMéOlENNC
Je ne l'ai plus quitté. Il m'a fait donner des leçons de diction. Il a formé mon esprit comme mon corps. Je suis devenue une comédienne. Aujourd'hui il m'abandonne!
APHRODITE
Non! Il reste auprès de toi.
LE VIEILLARD
Mais...
APHRODITE
Il m'avait fait un don précieux et je ne veux pas l'accepter.
LA COMÉDIENNE
Tu osas faire un don précieux à une autre femme que moi!
APHRODITE
Non! Mais à une déesse.
LA COMÉDIENNE
Quoi?
N'avez-vous pas reconnu Aplirodite?
Le vieillard et la courtisane s'inclinent.
LA COMÉDIENNE
Pardonne-moi, divine, les paroles impies que j'ai prononcées.
APHRODITE
Il ne me déplaît pas d'être, parfois, traitée brutalement.
LE VIEILLARD
Tu me permettras, du moins, de te faire un sacrifice ?
APHRODITE
Pas de sang! Mets en liberté deux colombes blanches qui monteront vers l'Olympe.
LE VIEILLARD
J'ornerai aussi ta statue d'un collier.
APHRODITE
Ma statue! Celle qui me représente sur la terre, c'est, pour toi, ta jeune amie. Mon temple, c'est votre chambre et mon autel votre lit. Suspends donc à son cou les perles que tu voulais offrir à mon image.
LA COMÉDIENNE
Merci !
APHRODITE
Va, et chéris-la. Tu as vu qu'elle était prête à vivre avec toi dans la misère.
C'est vrai! C'est vrai!
APHRODITE
Elle est sincère!
Le VIEILLARD
Sois bénie, Aphrodite, qui m'a révélé tout l'amour que ressent ma maîtresse.
LA COMéOieNNe
. Ailonst
APHRODITE
Non! Toi, reste un peu.
LE VIEILLARD
0 divine. (Il sort.)