‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 47 sur 59 · APHRODITE, MINERVE · texte numérisé non relu

APHRODITE, MINERVE

APHRODITE suit d'un œil complaisant la sortie des deux couples. Par le côté opposé entre Minerve.

MINERVE

Et ce sont de tels plaisirs que tu appelles l'amour!

APHRODITE

Ne parle pas de joies que tu ignores, déesse vertueuse.

MINERVE

C'est parce que je suis vertueuse que je connais la véritable passion.

APHRODITE

Crois-tu ?

MINERVE

Le Vieillard, la Comédienne, les Faunes, la Nymphe ne font que les gestes de l'amour.

C'est déjà ça !

MINERVE

Va, divinité légère, les vrais amants se détourneront toujours de ton ivresse facile.

APHRODITE

Ils seront attirés par ta pensée?

MINERVE

Sans doute!

APHRODITE

C'est toi qui es la déesse de l'amour ?

MINERVE

Oui, si l'amour réside dans le cœur et dans le cerveau.

APHRODITE

Ah! Ah!

MINERVE

Les grands amants, je l'affirme, sont unis par leurs sentiments et par leurs pensées.

APHRODITE

Sais-tu si tu aimes un être avant de l'avoir tenu dans tes bras ?

MINCRVe

Tu me fais rougir I

Tu es attirée par son intelligence et par son caractère, nuit si ses lèvres ne te sont pas agréables? Tu es enivrée de »oa génie et de son héroïsme : mais sa chair ne te donne pas le frisson

que tu espérais !

MINERVE

C'est impossible!

APHRODITE

S'il n'en était pas ainsi tous les grands hommes seraient adorés. Que resterait-il aux créatures moyennes et à la foule des misérables?

M^ERVE

Tu es la divinité de la bassesse. •

APHRODITE

De toutes les bassesses. Tu peux tenir en mépris l'attrait de la chair, tu peux parler avec dégoût de ma puissance. C'est mol cependant qui console les malheureux. Je leur donne des minutes divines : ils planent au-dessus de la terre ; ils sont plus heureux, parfois, que les souverains, les riches, les artistes qu'on applaudit. Tel gueux connaît un bonheur qu'un roi, ou même un financier, ignorera toujours.

MINERVE

Tu choisis tes favoris dans la boue.

APHRODITE

Souvent! Pourquoi ceux qui jouissent de la vertu auraient-Ils aussi la satisfaction de l'amour ? A chacun sa part!

MINERVE

Ne seras-tu donc jamais favorable à la pureté?

Je ne peux me défendre parfois de cette erreur. Et pourtant je devrais avoir pitié de ceux qui sont jeunes et sincères. Ils sont sans défense. Ils veulent la félicité éternelle, absolue. Ils oublient qu'ils ne sont que des mortels.

MINERVE

Si tu dis vrai, ne reste pas sur la terre...

APHRODITE

Et mes amis ? Les cyniques, les vicieux, les forts, ceux qui me ressemblent comme s'ils étaient mes frères? Ceux que tu n'estimes pas et que j'adore! Le soir vient. Songe aux baisers prochains dans l'aube! Songe aux étreintes qui consolent!

MINERVE

Songe à toutes les déceptions, à tous les désespoirs. Viens!

APHRODITE

Ma place est ici,

MINERVE

Ne sois pas cruelle. L'Olympe t'appelle!

APHRODITE

Il est trop tard. Laisse-moi. Voici l'adolescent qui riait avant de m'avoir aperçue,

MINERVE

Tu ne commettras pas un crime.

Je ne suis pas méchante. Mais il faut qu'il m'appartienne.

MINERVE

Pourquoi?

APHRODITE

Pour ma joie!

MINERVE

Monstrueuse!

APHRODITE

Et aussi pour que l'humanité entende de beaux poèmes, contemple de belles peintures et de belles statues,

MINERVE

La beauté, c'est la sérénité. Devant les lignes calmes de mon temple s'agenouillera l'univers.

APHRODITE

Mais devant mon image l'avenir doit sangloter de douleur et d'espérance. Tu n'es que le repos : je suis la vie. Tu n'es que la sagesse : je suis le délire.

MINERVE

Je suis claire et saine comme le soleil de midi.

APHRODITE

Mais je suis le charme irrésistible de l'aube et du crépuscule, — et mon heure est venue. Minerve s'éloigne.

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