APHRODITE, MINERVE
APHRODITE suit d'un œil complaisant la sortie des deux couples. Par le côté opposé entre Minerve.
MINERVE
Et ce sont de tels plaisirs que tu appelles l'amour!
APHRODITE
Ne parle pas de joies que tu ignores, déesse vertueuse.
MINERVE
C'est parce que je suis vertueuse que je connais la véritable passion.
APHRODITE
Crois-tu ?
MINERVE
Le Vieillard, la Comédienne, les Faunes, la Nymphe ne font que les gestes de l'amour.
C'est déjà ça !
MINERVE
Va, divinité légère, les vrais amants se détourneront toujours de ton ivresse facile.
APHRODITE
Ils seront attirés par ta pensée?
MINERVE
Sans doute!
APHRODITE
C'est toi qui es la déesse de l'amour ?
MINERVE
Oui, si l'amour réside dans le cœur et dans le cerveau.
APHRODITE
Ah! Ah!
MINERVE
Les grands amants, je l'affirme, sont unis par leurs sentiments et par leurs pensées.
APHRODITE
Sais-tu si tu aimes un être avant de l'avoir tenu dans tes bras ?
MINCRVe
Tu me fais rougir I
Tu es attirée par son intelligence et par son caractère, nuit si ses lèvres ne te sont pas agréables? Tu es enivrée de »oa génie et de son héroïsme : mais sa chair ne te donne pas le frisson
que tu espérais !
MINERVE
C'est impossible!
APHRODITE
S'il n'en était pas ainsi tous les grands hommes seraient adorés. Que resterait-il aux créatures moyennes et à la foule des misérables?
M^ERVE
Tu es la divinité de la bassesse. •
APHRODITE
De toutes les bassesses. Tu peux tenir en mépris l'attrait de la chair, tu peux parler avec dégoût de ma puissance. C'est mol cependant qui console les malheureux. Je leur donne des minutes divines : ils planent au-dessus de la terre ; ils sont plus heureux, parfois, que les souverains, les riches, les artistes qu'on applaudit. Tel gueux connaît un bonheur qu'un roi, ou même un financier, ignorera toujours.
MINERVE
Tu choisis tes favoris dans la boue.
APHRODITE
Souvent! Pourquoi ceux qui jouissent de la vertu auraient-Ils aussi la satisfaction de l'amour ? A chacun sa part!
MINERVE
Ne seras-tu donc jamais favorable à la pureté?
Je ne peux me défendre parfois de cette erreur. Et pourtant je devrais avoir pitié de ceux qui sont jeunes et sincères. Ils sont sans défense. Ils veulent la félicité éternelle, absolue. Ils oublient qu'ils ne sont que des mortels.
MINERVE
Si tu dis vrai, ne reste pas sur la terre...
APHRODITE
Et mes amis ? Les cyniques, les vicieux, les forts, ceux qui me ressemblent comme s'ils étaient mes frères? Ceux que tu n'estimes pas et que j'adore! Le soir vient. Songe aux baisers prochains dans l'aube! Songe aux étreintes qui consolent!
MINERVE
Songe à toutes les déceptions, à tous les désespoirs. Viens!
APHRODITE
Ma place est ici,
MINERVE
Ne sois pas cruelle. L'Olympe t'appelle!
APHRODITE
Il est trop tard. Laisse-moi. Voici l'adolescent qui riait avant de m'avoir aperçue,
MINERVE
Tu ne commettras pas un crime.
Je ne suis pas méchante. Mais il faut qu'il m'appartienne.
MINERVE
Pourquoi?
APHRODITE
Pour ma joie!
MINERVE
Monstrueuse!
APHRODITE
Et aussi pour que l'humanité entende de beaux poèmes, contemple de belles peintures et de belles statues,
MINERVE
La beauté, c'est la sérénité. Devant les lignes calmes de mon temple s'agenouillera l'univers.
APHRODITE
Mais devant mon image l'avenir doit sangloter de douleur et d'espérance. Tu n'es que le repos : je suis la vie. Tu n'es que la sagesse : je suis le délire.
MINERVE
Je suis claire et saine comme le soleil de midi.
APHRODITE
Mais je suis le charme irrésistible de l'aube et du crépuscule, — et mon heure est venue. Minerve s'éloigne.