SCÈNE IV
MYRRHA, puis LEUCOÉ, puis XANTIPPE et CLINIAS
MYRRHA, folle de désespoir Leucoé ! Leucoé !
LEUCOÉ, accourant Pourquoi ces cris ? Le feu est-il à la maison ? MYRRHA, se reprenant
Non ! non ! On a frappé. Ouvre la porte. (Leucoé va vers la porte, Myrrha se laisse tomber sur un siège.)
LEUCOÉ, qui a ouvert la porte C'est Xantippe avec Clinias.
MYRRHA
C'est bien. (Xantippe et Clinias s'avancent enlacés, tandis que Leucoé sort.)
XANTIPPE
0 Myrrlia ! comment n'es-tu pas venue ce soir dans l'allée des Bienheureux? La promenade fut délicieuse. Depuis longtemps je n'avais admiré une telle affluence de litières et tant de femmes si nues et si bien coiffées.
Il est doux d'offrir le spectacle d'un amour sincère et violent à cette foule élégante, frivole et jalouse. Tandis que nous allions, serrés l'un contre l'autre, unis par nos mains et par nos regards, je sentais la haine et l'envie des passants que notre bonheur offensait.
XANTIPPE
Mon amour!
CLINIAS
Ma maîtresse !
XANTIPPC
Tu ne trouves pas, Myrrha, qu'il n'a pas bonne mine et que ses yeux sont fatigués?
MYRRHA
Je f en félicite.
XANTIPPB
Oh ! ne raille pas ! J'ai souvent pour lui une affection pure. Il me semble que je suis un peu sa mère.
MYRRHA
C'est donc dans ton berceau que tu subis les douleurs de Lucine et ton fils fut ta première poupée.
XANTIPPC
C'est un enfant. Je suis plus âgée que lui. Je suis son aînée de deux ans.
CLINIAS
Qui le pourrait croire?
XANTIPPC
Mon chéri ! Sais-tu, Myrrha, qu'il n'a pas dix-huit ans ?
MYRRHA
Je le sais.
XANTIPPC
Tu dois penser que je suis folle d'adorer cet enfant. Mais il a le cerveau d'un homme !
MYRRHA
Oh ! le cerveau !
XANTIPPC, la joue contre la joue de Cl/nias
Et sa joue que la barbe ne durcit pas est agréable comme la chair d'une femme.
CUNIAS
Tu me fais rougir.
XANTIPPC, exaltée Mon chéri ! (inquiète). Mais tu semblés très fatigué.
Tu te trompes !
Non ! Non !
Tu te trompes.
CLINIAS
XANTIPPE
CLINIAS, un peu irrité
XANTIPPE
Ne proteste pas. Je sens bien que tu te surmènes....
MYRRHA
Que fait-il donc?
XANTIPPE
Il a entrepris une grande statue, et chaque jour il passe de longues heures dans son atelier.
MYRRHA
Tu ne te contentes donc plus de ciseler des bijoux pour les mains des patriciennes et des courtisanes? 11 ne te suffit plus de sculpter à leur ressemblance de petites et fines statuettes ? Tu veux élever un monument? A quelle déesse?
CLINIAS
A la Volupté.
MYRRHA
Encore une image d'Aphrodite?
CLINIAS
Non, ma divinité n'aura pas les attributs religieux. C'est une fille de notre temps. Elle est étendue sur un lit et ses formes n'ont pas l'harmonie traditionnelle. La tête est un peu trop grosse pour le corps; la poitrine n'est pas robuste, mais presque enfantine; les épaules sont fragiles; les hanches étroites, les jambes allongées. C'est une femme qui n'est pas faite pour la maternité. Elle est souple, inquiétante, inutile : elle est moderne.
MYRRHA
Ça avance ?
Ça ne vient pas !
XANTIPPC
Tous les jours il demeure enfermé dans son atelier avec une jolie fille de la ville. Quand j'arrive, au crépuscule, elle est encore étendue sur le lit : elle a gardé la pose. H se promène, fiévreux, las de chercher. Mais la terre glaise est intacte.
CLINIAS
Je trouverai ! Je trouverai I
MYRRHA
Ah ! Xantippe, que tu es heureuse de n'être pas jalouse !
CLINIAS
Elle n'a nulle raison d'être jalouse.
MYRRHA
Faut-il donc avoir des raisons pour être jalouse ? Je souffrirais cruellement si je savais mon amant enfermé avec de belles filles.
XANTIPPC
Et l'art ?
CUNIAS
Le modèle est sacré pour le peintre et le sculpteur.
MYRRHA
Je sais ! Quand j'avais quatorze ans, j'étais modèle.
Ah!
MYRRHA
Je me rappelle ! Je me rappelle ! C'est étonnant comme le modèle est sacré !
XANTIPPC
N'est-ce pas?
MYRRHA
Oui, ma chérie ! Tu aurais bien tort d'être inquiète. D'ailleurs, nous irritons les hommes inutilement en leur montrant nos soupçons; ils se révoltent dès qu'ils devinent notre faiblesse. (EUe pleure.)
XANTIPPC
Mais qu'as-tu?
MYRRHA
Je fais de vains efforts pour vous cacher ma douleur : liippolyte me quitte.
CLINIAS
Non?
MYRRHA
Nous avons échangé des paroles amères. II s'apprête à partir.
XANTIPPE
Déjà vous avez eu de violentes querelles et de douces réconciliations.
Cette fois, c'est fini !
CLINIAS
J'ai souvent entendu cette courte phrase, et ce n'était jamais fini.
MYRRHA
II m'a rendu ses bagues !
XANTIPPE, frappée Ah!
MYRRHA
Les anneaux que notre amour avait consacrés, brutalement il les a jetés sur cette table. Voyez !
CLINIAS
Ils ne sont pas là !
MYRRHA
Peut-être Leucoé les a-t-elle emportés !
XANTIPPE
Peut-être Hippolyte, honteux de son geste sacrilège, les a-t-il repris timidement et tu ne l'as pas vu.
CLINIAS
N'en doute pas, il a repris les bagues : il les aime.
XANTIPPE
Et il t'aime.
MYRRHA
Hélas ! Que deviendrais-je s'il partait ?
XANTtPPr
Tu l'adores?
MYRRHA
Oui ! et il était presque toujours dans ma maison. Je n'étais jamais seule. Oh ! si je pouvais le reprendre ?
XANTIPPC
Essaie !
MYRRHA
Comment ?
XANTIPPC
Mets à l'épreuve sa jalousie. Il doit traverser cette salle pour sortir de la maison ?
MYRRHA
Oui.
XANTIPPC
Il faut qu'il te trouve dans les bras de Clinias. La colère réveillera son amour qui n'est qu'endormi.
MYRRHA
Crois-tu ?
XANTIPPC
Dans quelques minutes, Myrrha, tu verras Hippolyte à tes genoux.
Ah ! si tu disais vrai... Mais Clinias consent-il à jouer cette comédie ?
CLINIAS
Je ferai tout, pour ramener la joie en ta demeure.
XANTIPPC
Pour que la scène soit vraisemblable, je ne dois pas rester dans ta maison.
MYRRHA
Où donc iras-tu, Xantippe?
XANTIPPC
Chez ton voisin Timon.
MYRRHA
Qu'as-tu de commun avec ce gros homme qui prononce des discours devant les statues nouvelles de notre ville?
XANTIPPE
Je veux l'intéresser à l'œuvre de Clinias et chercher avec lui des crédits et un emplacement pour la Volupté. Le sourire d'une femme est puissant auprès des magistrats et des fonctionnaires.
CLINIAS, la serrant contre son cœur Ma chère Xantippe!
XANTIPPE
Mon amour ! A tout à l'heure, Myrrha, et que la déesse de l'amour te protège !
Que l'ingénieux Hermès soutiennent tes efforts.
Clinias envoie un baiser à Xantippe qui s'arrête sur le seuil de la porte, lui envoie un baiser et sort.