‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 8 sur 59 · HIPPOLYTE — CLINIAS · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE — CLINIAS

HIPPOLYTE, le couteau levé marche sur Clinias. Et toi, mon petit...

CLINIAS

Ne bouge plus ! Tu es beau !

HIPPOLYTE, mouvement de menace.

Défends-toi !

Tu gagnerais largement ta vie en posant, dans les ateliers, le gladiateur furieux ou l'amant éperdu.

HIPPOLYTE

Tu plaisantes mal à propos...

Toi aussi.

Je veux ton sang !

Pourquoi faire ?

Battons-nous !

C'est sérieux ?

Prends une arme!

CLINIAS

HIPPOLYTB

CLINIAS

HIPPOLYTB

CLINIAS

HIPPOLYTC

CLINIAS

J'en ai une. (Il saisit une écharpe qu'a laissée Myrrha.) Cette écharpe me suffit. Je te la jetterai à la face comme font les Ibères qui combattent les taureaux.

HIPPOLYTB

Lâche! Lâche!

CLINIAS, jetant récharpe.

Respire le parfum de ta chère Myrrha. Il ne te trouble plus ? Tu l'as trop respiré ?

HIPPOLYTB, s^ élançant.

Je te tuerai !

CLINIAS, passant rapidement.

Naguère cette odeur te faisait défaillir. Aujourd'hui elle fimpatiente. Elle évoquait des images de volupté. Elle te rappelle seulement des heures d'ennui.

HIPPOLYTB

Reptile !

CLINIAS

C'est pour conquérir ça, que tu veux ma mort? Insensé! Reprends Myrrha! Reprends ta servitude! Reprends l'écharpe. (Il la lui lance.)

HiPPOLYTE saisit l'écharpe et en respire avec violence le parfum. Ah!

CLINIAS

Tu es heureux?

HIPPOLYTE, rejetant l'écharpe.

Tu as raison : j'étais fou.

// se laisse tomber sur un siège.

CLINIAS, s'approchant doucement de lui.

Ami, calme-toi. Les femmes ne méritent pas le sacrifice d'un homme.

HIPPOLYTE

Tu les aimes, cependant?

CLINIAS

Elles m'amusent. Quoi ! Parce que les nerfs de Myrrha furent sensibles à la douceur du crépuscule, le glorieux cocher Hippolyte serait conduit en prison et le jeune sculpteur Clinias au tombeau? Ce serait absurde et même ridicule.

HIPPOLYTE

Pardonne-moi. J'ai été mal élevé. J'ai grandi dans les bas quartiers de la ville, au milieu de citoyens brutaux qui s'entretuaient pour des filles.

CLINIAS

Ces amis de ton enfance vivent de leurs maîtresses qui, le soir, guettent sur les voies lointaines le passant curieux de volupté. En se battant pour ces femmes, ils luttent pour la défense d'une propriété, d'un trésor, d'un revenu. Ils sont très sages. Mais toi, tu n'as pas besoin de Myrrha pour vivre.

HIPPOLYTE

Certes, non !

CLINIAS

Elle t'a sans doute contraint, pour t'asservir, à accepter quelques présents?

HIPPOLYTE

Il est vrai.

CLINIA8

Elles sont infâmes!

HiPPOLYTC, lui serrant la main Merci.

CLINIAS

Comment, cher Hippolyte, es-tu resté pendant plusieurs mois dans cette société corrompue?

HIPPOLYTE

Et toi-même ?

CLINIAS

Je ne suis pas, comme toi, un mâle vigoureux et sain. Je ne suis pas un animal de plein air, mais un chien, ou plutôt un chat qui se frôle aux robes des femmes, qui attend leurs caresses.

HIPPOLYTE

Qui les égratigne.

CLINIAS

Je suis souple, je suis menteur. Mais toi!

HIPPOLYTE

Je t'avais méconnu, Clinias, pardonne moi. Je croyais que tu avais du mépris pour ma grossièreté. Je ne comprenais pas toujours les phrases que tu m'adressais. Il me semblait que tu te moquais de mon ignorance.

CLINIAS

J'ai toujours eu une vive sympathie pour ta sincérité.

HIPPOLYTE

Tu viendras donc me voir dans la maison modeste que je vais habiter avec Leucoé?

CUNIAS

Avec Leucoé?

HIPPOLYTE

Je l'emmène!

CLINIAS

Elle a grandi près de Myrrha. Prends garde ! Elle voudra des étoffes précieuses, des parures...

HIPPOLYTE

Je les lui donnerai.

CLINIAS

Choisis donc une brave fille qui veille sur ton ménage et sur ton bien et qui te donnera de beaux enfants. Auprès d'elle tu passeras des jours paisibles...

HIPPOLYTE

Mais qui me donnera des nuits fiévreuses ?

CLINIAS

Qui ? Mais les filles qui ont des maisons opulentes et qui te distingueront, ou celles qui logent en des hôtels borgnes et que tu paieras. Le frisson mauvais, qui t'est devenu nécessaire, demandele à la passante, au vin, aux poisons qui nous viennent de l'Asie. Mais ne le cherche pas dans ton foyer. Ne sois pas asservi à celle qui vit auprès de toi et que tu fais vivre. Reste le maître de ton existence. Sois toujours infidèle pour être toujours libre.

HIPPOLYTE

Clinias! Clinias!

J'irai dans ta maison et tu viendras dans mon atelier. Tu y trouveras des filles dont le corps te tentera peut-être. Ma réputation est mauvaise; aussi les femmes viennent frapper à ma porte : les matrones aux visages calmes et qui, sous leurs poitrines robustes, ont des cœurs fragiles, les courtisanes et les danseuses aux regards experts, les frêles adolescentes aux yeux étonnés que des suivantes accompagnent, des fillettes que leurs mères voudraient vendre. Chez moi, toute l'hypocrisie de Byzance se déchire et, radieuse, apparaît sa corruption. J'ai dû élever une statue à Sapho et un autel à Ganymède. Tu verras les belles agenouillées devant la lyre de Lesbos et, si tu le veux, je te conduirai vers le bel échanson de Zeus et tu te griseras de l'ambroisie frelatée.

HIPPOLYTE, affolé Tais-toi ! Tais-toi !

CLINIAS, suppliant Ami !

HIPPOLYTE

Je ne sais pas pourquoi je t'ai épargné.

CLINIAS

Tu es fou ?

MIPPOLYTC, saisissant son couteau

Je devrais te tuer, tuer le vice, laver dans le sang toutes ces

hontes.

CLINIAS, ricanant

Tu viendras !

HiPPOLYTE, s'élançant sur lui et ^arrêtant brusquement Mais on ne tue pas une fille.

CLINIAS, souriant, les lèvres tendues Qu'en fait-on ?

HIPPOLYTE, après un moment d'hésitation On la fuit ! // sort en courant.

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