SCÈNE IX
NANA, puis PHILIPPE
Nana reste seule un instant. Après être allée rabattre la portière de la serre, elle marche d'une glace à une autre, jetant des coups d'œil sur sa toilette, arrangeant une boucle de ses cheveux. Quand la porte s'ouvre. elle est debout, très grave. Philippe entre, le chapeau sur la tête.)
PHILIPPE, durement.
Mademoiselle, vous avez ici un jeune homme, presque un enfant, mon frère, et je viens le chercher... (t~n silence.
Nana le regarde fixement, sans répondre.) C'est notre mère qui
m'envoie. Vous devez comprendre que la place d'un enfant n'est pas dans une maison comme la vôtre...
;Un nouveau silence. Nana. toujours muette, le regarde.) Je me COll -
tiens, vous le voyez, et il vaudrait mieux, pour vous et pour moi. que cet entretien fût bref... Répondez, j'attends.
NANA, hautaine.
C'est moi qui attends, monsieur. (Elle le regarde toujours
fixement. Philippe, troublé, finit par ôter lentement son chapeau.) Maintenant, monsieur, veuillez m'expliquer le but de votre visite.
PHILIPPE
Je vous l'ai dit. je viens chercher mon frère.
NANA
Votre frère est ici, en effet. Mais, si vous désirez simplement lui parler, si vous n'avez rien de personnel à me dire, il eût suffi de le faire demander par un de mes domestiques.
PHILIPPE
Pardon, j'ai à vous défendre de le recevoir désormais, et j'ai à vous dire que c'est une honte, d'attirer ainsi chez vous jusqu'à des enfants.
NANA. 279
NANA
Que supposez-vous donc, monsieur? et qui vous a donné le droit de me parler de la sorte?... C'est vous qui apportez ici des idées abominables. Votre imagination salit une tendresse qui a été de ma part une pure amitié... Vous interrogerez votre frère et vous reviendrez me faire des excuses.
PHILIPPE
Oh! ne jouez pas la comédie, voulez-vous? J'ai assez vécu pour connaître vos pareilles. Entre nous, un motdoit suffire : je vous défends, je vous défends de recevoir Georges, ou j'emploierai les grands moyens pour vous faire lâcher prise.
Allons, continuez, insultez-moi encore... Je suis une femme et je suis seule. C'est un beau rôle pour un soldat.
PHILIPPE, mal à l'aise.
Mon Dieu ! madame.. .
NANA
J'ai là des amis, et je pourrais les appeler. Vous voyez donc que je suis plus sage que vous... Vous disiez donc qu'un monstre de mon espèce...
PHILIPPE
Oh! vous êtes belle, très belle, madame, et c'est ce qui me fait peur... Je tranquillisais notre mère, je souriais de cette escapade d'écolier. Mais, en vous rencontrant chaque jour, j'ai compris votre puissance, je me suis décidé à venir... Pardonnez ma violence de tout à l'heure. C'est le bonheur d'une famille déjà bien éprouvée, que vous tenez entre vos mains.
NANA
Mais vous êtes tout pardonné, cher monsieur. Est-ce
qu'on se gêne avec moi? Je dois sans doute me mettre à genoux et vous faire des excuses... Attendez, je vais appeler votre frère, et avant de l'emmener, vous lui donnerez ce spectacle comme une leçon.
PHILIPPE, de plus en plus troublé.
Je vous en prie... Il y a déjà eu trop de scandale, je le reconnais. Veuillez simplement congédier Georges
VOUS-même... (Il la salue et se dirige vers la porte.) Madame. . . NANA. tombant sur un fauteuil et éclatant en sanglots.
Ah! quelle misère!
PHILIPPE, revenant.
Je ne puis vous quitter dans un état pareil.
NANA
Non, non, laissez-moi pleurer... J'étouffais.
PHILIPPE
Croyez que je regrette ma brutalité... J'étais venu sous l'empire d'un sentiment...
NANA
Eh! ne vous excusez pas! Vous aviez raison, vous étiez dans votre droit. Qui suis-je, après tout? Nana, une femme avec qui l'on peut se permettre tout, une fille qui se donne ou qui se vend.
PHILIPPE
Je n'ai point dit cela.
NANA
Vous êtes un honnête garçon. Et vous m'avez traitée!...
(Éclatant de nouveau en larmes.) Ah! c'est d'avoir été ainsi
traitée par vous que j'ai honte! Jamais je n'avais senti ma misère à ce point. Dites encore que je joue la comédie... Faut-il que je sois lâche, de ne pouvoir me contenir et de sangloter ainsi devant vous!
NANA. 281
PHILIPPE
Vous êtes sincère, je le vois, et je ne sais comment vous prouver, maintenant...
NANA
Non, c'est moi qui voudrais vous convaincre... (Elle lui
prend les mains et l'assoit près d'elle sur le canapé.) Regard ez-moi
donc! Est-ce que j'ai l'air d'une femme méchante?... Je vis sans savoir. Ensuite, on vient me dire des sottises, et je suis la première punie... Oh! oui, je suis punie!
On vous aime.
On me désire.
PHILIPPE
NANA
PHILIPPE
Le comte vous aime follement... Excusez-moi, ces choses ne me regardent pas. Mais je sais qu'il vous aime au point de tout vous sacrifier,
NANA
Moi, je ne l'aime pas, je ne l'ai jamais aimé... (Après un silence.) Je n'aime personne.
PHILIPPE, très ému.
Personne.
NANA, rêveuse.
Si j'aimais quelqu'un, ce serait si bon! J'oublierais tout, je ne pleurerais plus. Mais je voudrais qu'il fut mon maître.
PHILIPPE, qui lui a pris la main.
Je vous ai fait du chagrin, tout à l'heure... Dites-moi que vous me pardonnez.
NANA
Oh! de grand cœur! Je n'y pense plus. C'est loin déjà.
PHILIPPE
Merci... (Il lui baise la main et se lève.) Adieu.
NANA, en l'accompagnant avec un sourire.
Non, à demain.... Au Bois.
PHILIPPE
A demain.
SCEXE X
NANA, puis GEORGES
NANA, seule, rêveuse.
Comme il m'a parlé! J'ai cru qu'il allait me battre. Et il était beau! et il était grand!... J'ai voulu jouer un rôle, lutter de fierté, mais je n'ai pas pu. J'ai éclaté en larmes comme une enfant.
GEORGES, entrant.
Eh bien! il est parti?
NANA, se retournant.
Oui.
Alors, c'est arrangé, il ne m'emmène pas?
NANA
C'est arrangé... Qu'as-tu donc? Est-cejque tu croyais que nous allions nous dévorer?
GEORGES
11 m'avait semblé entendre... Tu n'as pas pleuré?
NANA
Pleuré, moi! Pourquoi veux-tu que j'aie pleuré!... Ton frère a compris, et il a été charmant.
XAXA. 283
GEORGES, très pâle.
Ah! il a été charmant... Écoute, Nana, ne vas pas aimer mon frère. J'en mourrais.
NANA
Tu es fou! (Georges reste un moment pensif et 8ort.