SCÈNE XI
NANA. LUCY, puis BLANCHE, STEINER, LA FALOISK. MADAME MALOIR, DAGEKET
LUCY, revenant de la serre.
Cette fois, c'est avec le comte que tu étais?
NANA
Mais non. Pourquoi veux-tu donc toujours que ce soit le comte?
LUCY
Je vais te dire... J'ai eu un prince, moi, qui me tombait sur le dosa tout moment. Ce qu'elle m'a assommée.
Cette altesse-là ! (On entend un bruit de voix.)
NANA
Qu'est-ce donc ?
LUCY
Hien ! une idée de Steiner. . . Il a vu passer une chiffonnière sur l'avenue, et il a ouvert la porte de la grille, pour l'appeler et faire le généreux devant nous. Maintenant, ils s'amusent tous, avec cette vieille. (Elle va lever le store.
au fond. On aperçoit létroit jardin, puis au delà de la grille, l'enfilade de l'avenue de Villiers, avec les becs de gaz allumés.) Tiens ! les YOÎlà. (Ils rentrent tous par la baie qui reste ouverte.)
BLANCHE
Gomment ! Steiner, c'était pour lui donner dix sous !
LA FALOISE.
Fi ! mon oncle, jamais je ne vous décrasserai.
STEINER
Qu'est-ce que tu lui as donné, toi?
LA FALOISE.
Un louis, parbleu!... Ça va me porter la veine, car nous allons jouer, hein ?
MADAME MALOIR.
C'est ça, jouons, jouons ! Faisons un trente et un.
PAGENET.
Pourquoi pas le loto... C'était bon sous Louis-Philippe.
MADAME MALOIR, furieuse.
Monsieur, sous Louis-Philippe, les hommes étaient galants.
STEINER
Ne la tourmentez pas, Dagenet... Elle a du chagrin.
MADAME MALOIR.
Moi, du chagrin, pourquoi?
STEINER
Tu le caches, Maloir, mais tu en as... Imaginez-vous que madame est l'ange de la fidélité. Elle n'a pu encore se consoler de l'abandon de son premier amant.
NANA
Qui donc, son premier amant?
STEINER
Talma.
MADAME MALOIR, furieuse.
Si vous croyez que ça me touche ! On sait bien mon âge. J'ai trente-trois ans, et je les avoue.
NANA. 2»5
BLANCHE
Dites donc, mes enfants, nous ne sommes pas ici pour dire nos âges... Moi, si l'on ne joue pas, je m'en vais. Je propose un petit bac.
NANA
C'est ça, jouons... Et nous passerons la nuit, si vous voulez. Oh ! je suis heureuse, ce soir ! Que c'est bon de
vivre ! (Lucy roule une cigarette. Caroline apporte la taljle de jeu. Blanche bat les cartes. Beaucoup de mouvement et de sans-gêne.)
LUCY
Nana est trop gaie. Elle veut jouer, elle ne traite plus Steiner d'imbécile. C'est grave !
nana .
Que veux-tu, ma chère, il y a des heures où l'on écraserait le monde. Je sais que mon bébé se porte bien, j'ai reçu une visite qui m'a fait plaisir; et puis, c'est encore autre chose, c'est l'idée que je suis jeune, que je suis riche, que je peux tout ce que je veux, et que je finirai certainement reine quelque part, dans un palais.
LA FALOISE, riant.
Irma d'Anglars.
NANA
Justement, Irma d'Anglars... Ah! celle-là m'a donné une fière leçon ! Vous voyezj'ai déjà cet hôtel, des voitures, des diamants. Le monde est à moi, et je défie la fortune !
(Dans la baie du fond, une chiffonnière a paru, affreuse, en guenilles.)