‹ Trois pièces tirées des romans et précédées chacune d'une préface de Emile ZolaChapitre 131 sur 239 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

NANA. LUCY, puis BLANCHE, STEINER, LA FALOISK. MADAME MALOIR, DAGEKET

LUCY, revenant de la serre.

Cette fois, c'est avec le comte que tu étais?

NANA

Mais non. Pourquoi veux-tu donc toujours que ce soit le comte?

LUCY

Je vais te dire... J'ai eu un prince, moi, qui me tombait sur le dosa tout moment. Ce qu'elle m'a assommée.

Cette altesse-là ! (On entend un bruit de voix.)

NANA

Qu'est-ce donc ?

LUCY

Hien ! une idée de Steiner. . . Il a vu passer une chiffonnière sur l'avenue, et il a ouvert la porte de la grille, pour l'appeler et faire le généreux devant nous. Maintenant, ils s'amusent tous, avec cette vieille. (Elle va lever le store.

au fond. On aperçoit létroit jardin, puis au delà de la grille, l'enfilade de l'avenue de Villiers, avec les becs de gaz allumés.) Tiens ! les YOÎlà. (Ils rentrent tous par la baie qui reste ouverte.)

BLANCHE

Gomment ! Steiner, c'était pour lui donner dix sous !

LA FALOISE.

Fi ! mon oncle, jamais je ne vous décrasserai.

STEINER

Qu'est-ce que tu lui as donné, toi?

LA FALOISE.

Un louis, parbleu!... Ça va me porter la veine, car nous allons jouer, hein ?

MADAME MALOIR.

C'est ça, jouons, jouons ! Faisons un trente et un.

PAGENET.

Pourquoi pas le loto... C'était bon sous Louis-Philippe.

MADAME MALOIR, furieuse.

Monsieur, sous Louis-Philippe, les hommes étaient galants.

STEINER

Ne la tourmentez pas, Dagenet... Elle a du chagrin.

MADAME MALOIR.

Moi, du chagrin, pourquoi?

STEINER

Tu le caches, Maloir, mais tu en as... Imaginez-vous que madame est l'ange de la fidélité. Elle n'a pu encore se consoler de l'abandon de son premier amant.

NANA

Qui donc, son premier amant?

STEINER

Talma.

MADAME MALOIR, furieuse.

Si vous croyez que ça me touche ! On sait bien mon âge. J'ai trente-trois ans, et je les avoue.

NANA. 2»5

BLANCHE

Dites donc, mes enfants, nous ne sommes pas ici pour dire nos âges... Moi, si l'on ne joue pas, je m'en vais. Je propose un petit bac.

NANA

C'est ça, jouons... Et nous passerons la nuit, si vous voulez. Oh ! je suis heureuse, ce soir ! Que c'est bon de

vivre ! (Lucy roule une cigarette. Caroline apporte la taljle de jeu. Blanche bat les cartes. Beaucoup de mouvement et de sans-gêne.)

LUCY

Nana est trop gaie. Elle veut jouer, elle ne traite plus Steiner d'imbécile. C'est grave !

nana .

Que veux-tu, ma chère, il y a des heures où l'on écraserait le monde. Je sais que mon bébé se porte bien, j'ai reçu une visite qui m'a fait plaisir; et puis, c'est encore autre chose, c'est l'idée que je suis jeune, que je suis riche, que je peux tout ce que je veux, et que je finirai certainement reine quelque part, dans un palais.

LA FALOISE, riant.

Irma d'Anglars.

NANA

Justement, Irma d'Anglars... Ah! celle-là m'a donné une fière leçon ! Vous voyezj'ai déjà cet hôtel, des voitures, des diamants. Le monde est à moi, et je défie la fortune !

(Dans la baie du fond, une chiffonnière a paru, affreuse, en guenilles.)

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