SCENE Y
LES MÊMES, moins EUGÈNE
MADAME BOCHE, à Gervaise. ■
Allons, ma petite, du courage !
GERVAISE
Si vous saviez... Ge matin, il m'a envoyé porter mon ehàle... C'était pour payer cette voiture!
VIRGINIE, riant.
Ha ! ha ! (Elle étouffe son rire.)
MADAME BOCI1E.
Soyez raisonnable, on' vous regarde. Est-il possible de se faire tant de mal pour un homme!... Que nous sommes bêtes, nous autres femmes!
GERVAISE
Non ! jamais on n'a vu une pareille abomination!
MADAME BOCnE.
Le fait est que c'est une rude canaille ! Une jolie petite femme comme vous ! Car on peut tout vous conter, à présent?
GERVAISE
Oui, parlez, parlez !
MADAME BOCHE
Eh bien ! avec cette Virginie, il y a longtemps que je le sais... Cette nuit, ils sont rentrés ensemble.
GERVAISE, ne pleurant plus, regardant Virginie.
Cette nuit... Et moi, j'attendais à la fenêtre !
VIRGINIE, aux laveuses.
Dame ! après tout, quand on a assez d'une femme, n'est-ce pas ? (Elle rit.)
MADAME BOCnE.
Elle rit, la sans cœur... Je parierais que son savonnage n'est qu'une frime. Elle est venue ici pour lui raconter la tète que vous feriez.
GERVAISE
C'est bon, merci !... Vous allez voir... (Elle prend un seau
d'eau de savon, s'avance vers Virginie et le vide à toute volée.) Tiens!
voilà pour toi !
VIRGINIE, qui s'est reculée et qui n'a pas reçu l'eau.
Eh bien ! qu'est-ce qu'il lui prend, à cette enragéelà?... Avance un peu, pour voir. Tu sais, il ne faut pas venir nous esbrouffer, ici... Est-ce que je la connais, moi! Si elle m'avait attrapée, vous auriez vu ça... Qu'elle dise ce que je lui ai fait. Dis ? qu'est-ce qu'on t'a fait?
GERVAISE, les dents serrées.
Ne causez pas tant. Vous savez bien. On a vu mon mari, hier soir. Et taisez-vous, parce que vous passeriez un mauvais quart d'heure, je vous le jure î
VIRGINIE
Son mari ! Ah ! elle est forte, celle-là ! Le mari à madame ! Comme si on avait des maris, avec cette dégaine!... Ce n'est pas ma faute, s'il t'a lâchée. Tu peux
me fouiller, je ne l'ai pas VOlé. (Rires des blanchisseuses.) GERVAISE.
Malheureuse I
VIRGINIE
Alors, t'as perdu ton homme. Avait-il son collier, au moins ? Qui est-ce qui a trouvé le mari à madame ? il y aura une récompense honnête. (Les rires redoublent.)
GERVAISE
Vous savez hien ! vous savez bien ! je vous étranglerai !
VIRGINIE, carrément.
Eh bien, oui! je te l'ai pris ! Es-tu contente?... Nous nous adorons tous les deux... Et il t'a lâchée. Il en avait assez de toi !
GERVAISE, s'emparant d'un petit baquet et lui en jetant le contenu.
Saleté !
VIRGINIE
Elle m'a perdu ma robe! Attends, attends... (Elle lui jette leau de son baquet.'^ Tu l'as reçu, celui-là... Rince-toi les
dents avec ! ,Les laveuses les séparent et les retiennent.) JULIETTE.
Elles sont rien drôles !
LOUISE
Kilt' a raison, la blonde, si on lui a pris son homme.
MADAME BOCHE, qui s'est retirée prudemment.
J'ai les sangs tournés... Charles ! Charles
CHARLES, qui regarde.
Oh ! c'est-il farce ! c'est-il farce!
* Comment ! vous êtes là? Allez donc chercher les sergents le ville ]
CHARLES
Nod .' non ! Ça compromettrait la maison.
GERVAISE, échappant aux laveuses qui la tiennent.
Laissez-moi, laissez-moi lui faire son affaire!
VIRGINIE, prenant son battoir.
Ah ! madame veut la grande lessive.
GERVAISE
Ne ris pas. il faut que l'une de nous deux y reste. (Prenant son battoir.) Ah! gueuse, je te marquerai pour le restant
de tes jours... Tiens ! (Les laveuses forment un groupe autour des deux combattantes. Charles, monté sur une chaise, rit aux éclats.)