‹ Trois pièces tirées des romans et précédées chacune d'une préface de Emile ZolaChapitre 161 sur 239 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

JOSSERAND, puis ADÈLE

(Au lever du rideau, Josserand, assis devant la table, en redingote usée, écrit des adresses sur des bandes, à la clarté d'une petite lampe, garnie d'un abat-jour.)

JOSSERAND, après un silence.

Enfin, j'ai fini mon premier mille. Ça fait trois

franCS... (Il entend la porte de la cuisine s'ouvrir, et d'un geste effaré cherche à cacher les bandes. Puis, il reconnaît Adèle, qui entre avec deux

bougeoirs.) Ah! c'est vous, Adèle... Que voulez-vous?

ADÈLE, allant poser les bougeoirs sur le buffet.

Monsieur, est-ce que je ne pourrais pas monter me coucher?

Quelle heure est-il donc?

ADÈLE

Près de dix heures.

JOSSERAND

Déjà!... Avez-vous fini, dans votre cuisine?

ADÈLE

Oh! je crois bien! Tout est lavé, essuyé, rangé... Alors, je monte, monsieur?

JOSSEBAND, hésitant.

C'est que Madame gronde, quand vous ne l'attendez pas.

ADÈLE

Qu'est-ce que ça peut faire à Madame, puisqu'elle a sa clef? Ça n'avance à rien, que je reste à dormir sur une chaise... Jamais Madame ni Mesdemoiselles n'ont besoin de moi.

JOSSEBAND.

N'importe! attendez, puisque Madame le veut.

ADÈLE, s' avançant.

Voyez-vous, monsieur, c'est que j'en ai assez. Vous êtes bon, vous, et je me suis promis de vous dire ce que j'ai sur le cœur. Est-ce une raison, parce que j'arrive de mon pays et que je ne suis peut-être pas bien adroite, pour me traiter comme une bête? Tous les soirs, Madame mène ses deux filles au bal. Ça la regarde, bien sûr. J'ai beau être stupide, comme elle dit, je sais que ce n'est guère commode à placer, des filles qui n'ont pas le sou...

JOSSERAND, l'interrompant.

Adèle!... Vous feriez mieux de voir le feu.

ADÈLE, traversant et allant au poêle.

Oh! monsieur, ce n'est pas pour vous blesser. Je ne dis ça à personne, car ça ferait mauvais effet, si l'on

POT-BOUILLE. 3èS

savait que, chez des gens comme vous, si bien logés et si bien mis, on se dispute pour deux sous de beurre...

(A genoux, tenant une bûche.) Et, tenez î c'est VOUS que je

plains. Ça me retourne, lorsque je vous vois rentrer de votre emploi, là-bas, à la cristallerie, et vous mettre à passer des nuits, pour gagner encore un peu d'argent, tandis que Madame va danser...

JOSSERAND, l'interrompant.

Taisez-vous! Que signifient toutes ces réflexions?

ADÈLE, se relevant et descendant, à droite.

Oui, j'ai bon cœur, moi, et ça doit vous prouver que Madame a tort, quand elle me traite de souillon, et qu'elle prétend, comme ça, que les autres bonnes de la maison me pervertissent... Enfin, j'en ai assez, de toutes ses sottises, et je voudrais aussi manger à ma faim. Ce n'est pas raisonnable, de ne me laisser que les plats à torcher. Il ne reste jamais rien dans le buffet.

Les SOUris elles-mêmes SOnt parties... (Traversant de nouveau

devant josserand.) De la porcelaine dorée, et pas même des croûtes de fromage à mettre dedans... Avec ça, je tombe de fatigue. Tant pis! Monsieur aura une querelle, mais je monte me coucher. Je dors debout.

JOSSERAND, apitoyé.

Eh! bien, montez, ma fille. J'expliquerai votre absence à Madame... Mais tâchez d'être polie.

ADÈLE

Merci, monsieur. (An moment où elle va se retirer, on entend le timbre de l'antichambre.) Qu'est-ce que c'est que ça?

JOSSERAND

Allez ouvrir. (Adèle sort.) Qui peut venir à une heure pareille?

ADÈLE, rentrant.

C'est l'architecte du troisième, monsieur Gampardon, avec un jeune homme.

JOSSERAND

Monsieur Campardon ! Faites entrer... (il la retient et étale

vivement un journal sur les bandes.) Une minute ! On n'a pas

besoin de savoir... Allez, maintenant, et attendez que ces messieurs soient partis pour monter vous coucher.

ADELE, à la porte, à part.

Ah bien! j'en ai une veine, moi.' -Elle introduit campardon

et Octave, puis se retire.)

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