SCÈNE IX JOSSERAND, MADAME JOSSERAND, BERTHE, HORTENSE
MADAME JOSSERAND, jetant sa fourrure sur une chaise.
Manqué !
JOSSERAND, effaré.
Ah!
MADAME JOSSERAND
Encore un mariage à la rivière, et c'est le quatrième!
(Pendant ce temps. Berthe et Hortense retirent leurs sorties de bal, qu'elles mettent sécher sur des chaises, devant le poêle.)
JOSSERAND
Oui, le quatrième... C'est désolant !
MADAME JOSSERAND
Quand vous nous regarderez toutes les trois!... Pour l'amour de Dieu, lâchez vos écritures qui me portent sur les nerfs 1
Mais, ma bonne, je fais des bandes.
MADAME JOSSERAND
Ali oui! vos bandes à trois francs le mille!... Si c'est avec ces trois francs-là que vous espérez marier vos filles!
JOSSERAND, doucement.
Ces trois francs-là vous permettent d'ajouter des rubans à vos robes et d'offrir des gâteaux à vos invités du mardi.
MADAME JOSSERAND. haussant les épaules.
Je ne répondrai pas... Vous me faites pitié!
BERTHE, au fond, devant le poêle.
Ils sont dans un joli état, mes souliers! Hortense, regarde donc!
HORTENSE
Et les miens! les talons ne tiennent plus.
JOSSERAND, à Berthe.
Il pleut donc, Berthe?
BERTHE
Ah bien! s'il pleut! Ça nous a prises au Palais-Royal. Un déluge! une boue!... Maman nous a fait marcher.
MADAME JOSSERAND
11 fallait peut-être vous payer une voiture ! Pour dépenser encore quarante sous, n'est-ce pas?... Quand vous n'aurez plus de souliers, vous resterez couchées, voilà tout! Ça avance à grand'chose, qu'on vous sorte.
JOSSERAND
Mon Dieu ! elles sont toutes mouillées, les pauvres petites!
MADAME JOSSERAND, k ses filles.
Appelez Adèle, pour qu'elle vous aide.
JOSSERAND, timidement.
Adèle n'est plus là. Je lui ai permis de monter se coucher.
MADAME JOSSERAND
Vous dites?
JOSSERAND
Elle était si lasse...
MADAME JOSSERAND, hors d'elle.
Et moi, est-ce que je ne suis pas lasse? Est-ce que je suis couchée, moi? Voilà, maintenant, que vous dorlotez la bonne!... Il vaut mieux que je me taise, car je sens
que Ça monte, que Ça monte! (Elle traverse. Un silence.) BERTHE.
Alors, on va dormir... Moi, j'ai faim.
HORTENSE
Et moi donc! je meurs!
MADAME JOSSEBAND.
Comment! vous avez [faim?... Vous n'avez donc pas mangé de la brioche, là-bas? En voilà des dindes! Mais on mange! Moi, j'ai mangé!
HORTENSE
Tant pis! j'ai trop mal à l'estomac. Je vais voir dans
le buffet. .Elle ouvre le buffet.)
BERTHE, Rapprochant.
Oh! le buffet! il n'y a rien dedans... (Elle se penche.) La brosse à pain, l'huilier qui est vide, pas une miette. S'il y avait seulement le biscuit de l'autre jour!
HORTENSE
Et le lapin de ce soir?... Adèle a donc mangé tout le lapin?
MADAME JOSSERAND
C'est vrai! il restait le morceau de la queue... Comment! elle aurait osé!... a ses mies quelle bouscule.) Otez-vous donc de là. que je me rende compte'... (Devant le buffet. Et comme c'est tenu! les assiettes creuses avec les assiettes plates, les planches tachées de graisse; et, voyez! un plat sale oublié depuis huit jours peut-être... C'est une infection, son buffet!
BERTHE
Le pis est qu'il n'y a rien.
MADAME JOSSEBAND, sortant un livre.
Et ça encore? qu'est-ce que c'est que ça?... Mon Lamartine ! mon Lamartine dans la vaisselle ! . . . (Jetant le livre sur la table.) Je la flanque à la porte demain matin !
BERTHE
Tu seras bien avancée. Nous n'en garderons pas une.
POT-BOUILLE. 3dS
C'est la première qui soit restée un mois. Dès qu'elles sont un peu propres, elles filent.
MADAME JOSSERAND
Je ne puis pas croire qu'elle ait osé manger le lapin. Il doit être dans la cuisine.
HORTENSE, qui a allumé une bougie.
Sans doute... Viens-tu voir, Berthe?
BERTBE.
Oui. S'il y a du sirop, je tremperai mon pain dedans.
Elles sortent par la porte de la cuisine.)
MADAME JOSSERAND
Hein? quoi? elle a parlé de sirop!... Berthe! pas trop de sirop! C'est le sirop pour ma soirée de demain. (Elle
sort.)