JOSSERAND, MADAME JOSSERAND
HADAjje JOSSERAND, venant à pas lents se planter devant son mari,
G Sst donc vous, monsieur, qui avez empêché Adèle de faire une crème pour demain soir?
JOSSERAND, étonné.
Moi, ma bonne!
MADAME JOSSERAND
Oh! vous allez encore dire non, comme toujours!... Alors, pourquoi n'a-t-elle pas fait la crème que je lui ai commandée?
JOSSERAND
Mais je t'assure...
MADAME JOSSERAND, s'asseyant en face de lui, de l'autre côté de la table.
Vous savez bien que demain, avant notre soirée, nous avons à dîner l'oncle Bachelard, dont la fête tombe très mal cette année, juste un jour de réception. S'il n'y a pas une crème, il faudra une glace, et voilà encore cinq francs jetés à Peau!... Vous dites?
JOSSERAND
Je ne dis rien.
MADAME JOSSERAND
Sans compter que Bachelard amènera certainement le petit Trublot. son inséparable, un garçon riche, le neveu d'un agent de change, dont j'ai espéré un moment faire un gendre. Mais ce monsieur ne veut pas se marier, et il vous a des habitudes d'une bassesse! Il pince les bonnes. Je l'ai vu pincer Julie, l'autre soir, chez les Dulaurier... A propos, vous avez dû recevoir une visite, ce soir?
Oui, monsieur Campardon et son jeune ami... Je me suiS même risqué à les inviter à dîner pour demain.
MADAME JOSSERAND
Comment? vous avez eu cette intelligence! Vous m'étonnez... Oh! ne soyez pas fier tout de suite, Pou/ une fois que vous saisissez mes intentions... J'ai Pr^s des renseignements. Ce jeune homme est très conve~ nable et paraît avoir un bel avenir. Demain, je ne *e
manquerai pas, celui-là! C'est une dernière espérance... (Elle se lève.) Après l'avanie de ce soir, il faut que j'essaye de tout, puisque vous me lâchez vos filles sur les bras, comme un paquet de sottises, sans plus vous occuper de leur mariage que de celui du Grand Turc!... Ah! ne dites rien, monsieur, ne dites rien, ou vraiment j'éclate!
JOSSERAND
Je ne dis rien.
MADAME JOSSERAND, éclatant.
A la fin, c'est insoutenable ! Encore si vous étiez un père comme les autres! Mais non, monsieur reste chez lui à se goberger, sous prétexte de travailler à ses machines à trois francs !... (Elle traverse.) C'est tous les soirs mon tour, de conduire vos filles dans le monde. Eh bien ! je vous déclare que j'en ai par-dessus la tête, de ces courses de nuit, sous la pluie battante, sans oser me permettre le luxe d'un fiacre, de peur d'avoir à retrancher le lendemain un plat du dîner.
JOSSERAND
Je te gronde toujours de ne pas prendre des voitures.
Et de l'argent?... Est-ce que j'étais faite pour cette vie de sans-le-sou? Toujours couper les liards en quatre, se refuser jusqu'à une paire de bottines, ne pas même pouvoir recevoir ses amis d'une façon propre! Et tout cela par votre faute!... Ah! ne remuez pas la tête, ne m'exaspérez pas davantage! Oui, par votre faute!... On n'épouse pas une femme, quand on est décidé à la laisser manquer de tout. Vous posiez pour un bel avenir, vous étiez l'ami des fils de votre patron, qui, depuis, se sont si joliment fichus de vous... (Sflence de Josserand.) Comment! vous osez prétendre qu'ils ne se sont pas fichus de vous?
JOSSERAND
Mais, enfin, j'ai huit mille francs. C'est un beau poste.
MADAME JOSSERAND, traversant au fond.
Un beau poste, après plus de trente ans de service!...
.Revenant se planter derrière son mari.) SaveZ-VOUS C6 que j'aurais
fait, moi? Eh bien ! j'aurais mis vingt fois la maison dans ma poche. Mais il s'agissait de ne pas s'endormir sur son
rond de CUir, COmmO Un empoté! (Elle redescend à droite. JOSSERAND.
Vas-tu me reprocher maintenant d'avoir été honnête?
MADAMR JOSSERAND.
Honnête! Soyez d'abord honnête avec moi, en me donnant la fortune sur laquelle je comptais en vous épousant... Ah! si c'était à refaire, et si j'avais seulemont connu votre famille!
JOSSERAND. se lev..;.t brusquement.
Tu devrais aller te reposer, Éléonore. Il est plus d'une heure, et je t'assure que ce travail est pressé... Ma famille ne t'a rien fait, n'en parle pas.
MADAME JOSSERAND
Tiens! pourquoi donc? Votre famille n'est pas plus sacrée qu'une autre... Personne n'ignore, à Glermont, que votre père, après avoir vendu son étude d'avoué, s'est laissé ruiner par sa cuisinière.
JOSSERAND, se fâchant peu à peu.
Écoutez, ne nous jetons pas une fois de plus nos familles à la tète... Votre père ne m'a jamais payé votre dot, les trente mille francs qu'il avait promis.
MADAME JOSSERAND
Hein? quoi? les trente mille francs? quels trente mille f ra ne s?
JOSSERAND
Parfaitement! ne faites pasl'étonnée... Et, si mon père a éprouvé des malheurs, le votre s'est conduit d'une façon indigne à notre égard. Je n'ai jamais vu clair dans sa succession, que le mari de votre sœur a mis dans sa poche.
MADAME JOSSERAND, hors d'elle.
Ne dites pas du mal de papa! Il a été l'honneur de l'enseignement pendant quarante ans. Allez donc parler de l'institution Bachelard dans le quartier du Panthéon ! . . . Quant à ma sœur et à mon beau-frère, ils sont ce qu'ils sont. Ils m'ont volée, c'est la vérité; mais ce n'est pas à vous de le dire, je ne le souffrirai pas, entendez- vous!
JOSSERAND, continuant.
C'est comme votre frère Bachelard, un homme sans mœurs...
MADAME JOSSERAND, l'interrompant.
Mais vous ne respectez donc rien, monsieur? Bachelard est riche, il gagne ce qu'il veut, dans la commission; et il a promis de doter Berthe.
JOSSERAND
Ah! oui, doter Berthe! Voulez-vous parier qu'il ne donnera pas un sou et que nous aurons supporté pour rien ses habitudes débraillées?
MADAME JOSSERAND, majestueuse.
Enfin, monsieur, où voulez-vous en venir, avec toutes ces insultes?
JOSSERAND, se calmant.
Je dis qu'avec huit mille francs on peut faire beaucoup de choses. Vous vous plaignez toujours. Mais il ne fallait pas mettre la maison sur un pied supérieur à notre fortune. Ici, par exemple, le loyer est trop cher, nous n'avions pas besoin de ce luxe. C'est votre maladie
de recevoir et de rendre des visites, de prendre un jour. de donner du thé et des gâteaux...
MADAME JOSSERAND
Nous y voilà donc!... Enfermez-moi tout de suite danune boîte! Reprochez-moi de ne pas sortir nue comme la main!... Et vos filles, monsieur, qui épouserontelles, si nous ne voyons personne? Il n'y a pas foule, déjà.
JOSSERAND. avec émotion.
Nos filles seraient mariées depuis longtemps, si nous ne leur avions pas donné des goûts et des habitudes audessus de leur condition.
Vous n'allez peut-être pas leur reprocher leurs talents?
.1 0 S S ER A R D . continuant.
Et je tremble, quand je pense à leur avenir. Croyezvous que des mariages, bâclés comme ceux qu'elles vont être réduites à faire, puissent être des mariages heureux?... Toujours je cède devant vos volontés, mais puisque j'ai le courage de vous le dire ce soir, prenez garde de travailler au malheur de nos enfants, dans votre hâte à trouver des gendres pour meubler votre salon!
MADAME lOSSERAND, furieuse.
Dites que je les jette à la tête du premier venu!... Eh! d'ailleurs, monsieur, tout cela est de votre faute!
JOSSERAND
Ma faute, à moi?
MADAME JOSSERAND
Certainement! Pourquoi avez-vous fait des filles?
[Hortense et Berthe entrent par le fond, en peignoir de nuit, dépeignées, en pantoufles. La première mange du lapin entre des tranches de pain, tandis <|ue l'autre trempe des mouillettes dans un verre de sirop. — Hortense tient à la main le bougeoir allumé, qu'elle pose sur le 1>ulfet.;
POT-BOUILLE. 36a