‹ Trois pièces tirées des romans et précédées chacune d'une préface de Emile ZolaChapitre 173 sur 239 · JOSSERAND. MADAME JOSSERAND. BERTHE · texte numérisé non relu

JOSSERAND. MADAME JOSSERAND. BERTHE

MADAME JOSSERAND, majestueusement k son mari.

Voilà, monsieur, comment vous les avez élevées!...

Un silence. Elle marche avec lenteur.) Ail! c'est la récompense!

Pendant vingt ans, on s'échine autour de ces demoiselles, on se met sur la paille pour en faire des femmes distinguées; et elles ne vous donnent seulement pas la

satisfaction de les marier à votre goût... (Elle s'arrête

devant Berthe.) Toi,si tu veux agir à ta tète, comme ta sœur,

tU auras affaire à moi !... (Elle monte au buffet prendre un bougeoir et redescend près de la table, où elle enflamme à la lampe plusieurs allumettes, avant de parvenir à allumer la bougie, tout en lançant, d une vois lente et doctorale, les vérités suivantes.) J'ai fait Ce que J ai du

faire; et, ce serait à refaire, que je le referais... Dans la vie, il n'y a que les plus honteux qui perdent... L'argent est l'argent : quand on n'en a pas, le plus court est de se coucher... Moi, lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante, car il vaut mieux faire envie que pitié... Mangez des pommes de terre en famille, mais ayez toujours un poulet, quand vous avez du

monde... (La bougie est allumée. Elle regarde fixement son mari.,' Et

ceux qui disent le contraire sont des imbéciles! (Elle prend

le bougeoir et se dirige vers sa chambre.)

JOSSERAND, résigné.

C'est bien vrai, il n'y a que l'argent, aujourd'hui.

(Il se remet au travail.)

MADAME JOSSERAND, à Berthe.

Tu entends? marche droit et tâche de nous donner des

satisfactions... (Elle est à la porte de sa chambre, lorsqu'elle se ravise..

Comment as-tu manqué ce mariage?

BERTHE

Je ne sais pas, maman.

MADAME JOSSERAND, reposant le bougeoir sur la table et sasseyant.

Un sous-chef au ministère de la guerre, pas trente ans, décoré pour services exceptionnels, un avenir superbe'. Tous les mois, ça vous apporte son argent. C'est solide, il n'y a que ça!... Tu auras encore fait quelque sottise, comme avec les autres?

BERTUE.

Je t'assure que non, maman... Peut-être se sera-t-il renseigné. 11 aura su que je n'avais pas de dot.

MADAME lOSSERAND.

Et celle que ton oncle doit te donner? Tout le monde la connaît, cette dot... Non. il y a autre chose, il a rompu trop brusquement... En dansant, vous avez passé dans le petit salon?

BERTHE, se troublant.

( lui. maman.

MADAME J05SERAND.

Une fois dans le petit salon... Conte-moi?

BERTHE

Comme nous étions *euls. il a voulu de vilaines chose-.

JOSSERAND, levant la tète.

Hein?

MADAME J«>M-.RAXD.

De vilaines choses... (Debout. Un employé du gouvernement, c'est impossible !

Si... li m'a embrassée. Alors, j'ai eu peur, je l'ai poussé, et il est tombé contre un meuble.

MADAME lOSSERAND.

Contre un meuble: Ah! la malheureuse!

BERTHE

Mais, ma ma m. il m'embrassait:

MADAME lOSSERAND.

Après?... Mettez donc ces cruches-là en pension ! Qu'est-ce qu'on vous apprend, dites?

BERTHE

Moi, j'ignore ce qu'il faut faire.

MADAME JOSSERAND

Elle demande ce qu'il faut faire: Mais dites-vou> donc que vous êtes appelée à vivre dans la société...

Pour un baiser, derrière une porte! En vérité, est-ce que vous devriez nous parler de ça, à nous, vos parents?

BERT1IE, se mettant k pleurer.

Tu me questionnes.

M ad ami: josserand.

C'est fini, je désespère, ma fille. Il faudrait tout vous seriner, et cela devient gênant... Quand on n'a pas de fortune, on est aimable, on oublie sa main, on permet \es enfantillages, sans conséquence... Si vous croyez que ça vous arrange les yeux, de pleurer ainsi! Monsieur Josserand, ordonnez donc à votre fille de ne pas s'abîmer le visage. Ce sera le comble, si elle devient laide!

JOSSERAND

Mon enfant, sois raisonnable, écoute ta mère, qui est de bon conseil.

BERTRE, trichant de se contenir.

Oui, papa.

MADAME JOSSERAND

Et ce qui m'irrite, c'est qu'elle n'est pas trop mal. quand elle veut... Voyons, essuie tes yeux, regarde-moi, comme si j'étais un jeune homme en train de te faire la

COUr... (Mimant ses conseils.) Tu SOUris... Souris donc ! La

bouche plus en cœur... Tu laisses tomber ton éventail, pour que le jeune homme, en le ramassant, effleure tes doigts... Non, ce n'est pas ça! tu te rengorges commo une poule malade... Renverse donc la tête, dégage ton cou : il est assez jeune pour que tu le montres.

BERTHE

Gomme ça, maman?

MADAME JOSSERAND

Oui. c'est mieux... Et ne sois pas raide, aie la taille souple... Les hommes n'aiment pas les planches.

•<7h TROIS PIECES.

BERTHE, éclatant de nouveau en larmes.

Non! ça me fait trop de peine!... Je ne peux pas.

MADAME JOSSERAXD.

Tu ne peux pas?

BERTHE

Non!

MADAME JOSSERAXD. exaspérée.

Tiens: tu m'embêtes à la fin!... (Elle la gifle atome toiee. Voilà une gifle qui me démange la main depuis une

heure... (Elle reprend la bougie et se retire royalement dans sa chambre.]

Bonsoir!

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