LES MÊMES, MADAME JOSSERAND
MADAME JOSSERAND, descendant.
Vous voulez doncjne guillotiner, mon gendre?
AUGUSTE, ahuri.
Vous guillotiner...
MADAME JOSSERAND
En faisant tomber votre fermeture exprès sur ma tête, lorsque je passe.
AUGUSTE, après avoir haussé les épaules.
Enfin, vous voilà!
MADAME JOSSERAND
Est-ce que vous espériez ne plus me revoir?
AUGUSTE
EtBerthe?
MADAME JOSSERAND
Berthe me suit... Elle et sa sœur se sont arrêtées, pour une commande, chez le coiffeur d'à côté, qui reste ouvert les nuits de bal.
AUGUSTE
Gomment! elle s'attarde encore!... (Criant.) Joseph
fermez donc! (Le second bruit du tablier se produit. MADAME JOSSERAND, sursautant.
Ah! que c'est bête, cette machine-là! J'ai beau être prévenue, ça me tape sur les nerfs.
AUGUSTE, se plantant devant elle.
Madame, vous comprenez, je pense, que je ne puis tolérer plus longtemps une vie pareille.
MADAME JOSSERAKD.
Pareille?... Pareille à quoi?
AUGUSTE
Ma femme est-elle à vous ou à moi?Tous les soirs, vous me l'enlevez. Vous êtes heureuse de promener ses toilettes, que vous ne payez plus... Et, pour ne parler que de ce soir, d'où me la ramenez-vous? Pas du sermon, bien sûr, à minuit passé.
MADAME JOSSERAND
Tous voyez mon calme. C'est que je sors du sermon, en effet, et que j'y ai puisé beaucoup de charité chrétienne... Est-il défendu à une mère de faire respirer l'air pur à sa fille, dont la vie immobile du comptoir détruit la santé? Nous nous sommes promenées, monsieur... (Le troisième bruit du tablier se produit.) Ah ! ça, avez-vous fini,avec votre manivelle? Est-ce un complot pour me faire sortir de mon calme? Vous n'y parviendrez pas, monsieur! (Les tabliers des
trois vitrines sont descendus. Il ne reste d'ouvert que la petite porte ronde taillée dans la tôle.)
AUGUSTE, se fâchant de plus en plus.
Et ce sont des dépenses folles! et je sens la maison qui craque!... Vous ne m'avez pas même encore versé les dix premiers mille francs promis sur la dot de Berthe, dont une assurance, que je n'ai jamais vue, devait me garantir le payement.
MADAME JOSSERAND
Les dix mille francs sont là-haut. Mais j'attends que votre père, mort insolvable il y a un an, revienne d'abord donner les dix mille francs, qu'il avait à payer de son côté... Nous ne mourons pas, nous autres, pour échapper à nos promesses !
AUGUSTE
Laissons l'argent... Je ne demande pas à Berthe de m'en apporter, je lui demande d'être plus économe du
mien... Croyez-vous qu'elle fait des dettes, madame! J'en ai la preuve, j'ai trouvé ce papier, qui traînait dans sa chambre... Certes, j'aurais encore fermé les yeux, mai> on se moque par trop de moi, à la fin! Je veux la confondre.
MADAME JOSSERAND
Mon cher, je crois que vous êtes en train de commettre des bêtises. Ça n'avance à rien de faire une scène à sa femme. Si vous rendez la vôtre malade, il faudra appeler le docteur, ça coûtera de l'argent chez le pharmacien, et ce sera encore vous qui payerez.
AUGUSTE
Tout cela, madame, n'arriverait pas, si vous aviez élevé Berthe autrement.
MADAME JOSSERAND
Hein! c'est à moi que vous vous en prenez? Un homme à qui j'ai donné un ange!
AUGUSTE, amer.
Un ange !
Je ne me mêle plus de rien, puisqu'on m'insulte. Arrangez-vous !
AUGUSTE, furieux.
Mais, madame, du train dont vont les choses, votre fille finira par me faire cocu.
MADAME JOSSERAND, avec majesté.
Monsieur, vous faites tout ce qu'il faut pour l'être.
(Berthe et Hortense rentrent par la petite porte ronde. Le garçon ferme et s'en va.)
i3S TROIS PIECES.