BERTHE, AUGUSTE. OCTAVE
AUGUSTE, brusquement, après avoir suivi madame Josserand des yeux.
Qu'est-ce que C'est que Ça? Il lui montre le papier qu'il a sorti de sa poche.)
BERTHE, saisie.
Ça?... (Avec résolution.) Eh bien! c'est une facture.
AUGUSTE
Oui, une facture... Et pour des faux cheveux, encore! S'il est permis, pour des cheveux! Gomme si vous n'en n'aviez plus sur la tête!... Mais ce n'est pas ça. Vous l'avez payée, cette facture. Dites, avec quoi l'avez-vous payée?
BERTlIi:.
Avec mon argent, pardi !
AUGUSTE
Votre argent!... Vous n'en avez pas. 11 faut qu'on vous en ait donné ou que vous en ayez pris ici... Et puis, tenez! je sais tout, vous faites des dettes.
BERTHE
Si je fais des dettes, c'est votre faute. Vous me laissez manquer de tout.
AUGUSTE
Manquer de tout! Gela veut dire, n'est-ce pas? que vous n'avez pas une robe neuve à vous mettre chaque matin... Pourquoi s'habiller au-dessus de son rang et de sa fortune? Quand on vend de la soie aux autres femmes,
On porte de la laine. (A partir de ce moment, sans que la querelle s'arrête, Auguste va h la caisse et prend la recette du jour. Ce petit travail, fait en plusieurs fois, dure jusqu'à la fin de la scène.)
BERTHE
Vous me faites pitié, monsieur... Est-ce que vous ne devriez pas être fier de moi et me remercier de mes efforts pour soutenir l'éclat de votre maison. A votre place, je voudrais faire crever de rage le Bonheur des Dames; oui, je l'écraserais par mon faste... Mais vous vous endormez dans votre comptoir, lorsqu'il s'agirait seulement d'avoir un peu d'initiative et d'intelligence.
AUGUSTE
Gomment! c'est vous qui me faites une scène?... Vous rentrez de je ne sais où, à une heure du matin; vous êtes toujours en courses, en promenades; vous me rendez la fable du quartier par un luxe que je ne puis entretenir; et vous croyez que je tolérerai cela plus longtemps?... Ah! mais non!
BERTHE
Nous y voilà donc! Enfermez-moi tout de suite dans une boite, reprochez-moi de ne pas sortir nue comme la main... Vous n'entendez donc rien à la vie? Moi, lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante, car il vaut mieux faire envie que pitié... Ah! c'est ma mère qui avait raison, derépéter'que les hommes ne valent pas grand'chose !
auguste.
Voire mère... Mais, tenez! vous lui ressemblez, quand vous vous mettez dans ces états. Oui, je ne vous reconnais plus, c'est elle qui revient. Ma parole, ça me fait peur!... Votre mère est la grande coupable. On n'élève pas sa fille à manger des fortunes, lorsqu'on n'a pas une chemise à lui mettre sur le dos, le jour de son mariage.
BERTHE
Ne dites pas du mal de maman! On n'a rien à lui reprocher, elle fait son devoir... Et votre famille, à vous, parlons-en ! Votre père est mort insolvable.
AUGUSTE
Laissons nos familles, nous avons assez de notre ménage... Et puis, vous me brisez le crâne, voilà ma migraine qui monte...
BERTHE, à demi-voix.
Ah! oui, il y avait longtemps!
POT-BOUILLK. 141
AUGUSTE, continuant.
Écoutez, votre place est ici, dans votre comptoir, en toilette simple, comme les femmes qui se respectent... Vous allez changer de train, car je ne vous donnerai plus un sou pour vos fantaisies. C'est de ma part une résolution formelle.
BERTHE
Ma résolution à moi, il y a longtemps que je veux vous la faire connaître... Puisque vous parlez d'argent, je vous déclare que je suis lasse de vous mendier sou à sou le nécessaire, et que j'exige désormais cinq cents francs par mois pour ma toilette.
AUGUSTE
Cinq cents francs!... J'aimerais mieux fermer le magasin. (Il achève de prendre violemment la recette.)
BERTHE
Vous refusez?
AUGUSTE
Je refuse. (Il -se dirige vers l'escalier.) BERTHE.
C'est bon, je ferai des dettes.
AUGUSTE, revenant furieux, le poing levé.
Qu'est-ce que tu dis?
BERTHE, dédaigneuse.
Allez donc soigner votre migraine.
AUGUSTE
Prends garde!... (Il se serre le front entre les deux mains et finit
par monter l'escalier.) J'aime mieux m'en aller, je finirais par
la battre ! (Il disparait.)
BERTHE
Mon Dieu! que je suis malheureuse! (Elle tombe assise sur
une chaise, en pleurant. Octave, qui a écouté la fin de la scène, s'approche et se tient un instant derrière elle.)