SCENE XYII
OCTAVE. BERTHE. puis RACHEL
OCTAVE, doucement.
Je vous en supplie, madame, ne vous faites pas tant de peine.
BERTHE, tressaillant.
Vous étiez encore là, monsieur Mouret? (Elle se lève.)
OCTAVE
Oui, et il m'a fallu assister bien malgré moi...
BERTHE, tâchant de se calmer.
Je vous demande pardon, ce n'est pas ma faute, si vous avez entendu cette explication pénible. Et je vous prie d'excuser mon mari, car il devait être malade, ce soir.
OCTAVE
Ce serait sa seule excuse.
BERTHE, reprise par les larmes.
Non! c'est plus fort que moi, j'étoufferais!
OCTAVE
Madame, du courage.
Enfin, vous étiez là, vous avez entendu... Pour quatrevingt-quinze francs de cheveux! Comme si toutes les femmes n'en portaient pas aujourd'hui, des cheveux!... Mais lui, ne sait rien, ne comprend rien.
OCTAVE
C'est vrai, il a peu vécu.
BERTHE
Et il me reproche jusqu'à mes chemises! et il finira
par m'attacher clans son comptoir, comme un chien dans une niche! et il insulte ma mère!... Vous avez entendu, on ne peut pas dire que je mens.
OCTAVE
Sa conduite a été sans excuse... Mais pourquoi vous désoler de la sorte, quand il vous reste des amis?
BERTHE
Non, je me sens désormais seule sur la terre.
OCTAVE
Vous oubliez que je suis là.
BERTHE
Vous, monsieur Mouret?
OCTAVE, la faisant asseoir, à gauche.
Oh! ne vous fâchez point... Je ne veux être que l'ami discret, le confident qui console, l'aide toujours prêt des heures difficiles. Faut-il vous répéter que vous avez dans votre ombre quelqu'un dont vous pouvez disposer à toute heure.
BERTHE, lui souriant.
Merci. (Un temps.)
RACHEL, paraissant en haut de l'escalier, à part.
Puisque Madame ne monte pas, je vais décidément
lui donner mon Compte. (Elle aperçoit Berthe et Octave, et s'arrête.) OCTAVE, reprenant.
Que je voudrais être à la place de votre mari, pour vous couvrir des étoffes les plus chères, de bijoux et de dentelles! 11 n'y aurait rien d'assez beau, rien d'assez riche. Ce serait avec ravissement que je me ruinerais, que je travaillerais uniquement pour vous parer comme une idole.
BERTHE, lui souriant du sourire que sa mère lui a appris.
Que vous êtes aimable !
RACUEL, à part.
Tiens', tiens!
OCTAVE, continuant.
Et si vous aviez des caprices, j'en serais ravi. Est-ce qu'une femme peut être jolie et n'être pas capricieuse? Cela m'enchanterait, votre jeunesse galopant à travers Paris, toujours en courses, en promenades, en visites... Nous ferions l'école buissonnière ensemble, nous irions partout où il y aurait un plaisir.
BERTHE
Pourquoi me dites-vous ces choses-là aujourd'hui seulement? (Elle laisse tomber son mouchoir, qu'Octave se hâte de ramasser.)
Oh! pardon!
OCTAVE, le baisant.
Je voudrais l'emporter, trempé ainsi de vos larmes.
Quand il le lui rend, leurs doigts se touchent, ils tressaillent. )Votre maill est brûlante, (Il veut la lui prendre. Tous deux se lèvent.)
RACUEL, à part.
Fichtre! la maison va devenir bonne, je ne pars plus.
(Elle disparaît.)
BERTUE.
Laissez-moi, je vous en prie... (Baissant la voix.) Pourquoi ne m'avez-vous pas épousée? Vous vous souvenez, le soir où je vous ai vu pour la première fois, et où j'ai chanté :
Très bas. elle fredonne.)
A roi mon âme, Je suis ta femme, Je t'appartiens!
OCTAVE, éperdu, la baisant sur les cheveux.
Berthe!
BERTHE, défaillant dans ses bras.
Non, non! Octave, laissez-moi!
JÛSSERAND, au dehors.
Ks-tu là, ma fille?
PoT-BOUILLE. 445
BERT11E
Mon père!... Partez.
OCTAVE, l>as, ardemment. Je t'aime, je t'adore! (Il remonte et disparaît.)