BERTHE, JOSSERAND
JOSSERAND
C'est moi, Berthe, n'aie pas peur... Imagine-toi, — tu sais comme je me tracasse toujours, — imagine-toi qu'il m'a été impossible de me mettre au lit. Ta mère m'avait raconté que tu avais une grosse querelle avec ton mari. et je piétinais, et il me semblait que je t'entendais sangloter.
BERTHE
Pauvre père !
JOSSERAND
Alors, ma foi, je n'ai pu y tenir. Tu vois, je suis descendu en pantoufles, tête nue. Je ne voulais pas sonner chez vous, je me disais seulement que je passerais devant la porte, que j'écouterais si c'était fini. Mais, lorsque je me suis aperçu qu'il y avait de la lumière au magasin, j'ai préféré descendre... Voyons, ma petite Berthe, ne pleure pas.
BERTHE
Si tu savais... Oh! que je suis malheureuse! (Elle se jette
à. son cou et sanglote.)
JOSSERAND, très ému.
Est-ce possible? mon Dieu! faudra-t-il que je voie le malheur de ma vie recommencer dans mon enfant? Voilà que les mêmes querelles de ménage dont je souffre depuis trente années, reprennent chez toi et te font pleurer
iiU TROIS PIECES.
à ton tour... Écoute, c'est cela qui me brise le cœur. Maintenant, moi, je suis habitué, puis je suis un vieux bonhomme fini; mais toi, oh! toi. je ne veux pas te voir dans cette peine, car j'en connais l'affreux tourment... Ne pleure pas. ma mignonne. Je t'en prie, ne pleure pas.
BERTHE
Laisse-moi pleurer... Tu crois savoir, mais tu ne sais pas tout.
JOSSERAND
Je sais encore que tu as des dettes... Pour ça, il faut que je te gronde. C'est mal. c'est la pensée de ces dettes qui m'a donné un frisson, comme si j'avais éprouvé la honte de les avoir faites moi-même... Et puis, tâche d'être bonne pour ton mari, c'est le meilleur moyen d'être heureux. Tout deviendrait si aisé dans un ménage, même les chagrins, si la femme était douce et gaie... Sois raisonnable, fais-le pour moi, veux-tu? Tu m'aimes encore, j'espère? Depuis quelque temps, je me porte mal, tu serais désolée de me rendre malade davantage, n'est-ce pas?
BERTHE
Je veux te guérir au contraire. Tu as toujours été si tendre, si bon pour moi!
JOSSERAXD, tirant deux billets de sa poche.
Chut!... Tiens! prends ça. n'en parle à personne. Deux cents francs que j'ai pu mettre de côté. Ça vient de mon petit travail du soir... Si tu dois, ma chérie, il faut payer... Non, non! ne me remercie pas. Aime ton mari tout bonnement, et je serai bien heureux.
BERTHE, de nouveau à son cou.
Je te le jure... Oh! mon père, comme tu as eu raison de descendre m'embrasser, et comme je te suis reconnaissante ! (Josserand l'embrasse, puis la regarde monter lentement l'escalier.)
(Rideau.)