MADAME JOSSERAND, JOSSERAND, BERTHE, HORTENSE, ADÈLE
(Au lever du rideau, la famille, assise autour du guéridon, prend du café au lait, servi sur un bout de nappe. Josserand est habillé pour sortir, les femmes sont en robes sombres et très simples.)
HORTENSE, mang.-ant.
Adèle, il n'y a plus de beurre?
Non, mademoiselle. La livre de la semaine est finie d'hier. Je ne peux pas en inventer.
MADAME JOSSERAND
On ne vous demande pas vos réflexions... Vous n'avez donc point fini de frotter la salle à manger, que vous nous faites déjeuner ici?
ADÈLE
Dame! il faut le temps. Je ne veux pas y laisser mes jambes... (Apart.) Toi, si tu ne me donnes pas mes huit jours aujourd'hui, c'est que tu auras de la patience.
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JOSSERAND, à Berthe.
Alors, ma chérie, ton mari est toujours à Lyon?
BERTIIE.
Oui, papa.
JOSSERAND
Depuis une semaine que je n'ai pu quitter la chambre tu es bien gentille de monter ainsi passer la journée Drès de moi... Mais j'ai peur que ton mari ne se fâche, en apprenant que tu as déserté le magasin.
BERTHE
Oh! il y a du monde pour le garder.
JOSSERAND
Sans doute, et vous avez là un garçon de confiance, monsieur Mouret.
BERTHE, balbutiant.
Oui, monsieur Mouret. (Elle porte son bol à ses lèvres pour cacher sa confusion.;
JOSSERAND, continuant.
N'importe, puisque je me sens plus fort, aujourd'hui, et que je vais aller à mon bureau, je compte bien que tu descendras reprendre ta place à la caisse... N'est-ce pa^. Éléonore?
MADAME JOSSERAND
Je n'ai pas d'opinion, je ne veux pas en avoir... (a Adèle. Cette cuiller est sale, donnez-m'en une autre.
ADÈLE, regardant la cuiller.
Parbleu ! l'argent est parti, il y a du cuivre dessous.
Elle donne une autre cuiller.)
UORTENSE, à son père.
Tu vas à ton bureau, c'est bien décidé?
JOSSERAND
Sans doute, je ne puis me dorloter éternellement.
BERTIIE, vivement.
Oh! que tu as tort! reste encore aujourd'hui... Je ne te quitterai pas, tu verras la bonne journée que nous passerons !
JOSSERAND, ému.
Ma chère petite fille, je voudrais bien... Si tu savais le plaisir que ça me fait, de nous retrouver ainsi tous ensemble, au déjeuner du matin! Il me semble que vous êtes redevenues enfants, que tu n'es pas encore mariée, que le passé ressuscite avec vos rires et vos caresses de gamines... Mais la vie n'est pas une fête. Il faut travailler... Vous voyez que votre mère comprend et qu'elle ne dit rien.
MADAME JOSSERAND
Je ne dis rien, parce que j'ai juré de ne rien dire. Seulement, un homme raisonnable ne sort pas, quand il a des étourdissements... Allez, allez, puisque votre obstination a désolé mon existence!
JOSSERAND, se levant.
J'ai écrit, On m'attend. (Il va prendre son chapeau et son paletot, posés sur un fauteuil.)
BERTHE, bas à Hortense.
Mon Dieu! tout serait perdu, s'il rencontrait Auguste en bas... (Elle se lève, haut.) Père, mon petit père, si tu m'aimes bien, reste!
JOSSERAND
Impossible, fillette.
UORTENSE, se levant, très émue.
Et moi, père, tu ne m'embrasses pas?
JOSSERAND
Si, si, mignonne... (il îembrasse.) Qu'as-tu donc? Tu es toute tremblante, et tu pleures, je crois? On dirait que tu as peur de ne plus me revoir. (Riant.) Va, je suis solide
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encore. Il faudrait un rude coup pour m'abattre... Au revoir.
M"0RTENSE, l'embrassant encore. Adieil, père. (Ses deux filles l'aident à mettre son paletot.) MADAME JOSSERAND, se levant.
Veux-tu qu'Adèle t'accompagne?
JOSSERAND
Non, merci... Ne vous inquiétez donc pas! Au revoir.
11 sort, suivi d'Adèle.)