GERVAISE, COUPEAU
COUPEAU, à part.
Enfin!... (Haut.) C'est Mes-Bottes, un camarade. Faut l'excuser, il lève un peu le coude.
GERVAISE, souriant.
Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau?
COUPEàU.
Oh! un surnom qu'on m'a donné, parce que je prends généralement du cassis, quand les amis m'emmènent de force chez le marchand de vin... Autant s'appeler Cadet- Cassis que Mes-Bottes, n'est-ce pas?
GERVAISE
Bien sûr. Ce n'est pas vilain, Cadet-Cassis... (a ce moment.
on entend chanter bruyamment dans 1" Assommoir. Elle se retourne.) Ça me
fait peur, ces endroits-là! J'ai un petit frisson, quand je passe devant. Un homme qui boit est capable de tout.
COUPEAU
Je ne bois jamais, madame Gervaise, vous le savez bien.
GERVAISE
Si vous buviez, je ne vous parlerais pas.
COUPEAU
Oh! il n'y a pas de danger. Les camarades ont beau me plaisanter... Voyez-vous, le père Coupeau, qui faisait le même métier que moi, s'est cassé la tête en tombant d'une gouttière, un jour de ribote; et ce souvenir-là, dans notre famille, nous rend tous sages... Je ne com-
prends pas comment on peut avaler de pleins verre; d'eau-de-vie.
L'eau-de-vie, c'est le malheur du pauvre monde. J'en ai connu des femmes qui pleuraient !
COUPEAU, très galant.
Moi. je ne vous ferais pas pleurer!
GERVAISE, souriant.
Sans doute, vous êtes gai comme un pinson.
COUPEAU
Oh! vous m'entendez bien.
GERVAISE
Quoi donc?
COUPE AU
Si VOUS VOUlieZ? Il cherche à lui prendre la taille.
GERVAISE
Comment! vous en êtes encore à cette chanson-là?
COUPEAU
Mais toujours, madame Gervaise.
GERVAISE, gaiement.
Voyons, vous n'allez pas recommencer vos bêtises. Je vous ai dit non.
COUPEAU
Quand les femmes disent non, ça veut quelquefois dire oui.
Soyez raisonnable ou je me fâche... Je suis toute seule, moi, dans la vie. Il faut que je pense aux choses sérieuses. Mon malheur a été une fière leçon. Je ne veux pas recommencer.
COUTEAU, toujours entreprenant.
On peut bien rire... Nous serions si gentils tous les deux ensemble! On rirait.
gervaise.
Justement, je ne veux plus rire comme ça. J'ai du travail, je n'ai besoin de personne.... Oh! je ne dis pas, ça aurait pu arriver. Vous êtes un bon garçon, vous n'engendrez pointlatristesse... Seulement, çaneme plaît pas. J'aime mieux rester comme je suis, gagner mon pain et le manger tranquillement.
Alors, non?
Non, bien sûr.
Jamais?
COUTEAU-, anxieux.
GERVAISE
COUPE AU
GERVAISE, riant et voulant s'en aller.
La semaine des quatre jeudis.
COUPEAU, l'arrêtant.
Madame Gervaise, je vous en supplie... Attendez un petit moment, vous me faites de la peine, beaucoup de peine... Vous voyez, ça m'étouffe, ça me retourne.
GERVAISE, touchée.
C'est ce que je vois. Mais, que voulez-vous? ce n'est pas possible.
COUPEAU
Je vous aime, je vous aime à ne plus pouvoir travailler. Les outils me tombent des mains. Je reste là, sur les toits, à regarder au loin les cheminées qui fument. Ça ne peut pas continuer, je tomberais malade.
GERVAISE
Calmez-vous, monsieur Coupeau... Si l'on vous voyait gesticuler !
COUPEAU
Ne vous en allez pas. J'ai quelque chose à vous dire... Tenez! asseyons-nous là un instant, (il montre le devant de VAssommoir.) Nous prendrons quelque chose, ce que vous voudrez... Une prune?
GERVAISE
Allons, je veux bien, c'est pour ne pas vous fâcher.
,11 s s'assoient devant l'Assommoir.)
COUPEAU
Garçon! (Le garçon parait.. DeUX prUllCS. ( Le gaivon rentre. — Coupeau pousse un grand soupir.)
GERVAISE
Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous avez?
COUPEAU
Madame Gervaise, j'ai quelque chose là. Et ça me pèse trop lourd.
C'est donc Sérieux? (Le garçon revient avec les deux prunes. Coupeau le paye.1)
COUPEAU, d'une voix basse, profonde.
Madame Gervaise, nous allons nous marier ensemhle.
GERVAISE, stupéfaite.
Nous marier!
COUPEAU
Oui, je le veux.
GERVAISE
Oh! monsieur Coupeau, qu'est-ce que vous allez chercher là? Jamais je ne vous ai demandé de m'épouser. vous le savez hien... Ça ne me convenait pas, voilà tout.
COUPEAU
Je le veux.
GERVAISE
Non, ça devient grave. Réfléchissez maintenant, je vous en prie.
COUTEAU
C'est tout réfléchi... Dites oui, et je ne vous tourmenterai plus.
GERVAISE
Bien sûr, je ne dirai pas oui, comme ça. Je ne tiens pas à ce que, plus tard, vous m'accusiez de vous avoir poussé à faire une sottise. (Baissant les yeux.) Vous savez bien que...
COUPEAU, vivement, avec passion.
Je sais que, nulle part, je ne trouverai une femme meilleure, remplie de plus de qualités, ni plus jolie... D'un mot, vous pouvez faire mon bonheur ou mon malheur... Dites oui.
GERVAISE, ébranlée.
Je vous assure que nous nous repentirions peut-être... Vous avez une famille.
COUPEAU
Je n'ai pas de compte à rendre à ma sœur ni à mon beau-frère, les Lorilleux. Ils seront vexés parce que je les quitterai, mais il faut bien que je me marie un jour... Vous alliez dire oui... Oh! ne vous en défendez pas!
GERVAISE
Si j'étais SÛre! (A ce moment, arrive Gouget qui voit Coupeau et lui tape sur l'épaule.)