PLUSIEURS VOIX
Oui, oui, c'est nous!
GOUGET, avec éclat.
Vous, le peuple?... Vous qui vous levez le matin encore étourdis de l'ivresse de la veille, qui vous traînez de comptoir en comptoir, laissant un peu de votre raison au fond de tous les verres, qui n'avez plus la force de tenir un outil dans vos mains tremblantes, qui le soir tombez au coin des bornes pour recommencer la même vie honteuse le lendemain... Vous, le peuple? Allons donc!
BEC-SALÉ
A-t-il fini d'insulter le monde?
UN ouvrier.
Non, qu'il parle
GOUGET
Entendez-moi, c'est le vrai peuple que je défends! Est-ce qu'ils sont du peuple, les misérables qui laissent crever de faim dans une mansarde toute la nichée, la mère et les petits? Est-ce qu'ils sont du peuple, les ivrognes qui roulent peu à peu au ruisseau, sales, déguenillés, fOUS de boisson et de misère? (Montrant l'Assommoir.;
Tenez! votre malheur vient de là. Un jour, vous entrez. Un petit verre, c'est sans conséquence. Puis, l'eau-de-vie vous prend aux entrailles, les petits verres se suivent, et vous finissez par boire le vitriol dans les grands. Alors, vous êtes perdus. Il n'y a plus de bon Dieu, il n'y a plus de femmes, plus d'enfants, plus de travail, plus rien! Vous devenez des brutes, pire que des chiens enragés! (Mouvements des ouvriers.) Allons donc ! ne dites pas que vous êtes le peuple, voyez-vous, parce c'est un mensonge et un blasphème! Vous êtes la honte du peuple. C'est vous
qui le salissez, c'est à cause de vous qu'on le méconnaît et qu'on le soupçonne... Fermez ces fabriques de poison ! Cessez de boire, malheureux, et travaillez! Le peuple sera grand !
tous.
Bravo ! bravo !
GERVA1SE.
Ah! le brave garçon! Vous l'avez entendu, monsieur Coupeau... Ne buvez jamais.
COUPEAU
Il n'y a pas de danger, je vous aime trop.
gervaise.
Eh bien ! alors...
COUPEAU
Eh bien?
GERVAISE
Je dis oui!
COUPEAU, l'embrassant.
Ah! Gervaise, ma femme!
GERVAISE
Et que le bon Dieu nous pardonne, si nous faisons une folie!
GOUGET, à Mes-Bottes.
Allons! à l'atelier!... Laissez-nous passer, vous autres!
MES-BOTTES
Laissez-nous passer, vous autres!