‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 70 sur 71 · SUR LA SITUATION RÉCIPROQUE DE LA PRUSSE ET DE LA SAXE · texte numérisé non relu

SUR LA SITUATION RÉCIPROQUE DE LA PRUSSE ET DE LA SAXE

Dépêche du baron de Beust au comte Hohenthal, à Berlin.

La dernière communication de Votre Excellence dit que dans vos cercles ministériels on avait fortement blâmé le désir de popularité et le libéralisme du gouvernement saxon, et vous ajoutez : On sait très bien que ce revirement n'a pas seulement sa cause dans l'antagonisme envers la Prusse, mais que c'est surtout à ce côté de la question que l'on s'attache ici. D'après votre désir, je n'ai pas donné connaissance de cette communication à M. von der Schulenberg bien que j'eusse fort désiré le forcer par quelques remarques de donner des explications. Je ne dois donc pas hésiter à dire mon avis à Votre Excellence sur cette interprétation, pour que vous puissiez vous prononcer à l'occasion. Je ne veux pas m'arrêter à cette considération, que c'est un aveu remarquable quand on trouve à Berlin que ce désir de popularité vient à la suite d'un revirement qui trouverait son point d'appui dans l'antagonisme contre la Prusse. Je crois plu-

tôt que par les remarques suivantes j'arriverai à la conclusion, que la Genèse de notre attitude doit être cherchée en Prusse, mais non dans l'antagonisme contre la Prusse. Le phénomène dont il s'agit est d'une signification beaucoup plus générale et je crois qu'il vaut la peine de remonter un peu en arrière. Quand dans une confédération il existe plusieurs États de grandeur différente, l'action des grands sur les petits se produit d'une façon bien plus sensible qu'en sens inverse. Les gouvernements des grands États ont donc à cet égard une responsabilité beaucoup plus considérable en ce qui concerne le changement de leurs systèmes gouvernementaux que ce peut être le cas chez les États moins puissants. Mais on n'a tenu aucun compte, ce me semble, de cette vérité depuis que la confédération existe. Examinons brièvement ce qui est arrivé dans la période de 1815 à 1848 et ce qui s'est passé pendant cette année fertile en catastrophes depuis. Dans la période très longue de 1815 à 1848 — on pourra toujours l'admettre avec quelque reconnaissance — l'union entre les deux grands États a toujours assuréla paix intérieure de l'Allemagne. Mais onne doit pas oublier que le développement national sur la base du pacte fédéral a été l'objet des préoccupations non pas seulement de la part des grandes puissances, qui cependant avaient la mission de le faire, mais surtout des états moyens, et que les essais que ces puissances de moindre importance ont tentés dans cette voie ont été contrariés. Pour répondre au vœu exprimé par l'article XIII de l'acte fédératif, la plupart des petits et moyens gouvernements avait peu à peu introduit le régime constitutionnel. On ne peut

certes pas soutenir, à part quelques exceptions, que la sûreté et les intérêts des grands Etats aient été compromis par ces législations. Mais le grand tort des puissances a été de recourir au pouvoir fédéral pour entraver le système constitutionnel dans les autres États et ce dommage a été double, d'abord ils ont diminué la dignité et l'indépendance de ces gouvernements et l'estime de la confédération où ils devaient trouver leur principal point d'appui. Ce fut surtout cette situation qui prépara la catastrophe de 1848.

Quaud la révolution a éclaté, les grands États auraient dû donner aide et protection aux gouvernements menacés par le mouvement puisqu'ils en avaient accepté la tutelle. On sait qu'ils n'en firent rien et qu'ils ont abandonné les petits princes à eux-mêmes.

Chacun eut donc ses journées de mars et son programme de mars. Mais cette évolution sans direction aurait pu prendre une tournure plus favorable, si une secousse violente n'était venue de Vienne et surtout de Berlin. La lutte armée dans les rues delà capitale prussienne, Féloignementdes troupes victorieuses, la chevauchée du roi, donnèrent le signal des demandes extrêmes qui se suivirent rapidement. Encore à ce moment les gouvernements des Etats moyens eurent à souffrir bien plus des actions d'autrui que des leurs, et il me semble que la Prusse a accompli un devoir moral lorsqu'elle mettait sa force armée à la disposition des petits États pour liquider un état de choses qui avait été créé par sa propre faute. J'arrive à ce qui eut lieu alors. Les conférences de Dresde

ne donnèrent pas de résultat, il est vrai; mais cet insuccès ne doit pas être imputé seul aux États moyens, la concorde fut au moins rétablie.

Dans presque tous les États allemands, dans les grands, les moyens et les petits on suit maintenant un système destiné à effacer les traces de la révolution et à guérir les maux d'une époque de précipitation et de désordre, ce système méritait moins le nom d'une détestable réaction que celui d'une sage prévoyance. Alors un changement subit se fit en Prusse; on ne se contenta pas d'améliorer des lacunes reconnues, de corriger des fautes, mais, sans y être obligé, on mit en scène avec grand éclat une réforme radicale, dont l'action était de nature à faire paraître ridicule et odieux le système existant dans tous les autres États. Bientôt après, l'issue de la guerre italienne produisit un changement en Autriche qui aboutit à des réformes importantes.

Le gouvernement saxon, lui aussi, a pris le parti, après les deux États principaux, d'introduire la pratique des réformes libérales. Il a eu souvent l'occasion de se convaincre que la restriction de l'activité politique, la liberté des associations et de la presse étaient non seulement sans danger, mais que ce système était bien mieux approprié à détruire les efforts nuisibles des partis extrêmes.

Après ces expériences, le gouvernement saxon avait donc décidé plus que jamais de continuer le nouveau régime adopté, pour lequel la première impulsion avait été donnée par la Prusse, sans faire attention au changement de système inter-

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venu depuis. Le gouvernement saxon y a impliqué, il est vrai, deux considérations politiques. Il s'est dit d'un côté — et cette considération lui a été suggérée par le système suivi pendant les deux dernières années par le ministère Bismarck — qu'un gouvernement, menacé dans sa position conforme aux lois fédérales, était avant tout forcé de vivre en bonne intelligence avec son peuple et avec les représentants de ce peuple, qu'il ne pourrait garder son indépendance vis-à-vis du pays que par l'indépendance de son système gouvernemental. Puis il a eu aussi à envisager l'éventualité suivante :

Le président du ministère prussien disait dernièrement en séance publique, qu'un ministère libéral viendrait tôt ou tard au pouvoir.

Si cette éventualité se produisait, nous ne voudrions pas plus nous faire déranger dans la direction indépendante de nos affaires intérieures que nous avons voulu nous arrêter au système actuel de la Prusse. Les considérations de cette espèce ne nous forceraient ni à prendre des mesures qui nous sembleraient nuisibles, ni de négliger d'autres qui selon nous seraient salutaires, mais elles peuvent servir parfaitement à nous fortifier dans la conviction que le système adopté est bon en général.

On voit que ce n'est pas un antagonisme contre la Prusse qui guide nos pas, bien que nous fassions le contraire quelquefois de ce qui a été fait en Prusse et même de ce qui s'y fait actuellement. Peut-être est-ce nous qui devrions nous plaindre des agissements de la Prusse ! Qui sait si un système qui met en mouvement tous les éléments révolutionnaires, qui met en question

la confiance publique à l'égard des garanties formulées dans la constitution, qui fait clouter du droit et crée partout des conflits, — qui sait, dis-je, si un tel système n'agira pas tôt ou tard d'une manière nuisible sur les autres Etats allemands ? Ce sont là des questions auxquelles il est à peine nécessaire de répondre. Il ne nous vient pas à l'idée de penser que, dans ce système, il y ait un antagonisme contre les Etats moyens d'Allemagne, quoique le système en général, et dont nous voyons fonctionner une partie, ne témoigne pas précisément d'une grande bienveillance pour ces États. Dans tous les cas il est certain que ces conséquences, si menaçantes pour nous, ne font guère l'objet des attentions de la part de la Prusse.

J'ajoute encore quelques mots sur le désir de la popularité. Comme je l'ai fait remarquer déjà, on n'envisage pas seulement le désir mais la popularité même, parce que si celle-ci ne s'y ajoutait pas, on ne se soucierait que fort peu du désir. Cette popularité existe réellement à un certain degré; mais elle n'est pas née et n'aurait pas pu naître parce qu'on aurait fait des yeux doux à l'opinion publique, ce procédé serait tout à fait contraire aux intentions et aux idées de S. M. le roi. Mais elle est due particulièrement à ce que le gouvernement a résolu certaines questions importantes avec une indépendance complète selon les intérêts et les désirs du pays, et cela d'après la volonté expresse du roi. Je veux seulement citer les traités commerciaux avec la France et l'Italie; ce sont là des chosesqui, comme je pense, ne pourront pas déplaire en Prusse — et puis la question du Schleswig-Holstein. Cette popularité

est due encore à la circonstance que le gouvernement, sans renoncer à son indépendance ou à son autorité, ne se croit pas nécessaire de faire œuvre d'arrogance ou de tenir un langage blessant, mais parce qu'il s'efforce de discuter les idées divergentes, d'agir par persuasion et par un traitement respectueux des élus du peuple pour amener une entente ou tout au moins la faciliter. Le gouvernement ne recherche pas la popularité, mais quand il la rencontre allant au devant de lui avec confiance et avec des égards mesurés, il l'honore et il sait la ménager. Un observateur trouverait beaucoup de preuves dans nos journaux d'opposition que le gouvernement ne subordonne pas son désir de popularité à sa conviction et à sa conscience. Je n'ai pas besoin de rappeler à l'attention de Votre Excellence que le présent rescrit n'est pas fait pour être soumis au ministère prussien, il ne doit pas non plus être communiqué à qui que ce soit. Il n'a que le but unique que j'ai déjà fait ressortir, de mettre Votre Excellence à même de pouvoir utiliser les éléments qu'il contient à l'occasion, et lorsque vos conversations vous le permettront.

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