CHAPITRE PREMIER
Je sais appelé à servir l*empire d'Autriche. — Nouveau coup d'œil rétros» pectif sur ce qui s'était passé avant mon arrivée à Vienne. — Ma rcissîo» à Paris. — Préliuiinaires de Xikolsbourg. — L'oubli de l'exil.
De toute ina vie peut-être je ne fus aussi étoaur que le jour ojk f appris que j'étais appelé à diriger les affaires de l'empire d'Autriche. Cette invitation était surprenante surtout en raison des cîrcoastances dans lesquelles elle m'était adressée, car si, longtemps auparavant, j'avais entendu parler d'un projet de ce genre^ je ne m étais jamais laissé aller à rùver un pareil changemeo dans ma destinée. J'étais attaché de toute mon âme à mon pays natal ; j'étais dévoué exclusivement à la famille régnante. Je puis hardiment défier qui que ce soit de me rappeler une parole de moi, de me montrer un mot de mon écriture, prouvant
de ma part une ambition autre que de servir l'un et l'autre. La phrase adressée un jour par mon souverain à quelqu'un de mes amis, « Je voudrais bien le prêter pour un i^n, si cela était possible », ne pouvait que me confirmer dans celte manière de penser. Grâce à Tindulgente et intelligente confiance de cet excellent prince, je me sentais heureux; le rôle qui m'était accordé dans la discussion des affaires de la Confédération germanique suffisait amplement à l'essor de ma pensée. Certes il ne me déplaisait pasque rempcreurNapoléon dit de moi : « C'est un aigle en cage)} ; mais les compliments de ce genre ne troublaient pas ma tranquillité d*esprit.
Dans l'intervalle il avait été question de m'appcler à diriger les affaires de Tempire d'Autriche, longtemps avant qu'elles ne m'eussent été confiées. Le chancelier de l'empire de Russie, le comte Nesselrode, avait plusieurs fois séjourné longuement î\ Dresde, et il avait beaucoup d'amitié pour moi; je sais qu'après la mort subite du prince Schwarzenberg, il avait suggéré cette idée à Vienne. C'était h une époque où les relations entre Vienne et Saint-Pétersbourg étaient des plus intimes; cependant, je l'ai appris plus tard de source certaine, celte démarche produisit un effet contraire à celui qu'elle visait; elle me recommanda beaucoup moins qu'elle ne me mit en suspicion. On a affirme, sans raison cependant, j'ai lieu de le croire, que la pensée en vint à Vienne, plus lard, particulièrement après la guerre d Italie, et à l'occasion du congrès des princes à Francfort.
Je ne pousse pas la modestie au point de vouloir contester que, si l'on m'avait appelé plus tôt, ma présence aux affaires
eût élé beaucoup plus utile qu'elle ne pouvait l'être après 1&66. Je veux parler surtout des rapports avec rAUemagne. Taurais certainement réussi à conserver à l'Autriche son ancienne influence, et à rendre impossibles des événements comme ceux de celte année-là. Je possédais indubitablement la cousidéralion des chefs et des gouvernements des États moyens. Mes ennemis politiques eux-mêmes ne peuvent le contester, puisqu'ils ne cessaient de me honnir, comme dirigeant l'opposition decesÉtats! Ce qui limitait mon influence dans ce camp et paralysait mon action, c'était une jalousie bien naturelle à l'égard duministre de la Saxe. Ce désavantage eût été évité au ministre de l'Autriche ; j'aurais gagné à l'Autriche le troisième groupe, mais, en même temps, j'aurais appris à l'empire, mieux que ne l'avaient fait mes prédécesseurs à Vienne, à protéger et à considérer ce groupe bien compact; à celui-ci j'aurais évité ce qui lui est souvent arrivé : de se mettre en avant pour l'Autriche, et de se faire ensuite surprendre par une entente subite arec la Prusse. J'étais donc à même de trouver en Allemagne et d'amener à TAutriche un corps auxiliaire, qui n'était pas à dédaigner. Ma personne aurait-elle été, comme on Ta supposé, un obstacle à une entente avec la Prusse? II n'y a rien de plus erroné que cette supposition. Pendant que j'étais ministre à Dresde, je n'ai jainais été mal noté à BuFiin ; j'ai même été, plusieurs fois, persona gralissima, notamment pendant toute la durée de la guerre de Crimée, et plus tard, à l'occasion de la seconde crise du Zollverein, provoquée par le traité de commerce entre la France et la Prusse.
On n*aurait qu'à prendre la peine de parcourir les journaux prussiens dû toutes nuances de 185i, 1833 et 1862 pour y trouver de nombreuses preuves de ce que j'avance. Néanmoins la considération que j'ai indiquée pins haut s'applique également à Berlin. Le ministre de Saxe était parfois mal venu à prendre la parole; mais ce qui était alors considéré comme présomptueux n'eût été qu'intervention légitime du ministre d'Autriche. Du reste, mes adversaires eux-mêmes reconnaissent que je suis conciliant dans les relations d'afTaires comme dans les relations sociales. En outre, il importe de remarquer que j^'aurais eu affaire aux prédécesseurs de Bismarck , et que les vastes plans du chancelier de fer étaient encore en dehors du domaine de la réalité. Et même, en ce qui concerne Bismarck, je rappellerai ici que, quelques jours après son arrivée au ministère en 1862, il m'écrivit pour m*exprimer l'espoir d'une entente entre nous. De plus, j'ose me flatter que, môme dans des questions d'une importance européenne, j'aurais été à la hauteur de la Llche. Si je me permets de le dire, c*est parce que, dans les archives de Vienne comme dans celles de Dresde, on peut trouver les preuves que, étant ministre de Saxe, j'ai dit et écrit ce que j'aurais fait comme ministre autrichien, si j'avais été momnié plus tôt. Je reviendrai plus tard sur ce sujet.
Il est certain qu'à plusieurs reprises j'ai été regardé A Tienne comme un véritahle ministre allemand et non saxon. En 1849 et en iSiîfl, le prince Félix Schwarzenberg m'apipelait « son meilleur lieutenant ». Quand éclata la guerre dllalie, j'avais ma place au premier rang parmi les chani-
pions de rAulriche, et il était naturel que le gouverne^ ment saxon, dans sa fidélité à la Confédération, marchât d'accord surtout avec TAulriche, dévouée elle-même à la Confédération. Seulement il ne faut pas oublier que je n'ai jamais aligné, si peu que ce fût, l'indépendance de mon gouvernement, et que je n'ai pas hésité à m'opposer aux vues du cabinet autrichien, dans la mesure de mes convictions, aussi délibérément que je l'ai fait, dans d'autres cas, vis-à-vis du gouvernement prussien, surtout, comme je l'ai déjà raconté, pendant la guerre de Crimée, et la crise du Zollvcrcin en 1862. Le projet de réforme que je proposai en 18G1, et d'après lequel TAutriche aurait alterm' avec la Prusse dans la présidence de la Confédération, fut combattu à Vienne plus qu'à Berlin. Enfin, dans la question du Schleswig-Holstcin, je combattis à la fois les deux grandes puissances. Ces faits suffisent, ce me semble, à prouver que rien dans mes actes n'accusait le désir et l'espoir de devenir ministre en Autriche.
Après ce coup d œil rétrospectif, je vais expliquer i)Ourquoi ma nomination me surprit à un haut degré. 11 me faut encore revenir en arrière, mais de quelques mois seulement.
Après l'issue des combats en Uohôme, si malheureuse pour TAulrichc et pour la Saxe, je m'étais rendu à Vienne, accompagnant le roi. Ainsi que je l'ai déjà raconté dans la première série de ces mémoires, celui-ci était présent, lors de la première rencontre de ses troupes, placées sous le commandement du prince royal. Il partit à regret, lorsque le « feldzeugmeister >» Benedek le pria de quitter le théâtre de la guerre. J'ai, dans le
même passage de la première série, rappelé le moment de notre arrivée, j'ai décrit les détails émouvants qui s'y rattachent. II était deux heures du matin lorsque le train spécial entra en gare. Brillant éclairage, tapis et fleurs, l'empereur, comme toujours, en tenue strictement militaire, mais aussi blanc que l'uniforme qu'il portait. Les premiers mots échangés eurent trait à la bataille perdue. Il m'aperçut et me tendit cordialement la maii). Les deux monarques partirent pour Schônbrunn; je me rendis à V Oesterreichischer Hof ». L'aide de camp de service vint me trouver de grand matin. Cet officier, attaché à la personne de l'empereur, me transmit Tordre de me trouver, à neuf heures, à une conférence à Schonbrunn. J'y trouvai, avec le roi et l'empereur, le comte Moritz Esterhazy. Le comte Mensdorff avait été envoyé à l'armée par Sa Majesté.
Le sujet de notre conférence fut la cession de la Vénéti à la France, et cette mesure fut adoptée. Cette décision a été, à cette époque et plus tard encore, regrettée et critiquée dans certains milieux, mais surtout à la cour même. Je n'ai jamais caché que j'ai été d'avis qu'elle fiU prise et surtout qu'elle fût exécutée rapidement; j'ignorais ce que j'ai appris plus tard; que la cession de la Yénétie avait déjà été projetée avant la guerre, même pour le cas où l'Autriche serait victorieuse de l'Allemagne. Cette mesure était amenée par les circonstances , et elle a été incontestablement utile. Elle était indiquée par la nécessité de rappeler l'armée du Sud et par l'espoir d'obtenir l'appui de la France. Le
premier but ne pouvait être atteint par une cession directe, car l'Italie eùi été engagée vis-à-vis de la Prusse à continuer la guerre quand m^me, ce qui lui était difficile dès que la Yënétie était territoire français. Quant au second but, il n'a pas été manqué. Je n'ai jamais compris ce qu'il pouvait y avoir d'inouï, comme on le prétendait, dans cette manière de procéder, pas plus que je n'ai pu comprendre le désappointement des Italiens à ce propos. A-t-on jamais cédé UD pays à un ennemi qu'on vient de vaincre? La cession à la France, par contre, n'avait-elle pas pour elle un précédent : la cession de la Lombardie ? Il est vrai que, dans le cas présent, il y avait une différence : ce n'était plus au vainqueur que la cession était faite, et celui qui en bénéficiait n'était autre que le vaincu. Cet acte, je Tai déjà fait observer, ne resta pas inutile en ce qui concerne l'appui de la France. Toutefois c'est à un hasard, dont il n'y a pas lieu d'être fier, qu'il faut rendre grâce de ce résultat. Après la conférence de Scbônbrunn, j'étais revenu à Vie.ine. Au boiit de quelques heures, je me rendis à la chancellerie, où j'appris à ma grande surprise que le télégramme, dont Sa Majesté avait décidé l'envoi, n'était pas encore parti pour Paris. 11 ne fut expédié que dans la soirée. Ce retard eut les consé({uences les plus heureuses. Le prince Metternicb reçut la dépêche à^neuf heures du soir, et il se rendit aussitôt aux Tuileries avec C3 message. L'empereur Napoléon en fut ravi, et aussitôt il donna l'ordre de le faire paraître au Moniteur. Le prince Napoléon, Lavalettc et Rouber vinrent le lendemain, et représentèrent vivement à
Tempereur que Tacceptation de cette offre était blessante pour rilalie et crevait à la France des obligations morales vis-à-vis de TAutriche. Trop tard, car le Moniteur avait déjà annoncé Tacceplation. Si le télégramme était parti pour Paris dans la matinée, comme cela aurait dû se faire, ces représentations auraient sans doute été présentées en temps utile. Mais Napoléon ne pouvait plus se soustraire aux obligations morales que redoutaient les hommes opposés à cette mesure; j'étais moi-môme, comme je vais l'expliquer, en situation d'insister là-dessus, et il est constaté que Tintervcnlion de Bencdetti a été décisive pour faire obtenir à rAulrichedos conditions de paix modérées, vu les circonstances. N'aî-jepas entendu l'empereur Guillaume dire, à Gasleîn, en <871 (voir ma note): «J'ai été généreux avec l'Autriche; à la vérité je ne voulais pas avoir la guerre avec la France. »
Dans le courant de la semaine suivante, je ne parus pas une seub fois au Ballplatz *, et je ne fus appelé au palais impérial qu'une fois, dans la suite du roi : ce fut quand on annonça le subit départ du Bundestag. Je ne fus pas en mesure de donner à ce sujet les renseignements que Ton me demandait. Le 9 juillet, la soirée étant déjà très avancée, le comte Esterhazy entra dans ma chambre pour me dire que l'empereur désirait mo parler, et qu'il s'agissait de m'envoyer à Paris pour obtenir de Napoléon III une vigoureuse intervention. Cette mission, quelque peu préparé que j'y fusse, ne me sur-
1. C'est la place où se trouve le ministère des affaires étraDgèrcs, ù Vienne. (Le Traducteur,)
MÉMOIRES Di: COMTE DE BEUST il
prit cependant pas. On devait savoir à Vienne que je m'ëtais trouvé, plusieurs fois, en relations personnelles avec Tempereur Napoléon et que j'avais toujours trouvé auprès de lui un accueil sympathique. Je ne me dissimulais pas que cette mission ne me présentait pas de brillantes perspectives; elle m'en offrait d'autant moins, qu'en l'acceptant, je faisais sauter le dernier pont par lequel j'aurais pu retournera mon poste de Dresde. Ces considérations ne pouvaient m'cmpôcher de risquer cette tentative et d'aller où Ton voulait m'envoyer. Elle réussirait peut-être, et peut-être arriverais-je à quelque résultat en faveur de ma pauvre Saxe ; c'est ce qui eut lieu en réalité.
Le comte Esterhazy me conduisit chez l'empereur. A cette occasion, je vis pour la première fois ces corridors du palais, que, depuis, j'ai parcourus si souvent, dans les situations d'esprit les plus différentes ; je n'avais passé jusqu'alors que par le grand escalier, vis-à-vis du poste principal.
Je ne fis aucune difficulté pour déclarer que j étais prêt à me charger de ma mission, en admettant que le roi m'y autorisât,
mais je ne dissimulai point mes doutes sur les chances de succès. On ne me donna ni instructions orales, ni instructions écrites. Tout fut laissé à mon appréciation. Il me fut remis une lettre de présentation autographe de Sa Majesté l'empereur.
Que de fois il m'a fallu lire dans les journaux nationaux libéraux: « Beust, sur ces entrefaites, était allé trouver son ami Napoléon », « Beust s'amusait à Paris », etc. Bien plus tard encore, dans une chronique de la Neue freie Presse^ M. Braun-
i2 MÉMOIRES DL COMTE DE BEUST
Wiesbaden écrivait, en termes choisis : « Ce fut une grande sottise de sa part que de courir à Paris. »
En présence de toutes ces attaques, j'ai gardé le silence. Aujourd'tiui, j'écris de l'histoire; c'est dans l'intérêt de la vérité, non dans Tintérèt de ma personne, que je me permets de mentionner cet autographe impérial, précieusement conserve.
Le lendemain soir, je partis pour Paris ; je voyageai sans m'arrè ter ; j'arrivai au bout delà deuxième nuit. L'empereur Napoléon me reçut quelques heures après mon arrivée. J'avais auparavant parlé au prince de Metternich et au baron Seebach, et j'avais appris par eux que j'arrivais trop tard!
Le prince de Reuss, alors ambassadeur de Prusse à Munich, avait été auparavant et longtemps premier conseiller d'ambassade à Paris. Etant très bien vu aux Tuileries, il avait été envoyé en mission secrète à Paris, et il quittait celte ville au moment où j'y arrivais. Si l'on m'avait envoyé le lendemain de Sadjwa, n'aurait-il pas été possible d'obtenir davantage?
Mes espérances, da reste très faibles, diminuèrent encore davantage 1 jrsque je fus en présence de l'empereur et que je Pentendis parler. Nouvelle malechance pour l'Autriche, Napoléon était précisément alors très souffrant de sa maladie dont on a tant parlé, maladie de la prostate; son aspect et môme 8 3S dispositions intellectuelles accusaient son état. Une année plus tard, nous Pavons vu à Salzbourg ; il était physiquement et intellectuellement aussi solide qu'autrefois. Mais en 1866, il ne cessait de balbutier comme un enfant : « le ne
suis pas prêt à la guerre. » Ce fut en vain que je lui adressai les paroles suivantes, dont il a pu se souvenir plus tard :
^kne demande pas. Sire, que vous fassiez la guerre-, je suis, migré tout, assez bon Allemand pour ne pas même la désirer, mais il ne s'agit pas de cela. Vous avez cent mille hommes à Chdlons : dirigez-les sur la frontière, faites partir une escadre pour la mer du Nord; c'est tout ce qu'il faut. La ligne dopérations de F armée prussienne est déjà trop étendue pour que celle-ci ne soit pas obligée défaire halte ; à Vienne^ à Munich, à Stutigard, on reprend courage j et t Allemagne vous accepte avec reconnaissance comme médiateur. Si vous ne faites pas cela, vous aurez peut- être vous-même la guerre avec la Prusse dans cinq ou six a/w, et alors je vous promets que toute l'Allemagne marchera avec elle contre vous. »
Je parlai à Drouyn de THuys, plus favorable àTAutiiche
qu'à la Prusse ; il se montra faible cependant ; il conseilla de
conclure promptemcnt la paix, et lorsque je lui adressai, à
lui aussi, les paroles précédentes, il monta sur ses grands
chevaux : « Si on nous attaque^ nous, tious saurons bien nous
défendre. »
Plusieurs années plus lard, lorsque j'étais ambassadeur à Paris, Drouyn de Tlluys a parlé, au sujet des événements de cette époque, dans un sens contraire à mes affirmations ; il a assuré qu'une fnlervention énergique avait été décidéo sur son conseil, mais que des inlluencos contraires l'avaient empochée. Le comte d'Harcourt témoigne également en ce sens, dans son ouvrage sur Drouyn de l'Huys. Je ne contredis ni l'un ni
l'autre, mais je ne puis taire que, du moins visà-vis de moi, dans ces jours décisifs de 1866, Drouyn de PHuys n'a pas défesda ropinioa qui a succombé, mais celle qui a prévalu.
Néanmoins j'obtins deux résultats pour ce qui concerne Tâutriche. L'empereur, par suite delà cession de la Vénétie, acceptée par lui, dut reconnaître son obligation morale d'intervenir en faveur de l'Autriche, lors des négociations de paix: mon ami personnel, le comte Walewski, proche parent de Tempereur, et alors président du Corps législatif, me prêta à cette occasion, un concours très loyal et très efficace *. Pour ce qui concerne la Saxe, j'obtins que la France exigeât le maintien de son intégrité. Je puis dire que j*ai alors sauvé la Saxe d'un anéantissèment complet, car, quelque chaleureusement que l'Autfi-
che Tait défendue, quand on a vu, comme moi au Ballplatz^ le jour des négociations de Nikolsbourg, les deux chefs du ministère des affaires étrangères, et quand on a connu, comme moi, la personne et les dispositions des négociateurs, on a bien le droit de douter que la Saxe fût restée debout, sans le secours de la France -.
1. Au cours des délibérations des délégations de 1870 à 1871, Giskra dit que, après Toccupation de Brunn en 18G6, comme il était alors bourgmestre de cette ville, Bismarck Tavait fait venir et lui avait recommandé de faire savoir à Vienne que la Prusse était prêle à conclure la paix à Brunn, moyennant des conditions très modérées, surtout sans indemnité de guerre, et avec abandon de rAUemagne du sud à TAutriche, pourvu que cela se fit sur le-cbamp et avant qu*il n*y eût médiation de la France. Dans le chapitre XXXVIII de la première série, j*ai expliqué en détail pourquoi je n*ai pas voulu contredire cette assertion reposant sur des malentendus évidents. La médiation française» bien loin d^avoir été nuisible, fut incontestablement avantageuse.
2. A cette mission à Paris se rattachera toujours pour moi le souvenir d'une négociation avec le baron James de Rothschild . On avait pris, à Dresde, les
Après ôlre resté quelques jours à Paris, j'adressai un rapport écrit au comte Mensdorff et je partis. A mon retour à Vienne, je constatai qu'on avait repris courage. L*archiduc Albert était arrivé avec Tarmée du Sud. Tout le monde parlait de résister énergiquement et de continuer la guerre. Il y avait précisément grand dîner, à Schœnbrunn, pour souhaiter la bienvenue au roi de Hanovre, L'empereur m'exprima tous ses remerciements au sujet de ma mission à Paris. Je dois dire à
iDetores nécessaires pour que toas les obj«U précieax transportables fussent oiToyés à Munich où on avait mis à noire disposition un réduit voûté, à Tépreave du feu, dans un des bfttiineots de TEtat. De même que le général Rabeobont avait su terminer à teoif* l'équipement de Tarmée, de même le ministre des finances, von Friesen, sut emmener, en temps utile, ce trésor qui, P^nrs jours avant l'arrivée des Prussiens, fut expédié par Prague à Munich, n 7 aTût là des papiers d*£tat, une partie du « Grûne Gewôlbe » * et de Targent CQ espèces. Ce trésor était en bonnes mains, car il était confié & la garde d'un ilukn foncUonnaire saxon, d'une probité à toute épreuve, le conseiller privé îOQ Weissenbacb. Seulement, après Tissue malheureuse des combats dans le Nord de la Bavière, il était de plus en plus à craindre que les Prussiens ne s'araoçassent jusqu'à Munich. Or j'avais, de par le ministère, le droit de disposer, sous ma responsabilité, d'un trésor représentant une valeur de plus de iO millions de tbalers. Je me préoccupai, avant tout, de faire transporter plus loin l'argent qui était emballé dans des tonneaux. L'idée me vint de le placer chez Rothschild à Paris, et Rothschild m^offrit 2 «/o d'intérêt, ce qui était acceptable, vu les circonstances. Le marché allait être conclu, lorsque le vieux baron James laissa errer sur moi le regard flottant qui lui était particulier : « Dites-moi j» demanda-t-il, « les Prussiens sont à Dresde ?» « Ceitainement » répondif-je, « sans cela je ne serais pas ici. o uMais alors» répliqua- t-il, « si les Prussiens réclament l'argent, je le leur donnerai. » — a Dans ce cas » répondis-je, a l'affaire serait excellente pour vous, je n'en disconviens pas, mais elle serait impossible pour moi. » — Je me mis immédiatement en relations avec l'ambassadeur de Suisse à Paris; grâce à son intervention, le cauton de Zurich consentit à se charger éventuellement du trésor ; je télégraphiai alors à Munich de veiller à ce que le train spécial fi\t prêt à partir dès qu'on apprendrait que les premiers Prussiens avaient passé le Danube. Bientôt l'armistice reodit inatlle Texécution de ces mesures. * C'est là qae sont conservés et exposés, k Dresde, les trésors de la couronne.
ce propos qu'il ne me fit jamais éprouver ce que l'on a appelé « l'ingratitude de la maison d'Autriche » et que, seuls, ses chers sujets m'ont de temps en temps témoigné des sentiments de ce genre. Quant au comte Mensdorff et au comte Esterhazy, ils ignoraient complètement la mission dont j*avais été chargé; je ne reçus du ministère ni un mot de remerciement, bi un florin d'indemnité pour mon voyage. Plus tard, lorsque je fus installé au Ballplatz, il me parut drôle de laisser cette dette en souffrance; je pourrais donc aujourd'hui encore réclamer mes frais de voyage de 1866.
J'ai dit qu'à Vienne le moral s'était relevé ; ce ne fut pas pour longtemps; les derniers combats sur le sol hongrois et les faits qui s'y étaient produits causèrent le plus grand découragement et portèrent un rude coup aux sentiments de patriotisme et d'enthousiasme qui s'étaient manifestes, les premiers jours après Sadowa; la plus complète apathie avait succédé à la première effervescence. La journée de Nikolsbourg ne surprit donc pas la population viennoise. Je fus appelé un matin chez l'empereur. J'y trouvai les comtes Mensdorff et Esterhazy. L'empereur me déclara qu'il avait rinlention de conclure la paix, que cependant il continuerait la guerre dans le cas où le roi le désirerait. J'avais, avec le roi, examiné à plusieurs reprises la situation sous toutes ses faces, et je pus répondre sans hésiter : « Si, tout au contraire, Votre Majesté déclarait avoir l'intention de continuer la guerre, mais être disposée à conclure la paix, si le roi le désirait, mon souverain répondrait qu'il est prêt à persister, qu'il est prêt à lutter à outrance. Mais per-
sUter à faire la guerre, quand Votre Majesté veut conclure la paix, ce serait assumer une responsabilité que le roi ne peut aoœpler. » L'empereur me demanda alors quelles étaient les conditions posées par le roi ; je répondis : « Intégrité de la Saxe et son entrée dans la Confédération de TAllemagne du Sud. » Cesdeax points me furent concédés.
Je me rendis avec les deux ministres à la chancellerie, pour rédiger avec eux le projet d'instruction nécessité par les circoQStances. Je ne puis m'empècher d'esquisser brièvement ici le portrait de ces deux personnages.
J'ai rarement rencontré un homme offrant autant de contra-
diction» psychologiques que feu le comte Mensdorff. Tout le monde connaissait et appréciait son honorabilité chevaleresque et son dévouement à Tempereur, ainsi que sa modestie et son manque de prétentions. On possédait peut-être moins de renseignements sur sa capacité, qui était considérable, on peut le dire, mais qui était neutralisée par une inaptitude complète à faire prévaloir son opinion personnelle. Dans mes entretiens avec lui, je rencontrai toujours un jugement net et pénétrant, mais toujours subordonné à des influences occultes. Que Mensdorff, sur l'ordre de l'empereur, se soit décidé à se charger du ministère des affaires étrangères, après avoir déclaré, à plusieurs reprises, qu'il ne possédait pas les aptitudes nécessaires pour occuper ce poste ; on peut mettre cette acceptation sur le compte de la discipline militaire. Mais cette excuse fait défaut quand il s*agit d'apprécier sa conduite en 1866, car il aurait probablement évité le conflit s'il avait appuyé d'une démission ferme
et irrévocable ses idées sur les chances de la guerre. Cette tendance à la subordination s'accusa d'une façon presque comique pendant qu'il élait ministre. Il avait accepté qu'on lui adjoignit le comte Moritz Esterhazy. Or, plusieurs fois, me trouvant chez le comte Mensdorff, lui assis devant sa table, moi de l'autre côté, la porte s'ouvrait; le petit Esterhazy entrait, approchait un siège près de celui du ministre, et se plaçait, par rapporta lui, à peu près comme un maître de musique se met
au piano, à côté de son élève. J'ai pu me convaincre que le comte Mensdorff désapprouvait absolument toutes les dépêches qui aggravaient la situation et préparaient la guerre; cependant il les signait.
Le comte Moritz Esterhazy contrastait de tous points avec le comte Mensdorff. Celui-ci, par son jugement personnel, trouvait ce qui était pratiquement exact; celui-là brillait surtout dans la négation pure ; il ne donnait jamais un avis positif, mais il n'ensavaitque mieux faire accepter sescritiques. Nous avons eu longtemps, à l'ambassade autrichienne à Dresde, un Dalmate, d'un esprit très original et parfois très plaisant. Il disait que le comte Esterhazy passait sa vie à regarder une goutte d'eau au microscope pour y découvrir toutes sortes de botes que le Créateur n'a pas voulu nous faire voir. En 1865, peu de temps avant la convention de Gastein, lorsque j'étais ministre de Saxe, j'avais donné un bon conseil qui aurait pu préserver l'Autriche de la guerre de 1866. Pourquoi ne l'a-t-on pas suivi? J'ai de bonnes raisons de supposer que c'est pour l'avoir trop regardé à la loupe. Voir pour les détails le premier volume.
Le comte Mensdorff approuva mon opinion; en conséquence je lui remis mon mémoire lorsque je fus invité à sa table, à Weidlingau. Il le présenta au comte Ësterhazy qui le parcourut et le mit dans sa poche. Les critiques n*ont sans doute pas manqué, mais le mémoire manquait lorsque j*eutrai au Ballplatz.
A la veille des négociations de Nikolsbourg, journée de triste mémoire, ces messieurs prolestèrent à Tenvi qu'ils n'avaient pas voulu la guerre. Cette rép ilsion pour les hostilités n'aurait justifié aucun d eux, surtout le comte Ësterhazy; il y avait plus de sa faute, en effet, que de celle du comte Mensdorff, car ses objections et ses critiques avaient abouti au rejet de la conférence de Paris, qui était déjà acceptée par rAutriche, et qui, en tout cas, aurait fait gagner trois semaines pour les préparatifs. Sa pensée secrète, à ce que m'ont assuré des personnes initiées, n'aurait été autre que de laisser s'accomplir un duel inévitable; l'issue de cette affaire d'honneur entre. TAutriche et la Prusse était incertaine, mais ce qui était arrêté dans son esprit, c'était le partage de l'Allemagne entre les deux adversaires, et l'on aurait employé en commun le système politique suivi par Bismarck en Prusse. Cette pensée secrète ne fut pas tenue assez cachée : de là, en partie, la mollesse d'attitude de la Bavière, au début, et, par conséquent, la triste fin de cette guerre, car, si la Bavière avait mieux armé, si elle avait envoyé en Bohème ses 30000 hommes prêts à marcher, comme, de Prague, le roi adjurait le prince Charles de le faire, tandis que, de mon cdté, je
fItO MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST
f)rcssais le ministre Prordten, la bataille de Kônigsgrfitz, qui ifut perdue à cause de la faiblesse de l'aile gauche, aurait ëtë gagnée. Les retards de la Bavière n'en sont pas moins impardonnables. Pfordlen prétend, pour se justifier, qu'on ne pouvait laisser le pays sansdc'fense ; mais cette excuse n'est pas admissible.
Le maintien de l'intégrité de la Saxe fut accordé, à Nikolsl)ourg; quant à l'accession de ce pays à la Confédération de l'Allemagne du Sud, Bismarck avait bondi au premier mot relatif à ce projet, et il avait menacé de rompre les négociations. Je m'attendais à ce refus, et je n'avais guère considéré cette demande que comme un moyen de céder quelque chose.
Je renvoie encore une fois à mon premier volume; j'y ai exposé «n détail les raisons qui ne me permettaient pas de prendre part moi-mèine aux négociations. Par contre, il fallait négocier <lirectcment avec la Prusse. Aussitôt qu'on fut assuré de l'assentiment du gouvernement prussien, je proposai au roi de Ole charger des pourparlers. Pour le cas, très peu probable, du reste, où de Berlin on ne ferait aucune objection, je pouvais rendre des services, car, connaissant exactement tous les faits qui avaient précédé la guerre, j'étais à même de faire cesser plus d'un regrettable malentendu au sujet de la politique saxonne. Mais il était très invraisemblable que l'on m'admit j c'était une raison de plus pour provoquer un refus qui aurait donné à ma retraite la meilleure forme possible et qui aurait permis au roi de l'accepter facilement.
Les quatre semaines qui s'écoulèrent depuis les préliminaires de Nikolsbourg jusqu'à ma démission m'ont laissé les
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plas tristes souvenirs. La solitude de Texil devenait de plus en plus sensible ; je réprouvais bien plus dans Tàme du roi que dans la mienne. Très mal vu des Autrichiens, j'étais pour eux un pensionnaire de l'hôtel « A TEmpereur romain >», rien déplus. Ce même homme, dont la conduite énergique avait été port^ aux nues par les journaux de Vienne et qu'on avait salué à Prague comme étant « véritablement un homme », était maintenant regardé de travers; c'était lui qui avait pro* voqué la guerre. Cette opinion, pour le dire en passant, était aussi absolument erronée. Il est vrai que j'avais toujours cherché à maintenir fermement l'Autriche sur le terrain de Isi Confédération, mais mes conseils n'avaient qu'un tort, le plus grave que, de longtemps aient eu les meilleurs conseils : celui de ne pas avoir été suivis. C'est en vain que j'avais sollicité l'Autriche de se mettre, dans la question des duchés, à la tête des gouvernements des Etats moyens et des petits Etat?, <|ui suivaient le courant du sentiment national et y conformaient leur attitude ; c'est en vain qu'après la proclamation lancée par le duc d'Augustenbourg, j'avais sollicité le comte Rechberg, à la conférence de Londres, par l'intermédiaire du comte Apponyi, de faire régler immédiatement la question par la voie du Bundestag ; c'est en vain que j'avais demandé de terminer la conférence par un vote de la population, vote qui aurait calmé les esprits; c'est en vain que j'avais insisté pour que l'Autriche s'opposât au retrait des troupes de la Confédération qui occupaient le Ilolstein. Et, immédiatement avant la guerre, j'avais énergiquement recommandé d'accep-
ter la Conférence de Paris et déconseillé de présenter la proposition de mobilisation à la séance du Bundestag, du 14 juin.
La Saxe était le seul Etat moyen ayant complètement achevé ses armements, mais sans désirer la guerre. Mon espoir de l'éviter était tel que, quand la Prusse l'eut déclarée, je passai deux nuits à ranger et à brûler mes papiers.
Néanmoins on était heureux, à Vienne, d'avoir un bouc émissaire. Ces changements de sentiments sont dans la nature humaine, et mon tort a été de ne pas me souvenir de cette expérience, l'année suivante, lors de ma glorification. Mais ce qui me blessa profondément, ce fut le manque absolu des égards dus à un hôte, à un ami, à un allié. Le comte Mensdorff avait oublié ma présence. Deux jours seulement avant mon départ, je reçus une invitation ; je la déclinai, naturellement. J'écrivis alors à un ami en Saxe: — « Demain je quitte Vienne; je secouerai la poussière de mes souliers. Je ne retournerai pas de sitôt dans cette ville. » Je ne partis point sans prendre congé de l'empereur. Sa Majesté me reçut avec bienveillance, mais debout, sans m'inviter à m'asseoir, et Paudience dura à peine quelques minutes.
Voilà pourquoi ma surprise fut grande lorsque, huit jours plus tard, le chevalier von Braun, alors directeur de la chancellerie, entra chez moi et m'apprit que l'empereur me confiait le ministère des affaires étrangères.