‹ Trois quarts de siècleChapitre 2 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

isee

Ministre in partibus à Gastein. — Première Tisite à l'empereur, à Ischl. — L élire du roi. .— Voyage en Suisse et vers le Rhin. — Visites et entretiens à Prague. — Le cardiual-prlnce Schwarzenberg et le comte Belcrcdi. — Les trois frères Thun. — Mon installation au Ballplatz et mon allocution au personnel.

11 aurait fallu une coquetterie, étrangère à toute ma personne, pour hésiter à accepter Tappel qui m'était adressé. Ce serait toutefois une grossière erreur que de croire que je n'avais pas le choix, et que je devais m estimer trop heureux de . me relever, avec tant d'éclat, d'une chute si profonde. 11 est vrai qu*k ce moment j'étais décrié dans mon pays, mais que de vicissitudes incroyables n'avais-je pas déjà endurées! Mon attachement à cette patrie était enraciné en moi, et ce n'est que de ce sentimeotque provenait le particularisme qui m'a été si souvent reproché, car mon orgueil aurait bien plus facilement trouvé satisfaction, s'il s'était engagé dans d'autres voies largement

ouvertes à mon ambition. Mes ennemis ne m'ont jamais contesté ni la souplesse d'esprit, ni le talent ; je pouvais donc très bien me créer un avenir dans des conditions faciles, au lieu de m'embarquer dans les aventures. Mais ce fut le sentiment qui décida. Pour le moment, le retour en Allemagne ne m'offrait que Talternative entre la défection et la conspiration. Je n*étais fait ni pour l'une^ ni pour l'autre.

J'acceptai donc avec reconnaissance. Le conseiller Braun était chargé de s'informer de mes désirs particuliers. Je n'en avais aucun. Plus tard, lorsque je revis M. Braun, il me dit que l'empereur se levait à cinq heures du matin et faisait souvent demander les ministres à sept heures; je formulai alors le vœu, et ce fut le seul, que Sa Majesté ne m'appelât jamais avant neuf heures, car j'étais habitué à me coucher tard et à ne pas me lever de bonne heure. •

Ainsi, il y avait à peine quatorze jours que j'avais donné ma démission, et j*étais de nouveau ministre. Je dis la vérité en affirmant que, à part une sensation bien compréhensible de fierté et de satisfaction, c'est avec de vifs regrets que je renonçais à une indépendance que j'avais souvent désirée auparavant et que j'avais enfin obtenue au bout de longues années d'attente. Avec cette « élasticité » que l'on m'a souvent reconnue, je m'étais vite retrouvé dans ma nouvelle situation.

J'avais déjà noué des relations pour tirer parti de ma plume ; je me réjouissais à la pensée d'en faire un usage illimité, ce qui ne m'avait pas été permis jusqu'alors ; et cette existence nouvelle avait pour moi un grand attrait, tant je m'étais vite

familiarisé avec l'idée de la vie inaccoutumée qui commençait pour moi.

Je n'avais qu'une condition à mettre à mon acceptation : c'était que ma nomination fût tenue secrète jusqu'à la conclusion des oégocialions de paix, car je ne savais que trop qu'en la publiant on nuirait à ma patrie. Pour moi, du moins, j'observai la disciélion la plus rigoureuse; à Vienne on fut moins réservé, mais heureusement, à Berlin, on me croyait si bien mort que Ton ne crut pas à ma résurrection.

Je me trouvais encore en correspondance avec le baron Kônnerîtz, ambassadeur de Saxe à Vienne et, par là, indirectement, avec le roi. Je ne cessais de conseiller de revenir en Saxe, quoiqu'il arrivât, et surtout de se rapprocher de la frontière. Et en effet le roi ne tarda pas à se rendre à Tôplitz.

Je passai encore quelques semaines à Gastein, et il était

original de vivre là, parmi les Autrichiens du pays, en qualité

de ministre saxon démissionnaire, tandis que j'étais ministre

autrichien in petto. Ce qui m'encourageait après tout, c'est

que j'enlendis plusieurs fois exprimer le vœu que j'entrasse

dans les conseils du gouvernement de Vienne. ASalzbourg, je

reçus l'ordre de Sa Majesté de me rendre à Ischl; depuis que

l'empereur était mon souverain (sans qu'on le sût ou, du moins,

qu'on dût le savoir), c'était la première fois que je le voyais.

II nie confia que le comte Esterhazy quitterait ses fonctions

en même temps que le comte MensdorlT; il ajouta que, quant

au comte Belcredi,il n'avait pas grande confiance en lui et s'en

séparerait volontiers. Ma réponse fut qu'il serait présomptueux

de ma part, à moi étranger, ayant d'abord à- m'acclimaterd'exiger table rase, tandis que ma mission consistait avanr tout à faire connaissance avec les personnes et à me mettre a courant des choses avant d'émettre une opinion sur les chaa gements de personnel. On conçoit que je ne pouvais m'exprime r autrement. Si je cite^lte réponse, c'est que, comme je le mentionne plus loin, pour être entré aux affaires avec le comte Belcredi, je m'attirai plus de méfiance que de confiance. L'empereur me dit qu'il espérait que j'exposerais toujours mes vues sans crainte, ce que je promis de tout cœur; et je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais oublié ma promesse.

Les rapports entre le monarque et son nouveau ministre prirent immédiatement une heureuse tournure: cela se conçoit facilement, car l'empereur me connaissait depuis longtemps. Je m't tais déjà trouvé près de lui dans plusieurs circonstances ; et il m'est permis de supposer que ce qui m'avait valu sa confiance, c'est que, maints avis que j'avais présentés n'ayant pas été suivis, l'expérience me donna raison. Quatorze ans auparavant, j'avais déjà reçu de sa main Tordre le plus élevé de l'empire, ce qui fil qu'à la première fête du Saint-Sacrement après ma nomination, je marchais à côté de l'empereur, en ma qualité de doyen de l'ordre de Saint-Etienne.

Ce fut à Ischl également que je reçus la première lettredefélicitation; ellevenait duroideSaxc. — L'auguste souverain exprimait une joie sans mélange au sujet de ma nomination et une confiance absolue dans les résultats que j'obtiendrais. Il ajoutait de sages conseils qui se terminaient par les mots suivants :

I Encore un mol ! Vous écrivez très bien — pas au point de vae calligraphique — mais n'oubliez pas que les piqûres d'aiguille font souvent plus de mal et causent plus de colère que les coups de massue. »

Je n avais pas cherché cette audience de Tempereqr ; elle me [ tranquillisa et me donna un certain sen liment de confiance, mais elle ne pouvait manquer d'être connue et de trouver 4es échos tout d'abord dans la presse. Je me hàlai de quitter Ischl et je me rendis en Suisse. Si je n'avais pas eu le souci des destinées réservées à ma patrie, cette époque aurait été une des plus heureuses de ma vie. J'avais renvoyé mon domestique, et j'étais heureux de me promener seul dans le monde avec un petit bagage. Je me rendis ensuite à Darmstadt, où j'étais invité par un ami véritable et éprouvé. Personne peut-être, après moi, n'a subi plus d'hostilités que le baron Dalwigk. Autre analogie dans notre carrière : les attaques dont il a été l'objet augmentaient ou diminuaient selon que sa position paraissait assurée ou compromise; comme pour moi aussi, on ne condamnait ses actes que quand on pouvait être sur qu'il ne reviendrait pas aux affaires. Le talent d'administration de Dalwigk a été reconnu même par ses adversaires; dans la politique allemande, il se rattachait à moi, et nous nous sommes toujours senti les coudes. Si, dans tous les Etats moyens de TAUemagne, 'avais été secondé par des Dalwigk, l'orgaiiisation de l'Allemagne sur la base de la triade se serait réellement accom- >lie, elle aurait fonctionné, et (c'est ma conviction intime) nous l'aurions eu aucune des trois guerres de 1859, 1866 et 1870.

• Pendant ce temps les négociations saxo-prussiennes liraient

à leur fin ; je me rendis à Munich et de là à Prague, où j'étais mandé par un nouvel ordre de Tempereur. — Sa Majesté voyageait alors à travers la Bohème en compagnie du comte Belcredi, ministre d*Etat. A mon arrivée, elle n'était pas encore à Prague. J'allai donc passer quelques jours dans le domaine de Grosspriesen, appartenant au comte Chotek,pour m'y retrouver avec ma famille. Grosspriesen est situé près de la frontière de Saxe. Je fus informé, par un avis venant de bonnes source, qu'il serait prudent de ne pas trop m'en approcher, car il pouvait très facilement arriver qu'une patrouille prussienne vint par mégarde à la franchir.

La paix saxo-prussienne fut enfin conclue. Le moment de mon entrée en fonctions était arrivé. Je descendis à ce même hôtel * où j'avais déjà logé au mois de juin. Les souvenirs de» jours d'espoirs et de désillusions, de faux bulletins de victoire et de décampement subit me firent faire de sérieuses réflexions. Je trouvai à Prague trois amis d'enfance, les comtes Thun de Teschen. Les trois frères furent de bonne heure animés du sentiment national tchèque, et j'entendis souvent Léon dire: « Je ne suis pas Allemand, je suis Bohémien ». Franz, nature artistique, noble et indépendante, me souhaita la bienvenue avec joie et cordialité. Léon, au contraire, sec, cassant» une flamme sombre dans les yeux, entêté de manière à justifier ses prétentions nationales *, me reçut comme un chien

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