‹ Trois quarts de siècleChapitre 33 sur 66 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

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Voyage de Tempereur en Orient.

'e fatiguerais mes lecteurs à leur répéter tout ce qu'ils ont à lu, tout ce qu'ils pourraient lire dans les récits de voyage, s propres descriptions, du reste, ne seraient que superficielles, je dois, avant tout, rappeler que, dans le court espace de six fiaines, nous avons visité la Turquie, la Grèce, la Palestine, ?ypte et Tltalie. Par contre, je ne résisterai pas à la tentation m'écarter parfois de l'itinéraire, et j'espère que le lecteur idra bien me suivre dans ces digressions, dont il ne trouvet rien dans les autres récits.

a tel voyage, à la suite d'un haut et puissant seigneur, a Q ses côtés fâcheux ; il lui manque en partie, et forcément, lui constitue un des grands plaisirs de voyager : Tindépenïce. Mais, à part l'honneur de se trouver en si noble compagnie,

al y a des compensations qui ne sont pas à dédaigner en Orie^r^ Les populations ne se montrent guère au voyageur ordinair ^ «nais elles sont bien forcées de se faire voir pour contemp7^ «Iles-mêmes un souverain étranger. Je bénéficiais d'un reflet (f^ cette curiosité, car, comme on m'a dit à Jérusalem, les gens d/^ pays tenaient à voir le grand-vizir du sultan blanc. J'éprouvrle besoin de rappeler que l'empereur n'imposait pas aux personnes de sa suite une gène inutile, et qu'il veillait lui-même à •ce que rien ne leur manquât.

Pendant la traversée de Constantinople à Athènes, sachant que j'étais très sensible au mal de mer, il eut la bonté de faire télégraphier de son navire à celui où je me trouvais : « Que fait Beust ? ». Les signaux de mon bateau, fonctionnant mal, cé|)ondirent « Insolent ! » au lieu de « Il dort ».

Le voyage commença par un trajet de nuit, à Bazias. Quel- 4|uc8 menfibres du ministère de Serbie étaient venus dans cette localité, présenter leurs hommages à l'empereur. Avec les tninistres se trouvait M. de Hallay, que j'avais fait débuter dans la carrière, comme consul général à Belgrade. Il m'avait été ri^commandé par Andrassy; l'expérience a constaté que ce dioix était très heureux. M. de HaJlay a montré, plus tard 4*iicore, dans une situation plus élevée, qu'il pouvait rendre de U^rands services.

Un peu avant de quitter le service de l'empereur, je fus quelque temps son subordonné. Je crois qu'il a eu plus à se louer .de son ancien supérieur que je n'ai eu à me louer plus tard du Jiiien, observation qui, au surplus, ne s'applique pas à lui seul.

Ce qui De me convint pas, pendant que M. de Hallay gérait le OTisulat général de Belgrade, c'est qu'il favorisa (du moins, on w^e Ta dit, peut-être à tort) une action secondaire de la Hongrie, Àli-Pacha me dit à Constantinople : « Nous avons toute con- Rance en Vienne et surtout en vous, mais nous sommes inquiets quand nous voyons ce que Ton manigance, de Pest, en Serbie. » C'était une allusion à un projet qui était alors dans Vair et d'après lequel l'administration de la Bosnie devait être confiée à la Serbie. Ce projet ne venait pas de l'initiative de M. de Hallay, car cette pensée me fut rapportée au commencement de 1867, à propos d'une mission du comte Edmond Zichy auprès du prince Michel, avant que M. de Hallay ne fût accrédité à Belgrade. Ce coup d'œil rétrospectif peut avoir quelque intérêt, aujourd'hui que les velléités de la Serbie sur la Bosnie se manifestent d'une façon si sensible.

Il y a quelques années, je rencontrai celui qui était alors le prince Milan. 11 eut, je dois le dire, des paroles de remercienient pour moi. Elles n'étaient pas imméritées, car c'était grâce i nioi que la citadelle de Belgrade avait été évacuée, et, qu'après l'arrivée du prince aux affaires, la Porte avait reconnu parfirman l'hérédité dans la famille Obrénovitch. Aujourd'hui <»la parait peu de chose, mais alors on appréciait ces résultats. L'arrivée au trône avait été plusieurs fois tentée sans succès; quand elle fut un fait accompli, ce fut presque avec inquiétude, car rien ne fut moins imposant que sa proclamation par Tchernaïeif, après une guerre qui n'avait pas été précisément heureuse pour la Serbie.

La Serbie, du reste, n'est pas restée sans rivaux, dans convoitises sur la Bosnie. En 1881, pendant un brefséjour à L dres, je rendis visite à la femme de l'éditeur du Morning Pi Sir Alpernon Borthwick ; cette dame occupait une très belle tuation dans l'aristocratie de Londres. L'année précédente, mari s'était trouvé sur la flotte anglaise, pendant la démonsi tien devant Dulcigno. Il écrivit ensuite une brochure sur ce jet. Dans cette brochure, qui me fut adressée, il raconte qu'il présenté au prince Nikita, à Cettigne, et que le prince lui a^ dit, entre autres choses, regretter beaucoup que M. Gladstone fût pas redevenu ministre quelques années auparavant, car al la Bosnie aurait reçu une autre destination. La brochure é assez intéressante, mais il parait qu'elle n'a produit aucun ef

Le Monte-Negro est, dans l'histoire de l'Autriche, un pc noir d*où sont sortis bien des nuages. En 1853, Omer-Pac avec une armée de soixante mille hommes, s'était avancé, a l'intention bien arrêtée d'anéantir, môme au prix de grands orifices, le royaume rocheux qui était devenu un voisin t gênant. Si on l'avait laissé faire, cela eût peut-être mi( valu. Mais on en décida autrement. Le comte Leiningen, liei nant feld-maréchal, fut envoyé en mission ostensible à Const tinople, et cette mission sauva le Monténégro. Soit à cause la facilité du succès obtenu, soit pour des raisons de jalou: la mission Leiningen fut suivie par la mission Menchikc voilà qui est certain. Mais celle-ci amena la guerre de Crini la guerre de Crimée amena la guerre d'Italie, et la gue d'Italie amena la guerre d'Allemagne.

J'avais souvent songé à cet enchaînement avant d'entrer au service de Tempereur; c'est pourquoi, je ne le cache pas, je ne témoignai point de très grandes sympathies au seigneur de la « Montagne Noire ». Cependant il n'eut pas lieu de se plaindre de moi. Ce fut de mon temps que des routes coûteuses furent construites avec l'argent de l'Autriche. Déjà^lors le Monténégro demandait l'accès à la mer a pour ses exportations ». Quand les routes furent terminées, les exportations firent complètement défaut.

Je me souviens encore d'un incident assez piquant. C'était tout au début de mon ministère. On m'annonce un jour le prince de Monténégro. Je vais au-devant de lui, je le prie d'entrer et je vois en face de moi un homme de stature martiale, revêtu d'un magnifique costume brodé d'or ; le manche de l'épée orné de pierres précieuses. Je lui parle allemand, français, et, de mon mieux, italien. Il répondait dans une langue que je ne comprenais pas. Il se trouva heureusement un interprète, et j'appris que mon visiteur n'était pas le prince régnant, mais un membre de la dynastie déchue. La circonstance à laquelle je devais k faveur de cette visite, c'était que le règlement de la note d'hâtel présentait des difficultés. Je ne pus m'empécher de ftire remarquer à l'interprète que le costume national devait être à lui seul une garantie suffisante pour l'hôtelier; néanmoins J6 fis arranger immédiatement l'affaire.

Il est temps de revenir à Bazias et de monter sur le navire ^^périal. Je ne puis assez recommander à tous les amateurs de Paysages grandioses le voyage sur le cours inférieur du Da-

nube. De gigantesques parois de rochers comme celles des gges de Gislein ou de la Via mala suisse, descendent, non poL*^

comme là, dans des torrents, mais dans un magnifique et largT" fleuve, et l'on éprouve un charme étrange à voir se succéder ^ au courant du fleuve, ces paysages alpestres.

Il faisait encore jour lorsque nous arrivâmes à Orsova; quelqu'un fit observer que ce devait être la localité où Kossulh avait enfoui les insignes de la couronne de Hongrie. Une ^utre personne contesta cette assertion. Je m'adressai, en modérant ma voix, à mon collègue, le président du ministère hongrois, en lui disant : « Vous, vous devez bien le savoir. » Je n'obtins pas de réponse.

A cette époque, il n*y avait pas encore de royaume de Rou-» manie; il n'y avaitmémd pas de Roumanie reconnue, et on lisait encore dans les publications officielles « Principautés danubiennes » ou « Moldo-Valacliie ». Plus tard on négocia longtemps encore au sujet de la reconnaissance du nom de Roumanie. Dans cette question, comme dans beaucoup d'autres, ce pays n'eut aucune raison de se plaindre de notre attitude. A titre d'ambassadeur à Londres, j'avais été invité à soutenir les vœux de Bukarest. A cette occasion, mon collègue turc, le vieux Musurus-Pacha, qui avait une grande finesse, me dit : « C'est singulier qu'à une époque où de grands empires prennent deux noms au lieu d'un, des pays qui en ont déjà deux ne puissent pas se contenter de les garder. » Je menaçai du doigt mon interlocuteur, mais, à part moi, je l'applaudissais.

A cette époque, Bukarest avait encore d'autres progrès à

^rdre du jour : on voulait, par exemple, frapper des monnaies ^ octroyer des ordres. Ce fut encore moi qui parlai àConstantif^ople en faveur de celte innovation. Après une revue qui avait e\a lieu sur la rive d'Asie, près d'Ounkiar-lskélessi, on avait di î lé dans un palais du voisinage. J'ëtais assis pç^ès d*Ali-Pacha, ^n face d'une magnifique forêt de platanes; on était aux premiers jours de novembre, et il faisait une véritable soirée d'été, r^-orsque je lui eus parlé quelque temps au sujet des principaués danubiennes, il répondit tout à coup : « Ecoutez donc! je TOUS parle sérieusement. Pourquoi ne les prendriez-vous pas? Vous vous les cédons de grand cœur. »

Le comte Andrassy, qui se tenait à proximité, s'avança en

ce moment vers nous et se prononça avec une grande énergie

contre une telle pensée, ce qui prouve que les paroles du grand-

'^izir lui avaient semblé sérieuses. En Hongrie, du reste, on

pouvait bien se dire qu'il y avait assez de Roumains dans le

pays; mais pour la monarchie austro-hongroise, cette consi-

<lération ne pouvait être décisive. Cettepeusée venait trop tard,

€Q vérité, à Tépoque où elle fut émise par Ali-Pacha, mais il

y eut des moments où l'on eût pu la réaliser facilement. Il

n'est pas facile de comprendre aujourd'hui que Ton ait pu

oauper les duchés pendant la guerre de Crimée, pour les

évacuer ensuite. La vieille tradition de l'Italie! Au premier

abord il peut sembler qu'il ne fallait pas songer à acquérir ces

pays, aux dépens d'une puissance amie. Quand on y réfléchit,

Ja chose prend une autre tournure. A la vérité, on ne pouvait

pas brusquer les choses, mais, en agissant diplomatiquement.

avec un peu d'habileté, on aurait été sûr du succès. Il fallait commencer par prévoir de quelle façon les autres puissances auraient envisagé la question. La France et l'Angleterre, qui avaient alors le droit de parler le plus haut, ne pouvaient se prononcer ou môme ôlre indisposées contre une solution qui était le moyen le plus efficace d'empêcher le retour d'une guerre turco-russe, car elle interposait un territoire entre la Russie et la frontière turque. La Prusse alors n'avait pas voix au chapitre. Quant à la Russie, elle pouvait ne pas désirer un pareil changement; mais, dès avant Sébastopol, elle avait été, tantôt combattue, tantôt abandonnée par l'Europe. En pareil cas, on peut se passer d'adhésion. Par contre, les principautés danubiennes n'étaient pas territoire russe, et l'inutile cession d'une partie de la Bessarabie, accomplie uniquement à l'instigation de rAutriche, avait été bien plus sensible à l'orgueil national russe et bien plus nuisible au rétablissement des bons rapports avec rAutriche, que ne l'eût été cette transformation. Reste la partie la plus directement intéressée ; la Turquie. Il faut commencer par considérer que les principautés danubiennes n'étaient pas une province turque, et, puisque la Porte s'est bien laissé persuader que la Bosnie serait mieux dans d'autres mains que les siennes, il n'aurait pas été impossible qu'il en fût de même pour les provinces danubiennes. On pouvait même démontrer facilement que l'acquisition de la Bosnie était bien plus anti-naturelle, car, pendant la guerre de 1877, ce fut l'Autriche, qu'on ne l'oublie pas, qui fat Tobligée de la Russie, et non la Turquie, laquelle n'avait aucune raison de

)Dtrer reconnaissante. D'autre part, les avantages quo la lie aurait obtenus par Tabandon des principautés auraient lus incontestables que ceux résultant de la perte de la

I aurait été largement récompensée de tout ce qu'elles lui rtaient : le tribut; elle aurait eu un voisin ami, ne provo-

aucune agitation. Mais alors les événements s'accomplir DUS l'influence de la pression des puissances occidentales, s'agissait pour l'Autriche de faire ses conditions avant éprendre les grands sacrifices d'argent et d'hommes, qui assurèrent le succès définitif des puissances occidentales mée. Si les puissances occidentales s'étaient engagées à ir de pareilles conditions, il n'y aurait eu pour l'Autriche

motif de retirer ses troupes des principautés danubienin lieu de cela, on recueillit, pour fruit de tous les efiépensés, la neutralisation de la mer Noire, stipulation re, le résultat Ta bien montré, — de belles promesses du

en faveur de ses sujets chrétiens ; enfin les bouches du )e furent retirées à la Russie, mais non l'accès de ces 3s; dans cett3 question le prince de HohenzoUern, de^* depuis roi de Roumanie, a le droit de parler plus haut empereur d'Autriche, et malheureusement il en use. >t incontestable que nos intérêts vitaux se trouvent plutôt ,é du bas Danube que du côté de Salonique. On l'a soupmëme à cette époque, car, en 18S5, le comte Buol, que ( rencontré par hasard à Golling, près de Salzbourg, parla en ces termes, a Nous savons ce qui doit nous

échoir.^) Certes, mais les pigeons ne tombent pas tout rôtis da "* la bouche.

Le prince Charles se trouvait alors en dehors du pays, et, p^^ conséquent, il ne put saluer Tempereur. Le ministre Cogolnï^ ceano^ qui fut plus tard mon collègue à Paris, vint au devan de nous ; il nVHait pas alors aussi tranchant qu'il se montra^ plus tard dans la question du Danube.

Nous abordâmes à Roustchouk par une belle matinée. Ce qui me frappa le plus, co fut que, dans cette localité, éloignée du monde mahométan, les hommes portaient l'ancien costume turc avec le turban, tandis qu'à Constantinople même on ne le porte presque plus.

Nous fûmes salués, non seulement par le baron Prokesch, mais encore par Ali-Pacha et par Omer-Pacha, deux personnages extraordinairement intéressants. Omer-Pacha appartenait jadis en qualité de sergent-major à un régiment de frontière; ce ne fut pas précisément avec une pension qu'il le quitta. 11 était maintenant feld-maréchal turc, et il s'était rendu célèbre par ses opérations contre les Russes en 1854. 11 n'avait pas le moins du monde oublié son allemand, et il le parlait encore très couramment. Je me souviens que c'est lui qui recommanda à l'empereur le baron Rodic comme étant le meilleur gouverneur qui convint pour la Dalmatio.

Plus tard, pendant la guerre, les mesures prises par le gouvernement de Dalmatie, au sujet de Tenlrée dans le port de Klek, donnèrent lieu plus d'une fois à des plaintes de Constantinople. J'étais alors à Londres; j'avais toujours raison de

mon collègue Musurus, en lui rappelant celle recommanda- V\on.

La personnalilé d'Ali-Pacha avail pour moi un plus grand Ànlérël. Toul ce que je savais au sujel de sa finesse el de ses connaissances approfondies fui surpassé par ce que je constatai. Nos rapporls pendanl le voyage, puis à Coiislantinople, furent des plus agréables, el j*ai lieu de croire à la sincérité des paroles obligeantes qu'il me dil au sujel de nos relations. Xous arrivâmes rapidement à Varna, par le chemin de fer. Je me souviens d'avoir vu fonctionner une charrue à vapeur. Ce spectacle me frappa d'autant plus que Tagriculture turque n'est pas très renommée.

A Varna, vers le soir, l'empereur monta sur le narire du saltan, la Sulianié^ décoré avec toute la magnificence imaginable. Ce navire était un présent du khédive Ismaïl. « Encore une prodigalité du khédive », disait Ali-Pacha. Le cadeau cependant n*avait pas été refusé. A Varna, nous étions également attendus par trois navires de la marine de guerre autrichienne, le Greify V Elisabeth el le Gorgnano. Les ministres enrent l'honneur de passer la nuit sur la Sultanié. On m'avait dit souvent que la mer Noire était la mer de prédilection des tempêtes et du mal de mer. Je fus d'autant plus surpris de trouver une mer unie comme un miroir. La lune était dans 80D plein. Nous passâmes une partie de la nuit sur le pont ; le refraia d'une poésie de Victor Hugo *, qui traite le sujel, un peu

i. Ii'anteur, trahi par sa mémoire, attribue cette pièce à Lamartine et

rebattu, d'un enlèvement du sérail, et de la punition des coupables précipités dans la mer, me revint à l'esprit :

La lune était sereine et jouait sur les Ûots, '

coupe ce vers en deux. Cette pièce se trouve dans les Orientales (a. Clair de lune). (Le trad.).

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