CHAPITRE III
ISSS — 1996
Fragnents de pensées du passé et du présent.
Un de mes collègues de Londres, qui avait été accrédité à Paris du temps du second empire, me raconta que Tempereurlui avait dit une fois: « Vn homme d'État est comme une colonne tant que celle-ci est debout personne ne peut mesurer sa grandeur, du moment qu'elle est en bas chacun peut le faire. » Cette sentence a beaucoup de brillant, mais, en l'examinant de plus près, elle ne résiste pas, et voilà pourquoi : parce qnela grandeur ou ce que l'on est convenu d'appeler la grandeur de l'homme d'État n*est pas, même dans les cas exceptionnels, de pierre ou d'airain, mais d'une composition ductile, et qni» tant que la colonne reste debout, est grandie ou abaissée selon les circonstances par l'opinion publique; tandis que, d^ que la colonne toml>e. tout le monde est prêt à arracher un
lorceau après Tautre, môme avant que Thistoire en ait pris la
lesure.
Un ministre qui s'en va trouvera des cas bien rares de pouoir dire :
(t Fama crescit eundo, »
Le D' de Kaiserfeld, autrefois président de la chambre aurîchienne, s'est écrié un jour, peu après la prise de possesion du ministère Auersperg-Lasser, je ne sais plus à quelle ccasion, à Graz : « La principale préoccupation d'un ministère oit être de rester ! » Kaiserfeld, qui ne fut jamais ministre et ui ne chercha pas non plus à Tôtre jamais, pouvait se per- :îettre cette parole, quoiqu'elle frise un peu le cynisme. Moiaême — je puis bien me gratifier de ce témoignage — je n'ai Etmais pensé, en tout ce que j'ai fait et conseillé, si ma situaion pouvait en souffrir; je ne pensais jamais qu'à la chose. La ^role de Kaiserfeld renferme néanmoins une grande justesse. Jn ministre doit se souvenir dans ses actions de ceux qui sont iveclui et^qui comptent sur lui. Négliger cela est un égoïsme inconscient.
La parole de Voltaire, « Qui n'a pas l'esprit de son âge n*en a ]ue les chagrins, » est connue. On pourrait dire avec autant le justesse : « Qui n*a pas la conscience de sa position n'en a lue des ennuis. » Cette vérité serait surtout recommandable
pour ceux qui ont eu une fois une position et qui n'en ont plus. Pour un homme tombé il n'y a, parlant en général, qae deux classes d'hommes. Les malveillants et les timides; les premiers sont préférables. Les exceptions ne sont pas exclues, mais elles donnent, comme toujours, raison à la règle.
Glarctie a fourni, dans un de ses romans paru il y a quelques I années, un exemple exquis. Ce roman s'intitule : Monsieur k Ministre. C'est l'histoire d'un brillant ministère de peu de durée. Le ministre fôté autrefois remarque en entrant dans un salon un homme qui se détourne, mais dans lequel il reconnaît un solliciteur qu'il voyait souvent. N'étant pas maitre d'une certaine colère, il va à lui en prononçant ces mots : « Monsieur, lorsque j'étais au ministère, vous étiez tous les jours dans l'antichambre », à quoi l'autre répond avec le plus grand sang-froiJ : d Mais, monsieur, j'y suis toujours. » Je n'ai pas entendu ce mol, mais je l'ai deviné plus d'une fois.
On raconte que Massimo d'Azeglio avait remarqué que quelqu'un lui tournait le dos et que, là-dessus, se tournant vers son voisin, il lui avait demandé : « Dites-moi, pouvez-vous peutêtre me dire quel service j'ai rendu à cet homme? »
Napoléon III me dit à Salzbourg: « Ma politique consiste à avoir le moins d'ennemis possible. » J'aurais bien voulu nie dire souvent : « Ma politique aurait dû consister à avoir le moins d'amis possible. »
En général on ne sait pas apprécier les bons côtés de l'en-
Demi. L'enaeini est sincère, ce que l'ami n*a pas Tbabitude d'être; même, quelquefois, il croit ne pas devoir Têtre.
L'ennemi ne prépare pas des désenchantements, ce qui arrive quelquefois à l'ami. L'ennemi n'a pas de prétentions, tandis queTami croit être créé pour cela. Enfin l'ennemi est reconnaissant pour un bienfait reçu, ce qui ne parait pas toujours une nécessité pour Tami.
Au commencement de ces écrits, j'ai parlé de cette circonstance que moi, à qui l'on avait prophétisé une courte existence, j'avais depuis longtemps, depuis des dizaines d'années, survécu à mes contemporains d'école et d'université, à peu d'exceptions près. Survivre ssrait très bien si Ton ne se survivait pas à soi-même.
Oa m'a souvent dit que j'avais de l'esprit. Si seulement j'avais eu le bon esprit de ne pas faire de sottises !
Dans la Mort de Wallenstein^ Max Piccolomini dit à son père:
Ah 1 si tu avais pensé mieux des hommes Tu aurais mieux agi aussi.
Ah t Je voudrais dire à moi-même :
Si tu avais pensé pis des hommes, Ils Vauraient mieux traité.
PendaDt que j'étais ambassadeur à Paris, ud républicain éininent, lorsque laquestion tomba sur la guerre franco-allemande et sur l'issue fatale qu'elle avait eue pour la France, dil. « Ces choses arrivent quand il se trouve là un imbécile qui s'imagine être la providence ! » A quoi je ne pus m'empècher de lui répliquer : « Mais alors, n'oubliez pas qu'il s'était trouvé sept millions d'imbéciles pour lui confier cette mission, b
C'est le conflit hispano-allemand à cause des Carolinesqui me les rappela.
Ce conflit prouva le contraire de l'opinion qui veut que la Républi |ue rende la guerre difficile.
Si l'Espagne avait été une république, elle aurait été indubitablement entraînée dans une guerre incalculable, parce queceui qui auraient détenu le pouvoir n'auraient pas pu maîtriser les passions du peuple; le gouvernement allemand n'aurait paseu d'égards pour eux. Ces deux choses, l'Espagne les doit à la royauté.
Des journaux viennois, c'est la « Nouvelle Presse libre «que j'aime le mieux lire, quoique je ne sois plus en grâce auprès d'elle comme autrefois; mais, à coté du bon style, je lui trouve plus de fond et d'impartialité de jugement. Je plains d'aulaul plus ces erreurs périodiques par lesquelles elle nuit infiniment aux intiTùts du parti qu'elle sert. En 1883 il y parut un article de fond commençant par ces mots: « Italie enviable! »
— Pourquoi enviable ? Parce qu'un prince napolitain a nofié sa soumission au roi d'Italie et a fait son entrée au Qui- Lnal.
De là cette morale qui s'impose, parce qu'elle est logique : ."Autriche n'aurait plus rien à envier à l'Italie le jour où Temereur Guillaume résiderait au château de Vienne, et où un arhiduc d'Autriche le servirait.
L'inutile entrée en scène de la « Nouvelle Presse libre » était ncore^lus blâmable dans la question du Brunswick. Les mê-
nés qui ont loué la conscience d'Etatde l'Autriche oublient que î roi de Hanovre perdit son royaume parce que, au moment écisif, il s'est mis du côté deTAutriche. ,
On conçoit à la rigueur qu'on ne se sente pas le courage de léfendre le duc de Cumberland, mais pour quel molif irait-on lonc s'occuper du Brunswick, puisque l'Autriche n'a plus le Iroit, depuis 1866, de s'occuper des affaires do l'Allemagne? Et [uand on dit malicieusement que les princes allemands sont Qvités à voter contre leur propre principe, parce que cela plaît à i nation, alors qu'on ne s'étonne pas que les adversaires du ►arti trouvent une oreille bienveillante et ouverte près du râne. Mais ce premier article ne suffisait pas; il en fallait un 6€ond (juillet 1885) qui parle d'une manière plus accentuée encore du contraste de la légitimité et de la volonté du peuple; 1 parle aussi de gouvernements ennemis du peuple, des gouvernements durs d'Ernest-Auguste, et de George, mais parait oablier que, do tous les ministères de mars 1848, ce fut celui le Stûvequi dura le plus longtemps.
Dans le même journal se trouve un feuilleton dû à la plume de Blind, dans lequel Sand, un meurtrier, quelle que soit la manière dont on juge les motifs de son action, est élevé jusqu'aux deux comme un héros, (entre parenthèses^ je ne lui ai jamais ' pardonné d'avoir privé la nation allemande d'une demi-doazaine de comédies très réussies), et cela est débité dans uo moment où la réaction a le dessus, où Ton ne parle que de république, de révolution et d'attentats. C est une grande faute du parti constitutionnel qu'il ne prenne pas d'influence sur la presse. Ni en Angleterre ni en France, on ne voit un laisseraller pareil. J'aime mieux me taire sur une autre feuille viennoise très répandue; elle s'intitule organe démocratique, mais je n'en dis rien pour éviter jusqu'à Tapparence d'un désaccord personnel, mais j'ai noté, à titre de curiosité, que cette feuille, qui, cependant, prend en main les intérêts du parti constilutionncl, lorsque, dans le courant des dernières années, le chancelier de l'empire allemand s'était exprimé une fois, en pleine session, de façon très peu flatteuse, et qu'il l'avait traité «d'incapable de gouverner ^), cette feuille, dis-je, commença ainsi son article de fond : « Le prince Bismarck a eu un jour heureux comme homme d'État et comme orateur. »
Ce jour-là le langage de la « Nouvelle Presse libre » éta un peu difl'érent; cela est vrai.
On pouvait lire le 21 juillet 188 i ce qui suit, « Les Slaves d'Autriche n'ont aucune raison d'être mécontents de Bismarck. Par la politique de Bismarck, l'Autriche est politiquement séparée de rAllcmagne, par sa politique les pays appartenant à
i confédération sont devenus des provinces slaves et tchèques; ar sa faute, la politique intérieure et extérieure est gouvernée ar le slavisme ; d'après sa recette, le centre de gravité a été lis à l'est. L'Autriche ratine ainsi le résultat de sa politique. » ela n'empêchait pas, que Tannée suivante, à Toccasion de son 0* anniversaire, la même feuille fêtait cet homme comme un ienfaiteur de l'Autriche.
A Toccasion du concours de chant allemand ayant lieu en 865 à Dresde, je fus obligé de prononcer quelques paroles et 3 finis par un « vive la chanson allemande » qui pourrait deenir une puissance un jour. Les Berlinois s'en moquèrent ans leurs journaux à cœur joie. Dernièrement, quand les chanmrs viennois allèrent à Berlin, ce furent les mêmes moque- [es de la part des mêmes feuilles.
Quand je lis les conjectures des journaux sur Tentrevue de kiernewice, cela me rappelle sans le vouloir « Tesprit étroit Bs sujets. » Combien de fois cette parole a-t-elle été pronou- !e pour dire que des classes privilégiées voulaient accaparer
monopole d'un esprit plus approfondi des choses?
Mais maintenant ce monopole est reconnu même par ceux li s'en plaignent, car si réellement on apurégler pendant quelles jours entre des visites, des dîners, et des chasses, toutes 3 questions pendantes, il faut vraiment posséder plus qu'un esprit étroit de sujet. »
Je lis maintenant beaucoup d'articles à propos de Vienne, qui doit rester La capitale de Tempire au lieu de devenir la capitale de la basse Autriche, mais qui néanmoins doit ôtre une vi/fe allemande.
Oui, mais si elle est la ville capitale de l'empire, elle doit être nécessairement la capitale pour toutes les parties de Tempire, , et pas seulement pour les parties qui sont allemandes. Il ya une chose curieuse dans tout cela.
Autrefois, quand on parlait à Vienne autant en italien et en français qu'en allemand, aucun Ilutel viennois n'avait de nom français. On ne connaissait que les noms suivants : (c L'empereur Romain », « Archiduc Charles », « Ville de Frankfort », « Cour Autrichienne », « Agneau d'or » etc., écrits en allemand, | bien entendu. Depuis qu'on veut ôtre ultra-allemand, nous avons un « Hôtel Impérial », « Grand Hôtel », « Hùtel Royal», « Hôtel Métropole », écrits en français, bien entendu.
Et tandis qu'à Paris on a une « Rue de Berlin », à Vienne il n'y a pas d'hôtel intitulé Sladt « Berlin. »
Plus d'une fois Ton me dit : « Comme vous deviez être heureux de pouvoir être utile à tant d'hommes î » Si j'ai été utile à une foule d'hommes, d'autres le décideront, moi je sais que j'ai été bien utilisé.
On a souvent proclamé, derrière moi, que j'avais toujours
nseryé ma bonne humeur. Je ne ratifierai pas cela sans contions, mais, abstraction faite de ce que je considère comme iséparable d'une bonne éducation, de ne pas faire souffrir les aires de son propre ennui, je me représentais toujours une ihose que voici :
« En montrant de la bonne humeur, tu tranquillises tes amis >t tu inquiètes tes ennemis; en montrant au contraire de la mauraise humeur, tu affliges tes amis et tu réserves un plaisir immense à tes ennemis. »
Attachement, attachement fidèle 1 Âht tu n'es pas mieux partagé que Tamitié. Pour toi aussi les exceptions doivent dédomoiager de la règle générale; mais cette exception est: « attachecxient selon les circonstances »,ou bien — la variété la plus cultÎTée et la pire — c'est : « l'attachement entre quatre yeux. »
En quelques endroits de mes souvenirs je m'étais attaché à Ki'élever contre cet axiome, qui avait été adopté partout: « Tâu* n'che est l'empire des improbabilités », et à faire ressortir surtout que ceux qui faisaient usage de cet axiome,- étaient just'Bment ceux qui en avaient le moins le droit. J'exprimai néanmoins l'idée qu*on pouvait nommer l'Autriche plutôt le pays ï4dli contradictions, et, de même que je faisais remarquer que h prétendue improbabilité n'était pas à considérer comme étant h priyil^e exclusif des cercles gouvernementaux, mais comme Éii bien collectif, on peut dire qu'il en est de même de la par- Hsolarité des contradictions, ce qui est plus facile à démontrer.