ÉPILOGUE
rement, correspondaient presque toujours à des charges, Tancien régime n'était-il point, en définitive, sous plus d'un rapport, une vivante et résistante organisation du droit? Et n'est-ce pas l'ancien régime qui peu à peu, en dépit de l'égoïsme des princes, de leurs vices ou de leurs égarements, mais aussi avec Tassistance de leur patriotisme et de leur génie, était parvenu à créer la belle unité française?
Néanmoins, comme les corps naturels, les corps politiques sont soumis à un perpétuel changement, qu'il importe de diriger, de contenir, afin qu'il soit fécond et non funeste, mais qu'on ne saurait, en aucun cas, irrévocablement fixer. De même qu'on ne traverse pas deux fois les mêmes eaux d'un fleuve, on ne ramène pas non plus le passé, et les restaurations n'ont jamais été, après tout, que de plus ou moins complètes transformations. C'est pourquoi, qu'on le déteste ou qu'on le regrette, Tancien régime a péri sans retour, et il suffit de se rappeler ce qu'il était, pour se convaincre qu'il ne peut plus être.
A le considérer dans son ensemble, l'ancien régime était un vaste et puissant système, qui comprenait^ à son sommet, la royauté ; comme supports, le clergé et la noblesse; à sa base, le tiers. Or, la souveraineté nationale a remplacé pour toujours, parmi nous, la souveraineté féodale du roi. Le clergé sécularisé, dépouillé de ses biens et au lieu d'être indemnisé comme propriétaire, rétribué comme fonctionnaire, s'est vu, en tant qu'ordre, foncièrement dissous. La noblesse, de son côté, dépossédée du double glaive de la guerre et de la judicature, ruinée par la loi de l'égalité des héritages et la division indéfinie de la propriété qui en est la consé-
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quence inévitable, la noblesse n'offre plus depuis longtemps que Tombre d'un grand nom, quand elle n'est pas un pur fantôme, évoqué par le calcul ou la vanité. Le tiers lui-même, qui n'existait qu'à la condition d'être quelque chose, le tiers, depuis qu'il est devenu tout, a disparu.
Mais de ce que l'ancien régime n'est plus, à proprement parler, qu'un souvenir, qu'il serait chimérique et subversif de chercher à convertir en réalité, s'ensuit-il, comme le prétendent certains politiques, qu'il ne faille plus d'autre régime qu'un régime d'anarchie? 11 n'y a plus de roi suzerain ; mais s'ensuit-il, quelle qu'en soit d'ailleurs l'appellation ou l'expression, qu'il ne faille plus d'autorité? Il n'y a plus ni religion d'État, ni ordre du clergé; mais s'ensuit- il qu'il ne faille plus ni clergé, ni religion? Il n'y a plus de noblesse; mais s'ensuit-il qu'il ne faille plus, avec leur hiérarchie, ni armée, ni magistrature? Il n'y a plus de tiers; mais s'ensuit-il qu'il ne faille plus se garder d'identifier avec la nation « la vile multitude » ou la populace?
Certes, à Dieu ne plaise que nous méconnaissions la loi du progrès, ou que nous n'estimions pas leur juste prix ces deux incomparables biens, qu'au milieu de tant de crimes, de sacrifices et de hontes, nous ont conquis le sang et les larmes de nos pères : l'égalité civile et la liberté politique, qui présuppose ou assure toutes les autres libertés! Mais est-ce à dire que l'égalité civile se confonde avec le nivellement, ou que la Uberté politique ne soit destinée qu'à favoriser les appétits de ces hommes dont parlait Proudhon, qui les connaissait, de ces hommes a qui, spéculant sur l'agitation plus que sur rintelligence, sur les coups de main plus que sur
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