VI AVANT -PROPOS
tous les trois eurent, à des degrés, divers, avec la passion de la liberté, le sentiment de réformes nécessaires; mais tous les trois aussi compromirent l'État, en voulant le redresser brusquement ou l'asseoir sur des bases toutes nouvelles, et tous les trois encore payèrent chèrement une popularité éphémère, l'un de la disgrâce, l'autre de l'exil, le dernier de l'échafaud.
Tous les trois enfin, à des dates très rapprochées ou même simultanément, ont joué un rôle d'importance assurément fort inégale, mais, en somme, d'assez d'importance pour que leurs vies à tous les trois soient d'instructives illustrations de notre histoire.
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a Un jour que j'élais à Paris, écrivait Mme du Hhub* set, j'allai dîner chez le docteur Quesnay qui s'y trouvait aussi; il avait assez de monde, contre son ordinaire, et entre autres un jeune maître des requêtes d'une belle figure, qui portait un nom de terre que je ne me rappelle pas, mais qui était fils du prévôt des mar« chands, Turgot. On parla beaucoup administration, ce qui d'abord ne m'amusa pas; ensuite il fut question de l'amour des Français pour leur roi. M. Turgot prit la parole et dit ; « Cet amour n^est point aveugle, c'est un sentiment profond et un souvenir confus de grands bienfaits. La nation, et je dirai plus, l'Europe et Thumamté doivent à un roi de France la liberté; il a établi les communes et donné à une multitude immense d'hommes une existence civile. Je sais qu'on peut dire avec raison qu'il a servi son intérêt en les afiPranchispanf ; qu'ils lui ont
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: .^6Ç^è.'dçK}'^deVaûcés,^-et qu'enfin il a voulu par là affai- * Êlir'fâ pûfssàhcé'cl^s grands et de la noblesse; mais qu'en résulte-t-il? que cette opération est à la fois utile, politique et humaine. » Des rois en général, on passa à Louis XY, et le même M. Turgot dit que son règne serait à jamais célèbre pour Tavancement des sciences, le progrès des lumières et de la philosophie. Il ajouta qu'il manquait à Louis XV ce que Louis XIV avait de trop, une grande opinion de lui-même ; qu'il était instruit, que personne ne connaissait mieux que lui la topographie de la France ; qu'au Conseil, son avis était toujours le plus juste ; qu'il était fâcheux qu'il n'eût pas plus de confiance en lui-même, ou ne plaçât pas sa confiance dans un premier ministre approuvé de la nation. Tout le monde fut de son avis. Je priai M. Quesnay d'écrire ce qu'avait dit le jeune Turgot, et je le montrai à Madame. Elle fit à ce sujet Téloge de ce maître dés requêtes, et, en ayant parlé au roi, il dit : « C'est une bonne race. » Si l'on pouvait supposer qu'un lecteur et surtout qu'un lecteur français ignorât le nom de Turgot, c'est-à-dire le nom de Thomme d'État qui, au xvni« siècle et en France, s'attira certainement, sous la monarchie, le plus de bénédictions à la fois et le plus de haines, tout porte à croire qu'en jetant les yeux sur cette page de Mme du Hausset, il éprouverait une impatience extrême de savoir ce qu'était, ce que devint ce jeune maître des requêtes, dont le noble et patriotique langage plus encore que la belle figure avait si profondément frappé la confidente de la marquise de Pompadour. Mais une telle ignorance reste, de tous points^ invraisemblable, de même qu'elle se trouverait sans excuse, en présence des œuvres si considérables
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qu'a laissées Target et après les instmctives étades qu'ont rédigées en son honneur tant de diserts ou savants écrivains *.
Cependant, sera-t-il permis de l'observer? quelque étendues et attachantes que soient les publications multipliées qu'on a consacrées à Turgot, c'est d'ordinaire en lui l'administrateur , l'économiste , le philosophe, qu'on a surtout envisagé. Or, il peut sembler intéressant, et peut-être le moment est-il venu de rechercher aussi d'une manière expresse ce que fut l'homme, en mettant à profit des documents aujourd'hui plus complets et des informations jusqu'à présent trop négligées.
Ce n'est pas que la vie de Turgot, pour qui la con-* sidère attentivement et sans parti pris, n'offre qu*un
1. CEuwes de Turgot, publiées par Dupont de Nemours, Paris, 1811, 9 vol. in-8». — Œuvres de Turgot, publiées par MM. Eugène Daire et Hippolyte Dussard, Paris, 1844, 2 vol. grand-in-8«4
— Vie de M. Turgot, par Condorcet. — Correspondance de Voltaire et de Condorcet, de Voltaire et de d'Alembert, de Voltaire et de Turgot, de Condorcet et de Turgot. — Mémoires de Tabbé Morellet, Paris, 1821, 2 vol. in-8«. — Mémoires de Mme du Hausset^ Paris, 1824, in-8'. — Montyon, Particularités et Observations sur les ministrei des finances les plus célèbres depuis 4660 jusqu^en /7P/, Londres, 1812, in-8». — Fernand Labour, M. de Montyon, diaprés des documents inédits, Paris, 1880, in-12. — Turgot, par A. Batbie, Paris, 1861, in-8». — Turgot, par J. Tissot, Paris, 1862, ia-8». — Turgot, par A. Mastier, Paris, 1862, in-8». — Gustave du Puynode,Études sur les principaitx économistes, Turgot, eic, Paris, 1868, iiï-8«. — Léonce de Lavergne, les Économistes français du x\m9 siè* aie, Turgot, etc., Paris, 1870, in-8». — Blanqui, Histoire de VÉconomie politique, Paris, 1845, 2 vol. in-12» — Encyclopédie nouvelle, article Turgot. — Dictionnaire des sciences philosophiques, article Turgot. — Baudrîllart, Éloge de Turgot, 1846. — - Prosper Faugère, Fragments de littérature, morale et politique, Paris, 1865. 2 vol. inHl2. Notice sur Turgot, — G. d^Hugues, Essai sur Vadministra» lion de Turgot dans la généralité de Limoges, Paris, 1859, in-8<>«
— Foncin, Essai sur le ministère de Turgot, Paris, 1877, gr. in-8o| Charles Henry, Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, Paris, 1883, in-8«.
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perpétuel sajet d'applaudissement. La fermeté de son caractère n'a pas^ en effets mis Turgot à Tabri de toute espèce de faiblesse; l'élévation de son âme ne Ta pas constamment préservé de Tinfatuation et de l'orgueil; la solidité de son esprit ne l'a point, à beaucoup près, garanti entièrement des chimères; ses actes même n'ont pas toijyours répondu à ses intentions, et l'histoire, en dernière analyse, n'a pas de place à lui assigner au nombre des rares et puissants génies qui ont influé sur la marche du monde ou décidé la destinée des empires. Il y a néanmoins, on ne saurait le méconnaître, dans l'existence de Turgot, d'admirables parties. Classé par sa naissance dans les rangs des privilégiés, il s'est sincèrement épris d'égalité et a poussé jusqu'à la passion le culte de la justice. Philosophe, la plupart de ses spéculations ont eu immédiatement pour objet d'assurer la dignité de l'homme et d'améliorer son bien-être. Politique, il s'est montré l'apôtre convaincu, dévoué, de toute sorte de libertés et de toute sorte de progrès. Bnfin, à une époque où, autour de lui, les écrivains les plus illustres et les publicistes les plus en renom, déprimant avec une légèreté coupable, ravalant sans pudeur leur propre nationalité, afiectaient à l'envi d'exalter l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Amérique, Turgot, quoique d'un naturel enthousiaste et malgré ses préoccupations de littérature étrangère en général et de littérature allemande en particulier, Turgot est resté exclusivement Français. C'est pourquoi, si^ très justement à plusieurs égards, Malesh^rbes pouvait affirmer en parlant de Turgot « qu'il avait le cœur de L'Hôpital et la tète de Bacon », il est encore, semble»t-il, un plus bel éloge qu'a mérité Turgot. C'est la louange même
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INTRODUCnOH 5
que décernait Bossuet à un des institutears de sa jeu* nesse, lorsqu'il allait jusqu'à s*écrier en face du tombeau du grand-maltre de Navarre, Nicolas Cornet : « Il est certain que la France n'a pas eu d'âme plus française que la sienne, et que l'État n'a pas eu d'esprit plus attaché à son prince que le sien. »
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