‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 7 sur 61 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Anne-Robert-Jacques Turgot, baron de TAuIne, ministre d'État, membre honoraire de l'Académie des inscriptions et belles lettres, naquit à Paris le 10 mai 1727.

Gomme si l'illustration qu'il s'était acquise ne devait pas suffire à glorifier son nom, ses panégyristes ou biographes se sont plus d'une fois appliqués à lui constituer laborieusement une généalogie presque fabuleuse. C'est ainsi que, suivant Condorcet, le nom de Turgot viendrait d'un nom danois, qui signifie le dieu Thor, et Turgot aurait eu pour auteur Togut, prince danois, lequel florissait mille ans avant notre ère. Turgot, de même, aurait compté parmi ses ancêtres saint Turgot, abbé du monastère de Dunelm, en Ecosse, et mort évéque de Saint-André, après avoir été premier mi* nistre du roi Malcolm III.

Quoi qu'il en soit de ces conjectures romanesques et un peu puériles, ou du moins très hasardées, il demeure certain que dès la fin du x« siècle, la famille de Turgot jouissait en Angleterre et en Ecosse d'une vé-

ritable notoriété. Elle avait passé, au temps des Groisades, en Normandie, où sa principale terre, d*un mot qui sans doute était une expression de populaire hommage, s'appelait les Bons-Turgot. Ce fut un des ancêtres deTurgot, qui, en 1281, fonda Thospice de Gondé-sur- Noireau. En 1614, son trisaïeul présidait avec éclat la noblesse de Normandie aux États généraux. Enfin, dans les dernières années du xvii* siècle , son aïeul adioiinistrait successivement, en qualité d Intendant, la généralité de Metz et celle de Tours. Lui-même, qui se trouvait le plus jeune de trois frères, était fils de dame Magdeleine-Françoise Martineau et de Micbel-Étienne Turgot, d'abord président aux requêtes du palais, plus tard prévôt des marchands, conseiller d*État, premier président du Grand Conseil, homme non moins recommandable par sa courageuse énergie que par sa capacité et ses talents. Car on Tavait vu, alors qu*il était prévôt des marchands, intervenir, au péril de sa vie, entre les Gardes françaises et les Suisses prêts à s'égorger, et, d'un autre côté, c'est à lui que Paris, outre plusieurs embellissements durables, doit nombre de travaux d'utilité publique, notamment l'égout de la rive droite de la Seine.

Turgot ne devait point démentir d'aussi honorables origines.

Ses premières années, il est vrai, ne parurent pas laisser pressentir à ses proches ce qu'il devait être un jour. « Il passa toute son enfance presque rebuté, écrit l'abbé Morellet, non pas de son père, qui était un homme de sens, mais de sa mère, qui le trouvait maussade, parce qu'il ne faisait pas la révérence de bonne grâce, et qu'il était sauvage et taciturne. Il fuyait la compagnie

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qui venait chez elle, et j'ai ouï dire à Mme Dupré de Saint-Haur, qui voyait Mme Turgot, qu'il se cachait quelquefois sous un canapé ou derrière un paravent, où il restait pendant toute la durée d'une visite, et d'où Ton était obligé de le tirer pour le produire. » Pourtant, malgré cette sauvagerie et en dépit de cette taciturnité qui, aussi bien, n'abandonnèrent jamais complètement Turgot, des regards non prévenus eussent aisément démêlé en lui de précieuses qualités de l'esprit et les dons les plus rares du cœur. « Turgot s'était élevé lui-même, ajoute Morellet, car son instituteur que j'ai connu, homme doux et raisonnable, était très médiocre. » Ce n'était certes point là donner une faible marque de la précocité de son intelligence et de la fermeté de son vouloir. De très bonne heure également, on avait eu lieu de constater sa générosité naturelle. Qu'on en juge! Ses parents l'ayant mis au collège Louis-le-Grand, s'étaient aperçus que les sommes assez importantes qu'il recevait d'eux pour ses menues dépenses, disparaissaient avec une inquiétante rapidité. Or, après enquête, ils apprirent que Turgot distribuait secrètement cet argent à quelques-uns de ses camarades trop pauvres pour acheter les livres qui leur étaient nécessaires. Quand de pareils faits se produisent dans la vie d'un enfant, on est à coup sûr en droit d'augurer favorablement de «a jeunesse, ou même de son âge mûr.

Une fois assez avancé pour suivre les cours de rhétorique et de philosophie, Turgot quitta Louis- le-Grand pour le collège du Plessis. Ce fut alors qu'il rencontra les premiers hommes qui exercèrent vraiment une influence sur ses idées. Guérin, professeur d'humanités, développa son goût pour la littérature; l'abbé Sigorgne,

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professeur de philosophie, Tinitia aux doctrines Leibnitiennes et Newtoniennes ; l'abbé Bon, maître de quartier à Sainte-Barbe, lui communiqua une partie de sa prédilection pour Fénelon, pour Vauvenargues et pour Voltaire.

La carrière de Turgot semblait d'ailleurs à Tavance tracée. Cadet de famille et issu d'une famille de qua* lité, cette double condition, beaucoup plus encore que le sérieux de son humeur ou une vocation scrupuleusement consultée, rappelait, suivant Tusage du temps, à l'état ecclésiastique. Il entra en conséquence à Saint- Sulpice, où il prit le grade de bachelier en théologie. Mais ce grade obtenu, se proposant ensuite, comme on disait à cette époque, de « courir sa licence », il se fit admettre dans la maison de Sorbonne.

Qu'était-ce donc que cette société de Sorbonne, si célèbre mais si mal connue, et que fréquemment encore on confond avec la Faculté de théologie, parce que les docteurs de cette Faculté se nommaient d'ordinaire docteurs de Sorbonne, même sans appartenir à la société particulière dite société de Sorbonne? Un des derniers agrégés de cette maison fameuse, l'abbé Morellet, va nous rapprendre. « Cette société, écrit-il, fondée sous le roi saint Louis, par Robert Sorbon, son confesseur, et relevée et dotée par le cardinal de Richelieu, était une réunion théologique, où se suivaient les études et les exercices de la Faculté de théologie. Les membres formaient entre eux une société où Ton n'était admis qu'après certains examens et quelques frais. La société comprenait environ cent ecclésiastiques, la plupart évé* ques, vicaires généraux, chanoines, curés de Paris et des principales villes du royaume, et par conséquent ne

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pouvant vivre dans la maison. II y demeurait habituellement vingt-quatre docteurs, dont six professeurs des écoles de Sorbonne, un procureur, un bibliothécaire, et dix à douze bacheliers se préparant à leur licence ou la courant, et, après leur licence, faisant place à d'autres jeunes gens suivant la même carrière. Les avantages de cet établissement pour les membres de Tassociation n'étaient pas à mépriser. Trente-six appartements que la maison comprend, étaient réservés de droit aux trente-six plus anciens docteurs, qui, s'ils ne les occupaient pas eux-mêmes, devaient les céder à quelques autres membres de la société; et c'est ainsi qu*il se trouvait dix ou douze appartements pour les jeunes gens courant la licence. Ajoutez une église, un jardin, des domestiques communs, une salle à manger et un salon échauffés aux frais de la maison, deux cuisiniers, tous les ustensiles de cuisine, comme vaisselle, couverts, payés et fournis, une riche bibliothèque, etc. A l'heure du dîner, chacun, se rendant à la salle à manger, choisissait sur un menu, afQché dans l'antichambre, les plats dont le prix était taxé et que les domestiques lui servaient. A ces dépenses communes fournissaient environ cinquante mille livres de rente en maisons à Paris. Cette société, qui paraît avoir servi de modèle à divers établissements anglais, nommés fellowshtps, à Oxford et à Cambridge, soutenait Tétude de la théologie et des sciences religieuses. »

Effectivement, si Ton désire aujourd'hui se faire par soi-même une juste idée de ce qu'était la maison de Sorbonne, c'est un des nombreux et somptueux établissements d'Oxford ou de Cambridge qu'il faut visiter. Au milieu de toutes les vicissitudes politiques qu*a éprou-

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yées TAngleterre, Fesprit de tradition l'a emporté sur la mobilité révolutionnaire ; les besoins ou les caprices du fisc n'ont point prévalu contre l'inviolabilité des fondations, et le régime s'est conservé dans ces deux centres d'études, absolument tel que le dépeint Morellet. Ainsi, c'est à Oxford qu'en parcourant High^Street , que les Oxoniens n'hésitent pas à appeler la plus belle rue de l'univers; c'est à Cambridge qu'en traversant Trum* pington-Street^ on peut se représenter exactement ce qu'était encore, au cœur même de Paris, il y a un siècle à peine, cette ville de collèges, dont la dénomination banale et quelque peu compromise de pays ou quartier latin, garde assez mal le vénérable souvenir. Avec le collège des Quatre-Nations, devenu le palais de l'Institut, seul, à cette heure, et comme un dernier témoin, malgré la suppression de la maison de Sorbonne, décrétée en 1792, seul le collège de la Sorbonne reste debout ^ Que de fois, alors que le marteau des démolisseurs attaquait les noires murailles de ces vieux édifices où naguère s'était abritée l'élite de la France, ou même de l'Europe entière, que de fois n'en ai-je point curieusement parcouru les vestiges en compagnie de Victor Cousin, Thomme de notre temps qui en connaissait le mieux et en admirait le plus la glorieuse histoire l Son regard étincelant, ses gestes animés, son éloquence de flamme, tout contribuait à faire magique-

1. Les Facultés des sciences, des lettres, de théologie, et les bureaux de Tadministration rectorale occupent actuellement les bâtiments de la Sorbonne. Lors donc qu'on dit, de nos jours, qu'un professeur de Tune de ces Facultés est professeur de Sorbonne ou en Sorbonne, ce langage n'offre aucun sens, ou signifie simplement que des leçons se donnent dans un local appelé la Sorbonne.

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ment revivre un passé à jamais évanoui. Et comme il habitait la Sorbonne, quand nous revenions à la Sorbonne^ d*où nous étions partis, mon illustre interlocuteur, au moment de nous séparer, se prenait plus d'une fois à me dire sur un ton qui n'était point exempt de solennité, et en me montrant les fenêtres situées au-dessus de son propre logis : c< C'était là, mon cher, c'était là l'appartement de Tiirgot! »

Ce fut, en effets dans la maison de Sorbonne que, de 1748 à 1751, Turgot passa ses années les mieux remplies et probablement les plus heureuses, entouré d'ecclésiastiques distingués et presque tous dignes de lui : un Briennci les Gicé, un Véri, un Boisgelin, un Morellet.

Aussi bien, ce serait une erreur de croire qu*au sein de ce tranquille asile, le jeune Sorbonniste s'appliquât uniquement à des matières de théologie. Les sujets les plus divers sollicitaient son actif esprit, et il est difficile de ne pas être émerveillé de l'infinie variété des pro* blêmes qu'il agitait. Un de ses adeptes les plus fervents et son biographe le plus autorisé, Dupont de Nemours, nous apprend avoir trouvé dans ses papiers, entre autres morceaux théologiques, des fragments sur l'existence de Dieu et sur Famour de Dieu, qui sont malheu* reusement perdus, et qu*il rapporte à Tannée 1748, c'est-à-dire à une date où Turgôt avait à peine vingt et un ans. Or, cette même année, Turgot ne craignait pas d'écrire à Buffon, sans d'ailleurs la signer, une lettre respectueuse, dans laquelle, avec une compétence remarquable, il contestait l'opinion anti-newtoniehne du célèbre naturaliste sur l'origine des planètes et la formation du globe, tandis que, d'un autre côté, il rédi*

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geaii sar le papier-monnaie , en Fadressant à Tun des deux abbés de Gicé, une note toute difiérente, où s'élevant à son tour contre le système de Law, dont Tabbé Terrasson venait récemment encore de prendre la défense, il démontrait d'une manière péremptoire que si le papier peut être un auxiliaire de la monnaie, il ne saurait la remplacer.

Mais ce fut surtout en 1750 que Turgot révéla pleinement tout ce qu'il y avait de noblesse dans ses pensées et de générosité dans ses sentiments. Élu, cette année, par ses condisciples, prieur de Sorbonne, il dut, en cette qualité, composer deux discours, Tun d'inauguration, l'autre de sortie. Rédigés d*abord en français, puis, suivant la coutume, prononcés en latin, ces deux discours font en quelque sorte époque en ce qui touche la philosophie de Thistoire. Dans le premier, qui avait pour sujet ,« k$ avantages que la religion chrétienne a procurés au genre humain^ » Fauteur n'hésitait point à proclamer, après avoir célébré éloquemment les bienfaits du Christianisme, « que les limites de cette religion semblent être celles de la douceur du gouvernement et de la félicité publique ». Le second traitait « des progrès successifs de l'esprit humain ». Turgot, bien avant Gondorcety y constatait l'enchaînement des âges et la saisissante filiation des choses; il y montrait comment à l'explication polythéiste de l'univers avait succédé Fexplication par les conceptions abstraites d'essences ou de facultés, pour faire place, à son tour, à l'explication par les lois ^ ; c'était enfin avec un sympathique accent de

1. M. Lîttré, Auguste Comte et la philosophie positive^ Paris, 1863, in-8% p. 45 et suiv., signale dans ce discours de Turgot ranlécôdcnl de la loi de? trois états, théologîque, métaphysiqnei

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confiance qu'il y professait « que la masse totale du genre humain, par ses alternatives de calme et d*agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, vers une perfection plus grande ». a Ainsi que les tempêtes qui ont agité les flots de la mer, concluait-il, les maux inséparables des révolutions disparaissent, le bien reste, et l'humanité se perfectionne. » Cependant, toute espèce d'études occupait sans relâche cette intelligence infatigable. Droit, morale, mathéma* tiques, physique, astronomie, métaphysique, chimie, il n^y avait pas de science que Turgot n'entreprît d'approfondir, et si parfois il cherchait un délassement à tant d'efforts, c'était aux langues anciennes ou aux littératures étrangères qu'il le demandait. Presque également versé dans la connaissance du latin, du grec, de l'hébreu, de l'italien, de l'espagnol, de l'anglais, de l'allemand, il s'exerçait à faire passer en français, quelquesuns des principaux chefs-d'œuvre de tous les pays et de tous les temps. C'est ainsi qu'il traduisait de l'italien des scènes du Pastor fido; de l'hébreu, la plus grande partie du Cantique des Cantiques; de l'anglais, en même temps que les poésies d'Ossian d'après Macpherson et les poésies Erses, des morceaux d'Addison, de Johnson, de Shakespeare, de Hume; de l'allemand, le commencement de la Messiade par Klopstock, et les œuvres de Gessner, intitulées la Mort d'Abel et Idylks^ qu'il publia sous le nom de son maître Huber; du grec, le commencement de Y Iliade; du latin, des fragments

s<iientifique, posée par Comte et à laquelle ce singulier et très médiocre penseur attachait tant d'importance. Ce rapprochement entre Turgot et Comte ne laisse pas que d'être curieux, quoique peut-être un peu forcé.

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de Gicéron, de Sénèque, d'Ovide, de Tacite, des odes d'Horace, des élégies de Tibulle. Ce goût pour la traduction devait rester chez lui persistant, et ce fut, tantôt parmi les embarras d'une administration laborieuse, tantôt au milieu même des souffrances aiguës qui précipitèrent sa mort, qu'il mit la dernière main à la traduction du quatrième livre de VÉnéide^ de toutes les Églogues et des Géorgiques presque entières, travail dont Delille, après lui, ne dédaigna point de profiter. Il ne lui suffisait même pas de traduire les classiques en prose; îl essaya, en outre, de les traduire en vers, et, comme s'il eût pris plaisir à accumuler, pour les vaincre , les difficultés , il employait tantôt les vers libres, tantôt les vers alexandrins, allant jusqu'à imaginer, notamment pour sa traduction de Virgile, une variété de versification qui était une nouveauté assez étrange, celle des vers métriques français.

Les travaux si divers auxquels se livrait Turgot n'étaient pourtant que de faibles essais, en comparaison de tous ceux dont il s'était tracé le plan. Il en avait dressé une liste qui ne comprenait pas moins de cinquante-deux projets d'ouvrages, ayant trait tour à tour à la métaphysique, aux langues, à la théologie, aux sciences, à la philosophie, à l'histoire, à la morale, à la politique, à la législation, à l'administration, à l'éducation, et auxquels il faut encore ajouter des projets de poèmeS) un projet de poème des Saisons^ par exemple^ et un projet de poème sur la Loi naturelle» Et ce n'était pas là un simple amas de rêves. De tant d'œuvres projetées, Turgot en a exécuté ou commencé au moins quinze. Citons, entre autres, des Lettres sur le système de Berkeley touchant l'existence des corps; des Remar^

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ques critiques j à propos du livre de Maupertuis sur Forigine des langues et la signification des mots; Tébauche d*un Dictionnaire de la langtie latine rapportée à ses mots primitifsy avec leurs origines^ leurs composés, leurs dérivés; l'esquisse d'un Traité de géographie politique; deux Discours sur l'histoire universelle.

Néanmoins, on Taura sans doute remarqué : tout en rendant hommage à l'extraordinaire activité de Turgot, il y a lieu de s'étonner que ses études convinssent d'une façon si peu directe avec le but qu'en entrant dans la maison de Sorbonne, il avait dû se proposer. C'est qu'en effet c'était par sa famille qu'il avait été voué à l'état ecclésiastique, beaucoup plus qu'il ne s'y était destiné par son propre choix. Le jour vint donc où, se résolvant à rompre des liens qu'il n'avait pas luimême formés, il écrivit à son père pour lui déclarer qu'il était décidé à ne point appartenir à l'Église. Justement respectueux des droits de la conscience, celui-ci n'eut garde de contrarier un semblable dessein. Il exigea seulement que l'exécution en fût ajournée jusqu'à ce qu'on eût réussi à obtenir l'assentiment de Mme Turgot.

Il n'en fut pas de même à la Sorbonne, et Dupont de Nemours nous a conservé le détail instructif des oppositions cordiales qu'y rencontra Turgot, quand on apprit qu'il projetait d'abandonner pour la magistrature l'état ecclésiastique.

<( La résolution de M. Turgot, écrit-il, ne fut point approuvée par l'amitié que lui portaient ses condisciples, les abbés de Cicé, de Brienne, de Yéri, de Boisgelin. Pour l'en détourner, ils lui demandèrent un rendez- vous dans sa chambre, et l'ainé des deux abbés

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de Gicé prenant la parole, ils lai dirent : « Turgot, noua sommes unanimes à penser que tu veux faire une action tout à fait contraire à ton intérêt et au grand sens qui te distingue. Tu es un cadet de Normandie et par conséquent tu es pauvre. La magistrature exige une certaine aisance sans laquelle elle perd même de sa considération et ne peut espérer aucun arancement. Ton père a joui d'une grande renommée; tes parents ont du crédit. En ne sortant point de la carrière où ils t'ont placé, tu es assuré d'avoir d'excellentes abbayes et d'être évêque de bonne heure. Il sera même facile à ta famille de te procurer un évêché de Languedoc, de Provence ou de Bretagne. Alors tu pourras réaliser tes beaux rêves d'administration, et, sans cesser d'être homme d'Église, tu seras homme d'État à ton loisir : tu pourras faire toute sorte de bien à tes administrés. Jette les yeux sur cette perspective. Vois qu'il ne tient qu'à toi de te rendre utile à ton pays, d'acquérir une haute réputation, peut-être de te frayer le chemin au ministère. Au lieu que si toi-même tu te fermes la porte, si tu romps la planche qui est sous tes pieds, tu seras borné à juger des procès; tu faneras, tu épuiseras à discuter de petites affaires privées, ton génie propre aux plus importantes affaires publiques. » M. Turgot répondit : « Mes chers amis, je suis extrêmement touché du zèle que vous me témoignez, et plus ému que je ne puis l'exprimer du sentiment qui le dicte. Il y a beaucoup de vrai dans vos observations. Prenez pour vous le conseil que vous me donnez, puisque vous pouvez lé suivre. Quoique je vous aime, je ne conçois pas entière* ment comment vous êtes faits. Quant à moi, il m'est impossible de me dévouer à porter toute ma vie un

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masque sur ie visage. » ^>- « Il quitta son masque, coa* çlut Dupont. Ils gardèrent le leur. Tous ont été très remarquables et très éclairés : le cardinal de Boisgelin et Tabbé de Yéri ont joint à leurs, lumières un charme entraînant. Le plus jeune <)es abbés de Cicé, mort. dernièrement archevêque d*Âix, a montré dans l'assemblée provinciale de la Haute-Guyenne et dans le ministère de la justice en des temps bien orageux, les talentSi les vertus, la capacité d'un homme d'État. Mais je révère encore plus, et surtout j'aime mieux le vidage çonstamr ment découvert de M. Turgot. >>

Il est difficile de ne pas noter, en passant, ce qu'il y a de contradictoire, de même qu'il est impossible de ne pas repousser ce qu'il y a de gratuitement injurieux dans le langage que tient ici Dupont de Nemours. Comment admettre, en elTet, que les mêmes hommes, dont la vérité lui arrache l'éloge, ne furent, si on les compare à Turgot, que des hypocrites? Ou comment supposer un seul instant que tout prêtre se trouve d'une manière nécessaire condamné à l'hypocrisie? Les masques, hélas ! sont, par malheur, de tous états et de toutes conditions, et s'il fallait compter les personnages qui ont su ou savent le mieux jouer un rôle d'emprunt^ peut-être arriverait-on à se convaincre qu'après tout, les plus habiles et les plus nombreux comédiens n'ont pas toujours appartenu ou n'appartiennent pas tour jours à l'Église.

En tout cas, à parler pour lui-même, mais de lui seul, Turgot avait raison. S'il eût poursuivi jusqu*au bout sa carrière ecclésiastique, il se fût, en réalité, dévoué à porter toute sa vie un masque sur le visage. Effectivement et, en somme, il le faut constater, Turgojt

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n'était pas même chrétien, c II avait, écrit Dupont, une véritable piété pour le grand Être, par principe, reconnaissance et amour. Il a conservé toute sa vie ce sentiment profond et raisonné qui est la base de toutes les religions, et qui dédaigne les subtilités métaphysiques et les pratiques minutieuses auxquelles presque tous les sectaires bornent leur religion. » Le culte du grand Être, c'était bien là Tunique religion que, de très bonne heure, professa Turgot, comme aussi la, prière de Gléanthe traduite par lui en vers alexandrins, ou la prière universelle de Pope traduite par lui en vers libres, devint de très bonne heure son unique prière. Il suffit de parcourir les écrits qu'il composa durant son séjour en Sorbonne pour reconnaître qu'à cette date même ses convictions religieuses ne dépassaient guère le pur déisme. Ainsi, relisez le Discours sur les bienfaits que le Christianisme a procurés au genre humain^ le nom de l'Église y est à peine prononcé. Relisez le Discours sur les progrès successifs de tesprit humain^ le mot de religion y a presque complètement disparu. Cet état d'âme chez Turgot n'était d'ailleurs pour personne un mystère, et ce fut en vain qu'aux jours de sa toute-puissance, et à diverses reprises, ses ennemis cherchèrent à lui en faire auprès de Louis XVI un grief. < Vous m'avez donné un contrôleur général qui ne va pas à la messe, disait Louis XVI à Maurepas. — Sire, répondait finement le vieux courtisan, l'abbé Terray y allait. » Et comme, dans une autre occasion, on regrettait, devant le roi, qu'il accordât sa confiance à un Encyclopédiste : « qu'importe? répliquait le débonnaire monarque, qu'importe? s'il est honnête homme. ».

La foi des Encyclopédistes, à leur haine près contre le

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aO TURfcOT

Christianisme, telle était en effet, au demeurant, la foi de Turgot. C'est ce' qu'atteste très clairement la correspondance que, dès les premières années de sa vie publique, il entretînt avec Condorcet. Qu'on lise, pour s'en convaincre, ce qui suit. « Les petites filles de la paroisse Saint-Paul, écrivait en 1771 Condorcet à Turgot, ont fait leur première communion et on les a régalées ensuite de soupe au lait; mais en guérissant l'àme on a empoisonné le corps : un très grand nombre s*est trouvé fort mal ; malheureusement personne n'est morty car, étant en état de grâce, elles seraient devenues des anges, état bien au-dessus d'une fille, quelque jolie qu'elle puisse être. On soupçonne le vertde-gris de s'être mêlé au pain des anges, et d'avoir envié à la farine le privilège exclusif de devenir Dieu. > Nous n'avons pas, il est vrai, la réponse de Turgot à une pareille lettre ; mais évidemment, qu'il Tait ou non laissée sans réponse, c'est assez qu'elle pût lui être adressée pour que le doute ne soit guère permis sur ses sentiments. En voici, du reste, une autre à laquelle il a répondu. « Savez-vous, lui écrivait Condorcet en 1772, que j'ai pour me divertir un commentaire de dix volumes sur la Bible par le Vieux de la Montagne (Voltaire), par Emilie (Mme du Châtelet), par son jeune amant (Saint-Lambert) ; tout cela tiré de la bibliothèque de Cirey? » — « J'ai vu Un commentaire sur la Bible par Emilie, répondait Turgot, mais il n'avait que deux volumes in-4«. Il a pu faire la pelote de neige entre les mains de son jeune amant et du Vieux de la Montagne. Ce serait une chose intéressante qu'un pareil commentaire; mais je le voudrais fait sans passion, et de façonna tirer aussi du texte tout ce qu'on en

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LA JEUNESSE DE TUROOT 2t

peut tirer d*utile, comme monument historique précieux à beaucoup d'égards. L'enviQ d'y trouver des absurdités et des ridicules, qui quelquefois n*y sont pas, diminue l'effet des absurdités qui y sont réellement ejb en assez grand nombre pour qu'on n'en chercha pas plus qu'il n'y en a. » Et dans cette même lettre, repoussant d'ailleurs les fanfaronnades impies de Gondorcet, qui ne voyait dans toute finalité qu'une fictipn mythologique, Turgot ajoutait : c Je vous avoue que la goutte, ne m'a point empêché de continuer à croire aux causes finales. Je savais bien qu'aucun individu, ni même aucune espèce n'était le centre du système des causes finales, et que l'ensemble de ce système n'est ni ne peut être connu de nous. Cracher du sang, tousser, avoir la goutte, pleurer ses amis, tout cela n'est que l'exécution en détail de l'arrêt de mort prononcé contre tout ce qui nait, et si nous ne mourons que pour renaître, il sera vrai encore que la somme des biens sera supérieure à celle des maux, toujours en mettant à part les maux que les hommes se font à eux-mêmes, maux passagers, à ce que je crois, pour l'espèce, et qui le seraient aussi pour l'individu, si l'individu pensant et sentant avait plusieurs carrières successives à parcourir. »

Ce que l'on a coutume d'appeler la religion naturelle, voilà quelle était, en définitive, la religion de Turgot. K Je reconnais le bien que le Christianisme a fait au monde, écrivait-il en 1754, mais le plus grand de ses bienfaits a été d'avoir éclairci et propagé la religion naturelle. D'ailleurs, le plus grand nombre des chrétiens soutiennent que le Christianisme n'est pas le catholicisme, et les plus éclairés, les meilleurs catholiques

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éonviénnent qu*ii est encore moins rintolérance. Ile sont en cela d'accord avec toutes les autres sectes vraiment chrétiennes, car les signes caractéristiques sont et doivent être la douceur et la charité. » « Si Tinfaillibilité de l'Église n'était pas vraie, écrivait-il déjà l'année précédente, on pourrait croire que la religion catholique ne devrait être que la tolérée. La religion protestante ôii l'Arminianisme ne présente pas les mêmes inconvé* hients politiques ; mais leurs dogmes tiendraient-ils contre les progrès de l'irréligion ? La religion naturelle mise en système et accompagnée d'un culte, en défendant moins de terrain, ne serait-elle pas plus inattaquable? »

'■ Assurément, s'exprimer de la sorte, et tout en défendant la cause d'une légitime tolérance, imaginer, comme un idéal, la mise en pratique systématique et publique de la religion naturelle, sans se douter aucuneinent que, dans un avenir prochain, une telle aberration allait consterner son siècle par des inepties abominables, ce n'était pas là être sagace, et ce n'était pas non plus se montrer chrétien.

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