‹ Trois rois trois dames comedievaudeville en trois actes par m. Leon GozlanChapitre 2 sur 53 · ACTE I, SCÈNE I. S · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I. S

association de travaux et de fatigues, et non un échange continuel d'indulgence et de bonté. C’est un système emprunté aux Américains. Ils prétendent qu’aucune force ne doit être perdue.

HÉLÈNE

Ainsi l’on nous fait l’honneur maintenant de nous considérer comme une force. Je préfère le temps où nous n’étions qu’une faiblesse. Quelle déception nous attendait, chère amie 1

• LAURE

Elle a été profonde, et je te l’avoue, à toi qui es devenue ma sœur par l’oppression que nous subissons ensemble, elle me lasse. Le mariage a menti à mes plus douces croyances. Au lieu d’un mari, il m’a donné un maître; et ce maître a violemment comprimé un cœur que je lui apportais plein des trésors de la jeunesse: l’enthousiasme, la confiance, le besoin d’aimer; il en a éteint la flamme. Il m’a enfermée avec lui dans ce cachot où l’on n'entend que le bruit de l’argent, où l’éclat de l’or tient lieu du soleil. J’ai voulu me plaindre d’abord; puis j'ai prié; je me suis indignée; ensuite, j'ai pleuré. Mais je ne pleure plus, je ne m’indigne plus : j’obéis.

HÉLÈNE

Nous nous sommes pourtant mariées par inclination.

LAURE

Mon Dieu, oui.

HÉLÈNE

C’est un grand tort, je le vois à présent, de trop s’aimer avant le mariage ; c’est dangereux comme de payer d’avance : on est sûr d’être mal servi. Que nous étions plus heureuses en effet, avant d’être, toi, madame Mathieu, moi, madame Blanchard, sous notre beau ciel du Midi, dans notre riant pays de Bordeaux.

Où j’ai laissé ma mère. ,

HÉLÈNE

Est-ce que toutes les femmes s’ennuient autant que nous à Paris ?

LAURE

Oh! certes non! à en croire M. Didier. Oublies-tu, Hélène, avec quelle chaleur il raconte, pour nous distraire, quand nos maris ne sont pas là, la vie enivrante du grand monde? ses plaisirs toujours variés par le goût , les soirées où accourt une foule brillante en équipages; les salons ouverts aux toilettes nouvelles; les grands noms qui retentissent sous les plafonds ondoyants de lumière; les bals, printemps au milieu de l’hiver; les femmes qu’on y admire, l’éclat qu’elles y répandent, le bonheur qu’elles en rapportent!... Je ne sais si tu sens comme moi,Nnais je n’entends jamais M. Didier recomposant pour nous le tableau de ces fêtes éternelles, sans avoir du feu dans les veines, deê battements au cœur, de la fierté aux lèvres ; l'exaltation me fait duchesse.

HÉLÈNE

Je n’ai pas voulu t’arrêter au milieu de ton enthousiasme, mais

ce n'est pas M. Didier qui nous fait ces brillants récits, c'est M. de Blicourt...

Ah!...

HÉLÈNE

•Tu as pris l’un pour l'autre... Moi, quand je l’écoute nous raconter toutes ces belles choses, ces bals que tu traverses en duchesse, j'ai des ailes aux pieds, je danse. Mais tu as pu aisément confondre M. de Blicourt avec M. Didier : ils sont tous deux si pleins d’attentions pour nous.

LAURE

Que de complaisances n’ont-its pas !

HÉLÈNE

Franchement, je regrette que nos maris aient relégué les bureaux de M. Didier à l’étage au-dessus. Il est si gai, si spirituel... autant que M. de Blicourt est distingué... Tu sais sans doute que M. de Blicourt doit partir bientôt pour le Mexique, où il va remplir les fonctions de chancelier auprès da consul de France?

LAURE

Oui... il a terminé chez nous les deux années de stage que les dernières ordonnances consulaires l’obligeaient à faire dans une maison de commerce. Il partira dans deux mois... il le l’a dit, n’esi-ce pas?

HÉLÈNE

Je l'ai appris par M. Didier, qu’il voudrait emmener avec lui.

LAURE

Ils parleront de nous, peut-être...

HÉLÈNE

Très-souvent, j’en suis sûre. Ils ne seront pas oubliés non plus. Quand ils sont ici, notre chaîne nous paraît moins lourde, n’est-ce pas?...

M. de Blicourt m’aura prouvé ce que je sentais déjà en moi, que les personnes de qualité seront toujours les premières dans l’estime des femmes.

HÉLÈNE

Le talent est aussi un titre que M. de Blicourt possède ; hier, il parlait, devant moi, à M. Didier, d’une matinée musicale à laquelle il avait pris une part très-brillante... il a fait applaudir une romance dont il a écrit les paroles et la musique...

LAURE

Lui!...

HÉLÈNE

Si tu me promettais le secret?...

LAURE

Parle...

Hélène, allant au bureau de droite, et prenant la romance.

Eh bien! cette romance... la voici. Je l’ai trouvée tantôt

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