‹ Trois saisons d'activité, 1905, 1906, 1907Chapitre 6 sur 36 · BUT D'OSTENDF.-CENTRE-D'ART · texte numérisé non relu

BUT D'OSTENDF.-CENTRE-D'ART

grande force cosmique ne vise pas tant à conserver les œuvres qu'à les faire éclore et mourir vite, comme si cela suffisait à son activité inépuisable. Quand il s'agit, par exemple, de cette forme spéciale de l'art qu'est l'Eloquence, les paroles, à peine prononcées, s'évanouissent. C'est en vain qu'un sténographe est là pour les recueillir. Ce qu'il ne fixe pas, c'est l'accent, c'est l'émotion, tout ce qui donne à la parole un caractère artistique spécial saisissant. Son travail, à demi mort, est comme les photographies qu'on nous fait du Congo : elles représentent les palmiers, les bananiers, les bambous, ce qui est pittoresque et agréable ; il n'en est aucune qui nous donne la notion de la chaleur du climat équatorial ; c'est pourtant essentiel puisque c'est ce qu'il y a de plus gênant.

Je le répète, la force artistique pousse plus à créer qu'à conserver. Ceci n'affirme-t-il pas davantage sa puissance irrésistible et majestueuse ?

On peut se demander: Mais à quoi cela sert-il l'Art? Pourquoi nous en parler? Et quelle est votre prétention d'introduire à Ostende, où l'on s'amuse, des préoccupations ayant un caractère de gravité, agitant l'âme plutôt qu'elles ne lui donnent de l'agrément? Pourquoi voulez-vous qu'à Ostende il prenne place à côté des courses de chevaux, des bals, des bains, du jeu, du lawn-tennis, du golf, du yachting et autres délassements et passe-temps? N'est-ce pas assez que tout ceci ?

C'est la beauté de l'Art de n'être pas seulement un amusement. Il est aussi une force exaltante.

Si vous pensez à la Grèce, qui eut des guerres célèbres comme, hélas ! toutes les nations, est-ce de préférence aux guerres que vont vos souvenirs?

Non, c'est aux œuvres d'Art. La Grèce eut ses généraux, ses héros illustres. Mais il faut presque un effort pour y penser. Rien qu'à prononcer son beau nom, on songe, au

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contraire, invinciblement à ses artistes et à leurs œuvres. Cela vit toujours, si bien que le groupe humain que fut le monde Hellénique nous apparaît comme un groupe artiste par excellence.

Nous voyons là par un exemple incomparable l'importance de l'art, puisque c'est par la puissance de celui-ci que ce petit peuple disparu se survit à tel point qu'il n'est plus considéré que comme une expression d'art.

D'où vient cette prédominance, cette préférence ? Comment y sommes-nous entraînés ?

C'est que l'Art a des effets sociaux indiscutables. Ils sont précisément ceux que nous voulons poursuivre et obtenir, quelques-uns que nous sommes, dans ce milieu de Villégiature jusqu'ici trop exclusivement adonné aux distractions superficielles.

Certes, l'Art est un agrément, — pour la plupart même ce n'est qu'un agrément; il leur cause une sensation caressante, légère, à fleur de peau. Mais, sainement compris, il va bien au delà! Il produit sur les esprits, sur les âmes, les actions, les pensées, les paroles, une influence qui est admirablement Harmonisatrice.

Celui qui, d'une façon constante, est tourné vers les préoccupations artistiques, a, dans sa manière d'être, fût-ce dans la simple vie courante, une disposition à ce qu'on appelle le Goût, le bon goût, qui le porte à agir, à parler, à marcher, même à s'habiller, avec une allure physique et morale, harmonieuse.

Il a en lui une force qui le guide et le pousse vers LE Beau, vers le Beau qui est si près du Bien.

Et, si, au lieu de considérer les unités, vous prenez la multitude, si de l'individu vous passez à la société, à la nation, on peut dire qu'un peuple qui a des préoccupations artistiques constantes, se transforme, s'élève. Il a en lui un besoin incompressible d'éviter la laideur, la vulgarité, la

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méchanceté, l'injustice; une tendance invincible à accomplir ce qui est beau, à agir selon ce caractère d'harmonie que je signalais tout à l'heure.

Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas, l'utilité, la grandeur de cette force sociale?

Vous comprenez aussi comment il se fait qu'on puisse, chaque fois que l'occasion s'en présente, s'écrier: On parle de faire de l'Art là-bas? J'y cours ! — Et si quelqu'un objecte: Prenez garde, vous allez vous compromettre! — vous comprenez aussi qu'on réponde sans hésiter: Je m'en moque! J'y vais, je veux faire de l'Art, moi et ceux qui viendront avec moi.

Ostende n'en n'avait pas assez. Trop de distractions, trop de mondanité, trop de plaisirs frivoles ! Il lui fallait quelque chose de plus, quelque chose de plus généreux, de plus magnanime.

Il lui fallait de l'Art, il lui en fallait beaucoup. Tâchons de le lui procurer. C'est le but de notre œuvre Ostende- Centre-d'Art !

Nous lui avons donné une devise condensant ces espoirs.

Et nous marchons avec ce pacifique cri de guerre !

Un centre artistique a toujours de la puissance, c'est un foyer projetant des rayons.

Quand ce centre est en même temps le lieu de réunion d'une grande agglomération humaine, l'effet est plus puissant Or Ostende est devenu un tel lieu. Il y a ici une population permanente d'environ cinquante mille habitants. Ce sont ceux qui tiennent la ville toujours prête, qui y restent l'hiver ; ce sont « les manants », ceux qui n'émigrent pas. Mais il y a une population passagère immense qui vient du monde entier pendant une partie de l'année, la « Saison ».

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