L'HOMME
« Lorsque Dieu forma le jcœur de l'homme, pour nous scnir de la belle expression de Bossuel. A y miltd'abord la bonté. » « Et quel homme en fut plus admirablement doué qu'Ampère ? Toute sa vie en est en quelque sorte pétrie. » Ce sont les juopres paroles de soVi biographe autorisé. M. Valson.
. <( Son cabinet s'ouvrait à toute heure et à tout venant », dit Arago. Et il recevait tout le monde avec la plus grande affabilité, heureux de rendre les plus ])etits services, de donner tout renseignement .et tout éclaircissement demandé.
Il était en particulier, d'un dt^vouement sans ])ornes pour la jeunesse. Ozanaui. le futur fondateuides conférences de SaintA'incent-de-Paul. vient (U' Lyon à Paris continuer ses éludes, avec une lettre de recommandation pour Ampère, ("elui- (■[ le reçoit à sa table, le loge chez lui. le conduit à l'Académie, lui ouvre la bibliothè([ue de l'Institut, en un mot le regarde et le traite comme son l»ropre fils.
Cette bonté allait jusqu'à la candeur et à la simplicité et il arriva plus d'une fois que les jeunes gens — cet âge est sans pitié » — s'en amusèrent sans pudeur. Un jour, raconte Arago, « le répétiteur craint que les caractères tracés sur le tableau noir ne soient peu visibles pour ses auditeurs les plus éloignés. Il croit devoir les consulter, ce qui semble bien naturel. Eh bien ! à la suite du colloque ainsi établi avec des jeunes gens réunis ainsi en grand nombre, plusieurs d'entre eux curent l'espièglerie, en argumentant toujours de la prétendue faiblesse de leur vue, d'amener par degrés le bienveillant professeur à des caractères d'une grosseur telle que le plus vaste tableau, loin de suffire à ses calculs compliqués, n'aurait pas contenu seulement cinq chiffres. »
D'autres fois même, chose plus grave, ce sont de grands, de très grands enfants qui abusent decette candeur charmante. Il aimait avec passion le jeu d'échecs et l'on ne sortait pas de chez lui sans qu'il demandât si l'on connaissait ce jeu. « La réponse était-elle affirmative, continue Arago, il s'emparait du visiteur et joutait contre lui, bon gré mal gré, des heures entières. Ampère avait trop de candeur pour s'être aperçu que les inhabiles eux-mêmes connaissaient un niovcn infaillible de le
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vaincre. Quand les choses commençaient à leur être défavorables, ils déclaraient en termes positifs (juaprès de mûres réflexions le chlore était définitivement pour eux de l'acide muriatique oxygéné, que l'idée d'expliquer les propriétés des aunants à l'aide de courants électriques semblait une vraie chimère, que tùf ou tard les physiciens reviendraient au système de l'émission et laisseraient les ondes lumineuses parmi les vieilleries décrépites du cartésianisme. Ampère avait ainsi le double chagrin de trouver de prétendus adversaires de ses théories favorites et d'être échec et mat il). y>
Cet esprit de bonté et de simplicité s'alliait à des dislractions peu communes. Ampère est légendaire sur ce point : tout entier aux développements d'une théorie difficile, il lui arriva, au tableau dans le feu de sa démonstration, de |)rendre le torchon saupoudré de craie pour son ni-.)uchoir. Une aidre fois, en sortant d'un salon, loul absorh('' par une discussion srienlifique, il |»i(nd le chapeau d'un ecclésiastique et traverse ain^i les Ixxilevards de Pai'is. toujours parlant
] . .ViJAijo, \u(i'-c liinijrttphiqitP .
TriOrS SAVANTS CliaÉTIENS. «^
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et gesticulant, à la grande joie des éludianls qui le reconnaissent.
Dans une tournée d'inspection à Avignon. Ampère essaye laborieusement- de régler ses îrais de route. ;\Iais d'un côté la distraction, de l'aulix:' limpalience embrouillaient incessamment toutes ses additions. L'affaire s'arrange enfin au gré de lAvignonnais, qui' reçoit son pourboire, et d'un air de superbe dédain : « En v"la un mâtiçi qui n'est pas malin ! Ous qu'il a donc appris à calculer ? »
Dans sa^ nouvelle maison de ,1a rue des Fossés- Saint A'cl or. Ampère avait deux chats,* un gros et un petit. Jusque-là, rien que de très naturel. L'n jour il appelle le menuisier et lui commande de percer dans la porte qui conduit au jardin deux trous dont il lui donne les dimensions : un grand et un petit. Le grand \iOi\v le gros chat, l'autre pour le plus petit. L'ouvrier tourne un moment sa casquette dans sa main et lui dit : " .M'est avis, M'sicu. ipiun seul suffirait, le petit chat passera bien par le gros trou, — C'est vrai, dit .Vmpère, je n'y avais pas pensé. » II avait à penser, en effet, à bien d'autres- choses plus importantes.
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Ampère aimait les chants simples et naïfs, mais il montra toute sa vie une véritable antipathie pour la musique moderne, savante, bruyante ot tourmentée. « Il atteignait 'déjà sa trentième année, rapporte Arago. et assistait en compagnie de plusieurs de ses amis à un concert où, dans le principe, on n'exécuta exclusivement que des morceaux de la musique profonde, énergique, expressive de Gluck. Le malaise d'Ampère était visible pour tout le monde. Il bâillait, se tordait, se levait, marchait, s'arrêtait, nïarchait encore sans but et sans suite. De temps en temps {chez lui, c'était le dernier terme d'une impatience nerveuse), il allait enchâsser sa figure dans l'un des angles du salon, en tournant le dos à la compagnie. Enfin, l'ennui, ce terrible ennemi que le savant académicien ne sut jamais maîtriser, faute, disait-il, d'avoir été à l'école dans sa jeunesse, sortait à nu par tous les pores. Eh bien ! à la musique, éudiée du célèbre compositeur allemand succédèrent inopinément des mélodies simples ot douces, et notre confrère se trouva transporté dans un monde nouveau, et son éniotion se trahit encore par d'abondantes larmes. La fibre qui unissait l'oreille e\^ le cœur d'Ampère venait d'être découverte et vibrait pour la première fois. »
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A.Ml'KRi:
En politique, Ampère avait ses idées à lui qui n'élaienl pas les idées de tout le monde, surtout à celle époque. .Mais, plus sage que beaucou}» d'autres savants de ce siècle, jamais il ne voulut se lancer dans une politique active.
« Les premières impressions politiques d'Ampère datent de son enfance. Elles se rapportent aux grands événements qui inaugurèrent la liévolulion cl qui provoquèrent chez lui, comme chez la plupart des contemporains, de vifs sentiments d'enthousiasme, bientôt refoulés violemment par les crimes de la Terreur. Toutefois, malgré tant d'excès, les idées de liberté et d'émancipation exercèrent toujour- sur son esprit une véritable séduction.
« Si un peuple souffre en Europe, en Amérique, s'il se soulève pour recouvrer son indépendance, il souffre avec lui et l'accompagne de ses vœux les plus passionnés : « Je suis d'une tristesse « mortelle, écrit-il à Bjcdin en 1821 à l'occasion « des affaires helléniques ; l'abandon où l'Europe « laisse la Grèce me désespère. »
« Je lui ai plusieurs fois entendu dire, écrit son fils Jean-Jacques, (pie les trois événements qui avaient eu sur lui le ])lus d'influence, c'était sa première communion qui, faite
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avec la plus grande ferveur, l'avait allaclié l)Our jamais à la foi de ses pères ; l'éloge de Descartes par Thomas, qui l'avait transporté d'amour pour les sciences, et la prise de la Bastille, qui avait décidé des sentiments politiques de toute sa vie. Vingt-quatre ans après, dans ces derniers et sombres jours de l'Empire, je me sou- *viens, quand il me ramenait enfant à travers les rues de Paris, je me souviens encore de l'accent avec lequel il me disait sentir cette tyrannie sur sa poitrine comme un poids qui l'écrasait...
Il avait sur l'économie sociale et l'influence des sc'ences, des idées aussi justes que prématurées.
« On ne doit pas craindre le développement de l'industrie et les inventions de machines successives, de procédés pour abréger le travail, etc. A mesure que le travail d'un même nombre d'hommes produit davantage les produits diminuent de prix et l'usag-e s'en étend de classe en classe. Il faut encourager ce progrès jusqu'à ce que le dernier agriculteur ait de bons aliments, de bons vêtements, des iiabitalions salubres, etc.. On dit qu'alors l'agriculteur ne voudra plus Iravailler : l'expérience prouve le contraire.
lis AMPÈRE
« Que ces opinions restent entre Roux et nous, elles me feraient lapider et je nç pourrais voir l'aurore du jour qui en annoncera la réalisation. Nous voilà déjà délivrés de deux grands maux qui ont failli étouffer la France : de l'esprit jacobin, qui ne voulait que du pain et du fer, et de l'esprit militaire, qui demandait des hommes et dés richesses pour ceux qui détruisaient au lieu de produire.
Ailleurs il écrivait à Bredin ces pensées profondes qui résument tout son programme politique : « Tant qu'on parlera d'utilité, d'intérêt, on se trompera ; le vrai but de la politique ne doit pas être de rendre les hommes heureux,. mais de les rendre meilleurs. » Car il savait bien que les rendre meilleurs, c'est là le vrai moyen, le seul de les rendre heureux. Ces paroles sont toujours vraies.
Ampère a dit lui-même que sa première communion avait exercé une influence décisive sur loul le reste de sa vie, en le « rattachant pour
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toujours à la foi de ses pères ». Ses convictions religieuses, en effet, purent ^tre refroidies, obscurcies l)ar les brouillards glacials du doute, elles ne furent jamais complètement éteintes. Leur absence le fit toujours souffrir cruellement et, lorsqu'il revint à la foi. ce fut pour la pratiquer franchement et noblement. '
A Lyon, il travaille à la conversion de ses amis, persuadé qu'il ne peut mieux travailler à leur bonheur qu'en leur mettant au cœur les croyances i[ui seules ont consolé sa douleur à la mort de son ('•pouse chérie.
Revenu définitivement à la foi, il fera l'édification dç tous ceux qui l'estiment, comme il fait l'admiration de tous. ceux qui le connaissent. S'entretenant un jour avec Ozanam de la beauté de la création, il met tout à coup sa large tête dans ses niains et s'écrie tout transporté : « Que Dieu est grand, Ozanam, que Dieu est grand ! »
(( Nous sera-t-il permis, dit M. Valson, de rappeler les souvenirs du temps qui nous le montrent récitant humblement son chapelet dans le coin d'une église, et surpris ainsi par Ozanam en flagrant délit d'une dévotion qu'on laisse trop volontiers aux femmes et aux enfants ? » Vous faites " maigre, moi aussi ». disait-il à son jeune hôte à
AMIT-KK
qui nous devons encore ce petit détail intime : lisavant (''])iouvai[ souvent le besoin de se désal- I('i-er avec un jieu deau sucrée entre ses repas, mais, les jours de jeûne, il tenait à s'imposer une petite privation et le morceau de sucre était mijiprimé.'
" Détails puérils, dira-t-on peut-être : niai>plutôt fleurs délicates et parfumées qui. offcitcpar un enfant, touclient souvent ])lus le cœur {Vww père ou d'une mère rpie les discours les pluapprêtés et les manifestations les plus solennelles.
" Oui oserait dire (pie ces pieuses prali(pie~ fussent indignes de son sublime génie ? Le savant était alors dans toute la force de son talent et danla i)lénilude de sa gloire scientifique. Mais lOrgueil buHiain éta-it dompté. Cette grande âme, longtemps ])all(>llce par le doute et l'erreur avait lini par demander à l'Iiumililé le cbemin de la vérité, et s'était ainsi élevée à celte simplicité, à cette pauvreté d'esprit qui sont le sommet des béatitudes évangéliijues et île la perfection ( Inctienne (1).
Dans cette toiirni-i" din-pection de l'an 1830.