À LÀ LIBRAIRIE NOUVELLE
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MOSCOU
Mercredi 16 mai.
C'est à Berlin que l'ambassadeur nous a donné rendez-vous. C'est de Berlin que nous devons faire route ensemble vers Moscou. Aussi, dès le 16, y sommes-nous réunis : M. et M mc Waddington, le comte de Pontécoulant, ministre plénipotentiaire; le général Pittié, chef de la maison militaire du président de la République; le comte
de Sesmaisons, colonel du 6 e chas-
emaines à Moscou.
:hard Waddington, dés d'artillerie territoriales e Gorcelle, premier se- >assflde; le commandant à la personne de M. le i République et celui qui s, attaché à la mission ieutenant de réserve au
se à un patriotisme dé- ;st fort agréable. Je resir ses grandes rues aux iches et bien alignées, den, toujours si animé lême de la ville le Thiercharmant, promenade srlinois, percé d'innomix, dont les eaux, bien ntes, sont agitées le di-
manche par les rames d'une quantité de petits bateaux, dans lesquels des familles entières sont entassées.
Jeudi 17 mai.
Quel encombrement et pourtant quel ordre dans cette gare de la Friedrichstrasse ! Voyageurs et curieux — car les gares allemandes sont ouvertes au public — tout ce monde circule sans la moindre difficulté. L'esprit d'organisation est une des forces principales de l'Allemagne. Nulle part ailleurs en Europe, on ne le trouve aussi puissant.
Bientôt le train nous emporte, et nous nous réveillons le lendemain en pleine
sur le vaste plateau qui ;r de la Vistule. A dix heures issons la frontière et nous is la gare d'AIexandrowo.
ment d'infanterie russe est nés sur le quai de la gare, ce Henri de Hesse voyage ne train que nous. Vêtu de lemande, casquette en tête, revue cette troupe, tandis let de chambre, le casque à la main, court derrière donner cette coiffure qu'il 3 mettre,
que l'ambassadeur et ngton déjeunent avec le ri de Hesse dans les appariparés pour lui, et pendant ciers russes examinent nos
passeports, nous cherchons à déjeuner dans le buffet de la gare. La cuisine russe ne nous tente guère. Je n'oublierai pas certaine soupe au lait aigre, dans laquelle un énorme morceau de glace nageait au milieu d'oignons verts et de concombres. Heureusement il v a du thé! Le thé sera longtemps notre ressource. Un thé délicieux servi dans des verres avec une tranche de citron. Que le thé de France me semble fade depuis que j'ai connu le thé de Russie !
Cinq heures nous séparent encore de Varsovie, et pendant cinq heures la route traverse un pays plat. Plus de maisons aux toitures rouges, plus de jardins proprement entretenus. De loin en loin, des cabanes en bois,
basses et couvertes de chaume, sont alignées sur deux longs rangs. C'est un village polonais jeté au milieu de la vaste plaine, dont les bouleaux et les sapins rompent seuls l'uniformité.
Lorsque le train s'arrête, des femmes, pieds nus, vêtues de haillons si légers que leur corps se dessine au travers, courent le long du train, une cruche d'une main, un verre de l'autre, cherchant à vendre aux voyageurs une boisson à laquelle je préfère ne pas goûter. Elles trottent sous la pluie qui tombe à verse, attristan t encore davantage ce sombre paysage.
Enfin, nous sommes à Varsovie. Il n'est pas besoin d'un long séjour pour y remarquer en toutes choses, d'un côté, l'arbitraire; de l'autre, l'aver-
sion. Ici, c'est un monument élevé par les Russes aux soldats tués en 1830, sorte de pyramide noire d'un goût douteux; ailleurs, c'est une église catholique devant laquelle s'étend un petit jardin mal entretenu, planté à l'endroit même où furent pendus les insurgés de 1863, et devant lequel les Polonais ont coutume de se découvrir. Les rues de l'ancienne capitale de la Pologne sont désertes. La ville est encore sous une pénible impression. 11 y a quelques jours, un étudiant a souffleté un professeur russe au nom de ses camarades. La police et la troupe ont dû intervenir.
Les auteurs du désordre ont été saisis et conduits à Saint-Pétersbourg, première étape d'un plus long voyage, à
i semaines à Moscou.
îs fêtes du couronnement it la durée. Le châtiment tionné à la faute? le même
en Russie aurait-il été léme façon ?
•craarquable coïncidence,
le gouvernement russe rdire l'enseignement du atliolique en langue poloinagne accorde aux Poloempire ce que le gouvere défend aux siens, 'olonais ne se trouvent sur ommun que pour vouer arouche aux Juifs, qui
tout le petit commerce, îs fonctionnaires russes, prêtent avec usure, et les tquels ils servent d'inter-
médiaires pour toutes les transactions. Sept d'entre eux ont été massacrés Tan dernier sur les marches de l'église Sainte - Croix , sans qu'un soldat de police ait pris la peine de les défendre. Leur crime était d'avoir crié :
au feu ! pendant la messe de Noël.
Il est certain qu'ils ne sont pas agréables à voir, ces juifs polonais avec leur longue lévite crasseuse. La tête en avant, le dos voûté* le nez crochu, le regard bas et fuyant, c'est bien là le type d'une race dégénérée, prête à tout faire pour de l'argent, habituée à recevoir les coups sans les rendre. Ils sont les souffre-douleurs des chrétiens dont ils se vengent en les exploitant. Un détail montrera leur abaissement et la manière dont Russes
10 Trois termine» à Moscou.
et Polonais en abusent. Le cocher qui me conduisait, trouvant qu'un charretier juif ne se rangeaitpas assez vite sur son passa ge, cingled'un vigoureux coup de fouet le cheval Israélite, et ce n'est qu'en se blottissant sous sa marchandise, quele juif évife lui-même le second coup de fouet qui lui était destiné.
Une promenade à la Jenska, parc ravissant au milieu duquel est un château, résidence des grands-ducs lorsqu'ils viennent en Pologne, puis au jardin de Saxe, situé au centre de la ville, nous fait rapidement connaître Varsovie, dont la seule curiosité est le château royal bâti sur une petite émi nence au bord de la Vistule. Nou.
nous hâtons de dîner pour aller ; l'Opéra où une représentation extra
Trois semaines à Moscou. il
ordinaire réunit, en l'honneur de M i,e de Reszké, toute la société polonaise. A celle-ci se joignent, sans se mêler avec elle, les principaux fonctionnaires russes, parmi lesquels le sous-gouverneur général de Krudener, un des héros de Plewna. Cette représentation est curieuse. M lle de Reszké chante en italien, le ténor en allemand, et le baryton en polonais, ce qui, dans les trios, produit un effet très étrange. Pas un applaudissement n'encourage les chanteurs, et pourtant le ténor en aurait eu grand besoin; mais à la fin que de bouquets sont jetés sur la scène, et que de fois le nom de Reszké retentit dans la salle !
M lle de Reszké a remarquablement chanté, et de plus, elle est Polonaise.
Vendredi 18/6 mal.
au château de Villa
versles 1 de Varsovie née. C'est un vieux iriété de Jean Sobie- Ue encore le grand objets d'art, parmi i de Sobieski, celui jolie tête de Greuze ivoyés par le pape e de Vienne, ornent , tandis que le preansformé en musée ;se bordée de grands l Vistule. Le château
kilomètre 70 mètres.
de Villa Nowa est aujourd'hui la propriété de la comtesse Potocka. Une large route y conduit, fort mal entretenue, du reste, quoique l'on soit obligé pour entrer à Varsovie de payer à la barrière quelques kopecks * destinés à l'entretien de la vicinalité.
Quitter Varsovie n'est pas chose facile. On ne peut avoir à l'hôtel ni son passeport ni sa note. Le passeport, parce que la note n'est pas prête, la note, parce que le passeport n'est pas rendu. A quoi servent ces passeports?
Les papiers des nihilistes sont toujours en règle, et les juifs en procurent d'excellents. C'est que le passeport est soumis à 70 kopecks de timbre
i. Le kopeck est la centième partie du rouble.
chaque fois qu'il est visé, c'est-à-dire chaque fois que l'on change de domicile, et 70 kopecks multipliés à l'infini finissent par faire de bons roubles dont le gouvernement n'a pas le droit de faire fl, surtout si l'on songe que le rouble dont la valeur est de 3 fr. 90 est descendu à 2 fr. 50 aujourd'hui, ide nous est s paraphés, tis, et nous ■e de Moseou 3 la Vistule, aga, célèbre Souwarow.
village. Ses maisons de Ce faubourg r un gr" nA
Trots semaines à Moscou. 15
pont jeté sur la Vistule qui, à cet endroit, est large d'environ 500 mètres, et dont les lointaines perspectives rappellent les contours ondulés de la Loire.
A Varsovie commence la voie russe plus large que les voies européennes.
Cette différence d'écartement ne permettant pas aux wagons des autres nations de circuler en Russie, le transbordement de toutes les marchandises devient nécessaire. On dit que cette mesure a été prise pour éviter le transport de troupes ennemies en cas d'invasion. Précaution naïve contre laquelle le remède est déjà trouvé.
Nous nous séparons du consul général de France, M. Boïard, et de son chancelier, M. Pradère-Niquet dont
l'obligeance nous a été si utile p< dant notre séjour à Varsovie, et ne montons dans les wagons que la co:
pagnie du chemin de fer de Varso' a Brest a mis à notre dispositif L'ingénieur qui doit nousaccompagr jusqu'à Moscou, M. Karol Crajkows nous annonce qu'il a pris soin de fai préparer nos déjeuners, dîners et tin Noos apprenons avec stupéfactionq de deux heures en deux heures, ' repas nous sera servi. C'est l'usa russe, il faut s'y soumettre.
Ces wagons dans lesquels no devons passer trente-six heures so d'immenses voitures, la première co tenant deux petites pièces semblabl \ -"*"'"■ des sleeping-cars, et ui èce où sont alignés, sur trt
rangs, quinze fauteuils qui se développent la nuit pour servir de lit. La seconde, reliée à l'autre par un pont, contient également deux pe ti tes pièces ; mais le dortoir est remplacé par un salon convenablement meublé et par une chambre à coucher dans laquelle il est d'usage de se découvrir, parce qu'une image de la Vierge est accrochée au mur. Un poêle, destiné à chauffer les voyageurs en hiver, et des cabinets de toilette complètent celte installation. A peine roulons-nous depuis deux heures, que M. Karol Crajkowski nous annonce Brest. Le dîner est prêt. Non pas un dîner de buffet, mais un vrai dîner, servi dans une salle spéciale par trois hommes en habit, portant chacun un numéro à la
. Les vinsde France ne mant le château Yquem qu'on t de très bonne qualité. Du
nous apercevons que le ï buffet est tout à fait désisdonnercequ'ilade meilest en même temps résolu à lotre passage. Ses semblaitrouveronssurnotre route ont pas autrement a notre
partageons ce repas avec ; de la mission hollandaise it depuis Varsovie dans le que nous, etavec qui nous >ns, pendant notre séjour es relations les plus cormission composée comme jre le pays et le souverain hargée de représenter.
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En quittant Brest nous quittons aussi cette Pologne, autrefois libre et grande, aujourd'hui morcelée et partagée entre trois empires. Les Polonais Autrichiens sont les plus heureux ; si l'indépendance leur manque, ils ont du moins la liberté. La Diète réunie à Cracovie fonctionne librement. Ceux qui font partie de l'empire d'Allemagne ont leurs représentants au parlement.
Seuls, les Polonais Russes n'ont ni indépendance ni liberté. Ils sont à plaindre, car c'est un peuple soumis à un autre peuple moins civilisé que lui. Les Russes, en effet, ne sont pas mûrs pour laliberté. Longtemps encore ils seront forcément soumis à une tutelle, quelle qu'elle soit; mais, estce à dire pour cela que la Pologne
20 Troii semaines à Moscou.
doive être traitée non seulei
comme un peuple enfant, mais en
comme un peuple vaincu? Est-ce
raison nonr snnnrimer jusqu'au
je les Russes affe<
rince de la Visi
jiereur en port»
sur son front?
Samedi 19/7 mai.
;mble longue, < milieu de ces pla ées seulement <, vins! De loin en \ ans et de boule 1s servent à chai
les locomotives, repose les yeux fatigués du spectacle de cette immensité; mais bientôt recommence la plaine où paissent de grands troupeaux de vaches, tandis que de petits chevaux enfoncés jusqu'aux genoux dans la boue des marais y prennent une maigre nourriture.
Pourtant, que de souvenirs sur cette terre que la grande armée, jusque-là victorieuse, avait foulée triomphante, et qui devenait, quelques mois plus tard, le théâtre de son agonie! Que de noms désormais mêlés à notre histoire : Minsk, Borisov où nous traversons la Bérésina bordée de marécages, à quelques kilomètres au sud du point où tant d'hommes furent engloutis; Smolensk, Mtie sur une éminence
22 Trois tentâmes à Moscou.
avec sa ceinture de murailles roi baignée par le Dnieper!
Dimanche 20/8 mai.
Nous sommes debout de bo beure. A quelques versies de nous Borodino. Là fut livrée la bataille la Moskowa, une des plus sangla:
du siècle, dont le régiment du col( de Sesmaisons, le 6" chasseurs, p le nom sur son étendard.
Les maisons deviennent moins ra Des jardins cultivés signalent la 1 lieue d'une grande ville, et bienl< l'horizon des coupoles brillent s les premiers rayons du soleil. C
Moscou. Telle lorsqu'au bout des lagunes le voyageur aperçoit Venise étincelante sortant de l'Adriatique, tel apparaît Moscou émergeant de la plaine immense.
Le consul de France, M. de Lagrené, vient nous chercher suivi de plusieurs membres de la colonie française, heureux de voir des Français venant de la France que la plupart d'entre eux ne connaissent pas. Dans la cour de la gare nous sommes assaillis par les cochers de drojki, qui ruissellent de sueur sous leur longue houppelande.
Coiffés d'un tout petit chapeau très évasé, ils nous offrent le cachet de cuivre pendu à leur cou par une ficelle, et sur lequel est frappé leur numéro. Nous avons grand' peine à
24 Trois semaine* à Moscou.
nous en débarrasser, pour m dans les voilures qui nous atter La Tverskaïa, que nous suivons dant une partie du trajet, est I que doit parcourir le cortège rial le jour de l'entrée solennell maisons sont déjà pavoisées épaisse couche de sable recou pavé pointu, et l'on dresse le bunes qui recevront les spect; privilégiés. Bientôt nos voitures rêtent devant un hôtel sur 1 (lotte le drapeau français entre drapeaux russes. Nous sommes la Malaïa Dmitrowska. C'est la son Klein louée pour l'ambassa A peine sommes-nous déba que nous voyons arriver le o de BenkendorfT, attaché par le gc
nement russe à notre mission pour la durée des fêtes du couronnement.
Ce jeune colonel est un vrai soldat. Il a laissé un morceau d'oreille devant les redoutes de Plewna, mais en échange il y a pris un sabre turc qu'il porte avec la dragonne de Saint - George, récompense de sa bravoure.
Il a au cou la croix de la Légion d'honneur qu'il reçut lors de l'enterrement de l'empereur Alexandre II, où il escortait le général Pittié, représentant à ces funérailles le président de la République. Le colonel sort de sa poche un énorme dossier et énumère tout ce que nous avons à faire, visites, cartes à porter. Il nous trace pour plusieurs jours notre besogne et nous annonce que demain à midi
26 7Voîg termine* à Moscou.
nous serons reçus par l'empei Désormais, il est des nôtres; son vert est mis à la table de l'amb; deur et, jusqu'au jour où nous < torons la Russie, son inépuif obligeance ne cessera de nous i en aide.
Lundi 21/9 mai.
A dix heures, trois voitures d cour sont devant la porte; elles attelées de quatre chevaux, ceu volée conduits par un homme à val, ceux du timon menés pa cocher assis sur un siège à hou de plus, deux hommes d'attelage
tent derrière chaque voiture. M. Waddington monte seul dans la première, et les autres membres de la mission dans les deux autres. Nous suivons le chemin par lequel nous sommes arrivés, et bientôt nous nous trouvons hors de Moscou sur une large avenue bordée de restaurants et de maisons de campagne. C'est par celte route que Napoléon quitta la ville en flammes, pour se réfugier au palais Pétrowski où l'empereur doit nous recevoir. Cette résidence impériale est située presque au bord de la route dont elle n'est séparée que par une grande cour, fermée d'une grille blanche. Le château est adossé à un parc, tandis que devant, de l'autre côté de la route, s'étend un vaste terrain de manœu-
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vres, livré aux ouvriers qui terminent les préparatifs de la fête populaire.
Nous pénétrons dans une salle ronde où se trouve déjà la mission italienne composée du personnel ordinaire de l'ambassade, accrédité spécialement pour la circonstance. Arrivée à Moscou avant nous, elle sera reçue la première. La salle est remplie de chambellans et de maîtres des cérémonies. La plupart d'entre eux ont à la main la canne noire à pomme d'ivoire cravatée de bleu, tandis que devant la porte de l'empereur se tiennent deux nègres impassibles, portant un costume à peu près semblable h celui de nos zouaves, mais tout couvert de broderies d'or. Sur leur épaule droite est jeté un mer-
veilleux châle de cachemire qui, noué à la hanche opposée, forme comme une sorte d'écharpe. Quatre nègres sont toujours affectés au service de l'empereur, en souvenir de ceux que le sultan donna jadis à la grande Catherine.
Enfin la porte s'ouvre et l'empereur parait. Alexandre III est grand, très fort, blond, chauve et porte toute sa barbe. Ses yeux ronds, avec leur paupière inférieure très basse, impriment à sa physionomie une expression de grande bonté. Si le sang allemand mêlé dans ses veines au vieux sang des Romanoff donne à son extérieur un cachet tout germanique, son âme est russe. Sa volonté est de rendre à la Russie l'ancienne physionomie naiio-
nale. Ainsi a-t-il remplacé le casque à pointe et la tunique de l'armée par une tenue toute différente : une loque d'astrakan, une blouse verte sans boutons, fermée par des sous-pattes, un pantalon gris bleu à passepoil rouge enfoncé dans de petites bottes. Nous le voyons lui-même vêtu de cet uniforme. Après avoir congédié l'ambassade d'Italie, l'empereur rentre dans ses appartements où M. Waddington est bientôt introduit. L'entrevue se prolonge quelques instants parce que l'empereur lient à mettre le cordon de la Légion d'honneur, ce qui est de sa part une haute marque de courtoisie. Nous lui sommes alors individuellement présentés, et il adresse à chacun de nous quelques mots d'un
français correct, mais avec une éloculion difficile. Sa voix basse est d'une extrême douceur, et sa figure sereine porte une expression visible de confiance dans sa destinée. Seule une petite secousse de tête, mouvement nerveux, trouble par intervalles la régularité de son maintien. Aux uns l'empereur demande s'ils ont déjà vu la Russie, et dans quelles circonstances ; aux autres il fait des questions sur leur situation personnelle, et au bout de quelques minutes, il se retire faisant résonner les grosses molettes de ses éperons d'ordonnance.
Nous quittons cette salle pour y revenir quelques instants après. Les officiers de service ont disparu et sont
remplacés par les demoiselles d'honneur de l'impératrice, qui portent le chiffre en diamants attaché à l'épaule gauche par un ruban de soie bleue.
Les appartements de l'impératrice où est introduit M. Waddington font face à ceux de l'empereur. L'audience terminée, nous sommes présentés à l'impératrice qui, de même que l'empereur, adresse à chacun de nous quelques paroles bienveillantes.
L'impératrice Marie Feodorowna est de petite taille, sa physionomie est d'une rare finesse. Tout en elle respire la grâce. Elle parle en souriant, de ce doux sourire dont les femmes du Nord ont seules le secret.
Nos devoirs sont remplis pour aujourd'hui, et tandis que, rangés dans
le vestibule, un escadron de cosaques du Don rend à l'ambassade les honneurs militaires, nous remontons dans les voitures de la cour qui doivent nous reconduire à la maison Klein. Si les chevaux de la cour sont beaux, les voitures pourraient être mieux tenues, et quant aux cochers, ils ne savent pas porter la livrée.
Voûtés sous leur grand manteau rouge à pèlerine, bordé d'un galon d'or où sont tissés des milliers de petits aigles russes noirs, le chapeau posé sur la tête, presque toujours de travers, ils font involontairement penser à ces cochers des pompes funèbres arrêtés devant un cabaret.
Mardi 22/10 mai.
Les mesures de précaution sont bien prises, l'empereur pourra faire son entrée triomphale dans Moscou, et pourtant une vague inquiétude règne, car la journée d'aujourd'hui est la plus redoutée. Vingt mille hommes de police, choisis parmi les plus intelligents, ont été appelés de toutes les villes de l'empire. La chaussée de la large rue est séparée des trottoirs par de grosses cordes, et les fenêtres des maisons doivent être fermées. Aux hommes, il est interdit d'avoir canne ou parapluie, aux femmes, ombrelle ou éventail. Malheur à celui qui mangerait une orange ou
qui sortirait de sa poche une boîte à sandwiches. La canne peut être une arme à feu, l'écorce de l'orange peut recouvrir une bombe, et la boîte en fer-blanc peut renfermer des projectiles aussi bien que des sandwiches.
Quels sont donc ces hommes redoutés contre lesquels il est nécessaire de prendre ces mesures rigoureuses dont le peuple de Moscou, si calme et si doux, a été blessé, et qui ont refroidi momentanément son enthousiasme?
Sont-ils nombreux, ces nihilistes, sontils organisés, soumis à une direction unique? Constituent-ils à eux seuls un danger pour la sécurité de l'empire, ou ne trouvent-ils pas plutôt leur force dans un état de choses propre à seconder leurs desseins? Les nihi-
listes actifs se recrutent parmi les étudiants et parmi des fonctionnaires révoqués, la plupart, pour concussion.
Les fonctionnaires disgraciés sont, en Russie, sans moyens d'existence.
Quant aux étudiants, les fonctions publiques réservées aux familles nobles leur restent fermées; aussi, leurs études terminées , se trouvent - ils voués à l'inaction et au désœuvrement qui en est la suite. On prétend que le programme du comte Tolstoï, en introduisant le latin et le grec dans l'enseignement secondaire russe, a éloigné la jeunesse de la voie où elle aurait dû être dirigée. Les carrières libérales n'existant pour ainsi dire pas en Russie, l'enseignement professionnel y aurait donné de meilleurs
résultats et n'aurait pas créé cette foule de déclassés, danger permanent pour la sécurité publique. Un bouleversement est donc pour eux nécessaire. C'est pourquoi, tandis qu'à Saint-Pétersbourg, en vue d'amener ce bouleversement, ils cherchent à attenter à la vie de l'empereur ; dans les provinces, tous leurs efforts tendent à soulever le peuple, non pas contre l'empereur, que le peuple russe aime et vénère, et en qui il voit le représentant de Dieu sur la terre; mais contre la noblesse qu'ils accusent du meurtre d'Alexandre II, et qui, disent-ils, empêche l'empereur de distribuer de nouveau aux paysans les terres dont tôt ou tard ils auront besoin.
Mais à côté de ces hommes prêts à tout compromettre parce qu'ils n'ont rien à perdre, il y a, même dans l'aristocratie, des hommes instruits, intelligents, qui souhaitent pour leur pays un autre état de choses. Ils n'en veulent pas à la monarchie qu'ils respectent, mais ils se demandent pourquoi ils ne prendraient pas quelque part à la direction de leur pays. Trop honnêtes pour se mêler aux complots, ils les en visagent cependant sans émoi, songeant que l'empereur est jeune, et que leur vie se passera peut-être comme celle de leurs pères, si l'empereur n'octroie à son peuple la constitution à laquelle ils aspirent, ou si une main criminelle n'attente à sa vie; ils attendent sans inquiétude
les événements. Le véritable ennemi de l'empire n'est pas le nihilisme, mais le mécontentement général.
Nous devons assister chez le gouverneur à l'entrée solennelle. Le palais du prince Dolgoroukow est à quelques pas de l'ambassade; mais, comme les rues sont barrées, nous devons faire une longue promenade à travers Moscou, avant d'y arriver.
Tout le corps diplomatique est réuni chez le général gouverneur, les fenêtres et le balcon sont assaillis.
Aussi les plus curieux préfèrent-ils descendre dans la rue pour mieux jouir du spectacle.
A l'heure dite, une vague rumeur, gagnant de proche en proche, annonce l'arrivée du cortège. En tête s'avancent
à cheval le maître de police suivi de douze gendarmes ; les cosaques du convoi 1 de l'empereur, avec leur long cafetan rouge, et derrière eux un escadron de dragons.
A cheval aussi les délégués des peuplades asiatiques, portant le costume national, les uns en cafetan, les autres en robe. Quelques-uns sont vêtus presque comme des Chinois. Les riches étoffes de leurs vêtements sont de couleur voyante. Plusieurs d'entre eux sont coiffés du turban, tandis que la plupart ont la tête écrasée par de gigantesques bonnets de fourrure.
Parmi ceux-ci sont le khan de Khiva
1. C'est ainsi que les Russes nomment en français ces cosaques qui sont, & proprement parler, les cosaques d'escorte de l'empereur.
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et l'émir de Boukhara, dont l'un des fils est élevé au corps des pages. Ils pourront redire dans leur sauvage pays les merveilles dont ils ont été témoins, et ils y reviendront certainement persuadés à jamais de leur impuissance. Un peu plus loin le fourrier de la Chambre, suivi de la livrée de la Cour, des nègres que nous avons déjà vus et de quatre coureurs dont l'étrange coiffure, qui se rapproche de la mitre, est surmontée de plumes placées en travers; le personnel des chasses impériales; puis dans un phaéton * attelé de six chevaux, conduits en main par six hommes, deux
1. Ces voitures ainsi désignées sur le cérémonial officiel ne ressemblent pas à ce que nous appelons phaéton. Ce sont des victorias dont la caisse dorée est en forme de coquille de noix.
grands maîtres des cérémonies portant leur bâton, et immédiatement derrière eux, seuls chacun dans une voiture semblable, le comte Pahlen, archigrand maître des cérémonies du couronnement, sa crosse en main et le comte Worontsow-Dachkow, ministre de la maison de l'empereur. Une longue file de voitures de gala dorées, contenant des dignitaires et les membres du Conseil de l'empire, précèdent >e grand maréchal de la Cour, M. Narischkine, seul aussi dans un phaéton avec son bâton ; un escadron de chevaliers-gardes et de gardes à cheval en tunique blanche sous la cuirasse.
Ces régiments se distinguent entre eux par une combinaison différente des deux métaux de leur casque.
Enfin, voici l'empereur monté sur un petit cheval blanc avec lequel il a fait la campagne de Turquie. Sa figure est souriante; il répond, en portant la main à sa toque, aux acclamations qui éclatent sur son passage.
Il est suivi du grand-duc héritier, jeune prince âgé de quinze ans, des autres grands -ducs et des princes étrangers.
Derrière eux, marchent quatre par quatre les généraux aides de camp de l'empereur, reconnaissables à leur toque blanche; puis, dans un carrosse à glaces, donné par le roi Frédéric de Prusse à Elisabeth, l'impératrice et la grande-duchessé Xénie, sa fille. Cette voiture est traînée par huit chevaux blancs conduits en main. A chaque
hh Trois semaines à Moscou.
portière un écuyer, à hauteur de chaque roue un cosaque, derrière la voiture six pages. Viennent ensuite les grandes-duchesses dans des carrosses à six chevaux, suivies de la princesse Kotschoubey, grande maîtresse de la Cour, des dames et des demoiselles d'honneur dans des voitures à quatre chevaux. Les panneaux de plusieurs de ces carrosses furent peints, dit-on, par Watteau, Fragonard et Boucher. Un escadron de hussards du tsar, rouges à pelisses blanches, et un escadron de uhlans de la garde ferment ce cortège dont il est difficile de décrire le luxe. Ces brillants uniformes, ces superbes escadrons, cette succession de carrosses, chargés de dorures, éblouissent bientôt
Trois semaines à Moscou. A5
le regard qui finit par ne plus savoir où s'arrêter.
Cette première journée, qui ouvre la série des fêtes, s'est bien passée.
L'empereur est au Kremlin.
Mercredi 23/11 mai.
Tout le jour nous avons porté des cartes, ce qui n'est pas une mince besogne, si l'on songe que leur nombre est d'au moins deux mille, et que les maisons ne portent pas ici de numéros. Il faut donc connaître non seulement les rues, mais aussi le nom du propriétaire de chaque maison. M. de Lagréné a mis à la disposition de
l'ambassadeur, M. ZagovalloetM. Hermitte, l'un Russe, l'autre Français, tous deux employés au consulat, qui veulent bien nous servir d'interprètes et de guides. Nous passons et repassons devant le Kremlin, devant des églises. Je suis très tenté de laisser là mes cartes et de visiter tous ces monuments ; mais nous sommes ici pour trois semaines; un peu de patience et nous verrons tout.
Pour terminer agréablement cette ennuyeuse journée, je vais le soir au jardin de l'Hermitage dont on nous a parlé comme d'un lieu de délices.
C'est, en effet, un endroit charmant au centre de Moscou, avec de grands arbres, des allées sombres pour ceux qui veulent s'y égarer, un restaurant,
fe
Trois semaines à Moscou. kl
une salle de théâtre et une autre scène, celle-ci en plein air, où le spectacle change sans cesse. Tantôt un orchestre y joue, tantôt des clowns y font leurs tours, tantôt des paysans russes, amenés d'un gouvernement éloigné, y chantent leurs chansons mélancoliques. Paris n'a rien qui vaille l'Hermitage. Que l'on se figure le concert Musart, un restaurant des Champs- Elysées, Mabille et le théâtre des Variétés réunis dans une même enceinte. Une allée circulaire autour d'une petite pelouse est le point le plus fréquenté. Tout à coup, j'y entends une voix éraillée parlant ce français si reconnaissable, propre au peuple de Paris. C'est une grosse fille bien vulgaire, une habituée de l'endroit. Par
quelle série d'aventures a-t-elle été transportée à trois mille kilomètres du boulevard qui fut certainement son point de départ? 11 en vient comme elle de tous les pays. Polonaises, Suédoises aux cheveux si blonds que, sous les reflets de la lumière électrique, ils paraissent presque blancs. De Russes peu, mais aussi que d'Allemandes! Ce n'est pas seulement vers le Far- West qu'elles émigrent, beaucoup d'entre elles préfèrent les grandes villes d'Europe où elles exercent une industrie moins pénible que le défrichement des forêts vierges d'Amérique. Plus ou moins bien vêtues, suivant leurs mérites, ces filles ne semblent cependant pas avoirdépassé un niveau assez méJiocre. Le demi-
monde n'existe pas en Russie. Seules quelques Françaises menant grand train font, à Saint-Pétersbourg, le bonheur des jeunes Russes, et quelquefois même d'un grand-duc, chose assez délicate du reste, qui conduit tantôt à la fortune, tantôt à la frontière.
Jeudi 24/12 mai.
Elle est bien avancée, notre tournée de cartes, et je peux dire ce soir que je connais la topographie de Moscou.
Mais quel pavé ! Un pavé pointu sur lequel les roues rebondissent, et pourtant nos chevaux y marchent bon train.
Pour les courses journalières, l'am-
bassadeur a dû louer deux voitures attelées à la russe, avec des cochers russes qui sont d'autant plus élégants qu'ils sont plus gros. Pour arriver à ce résultat, ils ont sous leur manteau une série de ce que les femmes appellent, je crois, des tournures, au point que lorsqu'ils sont dépouillés de leur houppelande, c'est à peine si on les reconnaît. Comme la chaussée, les trottoirs sont en pavés pointus. Une petite bande de dalles est disposée pour les piétons, mais si étroite qu'on ne peut s'y croiser. Du reste, on marche peu à Moscou, car les voitures y sont pour rien. Elles n'ont pas de tarif, de sorte que l'on doit marchander avec les izvoctchik (cochers) qui, pour trente-cinq kopecks, font une course
assez longue ; mais, depuis les fêtes, ils ont élevé leurs prix à un taux exorbitant. Il faut rendre cette justice aux soldats de police que lorsqu'ils voient un étranger aux prises avec un cocher, ils donnent immédiatement tort, sans même l'avoir entendu, à Yizvoctchik dont le premier soin, en les voyant, est de déguerpir. Ces voitures sont toutes découvertes et si basses que la poitrine du cocher est à hauteur de la croupe du cheval.
A l'intérieur on n'est bien que seul.
A deux, chacun déborde de son côté, ce qui rend licite, lorsque l'on est avec une femme, de la prendre par la taille, même en plein jour, pour l'empêcher de tomber.
Trois semaine» & Moscou.
Vendredi 25/13 mai.
A dix heures nous allons au Kremlin où nous devons être reçus par les grands-ducs. Nous le sommes d'abord par le grand-duc Alexis, frère de l'empereur, qui sert dans la marine. Cette première audience terminée, comme il nous reste une heure avant les suivantes, nous en profitons pour visiter la cathédrale de l'Assomption où doit avoir lieu le couronnement. Cetteéglise est située dans le Kremlin même.
Le Kremlin est une vraie ville dans la ville de Moscou. Ancienne forteresse, plus long que large, il est entouré de murailles rouges à créneaux, flanquées de tours. Les deux côtés
les plus longs bordent: l'un, la place Rouge, où se trouvent les statues des deux antiques libérateurs de Moscou, Minineet Pojarsky; l'autre, les quais.
De la terrasse qui fait face à la rivière, le regard s'étend au loin, par-dessus la ville, sur la campagne et les collines entre lesquelles arrive la Moskowa, Le Kremlin comprend plusieurs palais, plusieurs églises, dont les coupoles reluisent au soleil, et la grande tour d'Ivan le Terrible plus élevée que toutes les autres. Je ne veux pas oublier la grosse cloche que Baedeker signale à l'attention du voyageur, ni le gros canon, quoique ce dernier ne le mérite guère; mais, à côté de lui, des canons de moindre taille rappellent à un Français de doulou-
reux souvenirs. L'église de l'Assomption — en russe Ouspensky Sobor — est revêtue de cinq coupoles dorées.
La grande coupole est soutenue à l'intérieur de l'église par quatre colonnes également dorées et couvertes de peintures. Entre ces quatre colonnes doivent se tenir, pendant le couronnement, l'empereur et l'impératrice, tandis que le Jong du mur sont disposés des gradins pour ceux qui seront admis à assister a cette solennité. Les murailles sont couvertes de ces peintures russes où seules la tête et les mains sont en couleur, et où tout le reste est en métal. L'une d'elles, portrait de Notre -Seigneur, passe pour avoir été restaurée par saint Luc; mais les traits en sont près-
que invisibles. Elle est entourée de perles et de pierres précieuses.
Suivant l'usage russe, le pope qui officie est caché aux yeux des fidèles par une porte qui sépare l'iconostase du reste de l'église. Cette porte ne descend pas jusqu'à terre et laisse un vide d'environ vingt centimètres au travers duquel on voit les pieds de celui qui officie. On nous conduit à l'étage supérieur où sont renfermés les trésors de la cathédrale. Que de pierres, que de riches ornements!
Nous remarquons surtout des bracelets que les prêtres portent pour dire la messe, et un vase donné au duc de Kiew vers le ix e siècle par le patriarche de Constantinopie. Ce duc de Kiew, ayant voulu imposer à ses
sujets une religion nouvelle, envoya plusieurs d'entre eux étudier en Europe les divers cultes. Au retour de ses émissaires, il choisit la religion grecque orthodoxe comme plus conforme à ses goûts, et voilà pourquoi les Russes la pratiquent aujourd'hui.
Cependant l'heure s'est écoulée et nous nous transportons d'abord chez les grands-ducs Serge et Paul, l'un blond, l'autre brun, l'un colonel, l'autre capitaine. Ces princes, lesplus jeunes frères de l'empereur, vivent ensemble; ils ont une grande distinction et parlent le français d'une façon très correcte. Puis nous sommes reçus par le grand-duc Wladimir, désigné comme régent en cas de mort prématurée de l'empereur. C'est un
prince d'aspect vraiment militaire.
M me la grande - duchesse Marie , sa femme, est réputée pour sa beauté.
Elle représente ici, dit-on, l'influence allemande. Née en Mecklembourg, ne conserve-t-elle pas plutôt le souvenir de son ancienne patrie, de même qu'elle a tenu à conserver sa foi religieuse? Nous voyons ensuite le grand-duc Michel, frère préféré d'Alexandre il, qui jouit également de l'aiFection du nouvel empereur.
Grand maître de l'artillerie, ce prince exprime sa satisfaction de voir trois uniformes d'artilleur dans la mission de France. Une extrême bienveillance semble être le fond de son caractère et de celui de sa femme, M me la grande-duchesse Olga.
Par suite de ces audiences successives et de leur durée, lorsque nous arrivonschez l'archiduc Charles-Louis d'Autriche qui reçoit aujourd'hui tout le corps diplomatique, le cercle est déjàformé. Aussi devons-nousattendre que toutes les ambassades ordinaires et extraordinaires lui aient été présentées. Nous sommes alors introduits dans un petit salon où nous serons reçus pour notre compte. L'archiduc Charles-Louis, frère de l'empereur François-Joseph, est dans toute la force de l'âge. Grand et droit sous sa tunique blanche, il tient derrière le dos son chapeau dont les plumes vertes retombent jusqu'à terre. Ce prince est d'une suprême distinction. M m * l'archiduchesse Marie-Thérèse, fille du
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roi dom Miguel, est presque aussi grande que son mari. Mince, dans sa robe noire garnie de dentelles, un peigne de diamants planté sur son front, dans des cheveux noirs noués au hasard et retombant sur ses épaules, elle est d'une rare beauté.
A l'un de nous, l'archiduc exprime son regret du départ du comte Duchâtel, et aussi son étonnement de n'avoir pas encore vu à Vienne un nouvel ambassadeur de France, alors que l'ambassadeur d'Autriche est déjà installé à Paris. « Il est vrai, ajoutet— il en souriant, qu'on est toujours heureux d'aller à Paris. »
Le corps de ballet de Pétersbourg doit danser ce soir à l'Opéra. J'ai si souvent entendu parler des danseuses
de Saint-Pétersbourg, si souvent même je les ai entendu déclarer supérieures à celles de Paris, que, malgré l'ennui d'assister à un ballet qui doit durer toute la soirée et résigné à voir tourner des jambes pendant trois heures, je vais à l'Opéra, en habit, selon notre coutume. Je m'aperçois bientôt, à mon grand étonnement, que je suis seul en ce costume. Les Russes mettent l'habit seulement dans le monde.
Il existe aussi un habit noir à boutons d'or, décoré du nom pompeux de viceuniforme réservé pour les visites officielles, et que Ton endosse même en ce cas dès le matin.
Le grand théâtre de Moscou est fort beau, mais l'éclairage est un peu faible, aujourd'hui du moins. Il paraît
que c'est pour pouvoir mieux nous éblouir le jour du spectacle-gala.
L'accès des fauteuils est facile, grâce au couloir qui les traverse dans toute leur longueur. Elles ne m'ont pourtant pas semblé longues, ces trois heures de ballet. Les premières danseuses ne sont pas, à mon avis, supérieures à celles de Paris; mais l'ensemble est meilleur, parce que les petits sujets sont tout entiers à leur rôle. Ici, au moins, les danseuses n'échangent pas de sourires avec les loges voisines ; elles ne se retournent pas sur la scène pour faire des grimaces, plus ou moins gracieuses, h leurs amis cachés derrière les portants, et cela par la bonne raison qu'ils n'y sont point admis. Lorsque,
dans un entr'acte, par une faveur toute spéciale, j'ai été introduit sur le théâtre, je me suis trouvé à peu près dans la situation de Robert le Diable allant cueillir son laurier. Je dois ajouter que l'éducation donnée aux danseuses leur garantit une situation personnelle supérieure à celle qu'elles ont à Paris. Ce n'est pas à dire pour cela que les moeurs de toutes soient absolument irréprochables, mais beaucoup d'entre elles sont mariées.
La plupart des journalistes français présents à Moscou sont venus à l'am-
bassade; M. Waddington les réunit ce soir à dîner. Je n'ai à citer ni leurs noms ni celui de leur journal, mais je peux dire que, pendant toute la durée de leur séjour en Russie, à quelque nuance qu'ils appartiennent, tous ont dépouillé leurs opinions politiques pour ne se rappeler que d'une chose, c'est qu'ils étaient Français. L'un d'eux, ému d'avoir lu ce matin même, dans le journal qu'il représente, un article des plus violents contre l'ambassade, article dont il n'était pas l'auteur et qu'il désapprouvait, a trouvé un prétexte pour s'excuser. Il ne m'en voudra pas de citer ce fait, dans lequel nous avons totrs vu une marque de bon goût.
Trois semaines à J/osC"
Dimanche 27/15 mai.
La journée solennelle est enfin arrivée. Depuis deux jours, chaque matin, des hérauts brillamment escortés ont annoncé au peuple cette nouvelle, suivant l'antique coutume. La proclamation impériale , dont des copies furent jetées à la foule, était ainsi conçue :
Notre auguste, très haut et très puissant seigneur l'Empereur Alexandre Alexandrovitch étant monté sur le trône de ses ancêtres, celui de toutes les Russies, ainsi que ceux du royaume de Pologne et du grand-duché de Finlande qui en sont inséparables, a daigné ordonner que le couron-
nement de Sa Majesté impériale et son sacre aient lieu le 15 mai* en faisant participer à cette sainte cérémonie V impératrice Marie Féodorovna. Cet acte solennel est annoncé à tous les fidèles sujets, afin que, dans cette heureuse journée, ils élèven t leurs prières vers le Roi des Rois, pour qu'il répande, par sa toute-puissance, ses grâces et ses bénédictions, sur le règne de Sa Majesté et que pendant sa durée il y 'maintienne la paix et la tranquillité, à la gloire de son saint nom et pour la prospérité inaltérable de son empire.
Toutes les missions doivent se réunir chez le général de Schweinitz, ambassadeur d'Allemagne et doyen du corps diplomatique, pour se rendre ensemble au Kremlin. Je ne trouve
(iG Trois semaines à Moscou.
pas dans le cortège le luxe d'équipages auquel je m'altendais. L'Autriche, l'Angleterre, l'Italie et l'ambassade ordinaire de France ont chacune une voiture de gala; mais, sans la moindre exagération, je peux dire que l'ambassade extraordinaire de France, avec ses trois voitures, deux carrosses à housse et un dorsay, faisait la meilleure figure.
Il est neuf heures lorsque nous arrivons au Kremlin. Les ambassadeurs et les premiers secrétaires de chaque mission se dirigent vers la cathédrale de l'Assomption, tandis que les autres prennent place dans les tribunes préparées hors de l'église. Seuls, les deux ambassadeurs de Turquie n'y pénètrent pas, leur religion le leur inler-
Trois semâmes à Moscou. 67
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dit. Une petite loge dans noire tri* bune leur est réservée. Devant nous, le grand Palais dont l'escalier extérieur est recouvert d'un tapis rouge qui se prolonge sur tout le parcours que doit suivre l'empereur. Sur chaque marche se font face deux chevaliers gardes, le sabre nu. Ils ont remplacé la cuirasse qu'ils portent à cheval, par un pourpoint de drap écarlate. Au pied de l'escalier, le dais, qui doit être porté par trente-deux aides de camp de l'empereur. A droite, la cathédrale de l'Assomption. Sous les tribunes, dans un enclos, le peuple qui, serré et pressé, attend avec impatience. De temps en temps quelques cris. C'est une femme étouffée que l'on emporte à grand'peine.
Quelques gouttes de pluie qui tombent par intervalles viennent calmer cette agitation. Une immense clameur s'élève bientôt, l'hymne russe retentit.
L'empereur et l'impératrice suivis de la famille impériale, des princes étrangers, hôtes de l'empereur, et des demoiselles d'honneur vêtues de blanc avec le kakochnich rouge, ancienne coiffure nationale, descendent du palais et se dirigent, sous le dais, vers la cathédrale à la porte de laquelle ils sont reçus par le métropolitain. Au moment où l'empereur posera la couronne sur sa tête, un coup de canon, répété dans toutes les villes de l'empire, annoncera l'événement à la Russie.
Je ne parlerai pas de la cérémonie
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religieuse à laquelle je n'ai pas assisté, et qui a duré trois heures; mais je peux dire que rémotion de l'assistance fut grande lorsque l'empereur, profondément ému lui-même, enlevant de sa tête la couronne impériale, en toucha celle de l'impératrice.
Quelle sombre pensée a dû traverser son esprit lorsque le grand-duc Wladimir, régent désigné, vint lui jurer fidélité, et lorsque ses jeunes frères, fléchissant tour à tour le genou devant l'impératrice, lui baisaient la main tandis qu'elle posait ses lèvres sur leur front! Le canon retentit de nouveau. La cérémonie religieuse est terminée. Le cortège impérial sort alors de l'église aux acclamations de la foule. Quel merveilleux spectacle que
celui auquel nous assistons! L'empeT reur sous son dais, vêtu d'un manteau jaune doublé d'hermine, s'avance majestueusement. Sa couronne, toute de diamants, brille au soleil, tandis que, derrière lui, marche l'impératrice avec une couronne plus petite. Le cortège fait le tour de l'enceinte, s'arrétant devant les principales églises où l'empereur entre pour y baiser les reliques, puis gravit lentement le grand escalier.
Après un repas qui nous est servi dans une des salles du palais, nous allons assister à celui de l'empereur qui doit avoir lieu dans la salle dite Granovitaïa Palata, où nous nous trouvons en plein moyen âge. Les quatre voûtes qui la composent sont suppor-
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Trou semaines à Moscou. 71
tées au centre par une énorme colonne à plusieurs faces. Autour de cette colonne sont rangées, sur des tables, d'anciennes et magnifiques pièces d'orfèvrerie. Les murs sont couverts de peintures malheureusement restaurées. Tout autour de la salle, des banquettes. Au fond, à droite, sous un dais, deux fauteuils et une table pour l'empereur et l'impératrice. A gauche, des tables devant lesquelles sont rangés les dignitaires de l'empire, attendant l'arrivée du souverain, tandis qu'à droite, devant la table du Isar, se tient debout le corps diplomatique. Tout à coup chacun s'impose réciproquement silence.
L'empereur et l'impératrice arrivent et prennent place sous le dais. Les
dignitaires s'assoient à leurs tables; seuls nous restons debout. Quand l'empereur demandera à boire, ce sera le signal, r.ous devrons nous retirer.
D'abord arrive une magnifique soupière en or massif. Elle est précédée de l'archigrand maître des cérémonies, comte Pahlen, et escortée de six chevaliers-gardes, le sabre nu.
Chaque plat fera ainsi son entrée; mais le tsar a levé sa coupe, il faut partir.
Le soir le Kremlin illuminé présente un aspect féerique. Ses longues murailles dessinées par des feux de toutes couleurs, ses coupoles et la haute tour d'Ivan Veliki, traçant leur profil au milieu de la nuit, composent un spectacle saisissant. Malgré
la pluie qui est bientôt venue en diminuer l'éclat, une foule compacte débouche de tous côtés sur la place Rouge et les quais que domine le Kremlin ; aussi les soldats de police se voient-ils forcés de tendre, par intervalles, de grosses cordes en travers des rues, pour arrêter le flot toujours croissant des curieux.
Lundi 28/16 mai.
A une heure, dit le programme, l'empereur recevra les félicitations du corps diplomatique. Toutes les missions sont rangées par ordre d'ancienneté* Quel mélange de couleurs
dans ces costumes de tous les pays !
uniformes diplomatiques et militaires varient suivant les puissances. Dragons et lanciers autrichiens en veste bleue, carabiniers saxons bleu clair, Prussiens serrés dans leur tunique dont le col est prodigieusement haut, Serbes aux couleurs voyantes, Anglais bien pris dans leurs uniformes rouges et tant d'autres. Je ne veux pas oublier le riche costume hongrois du comte Apponyi, dont chaque bouton représente une tête de singe qui tient un diamant dans ses dents. Seule la mission américaine est en habit noir, à l'exception, toutefois, des marins qui en font partie. La salle, plus longue que large, est très élevée ; au fond et sous un dais, le trône de l'empereur
et celui de l'impératrice. Deux rangées de colonnes forment le milieu.
A gauche, entre les colonnes et les fenêtres qui dominent la Moskowa, des tables sont couvertes des présents que l'empereur a reçus. Nous nous rangeons à gauche dans la ligne des colonnes, tandis qu'à droite, en face de nous, se tiennent quelques dames faisant partie des missions. Elles sont peu nombreuses, la plupart d'entre elles ayant rebroussé chemin sur le faux avis qui leur a été donné que l'impératrice ne les recevrait pas aujourd'hui. Bientôt l'empereur entre et vient se placer au pied du trône devant lequel chaque mission se présente tour à tour, précédée de son chef, puis se retire à reculons après
avoir salué trois fois. L'impératrice, dont la longue traîne est portée par quatre pages en culotte de peau et tunique verte, s'avance ensuite pour adresser quelques mots aux dames.
Après quoi, nous quittons tQus la salle, toujours à reculons, en nous efforçant de marcher le moins possible sur les pieds de ceux qui sont derrière nous.
Ce soir, bal au Kremlin dans la salle de la Granovitaïa Palata, réservée au corps diplomatique, et dans la salle de Saint-Stanislas, où se tiennent les Russes. Le spectacle est vraiment splendide. La nuit est d'une sérénité parfaite. Des profondes embrasures de l'antique salle on voit les coupoles du Kremlin reluire sous les illuminations.
A dix heures, l'empereur et l'impératrice arrivent, précédés de l'archigrand maître des cérémonies, suivis de la famille impériale et des princes étrangers, la reine de Wurtemberg, la reine de Grèce, le duc et la duchesse
d'Edimbourg, sœur de l'empereur, le duc de Montpensier venu pour représenter le roi d'Espagne, l'archiduc Charles-Louis et l'archiduchesse Marie- Thérèse, le prince Oscar de Suède et le prince Valdemar de Danemark, frère de l'impératrice, le prince de Bulgarie et le prince Nikita de Monténégro, très remarqué dans son costume national.
Pendant les deux heures que dure le bal, il n'est dansé que des polonaises, ce qui consiste uniquement à
tenir sa danseuse par la main, que l'on élève à hauteur de l'épaule et à marcher ainsi, lentement, deux par deux et en file. Les princes et les chefs de mission seuls y prennent part.
L'empereur danse successivement avec les princesses et les femmes d'ambassadeurs; L'impératrice avec les princes et les ambassadeurs; après quoi, l'empereur et l'impératrice se retirent, et chacun rentre chez soi.
Mardi 29/17 mal.
Aujourd'hui de hauts dignitaires russes ont dlaé à l'ambassade. Le dîner était précédé, suivant l'usage du
pays, d'un léger repas servi dans un petit salon. Les Russes ont coutume, avant de se mettre à table, de manger debout, soit du caviar, soit du hareng fumé ou du saumon, et de boire un verre de liqueur; cette collation s'appelle Zakouska.
Dans la soirée nous nous retrouvons au bai du prince Dolgoroukow, gouverneur de Moscou. Cette réunion est très brillante, mais les appartements ne peuvent contenir tous les invités.
Impossible d'avancer; impossible aussi de reculer; un flot toujours croissant vous enserre. Lorsqu'un prince entre, par suite de l'effort que l'on fait pour lui créer un passage, on est véritablement enlevé. J'entends derrière moi une voix suppliante répétant par
moment : « Par... don; veuillez laisser passer Son Altesse » , et j'aperçois le frère du shah de Perse faisant de vains efforts pour sortir de cette fournaise.
Ce prince est tout petit, si petit qu'il disparaît dans cette multitude; son bonnet d'astrakan atteint à peine la hauteur de nos épaules. L'empereur et l'impératrice arrivent enfin.
Alexandre III et les grands-ducs portent la tunique rouge par laquelle les gardes à cheval et les chevaliersgardes remplacent dans le monde la tunique blanche. La famille impériale, après avoir ouvert le bal, ne tarde pas à se retirer, et cela non sans peine.
Beaucoup la suivent et bientôt il ne reste plus que danseurs et danseuses. La plupart d'entre elles sont
d'une effrayante pâleur. Elles sortent à peine de leur long hiver, pendant lequel elles ont vécu enfermées dans des appartements dont les fenêtres mastiquées ne laissaient pas pénétrer l'air extérieur. Elles ne respiraient que pendant quelques instants en traîneau, et encore si bien enveloppées qu'elles ne profitaient guère de cette promenade. Aussi, les fêtes terminées, partiront-elles les unes pour leurs terres, les autres pour les villes d'eau d'Allemagne.
Mercredi 30/18 mai.
Ce soir, à l'Opéra, spectacle-gala.
Lorsque nous débouchons sur la
grande place du théâtre couverte de curieux, une immense clameur s'élève, suivie de trois salves de hourras qui se répètent tout le long de notre passage. Ce n'est pas nous que l'on acclame, car nous sommes invisibles, mais bien nos voitures; il est certain qu'elles ont bon air. Leroy conduit la première. Impassible dans sa livrée bleu et argent, ses doigts sortent à peine des flots de dentelles qui bordent ses manches. A distances bien maintenues ces trois voitures s'avancent majestueusement au trot, mais si lentement qu'un homme les suivrait à pied. L'officier de police lui-même est saisi d'admiration au point de nous diriger vers l'enjtrée réservée aux princes, mais nous nous
apercevons de sa méprise, et nous gagnons les loges qui nous sont destinées.
Les loges du premier étage, que Ton appelle Bel Étage, sont réservées au corps diplomatique. Au milieu faisant face à la scène, est la loge de l'empereur. Le second étage est destiné aux charges de la cour, tandis que les fauteuils d'orchestre sont occupés par des généraux. La plupart d'entre eux ont la poitrine couverte de croix. Ce résultat n'est pas aussi difficile à obtenir qu'on pourrait le supposer, car j'ai remarqué que souvent ici, on porte simultanément les divers insignes du même ordre dont on a successivement obtenu les grades. Le spectacle de cette salle, splendidement éclairée, est saisissant.
L'empereur paraît au bord de sa loge. Toute la salle est debout, la toile se lève, l'orchestre et les chœurs font entendre l'hymne national, tandis que les hourras éclatent de toutes parts.
Alexandre III, en uniforme rouge de chevalier-garde, prend place entre l'impératrice etM me la grande-duchesse Marie, tandis que la famille impériale et les princes étrangers se groupent autour d'eux. Les spectateurs peuvent s'asseoir et le spectacle commence.
Nous entendons d'abord le premier, puis le cinquième acte de l'opéra la Vie pour le tsar. Des Polonais sont à la recherche du tsar qu'ils espèrent pouvoir saisir ; un paysan russe leur propose de les conduire et les égare dans une forêt où il est tué, mais le
tsar sera sauvé. Voilà, paraît-il, le sujet de cet opéra. La musique est belle, la mise en scène remarquable, mais c'est assez mal chanté. Le cinquième acte se termine par l'entrée triomphale de Michel Romanoff à Moscou. On est sur la place Rouge et l'on aperçoit au fond l'église de Vasili Blagenoï. Puis vient un ballet, le Jour et la Nuit, bien exécuté, suivi d'une autre danse où figurent tous les peuples et peuplades qui composent aujourd'hui l'empire, et qui finissent par former une ronde autour de la Grande Russie, tenant un laurier de paix, tandis que le Kremlin étincelant brille sur la toile de fond.
L'empereur se lève, salue et se retire. Alors les acclamations éclatent.
L'empereur reparaît souriant, tandis <jue Thymne russe retentit.
Jeudi 31/19 mai.
Bal donné par la noblesse dans la salle des États de la noblesse du gouvernement de Moscou. Ici, tous les invités peuvent circuler facilement. Un quadrille d'honneur ouvre le bal, puis l'impératrice continue à danser jusqu'au moment de son départ. Nous rencontrons là plusieurs journalistes, riant volontiers de se trouver seuls en habit noir au milieu de tant d'uniformes.
Vendredi 1 er juin/20 mai.
Nous passons une partie de la journée à parcourir les boutiques et à y faire des emplettes : au dépôt de laques, où l'on trouve de très jolies boîtes; chez les orfèvres pour voir quelques pièces d'argenterie de Toula, et ces vierges russes émaillées, d'un travail si fin; chez les marchands de fourrures qui sont ici on ne peut mieux prédarées et aussi très chères, et enfin au Schoukina-Dvor, grand marché couvert situé près de la place Rouge. On y vend de tout, du drap, des étoffes, des bijoux, des ornements d'église, et jusqu'à du poisson dont l'odeur fétide se répand aux alentours.
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On trouve quelquefois des choses anciennes dans ces boutiques où, bien que Ton vende l'argenterie au poids, on est souvent trompé. Croix byzantines, vieilles chaînes, timbales, salières en forme de canapé, tout est cher parce que l'usage est de tout marchander. Derrière son échoppe le marchand écrit sur une feuille de papier ce qu'il veut, se servant presque toujours pour compter d'un petit tableau à claires-voies traversé par de gros fils de fer, sur lesquels glissent des boules de bois de différentes couleurs, semblables à celles que l'on emploie dans les salles d'asile. Nous écrivons à notre tour ce que nous offrons. Mais alors arrive un individu qui, l'air souriant, con-
seille au vendeur de diminuer son prix et nous indique du bout de sa canne un autre objet qu'il nous engage à acheter. Nous suivons son conseil et lorsque nous avons payé, le marchand glisse quelquespetites pièces à cet intermédiaire qui, le plus souvent, est un juif. On y vend aussi de singulières malles dont les serrures sont à musique, et des images saintes à bas prix, qui représentent pour la plupart des Vierges russes dont la tête et les mains sont grossièrement peintes sur bois, tandis que l'auréole et le reste du corps sont de zinc peint en jaune métallique. Toutes les maisons russes sont pourvues d'une image semblable, et je me suis laissé dire qu'à Moscou, même dans ces
établissements qu'en Chine on nommebateaux de fleurs, il s'en trouve unepareille dans chaque chambre.
Samedi 2 juin/21 mai.
Quatre cent cinquante mille rationsont été préparées pour la fête populaire, sur le vaste terrain qui s'étenct devant le palais Petrowski. Chaque ration se compose d'un gobelet e»
terre rempli de bière, d'uil pâté e* d'un sac de bonbons. On évalue à six cent mille le chiffre de ceux qui ont aujourd'hui pénétré dans Fenceinte r Aussi beaucoup d'entre eux s'en sontils retournés les mains vides. Quand,.
à midi, nous nous dirigeons vers ce lieu de réjouissances, la route est couverte de monde. Ceux qui reviennent portent avec précaution leur gobelet; quelques-uns le vendront, mais ils sont rares. Les Russes conservent précieusement ce souvenir qui leur vient de l'empereur.
Nous prenons place dans la tribune que doit occuper la famille impériale, et où toutes les missions sont invitées.
Nous voyons pour la première fois le nonce du pape, M gr Vannutelli, arrivé seulement après le couronnement afin de ne pas être à Moscou le jour de la cérémonie religieuse.
Les tribunes sont séparées de la foule par un espace vide d'environ deux cents mètres* Tout ce que nous
pouvons embrasser de nos regards est couvert de moujiks ; les uns arrêtés devant la tribune impériale, curieux de contempler l'empereur; les autres dispersés, soit dans le cirque, soit autourdesmâtsdecocagneetduballon qui ne partira pas, car il laisse voir à son flanc une plaie béante, soit enfin devant l'un des cinq théâtres dressés dans la plaine. Nous distinguons facilement que dans l'un de ces derniers, on joue une pièce représentant un épisode de la guerre du Caucase; dans un autre, on danse un ballet.
Tout à coup l'hymne national retentit, couvert bientôt par les acclamations de la foule, et sur les théâtres on cesse de jouer. C'est l'empereur. Le calme est long à se rétablir. Alors défile
devant nous une assez maigre cavalcade où Ton remarque la boule du monde déchirée par la charrue du laboureur, et l'hydre de l'anarchie conduite en laisse. Au bout d'une heure le tsar, sans s'être mêlé, comme c'est l'usage, à la foule, et cela au grand désappointement de celle-ci, retourne au palais Pétrowski où sont déjà réunis pour un banquet les maires de l'empire. C'est là que celui de Moscou, M. Tchitchérine, a prononcé ce discours dont il a tant été parlé, et dans lequel il a simplement dit que l'empereur avait pu se rendre compte du respect dont était entourée son auguste personne, ainsi que des sentiments de son peuple à son égard, et que, par suite, il pouvait sans crainte
9ù Trois semaines à Moscou.
entrer dans la voie des réformes. Lareproduction de ce discours a été interdite aux journaux.
Dimanche 3 j uin/22 maf.
M p Vannutelli a célébré aujourd'hui la messe dans l'église française.
Aussi le personnel des deux ambassades de France s'y trouve-t-il à peo près au complet. Le duc de Montpensier et son neveu, le prince Ferdinand de Saxe-Gobourg, lieutenant dans un régiment autrichien de hussards, assistent à cet office, après lequel le nonce transmet à l'assistance la bénédiction pontificale. L'église
française est d'une grande simplicité.
Elle est vaste et cependant contient difficilement la foule qui s'y presse.
La colonie française de Moscou est animée des sentiments religieux les plus vifs et elle a, de plus, emprunté aux Russes leurs marques extérieures de dévotion. Pour que les catholiques puissent avoir les mêmes jours de fêtes que les grecs orthodoxes, le clergé a adopté le calendrier russe; ainsi la fête de la Pentecôte, célébrée depuis trois semaines en France, ne le sera ici que dans quinze jours.
Nous avons été invités à assister à une fantasia que les cosaques du convoi de l'empereur donnent, en présence du grand-duc Nicolas, sur le terrain Ae manœuvres où a eu lieu hier la
fête populaire. Le grand-duc, second frère d'Alexandre II, commandait en chef l'armée russe pendant la campagne de Turquie. Ces cosaques, qui vont manœuvrer devant nous, sont Russes d'origine; il y a plus d'un siècle, leurs pères se sont établis au Caucase, où les Russes les ont trouvés lorsqu'ils en ont fait la conquête. Contrairement à ceux du Don, les cosaques du convoi de l'empereur ne sont pas armés de la lance. Ils ne portent que le sabre et un fusil, recouvert d'une gaine en peau de chèvre. Leur uniforme se compose du bonnet d'astrakan haut et pointu, d'un long cafetan, rouge en grande tenue, bleu bordé de jaune en petite tenue. Sur chaque coté de la poitrine est fixé un rang de car-
touches dans un élui de métal. Us ont à la main un fouet à manche court avec lequel ils excitent leur cheval, car ils ne portent pas d'éperons. Tous les cosaques sont exempts d'impôts, mais ils sont soumis au service militaire pendant leur vie et fournissent chaque année un certain nombre d'hommes qui, habillés et montés à leurs frais, forment deux cenls régiments de cavalerie.
Un par un, ces cosaques traversent au galop la piste dans sa longueur, pour se reformer à l'autre extrémité.
Les uns sont debout sur leur, selle, d'autres pendus au flanc de leur cheval. Quelques-uns tirent en arrière des coups de feu qui, paraît-il, porteraient juste si leurs fusils étaient
chargés à balle ; d'autres transportent en travers, sur le pommeau de leur selle, une femme capturée ; deux autres enfin galopent côte à côte, emmenant un camarade blessé dont la tête repose sur un des chevaux, et les pieds sur l'autre. Ils renouvellent plusieurs fois ces exercices qu'ils accompagnent de leurs cris aigus et modulés. Puis l'escadron se sépare en deux parties. La moitié se transporte à l'extrémité du terrain où les chevaux se couchent, la plupart sans que leur cavalier mette pied à terre.
Les cosaques sont cachés derrière leur cheval et font semblant d'être morts. L'autre moitié arrive alors au galop, mais elle est reçue à coups de fusil et fait volte-face, tandis que les
premiers déjà en selle les poursuivent, tirant et hurlant.
Cette intéressante fantasia se termine par un défilé devant le grandduc. Six hommes en tête de l'escadron chantent un chœur et tiennent ainsi lieu de trompettes, tandis que l'un d'eux marque la mesure avec le manche de son fouet. Les cosaques vont se ranger à quelques pas de nous et le colonel qui les commande veut bien faire sortir du rang cinq d'entre eux, pour que nous puissions examiner de plus près leurs montures et le harnachement.
Les chevaux sont de petite taille.
Ils ont l'encolure droite et grêle, la tête un peu lourde, leurs membres sont secs et énergiques. Le cavalier
100 Trots semaines à Moscou.
les mène par un simple bridon. La selle sur laquelle le cosaque est assis, les genoux très hauts et le corps en avant, se compose de deux coussins carrés en cuir; les étriers sont ronds et vides au centre, de manière à recevoir un petit gobelet de métal.
Deux sangles en cuir tiennent la selle; l'une passe au milieu du ventre, l'autre, placée comme la nôtre, est reliée à l'étrivière par une lanière. Ce système ingénieux empêche la selle de tourner, parce que si l'on pèse sur un étrier, la selle est en même temps maintenue de l'autre côté par la sangle.
Avant de quitter le terrain, le colonel félicite ses hommes sur la manière dont ils ont manoeuvré, et tous ré-
pondent ensemble, suivant l'usage russe : « Nous sommes heureux d'avoir fait noire devoir. » Le colonel leur annonce alors qu'une ration d'eau-devie leur sera distribuée pendant dix jours ; les hommes jettent leur bonnet en l'air et répondent par trois salves de hourras.
Lundi h juin/23 mai.
Aujourd'hui a été célébré le deux centième anniversaire de la création des régiments Préobrajenski et Semenovski 1 . — Ces deux corps