De la Transfiguration et de Simon
sont les premiers régiments réguliers organisés en Russie ; Pierre le Grand les forma avec ses compagnons d'enfance. La date de leur création, en 1683, ne correspond pas exactement à ce jour; mais on a tenu à rattacher à la solennité du couronnement la fête de ces deux régiments qui la célèbrent chaque année à une époque différente. Une messe a été dite dans l'égliseduvillagedePréobrajenski,près de Moscou, et l'empereur a distribué à ces deux corps de nouveaux drapeaux.
Une cérémonie touchante a suivi. Un vieillard, ancien soldat de 1812, qui prit part comme officier à la révolte d'un régiment, sous l'empereur Nicolas, avait été envoyé en Sibérie. Au sacre d'Alexandre II, il fut gracié et
rétabli dans son grade. Aujourd'hui ses croix lui ont été rendues.
A midi, ces deux régiments au complet et des hommes appartenant aux différents régiments de la garde, ainsi que des délégations de plusieurs autres corps, sont réunis dans un banquet au parc Sokolniki, situé hors de la ville. Au centre des tables qui y aboutissent comme autant de rayons, est un kiosque séparé d'elles par une allée circulaire. Ce kiosque, où est la loge impériale et dont un orchestre occupe le milieu, est destiné à recevoir les invités pour lesquels des buffets y sont préparés. Quand nous arrivons à Sokolniki, les hommes sont debout, chacun devant son couver!
qui se compose d'une assiette et d'une
lOi Trois semaines à Moscou.
chope en porcelaine sur lesquelles est peint un saint George, d'une écuelle et d'une cuiller en bois, que les soldats emporteront en souvenir de cette journée. Entre les tables circulent les officiers. Devant l'entrée principale du kiosque, Préobrajenskiau collet rouge, à côté de lui, Semenovski au collet bleu ; près d'eux, sur une estrade, les musiques de plusieurs corps, réunies en une seule, sont destinées à égayer le repas.
Ces hommes attendront ainsi pendant deux heures sans manifester la moindre impatience, donnant un remarquable exemple de discipline et de respect.
Une vague inquiétude régnait déjà quand l'empereur est arrivé. Le sou-
verain ayant visité un établissement de charité y avait accepté le déjeuner préparé pour lui. De là son retard.
Aussi est-il accueilli à Sokolniki par les marques du plus chaleureux enthousiasme. Dès que la famille impériale a pris place dans sa loge, l'empereur, paraissant au haut de l'escalier qui fait face aux soldats de Préobrajenski, soulève un gobelet d'or émaillé qu'il porte à ses lèvres en buvant à leur santé. Des cris éclatent de toutes parts et le banquet peut commencer. Soupe, viandes et pommes de terre remplissant de vastes chaudières, sont alors apportées des cuisines champêtres cachées sous les arbres. Tout cela doit être du goût des soldats, si j'en juge par l'amon-
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cellement de mets divers mêlés sur chaque assiette, où ils ne peuvent trouver place, tandis que les chopes s'emplissent tour à tour de bière, de kvas, d'hydromel et d'eau-de-vie. Avant de partir, l'empereur et l'impératrice, dont la robe de soie blanche porte le collet rouge brodé en or des officiers de Préobrajenski, passent successivement devant chaque table.
La figure d'Alexandre III exprime la satisfaction qu'il éprouve de se trouver au milieu de ces régiments qu'il a commandés, pour la plupart, pendant la campagne de Turquie. Bientôt il ne reste plus à Sokolniki que les soldats disposés à terminer gaiement cette journée, qu'un bal au Kremlin achève pour nous.
La salle du trône et les deux salles voisines sont merveilleusement éclairées. Les couleurs variées des uniformes, les riches parures des femmes, tout donne à cette soirée un aspect vraiment féerique, et Ton oublie un peu, en contemplant ce spectacle, l'étouffante chaleur qui y règne. Le grand balcon qui longe la salle du trône est bientôt envahi, même par des dames, qui abandonnent le bal pour respirer quelques instants l'air pur de la nuit. L'atmosphère est tiède et humide, autour de nous les coupoles du Kremlin percent dans la nuit demi-obscure, tandis que la Moskowa roule ses eaux étoilées, çà et là, de plaques d'argent. Silencieux et assis sur la rampe, deux Asiatiques
accentuent le cachet de cette nuit d'Orient. Autour de nous quelques officiers se hasardent à fumer une cigarette, au grand scandale d'un vieux général qui, par respect pour le lieu, se refuse à les imiter. A l'intérieur on danse avec entrain; c'est en effet le dernier bal à la cour, et chacun veut en profiter. L'impératrice elle-même danse jusqu'à la fin, au milieu de dames qui forment autour d'elle un cercle si étroit que le grand-duc Wladimir est obligé de les faire reculer, d'un geste qui m'a semblé bien énergique.
Après le bal un souper est servi dans la salle Saint-George. Sur les murs sont gravés les noms des chevaliers de Saint-George morts sur les
champs de bataille. Une grande table transversale est destinée à la famille impériale, tandis que quatre longues tables parallèles suffisent à peine aux invités.
Mardi 5 juin/2/j mai.
Nous sommes allés voir aujourd'hui la galerie des armures au Kremlin.
Le rez-de-chaussée est occupé par de vieilles armes et des carrosses du siècle dernier, voitures lourdes et massives couvertes de dorures; Tune d'elles est un traîneau construit pour l'impératrice Elisabeth; il ressemble à un wagon- salon avec une table au
milieu. On y voit aussi, empaillé, le
cheval de la grande Catherine, mais en si mauvais état, que d'ici peu d'années il n'aura plus un seul poil. Dans un coin, les deux lits de camp de Napoléon, pris en 1812. A l'étage supérieur, les couronnes des différents tsars, variant suivant les époques, la plupart richement ornées, et, à côté, sur une table, sont placés les insignes impériaux. Le sceptre est surmonté du fameux diamant Orlow, qui fut pris, nous dit-on, par un marchand russe sur une idole de l'Inde, dont il était l'un des yeux. Ce marchand se ûl ouvrir la cuisse et coudre dedans le diamant pour le rapporter en Russie; d'autres disent qu'il se contenta de l'avaler. Il l'offrit ensuite pour un million de roubles à l'impé-
ratrice Catherine II qui le trouva trop cher et le reçut quelques années plus tard du prince Orlow, à qui il avait été vendu. La couronne de l'empereur et celle de l'impératrice, toutes deux en diamants, sont d'une grande richesse. Dans la salle voisine, le brancard sur lequel fut porté Charles. XII à la bataille de Pultawa, puis une collection de monnaies contenant les pièces frappées à l'occasion du couronnement de chaque empereur.
Sur celles qui ont été faites il y a quelques jours, sont les deux figures de l'empereur et de l'impératrice. Alexandre III est le premier qui ait fait frapper le portrait de sa femme à côté du sien. Chacun de nous recevra, en souvenir, une médaille semblable. On
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nous montre aussi les différentes monnaies russes. Je regarde avec curiosité un rouble actuel en argent, le seul qu'il m'ait été donné de voir pendant mon séjour en Russie.
Sous un tableau représentant Alexandre 1", et, entre deux trophées de drapeaux polonais, est une petite boite noire qui renferme la constitution donnée autrefois à la Pologne. On raconte que le conservateur de ce musée demandant à l'empereur Nicolas ce qu'il fallait faire de cette boîte, Nicolas la saisit et la jeta sous le portrait d'Alexandre en disant : « Qu'elle reste à jamais sous les pieds du grand empereur. »
Ne pouvant, faute de temps, consacrer qu'une soirée au corps diploma-
tique, l'empereur a décidé d'aller seulement chez le doyen, qui se trouve être le général de Schweinitz, ambassadeur d'Allemagne. 11 y a donc bal ce soir à cette ambassade. Des wagons remplis d'argenterie sont arrivés de Berlin pour cette fête qui doit être très belle, mais comme l'hôtel de l'ambassadeur ne peut contenir qu'un nombre restreint d'invités, les chefs de mission et les premiers secrétaires seuls s'y rendront.
Maître de ma soirée, je vais à l'Hermitage où je rencontre quelques Russes qui me conseillent d'aller avec eux au parc Petrowski où des Tsiganes chantent dans un restaurant.
Ayant beaucoup entendu parler de
cette troupe que je n'ai pu voir jus-
qu'ici, j'accepte avec empressement cette proposition.
On nous installe dans une grande pièce tandis que l'un de nous, habitué de l'endroit, entre en pourparlers avec le chef de la troupe, et discute le prix et le nombre des morceaux qui seront chantés. La troupe se compose d'une vingtaine de femmes et de cinq ou six hommes. Tous sont vêtus non pas de leur costume national, mais comme des Russes aises. Ils vivent ensemble à l'état de tribu, commandés et dirigés par un chef avec lequel il faut faire marché toutes les.
fois que l'on veut enlever une de ces femmes à la troupe. Ces bohémiennes sont si goûtées des Russes que plusieurs de leurs semblables ont su se
faire épouser. Je les trouve, quant à moi, fort laides. Leur peau jaune, leurs cheveux crépus, leurs lèvres presque bleues, leur donnent, outre un aspect sauvage, un air assez malpropre. Les hommes, au contraire, avec leur teint bronzé et leur physionomie énergique, me semblent beaucoup mieux. Leurs chants sont, comme leur physionomie, bizarres et sauvages; mais les bohémiennes ont malheureusement pris l'habitude de remplacer par des morceaux russes leurs airs nationaux. Pendant les deux heures que nous passons à les entendre, le Champagne, dans lequel nagent des morceaux d'oranges, ne cesse de couler. Trinquer, vider une coupe et la remplir de nouveau, semble à mes
compagnons la chose la plus aisée et la plus naturelle du monde. Très inquiet, pour mon propre compte, sur l'issue de cette soirée, je trempe à peine mes lèvres dans mon verre.
Pour nous exciter à boire, on apporte des petits carrés de pain noir cuits au four avec du sel, ce qui procure une soif factice, et, pour seconder l'effet du pain, on nous sert peu après des amandes cuites de la même façon.
Le résultat est, dit-on, infaillible, et pour ma part je me borne à y goûter, préférant observer sur d'autres l'effet de ce plat étrange. Je n'ai pas longtemps à attendre, car, au bout de quelques instants, je remarque que les yeux de l'un de nous deviennent prodigieusement fixes; sa voix est
rauque el embarrassée, sa main serre fiévreusement la poignée de son sabre, ses jambes fléchissent et il se laisse alors tomber sur un fauteuil, où il ne tarde pas à s'endormir. 11 n'y a du reste pas à s'inquiéter de lui, me diton; du jus de citron pressé dans un verre d'eau de seltz le remettra si bien sur pied, que demain il n ? y paraîtra plus.
Mercredi 6 juin/25 mai.
Nous avons visité l'église de Vassili- Blagennoi % sur la place Rouge, près