‹ Trois semaines en pays scandinavesChapitre 14 sur 15 · L-LA i LJ'^J''i«"S?s;55;r · texte numérisé non relu

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u milieu de la nuit nous quittons la Norvege a Frederikshald, la vieille villc fortiflee au si6ge de laquelle une balle de provenance restee mysterieuse mit fin a I'odyssee de Charles XII, et les premieres lueurs du jour eclairent le lac Wener dont nous longeons la pointe inferieure. Le train incline vers le Sud, atteint une large riviere qu'il traverse et s'arrete a la station de Trollhattan.

En quelques minutes de voiture nous rejoignons le fleuve que nous venous de quitter et commeneons a visiter la ville singuliere qui borde sa rive gauche. Le lac Wener, veritable mer int^rieure d'une contenance egale a trois fois celle du lac Leman, decharge ses eaux dans le Cattegat par

le Gota-elf ; cet emissaire naturel, dont le lit est sensiblement horizontal dans la majeure partie de son parcours, presonte au point ou nous sommes des particularites physiques speciales. Pendant un kilometre et demi ses eaux roulent sur un plan incline dont I'ensemble n'a pas nioins de 33 metres de hauteur et dont le fond est des plus inegaux, etant constitue par un chaos de rochers de toutes hauteurs et de toutes formes. Ici le fleuvc se precipite dans un gouffre ; a cote, son courant est force de se divisor a la base d'un ilot convert d'arbres en partie submerges lors des grosses crucs, plus loin Ics eaux bouillonnent dans un vaste bassin. La force motrice developpee par la masse liquide enorme qui circule en ce point appelaitnaturellement une utilisation industrielle et c'est la I'origine de la ville de TroUhattan. Au milieu des forets de pins qui couvrent les bords du fleuve, des scieries, des moulins, des fabriques de papier de bois se sont installees aux endroits propices ; des passerelles, si fragiles qu'il est interdit d'y passer deux a la fois, ont ete jetecs entre la rive gauche et les rochers qui emergent des torrents ; enfm un pont plus monumental a ete recemment construit jusque sur la rive droite.

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EN PAYS SCANDIINAVES

Dans ces conditions la visite detaillee des cascades est line promenade facile dans laquelle se succcdent les coups d'ceils pittoresques. La dissemination sur un grand espacc de la liauteur totale de la chute altenue peut-etre le caractere grandiose du paysage, mais par centre quel plaisir aiguise d'une pointe de terreur quand on s'avance jusque sur les rocliers qui barrent le milieu des rapides et qu'on semble faire corps avec le torrent dont les coleres ont deja aneanti plusieurs ilots tels que celui sur lequel on marche ! Penche sur le courant, on subit cet attrait fascinateur des abimes que George Sand a si bien decrit dans un de ses romans. La vue s'attache sans s'en lasser sur la nappe d'eau qui, semblable dans sa vitesse vertigineuse a un immense rouleau de verre, se precipite d'une barriere rocheuse pour retomber en flocons mousseux, tandis que Foreille est bercee par le bruit assourdissant et continuel du goufire. Ilya quelque chose d'emouvant dans le contraste entre la terapete qui est a nos pieds et le calme lointain du fleuve courant apaise entre ses deux rideaux de forets.

Je ne crois pas faire montre d'un entbousiasme cxcessif a propos de ces belles cascades,

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et en appellerai a tous mes compagnons qui

;i paraissent en avoir vivement goiite le charme.

:/\ La matinee s'est vile passee sur les bords du

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Gota-elf ; les moindres recoins de ses iles etaient

sillonnes de touristes curieux. Ici on samuse

a lancer dans le torrent un tronc d'arbre pour observer les peripeties de sa disparition. Plus

loin, un abbe grand voyageur fait passer un petit frisson dans le dos des dames en leur

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assurant qu'il a franchi sur les fleuves de la Mesopotamie des rapides aussi dangereux dans

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des bateaux-outres insubmersibles.

Mais si les accidents physiques du Gota-elf

dans son passage a Trollhattan sont un bene-

fice au point de vue industriel, il n'en est pas

;< de meme pour la navigation, et de ce chef 1 I'homme a du lutter pour rectifier I'oeuvre de la

■ ■■ nature. La chose etait d'autant plus necessaire en cet endroit que le cours du Gota-elf fait

j partie de la longue voie de communicalion par

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1 eau qui reunit Gothembourg a Stockholm, le

Cattegat a la Baltique. Dans les temps anciens, la

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peninsule scandinave etalt coupee en deux, et

I'etude geologique de I'interieur de la Suede a

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demontre qu'al'est du Danemark existait une ile

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baignee a sa partie septentrionale par une mer

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dont les grands lacs Wener, Welter, Hjelmaren et Maslar sont lesrestes 6videnls. Des conditions economiques de premier ordre ont peu a pen convaincLi le peuple suedois de I'utilite qu'il y avait a retablir I'ancien ordre de cliose ; Stockholm, separee de la Baltique par la glace pendant une partie de I'annee, ne pouvait rester isolee de la mer sous peine de graves inconvenients dans un pays ou les communications terrestres etaient avant les cliemins de fer particulierement difficiles. C'est ainsi que fut congue I'idee du canal de Gothic dont la reahsation a ete terminee il y a a peine un demi-siecle ct qui a immortalise dans I'histoire du genie civil les noms suedois de Polhem et d'Ericson.

Une des sections les plus intiressantes de ce beau travail sert justement a annihiler les cascades de TroUhattan pour les embarcations qui vont de Gothembourg au lac Wener et reciproquement. Un peu au-dessous du village, on visile un ensemble imposant d'6cluses partagees en deux gfoupes et dont les plus grandes livrent passage a de veritables vaisseaux. La commence un canal aux parois de granit dans lequel les bateaux tirant plus de trois metres d'eau peuvent circuler a leur aise. A la fin de notre sejour a TroUhattan,

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j'avais traverse le fleuve et flanais dans les forets qui surplombeat sa rive droite. En me retournant et en jetant un coupd'oeil sur le bord opposfe, j'eus unc impression curieuse et bien typiquc en suivant des yeux la marclie lente des mats d'un navire qui emergeait des pins environnant le long du canal dont je ne pouvais voir le lit. Men esprit se reportait par une comparaison involonlaire aux paysages hollandais oil les bateaux a voiles circulent dans les prairies au milieu des troupeaux sans qu'on se rende compte de loin du chemin liquide qu'ils suivent.

Dans I'apres-midi nous repartons pour Gothembourg, nous arrachant, non sans peine, aux seductions de ce site original. Notons que, par une derniere attention, on avail purge Trollhattan d'une pluie d'employes qui le gatent en temps ordinaire et persecutentle touriste pour lui servir de cicerone et lui fairc payer les moindres passerelles avec une aprete que ne desavoueraient pas les parasites de Pise ou des environs de Naples.

Gothembourg ou Gotcborg est la seconde ville du royaume de Suede par le chitfre de sa population, mais en est la veritable capitale commerciale. SasiUiationestexceptionnelle a ce

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EN PAYS SCA^DmAVES

dernier point de vue. Tandis que Stocldiolm est confinee sur les bords de la Ballique, lac ferme dont la separent meme des obstacles topographiques et climateriques indiques ci-dessus, Golhcmbourg regarde droit dovant elle la mer du Nord et en est I'aboutissant international au meme titre que Hambourg, Rotterdam, Anvers, Londres. Gomme ces ports, elle 6ta!e ses quais de debarquement dans un estuaire fluvial accessible aux grandes embarcations, prolongement naturel et tres rarement obstrue par les glaces d'une bale qui reste spacieuse malgre son archipel d'iles.

L'iiistoire de Gothembourg est pourtant de date assez recente et sa fondation ne remonte pas a plus de deux siecles etdemi : c'est Gustave- Adolphe qui comprit I'utilite d'ajouter cet anneau a la longue chaine de ports que la Suede posseda apres la guerre de trente ans sur les deux rives de la Baltique et jusque sur la mer du Nord. La fortune de la nouvelle ville fut rapide et singulierement accrue par une serie de circonstances, entre autre par le blocus continental de notre premier Empire et la construction des canaux interieurs de la Suede ; elle le fut aussi, empressons-nous de Tajouter, par

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Ips ftnalilAs rift sfis habitants chftz lesanels se

Iransmettent des traditions universellement re-

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connues d'activite et d'energie. Ge qui fait peutetre encore plusliomieurauxhabitaatsde Gotliem-

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|,; bourg, c'est que contrairement a ceux de tant 1 de centres commerciaux, ils elevent leur esprit

au-dessus des interets journaliers de la vie et s'interessent viveraent a tous les problemes in-

tellectuels et sociaux. En voici deux exemples.

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i Les expeditions polaires de Nordensldold ont ete p organisees a Gotliembourg et en grande partie

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£ subventionnees par ses commerQants. On sait

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d'autre part que I'alcoolisme est un fleau qui sevit

avec une intensite speciale dans les pays scandinaves; le terme meme d'alcoolisme a ete pour la

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1 ' premiere fois employe par un celebre medecin 1 suedois, Magnus Huss, et etaye par lui et ses

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'''■ confreres sur des observations cliniques trop

nombreuses. G'est a Golhembourg que I'etude

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complexe de la therapeutique de ce raal parait '

avoir conduit aux resultats les plus pratiques,

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assez encourageants pour que les principales

villes scandinaves les aient adoptes. Le systeme

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de Gothemboiirg, bien connu sous ce nom des economisles et des hygi^nistes, consisle surtout

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dans la mise en regie par les municipaliles de la

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EN PAYS SCANDINAYES

vente des spiritueux, mise en regie etroitement surveillee et conflee a une socielequi est organisee de fagon a ne pouvoir realiser que des benefices insignifiants.

Dans tout voyage les dernieres stapes sont ordinairement sacrifices et je me reproche de ne pas avoir consacre plus de temps a Gothembourg dont les environs sont, parait-il, interessants. La ville s'etend au loin sur la rive gauche du Gota-elf et eloigne de plus en plus ses limites constituees par une zone ou se confondent des etablissements industriels et des jardins de plaisance. Quant au coeur de la cite, il a conserve le cachet tres special que lui avaient donne ses premiers architectes, de nationalite hollandaise. Entre la gare et le port s'etend un reseau de rues separees par des canaux et bordees de quais dont les Pays-Bas ont fourni les modeles. La place principale, decoree par une bonne statue de Gustave-Adolphe, est bordee sur un de ses cotes par un hotel de ville xvn^ siecle et seprolonge en de joliesallees d'arbresqui eneadrent le principal canal coup6 de ponts tournants : on croirait se promener dans certains quartiers d'Amsterdam.

Le port presente une grande animation avec

ses quais encombres de marchandises et traverses par line voie ferrec. Je vais m'y promener dans la soiree et voir pour la derniere fois le soleil se coucher en Suede. L'horizon s'empourpre de lueursauxquelles les bees electriquesqui s'allument de cote et d'autre melent leurs tons blafards. En face de nous l'horizon parait ferme par des montagnes nues et tristes. Des steamers chauffent leurs machines et les appels de leurs siftlets semblent nous sommer de quitter cette terre hospitaliere. Rentrons a I'hotel et tachons de secouer les idees melancoUques inseparables de tout depart, de toute fin des choses. Encore un banquet, le dernier du Congres, sup6rieur peut-etre a tous les pr6c6dents par son confortabie et son luxe ; les commerQants de la ville qui nous I'offrent ont fait les choses on ne pent mieux.

Le lendemain matin, je dis adieu a Gothenibourg ct me felicite de pouvoir, grace a une ligne assez recemment ouverte, cotoyer en chemin de fer le Cattegat au lieu de me livrer aux fantaisies de cc bras de mer repute pour son incl6mence. La route est construite presque tout le temps a travers des tranchees rocheuses qui surplombent les flots : dans leurs intervalles on

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a de jolis points de vue sur des criques familieres aux pecheurs et transformees I'ete en stations balneaires. Les villes sent rares dans ces regions. Les vieilles forteresses moyen age construites en sentlnelles pour dominer la rive danoise ont pourtant servi de noyau a quelques agglomerations, entre autres Varberg,Halmstad, et enfin Helsingborg qui nous ramene a Fentree du Sund en face d'Elseneur. Nous quittons le chemin de fer pour le bateau a vapeur et cinglons directement sur Copenhague. Le soir meme, je partais pour Harobourg, en Iraversant de nuit les deux Belts, et deux jours apres je me promenais au pied de la tour Eiffel.

Dans le discours par lequel Sa Majeste Oscar II nous souhaitaitla bienvenue dans ses Etats se trouvaientles phrases suivantes :

« Pretez I'oreille aux murmures mystiques de « nos immenses forets, aux douces harmonies " des vagues qui caressent nos riva^es, contem- « plez la viergebeaute de nos vallees, la majeste " de nos alpes, les sombrcs profondeurs de nos « fjords et en nous quittant, vous remporterez,

« je I'espere, un souffle de poesie et de frai- « cheur. »

Ces paroles du souverain, nous pouvons les redire au lecteur comme epilogue. Qu'elles I'engagent, corroborees peut-etre par les pages qui precedent, a faire connaissance avec les pays scaudinaves et il ne regrettera pas un voyage dans lequel les beautes naturelles et les qualites des habitants rivalisent pour charmer et interesser I'etranger.

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