J. CHERBULIEZ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
10, BDB DE Lk MONNAIE
A OEMËVB, MftME MAISON
A LEIPZIG, TWIETMATER
H »CCG LIV
Seize mois se sont écoulés depuis nos derniers événements.
La persécution a repris son cours. A Toulouse, cinq protestants vont mourir. A Marseille, à Toulon, les galères en ont reçu plusieurs. Les portes des couvents se sont fermées sur un nombre inconnu de femmes arrachées à leurs familles, et la tour de Constance, à Aigues- Hortes, où le nombre des prisonnières était descendu à dix-neuf, en a maintenant vingt-cinq, autant qu'elle peut en loger.
C'est là que nous conduirons nos lecteurs.
Deux grandes salles rondes, situées Tune au-dessus le l'autre, occupent la totalité de la tour. Celle d'en bas De reçoit le jour que de celle d en haut, par un trou rond d'environ six pieds de diamètre ; celle d'en haut l'est éclairée que par un trou pareil, ménagé au centre îe la voûte, sur la terrasse qui couronne la tour. C'est )ar ces troîjs seulement que la fumée s'échappe, que 'air arrive -, et avec l'air entrent le froid, le vent, la pluie.
Là vivent et meurent, en plein dix-huitième siècle, K>us les verrous royaux cadenassés par TÉglise, quel- [ues pauvres femmes coupables d'avoir été prier Dieu lu Désert, ou d'y avoir envoyé leurs enfants. Plusieurs,
comme nous l'avons vu, y sont depuis quinze, vingt, vingt-cinq ans^ Marie Durand, depuis près de trente; Anne Gaussaint, depuis bientôt trente-huit.
On continuait, mais en vain, à solliciter pour elles. Protestants, catholiques, Français et étrangers, tout ce qui osait parler y avait usé son crédit. Plus elles étaient innocentes, nous Tavons déjà observé, plus on aurait craint, en les délivrant, de paraître avouer leur innocence.
Hais de grands adoucissements s'étaient introduits peu à peu dans le régime intérieur de leur captivité. La population d'Âigues-Mortes leur témoignait un touchant intérêt; et comme il était sans exemple, — nous n'en avons, du moins, rencontré aucun indice, — qu'une seule eût abjuré, le clergé même avait fini par les laisser tranquilles. Les cordeliers, chargés de les convertir, ne leur apportaient guère plus que des nouvelles du dehors, des aumônes, des vêtements, des consolations chrétiennes, qu'ils avaient appris auprès d*elles à séparer de tout alliage romain. Une Bible, enfin, était entrée! Leurs amis, leurs parents, pouvaient les voir quelquefois. Elles recevaient, elles écrivaient des lettres; on a vu Marie Durand en correspondance avec Rabaut. D'autres pasteurs leur écrivaient aussi. Ces précieux messages étaient toujours lus en commun. De douces larmes s'échappaient de ces yeux qui en avaient tant versé d^amères^ on respirait, pour un moment, sous ces lourdes murailles, Tair vivifiant du Désert.
Un jour donc, ou plutôt un soir, à l'heure où les pau« vres prisonnières étaient ordinairement sur leurs grabats, car on ne leur permettait d'autre lumière que celle du soleil , un grand et joyeux mouvement régnait dans la tour de Constance. La salle inférieure, éclairée par une lampe, avait réuni toutes les captives. Les lits étaient intacts. Un seul, celui de la vieille \nne Gaussaint, infirme depuis longtemps, était occupé; mais la malade, assise à demi, suivait des yeux tous les mouvements de ses compagnes. Ses traits, flétris par la souffrance et Tâge, s'illuminaient d'un reflet îe leur bonheur.
On venait de traîner les lits dans un des côtés de la ;alle. Dans l'espace demeuré libre, un vieux fauteuil îtait adossé au mur. Devant ce fauteuil, une table; sur ;ette table, un vieux tapis ; sur ce tapis, une large Bible lux coins usés. Devant cette table, enfin, quelques chaises, quelques bancs, tout le mobilier vermoulu de a prison.
Tout était prêt. Les prisonnières allaient, venaient, elles semblaient regretter de n'avoir plus rien à faire.
— Marie, quelle heure est-il?
— Six heures viennent de sonner aux Cordeliers. ifous avons du temps de reste.
— Malheureusement.
— S'il vient plus tard, il restera plus tard.
— Vous croyez?...
— J espère. Il ne parait pas, du moins, que le major ^ lui ait fixé une heure [lour sortir.
— Ce bon major!... Q le ferions-nous sans lui?
— Si on savait ce qu'il est avec nous, il serait bien vite cassé.
— C'est un peu fort, en effet. Un pasteur admis dans la tour! Un lieutenant du roi qui le laisse entrer et sortir !...
— Entrer, oui. Sortir...
— Ah! mon Dieu !... Cette idée ne m^était pas venue... Est-ce que vous craindriez un piège?.,. H. d'Ambly est la loyauté môme...
— Il le paraît...
— Auriez-vous quelques indices?
— Rien, absolument rien... Et pourtant... ce ne serait pas la première fois...
Marie avait oublié qu^elle parlait à la mère de Bruyn, de Judas Bruyn, car ce nom lui était resté. Elle vit ses yeux se remplir de larmes.
— Pardon, dit-elle, pardon I... A quoi pensais-je?... Ne parlons plus de cela...
— Non; parlons-en... Malheureux enfant'... Depuis que nous attendons celui qu'il a voulu trahir, je ne puis plus penser qu'à lui. Où est-il. ^.. que fait-il?...
— M. Rabaut le sait peut-être.
— Peut-être... Mais qui osera le lui demander?.. • Ce ne sera pas moi.
— Êtes-vous responsable de la... du...
^ Le commandant de la tour.
— Du crime, voulez-vous dire.
— ... de la faute de voire fils?...
— Non ; et pourtant, je tremble à la pensée de voir entrer M. Rabaut. Dire qu'il serait mort... mort de la main du bourreau... lui... notre père... notre premier consolateur après Dieu... et que mon fils serait Tauleur de sa mort!... Ah ! voyez-vous, Marie, c'est comme un poids, un poids affreux, que rien ne m'ôtcra de dessus le cœur. Il serait là, me parlant avec bonté, pardonnant même à mon fils, que je chercherais encore dans ses yeux la trace de Thorreur que notre nom doit lui inspirer... Mais on ouvre... Est-ce lui, bon Dieu!...
C'était le major, qui venait faire sa ronde. Il était censé ignorer la grave infraction qu'il allait permettre aux règlements de la prison. Aussi ne fit-il que paraître, car il aurait été forcé de voir le dérangement des lits.
— Il est décidément pour nous, dit une des prisonnières.
— Il avait Tair bien sombre, dit une autre.
— Bien préoccupé, dit une troisième.
< — On le serait à moins. 11 joue sa place, ce soir...
— Et pour nous. Eh bien, qu'avez-vous, Marie?.,.
— Rien... rien...
- — Mais encore?...
— 'Rien... Je voudrais être à demain.
La porte se rouvrit. C'était Rabaut.
Ëst-ii besoin de dire à quel point cette visite était un événement pour les prisonnières?
Quelques-unes l'avaient connu. Celles-là, c'était comme si Dieu lui-même eût dû apparaître dans la prison. Beaucoup, et Marie était du nombre, ne l'avaient jamais vu^ mais il y avait vingt ans qu'elles entendaient parler de lui. Au désir de recevoir les consolations du pasteur se joignait donc celui de voir l'homme extraordinaire, le héros de tant de récits, le centre de cette étonnante chronique où leurs noms inconnus avaient place à côte du sien.
Mais s'il y avait vingt ans qu'elles savaient et qu'elles répétaient son nom, il y en avait bien davantage qu'il savait celui de leur prison, et que son imagination lui en retraçait la sombre histoire. Quoique les prisonnières d'Aigues-Mortes ne fussent pas plus malheureuses, à tout prendre, que beaucoup d'autres, elles avaient le privilège d'attirer plus particulièrement l'intérêt. Une tour fameuse dans le pays, un vieux château, monument des croisades *, tout concourait à dramatiser au loin l'humble existence des captives. Ces portes que Rabaut venait de se faire ouvrir, son imagination les
1 Les fortifications d* Aiguës -Mortes, commencées sons saint Louis, furent aclievées sous son fils, Philippe le Hardi. Une lettre de Clément IV à ce prince , dans laquelle il louait sa constance à les bâtir, fit donner à la principale tour le nom qu'eUe a gardé.
avait mille fois franchies^ ces femmes qu'il allait voir, il savait leur vie à toutes. Celles mêmes qu'il n'avait encore jamais vues, il sentait, à son émotion, qu'il les reconnaîtrait.
Elles s'étaient d'abord précipitées vers la porte ; puis, le respect les avait retenues. Elles avaient machinalement formé, autour de lui, un large demi^cercle. Les unes s'étaient jetées à genoux, mais à genoux devant Dieu, non devant l'homme, car leurs regards étaient en haut et leurs lèvres priaient ; les autres ne voyaient que lui et ne pouvaient encore penser qu*à lui.
Lui aussi, il était muet et immobile. Ses yeux étaient tantôt au ciel, tantôt sur elles. Ses mains se joignaient pour prier, et aussitôt s'étendaient pour bénir. On n'entendait que quelques sanglots étouifés, et, par intervalles, la voix de la vieille Gaussaint qui murmurait son vieux cantique :
Lai8se-moi désonnais, Seigneur, aUer en paix..
Enfin, le pasteur s'avança. Il avait aperçu la table, et le fauteuil, et la Bible; il voulait, avant de leur parler, parler encore à ce Dieu pour qui elles avaient tant souffert;
On avait compris sa pensée. Quand il arriva derrière la table, elles s'étaient agenouillées, sur deux rangs, à quelques pas devant lui.
Alors il se mit à prier, mais à haute voix, cette fois. Il pria— essayerons-nous de reproduire ses paroles? — il pria... comme devait prier, dans un tel lieu et au
milieu d'une telle assemblée, celui qui risquait tous les jours sa vie pour consoler et pour prier.
(( Dieu, disait-il, ô noire père!... Nos cœurs étaient unis de loin; nos pensées se rencontraient en montant vers ton trône. Tu as voulu que nos voix comme nos cœurs montassent une fois ensemble... Âh ! que te rendrons-nous, Seigneur 1 que ferons-nous pour toi quand tu as tant fait pour nous!... Hélas! pauvres pécheurs, notre reconnaissance même est un [ûége pour nos âmes. Tout ce que nous avons d'amour pour toi, nous le dépensons à te rendre grâces pour celte foveur d'aujourd'hui; nous oublions qu'avant de nous Tavoir accordée, tu n'en étais pas moins noire protecteur, notre Père, notre Sauveur, notre Dieu. Qu'est-il donc, ce bienfait, en comparaison de ceux dont tu nous as comblés par TÉvangile? Que sont-ils, ces quelques rayons de joie entrés aujourd*hui dans ce lieu, au prix du soleil de justice, toujours levé, toujours resplendissant, pour quiconque regarde au ciel!... Ainsi, mon Dieu, au moment même où nous nous sentons tout à toi, nous avons encore besoin que tu redresses et que tu diriges nos pensées; même en volant au-devant de toi, notre âme pourrait s'égarer. Viens, Seigneur; apprendsnous toi-même le chemin qui mène à toi. Que la chair et le sang n'aient point de part au culte que tu nous permets de te rendre aujourd'hui. C'est la première fois, mon Dieu, c'est la dernière aussi, selon toute apparence humaine, que nous te prierons ensemble... Donne-nous d'être ici ce que nous serons dans le ciel... »
lY
Jl s'assit. Les femmes, agenouillées jusque-là, se levèrent, et il leur fit signe de s'asseoir. Mais elles ne s'assirent pas, et quand il prit le livre, elles retombé* rent à genoux.
Cette Bible, à peine Teut-il touchée, qu^une émotion nouvelle se peignit dans ses traits. Il venait de la reQonnaître. C'était la vieille Bible aux Bruyn^ Il était tombé, en l'ouvrant, sur le fameux signet ensanglanté... et. une femme, cachée derrière les autres, avait éclaté en sanglots.
— Ce trésor ici!... dit-il. Exposerun tel héritage!.,.
— Qui l'aurait recueilli?... murmura la femme. Plus de fils...
Rabaut jeta sur elle un regard presque souriant.
— Jl est écrit, dit-il, que, des pierres mêmes. Dieu peut susciter des enfants à ceux qui le servent.
— Grand Dieu!... s'écria- t-elle. Je pourrais revoir mon fils!...
— Le revoir, je l'ignore. L'aimer, vous le poTivez.
— Il vit!...
— Oui.
— Il s'est repenti?
— Oui.
•— Vous lui avez pardonné ?
— Oui... Et Dieu avant moi. Calmez-vous... Cette Bible, en sortant d*ici, rentrera dans des mains pures... Lisons, mes sœurs, lisons...
— iO —
Alors il se mit à leur lire, dans saint Jean, les adieux du Sauveur à ses apôtres. C'était, de toute la Bible, ce qu'elles avaient le plus lu et relu. Il y avait, dans ces admirables chapitres, tant de choses qui semblaient écrites pour elles! Elles les savaient par cœur, et pourtant, dans sa bouche, elles les trouvaient encore nouvelles. Elles se demandaient presque s'il n'y ajoutait rien. Qu'y auraiMl ajouté? Consolations, espérances, tout n'était-il pas là?
« Que votre cœur ne se trouble point, dit le Christ. Confiez-vous en Dieu; confiez-vous aussi en moi...
(( Et je prierai mon père, et il vous enverra un autre consolateur...
<K L'esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir parce qu'il ne le connaît point ] mais vous, vous le connaissez...
(( Je vous laisse la paix; je vous donne ma paix...
« Comme mon père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour...
(( Si le monde vous hait^ vous savez qu'il m'a haï avant vous...
(( Le serviteur n'est pas plus que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi...
(( On vous chassera des synagogues; le temps même approche où, en vous mettant à mort, on croira faire une œuvre agréable à Dieu...
(( Vous êtes maintenant dans la tristesse ; mais je vous verrai de nouveau. Votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie.
« Père saint, je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal...
« Sanctifie-les par ta vérité... afin que tous soient un, comme toi, mon père, tu es en moi, et moi en toi...
« Qulls soient un, comme nous sommes un... »
A ces motS) il s'arrêta.
— Entendez-Tous, mes sœurs?... dit-il. Un avec Dieu! Voilà la grande grâce; voilà le grand secret» Un avec Dieu ! Et que nous font, alors, la haine et les. violences des hommes? Gomme lui, nous sommes au-dessus. Un avec Dieu!... Que nous importent les misères du temps? En nous arrachant à nos biens terrestres, les méchants n'auront réussi qu'à nous ouvrir plus tôt les abords de l'éternité.
Il aimait cette grande idée; il la développa longtemps. Enfin :
— Mes sœurs, poursuivit-il, voilà l'union avec Dieu. Si vous la voulez, achevons... Que cette table devienne la Table Sainte... Où est le pain, mes sœurs? Où est le vin?
On y avait songé. Communier! C'était le plus ardent de leurs vœux.
On apporta les symboles sacrés. Le pain était dans on plat de terre ; le vin, dans un gobelet d'étain.
— Nous n'avons rien de plus beau, dit Marie*
— Tant mieux. Jésus avait-il davantage?
Elles voulaient se remettre à genoux.
^ Non , dit Rabaut. Faisons comme au Désert.
Debout, mes sœurs ; et quand je tous appellerai, venez.
Alors, après s'être recueilli quelques moments , il commença.
On demandait à un protestant de nos jours comment la Cène avait lieu dans son église. <c Demandez à saint Paul, » dit-il.
Nous aussi, à qui nous demanderait comment on communia, ce jour-là, dans la tour de Constance, nous répondrions : « Demandez à saint Paul. >i
« J'ai appris du Seigneur même, dit-il'^ ce que je vous ai enseigné; c^est que le Seigneur Jésus, la nuit qu'il fut livré, prit du pain, et, après avoir rendu grâces, le rompit et dit : Prenez, mangez ; ceci est mon corps qui est rompu pour vous; faites ceci en mémoire de moi.
« De même, après avoir soupe, il prit la coupe et dit : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang. Faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous en boirez, car toutes les fois que vous mangerez de ce pain et que vous boirez de cette coupe, vous annon- 1 cerez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne... ' 1
Avez*vous lu.^ Avez- vous reconnu la messe? Et si| vous étiez en train dé chercher, non pas la messe, maisj la Cène, la vraie Cène du Christ, où la reconnai triez-vous, | sur vos autels dorés, ou sur ces tables dont on voua apprend à vous moquer? Où est-ce que saint Paul serait le mieux retrouvé, sous les lambris de Sainl Pierre de Rome, ou sous les voûtes enfumées ,de la toa d*Aigues-Mortes?
* 1** Ëpltre aux Corinthiens, XI.
La liturgie protestante est calquée, comme on sait,
sur le récit de saint Paul et sur les exhortations qu'il y
a jointes. Quand le ministre eut prononcé les paroles
consécratoires, les prisonnières vinrent défiler devant
lui. A chacune, selon l'usage, en lui présentant le pain
et le vin, il adressait, en forme d^exhottation, un ou
deux versets de rÉcriture. Puis, il alla au lit d'Anne
Gaussaint. Elle attendait impatiemment son tour. Ses
yeux, son âme, tout son être avait volé au-devant du
pain céleste, A peine Teut-elle reçu, qu'elle retomba
sur son oreiller, épuisée, haletante... Et elle répétait,
toujours plus bas :
Laisse-moi désormais.
Seigneur, aller en piûx...
yi
Alors enfin, lorsqu'on eut encore prié, Rabaut s'apirocha des prisonnières. Il raconta à la mère de Bruyn lù et comment il avait retrouvé son fils; il ajouta, ce [ue nous n^avons pas encore eu occasion de dire, cornlent Bruyn était sorti d^ prison.
C'était à Bridaine qu*il l'avait dû. Convaincu de son inocence dans sa fâcheuse affaire avec le marquis de arniers, le missionnaire s'était mis courageusement I campagne. Joly de Flenry, le procureur général, la fie jaoire de Voltaire, détestait la Réforme au moins tant* que l'impiété ^ mais c'était, au fond, un homme
— Injuste. Il écouta Bridaine; il interrogea le marquis, et celui-ci, qui avait déjà le projet de sauver Bruyn» acheva de tout éclaircir. Hais comme une mise en liberté ne pouvait avoir lieu sans des négociations très-compliquées entre les parlements de Paris et de Toulouse, il avait été convenu qu'on extrairait Bruyn de sa prison, comme pour le reconduire à ses premiers juges^ et qu'il s'échapperait dans le trajet.
Ainsi fut fait. Revenu à Paris, sous un faux nom, Gebelin l'avait fait entrer chez son libraire, en remplacement du commis qui avait dénoncé les livres. Là, sous la direction de Gebelin, il avait fait de rapides progrès dans la bonne voie que Dieu venait de lui rouvrir. Mais avec son ancienne foi revenait son ancien zèle. Il n'avait pu rester longtemps aux travaux obscurs d'une boutique-, il avait demandé à servir d'aide aui pasteurs, dans les vastes tournées qui se faisaient de temps en temps parmi les disséminés du Nord et de l'Ouest.
Depuis plusieurs mois, il était à l'œuvre. Il avait déjà reconstitué dans l'ombre plus d'un petit troupeau longtemps perdu. Au bonheur de travailler pour TÉglise se joignait celui d'avancer sa réhabilitation, car il ne voulait pas encore se cotisidérer comme absous*' Il ne le serait, disait-il, que lorsqu'il se sentirait digne de revoir son pays natal *, et il ne voulait y entrer qufl lorsque ses travaux auraient surabondamment couverl sa faute.
Il y avait peu de prisonnières auxquelles Rabaut n'eA quelques détails à donner sur leurs familles oa leun amis. Elles l'accablaient de questions ; l'avidité crois
sait par les pleurs mêmes que faisaient couler ses réponses. A qui n^avait-il pas une ou plusieurs morts à apprendre? Mais les entretiens les plus tristes sont ceux qu'on a le plus de peine à finir.
Cependant la nuit avançait. Bien des heures avaient sonné à l'horloge des Cordeliers depuis que le ministre était entré dans la tour. On avait même cru entendre, en dehors de la porte, comme les chuchotements de gens qui s'impatientent. C'étaient les geôliers, avait-on pensé, qui s'ennuyaient de faire sentinelle, car le major leur avait défendu d'entrer, et ils ne devaient ouvrir que quand Rabaut frapperait.
Seule, Marie Durand était revenue à ses craintes. Ce bruit lui avait paru sinistre; son regard exprimait une telle angoisse, que le ministre avait fini par s'en apercevoir. Mais il en était, en ce moment, à des récits douloureux sur lesquels nous aurons à revenir, et qui lui paraissaient expliquer assez cet effroi ; tout au plus se disait-il qu'en entendant parler d'un pasteur près de périr S elle frémissait à la pensée des dangers qu'il courait constamment lui-même.
Mais tout à coup il se tut. On venait d'entendre, au dehors, comme une crosse de fusil tombant lourdement sur l'escalier. Il pâlit; les femmes restaient immobiles
^ Rochette, à Toulouse.
et glacées. Plus de doute; la trahison veillait à cette porte. Fuir, il n*y fallait pas songer; attendre, c*eûtété user en appréhensions le courage qui lui restait. Il alla droit à la porte, et frappa. On ouvrit... L'escalier était couvert de soldats.
Les femmes poussèrent un cri; mais lui, en face du péril, il avait déjà retrouvé tout son sang-froid.
— A qui en veut-on?... dit-il.
Point de réponse encore ; mais on entendait une voix impatiente et sourde qui murmurait derrière les soldats : « Allez!... allez donc!... » On reconnaissait celle du major.
— Monsieur, dit le ministre, — et son regard l'allait chercher dans l'ombre, — je n'ai pas besoin de vous dire que ceci est infâme. Puisque vous vous cachez, vous le savez...
Et avec ce geste imposant qui donnait tant d'autorité à sa parole :
— Attendez-moi... ajouta-t-il.
Alors il se retourna vers les prisonnières.
— Adieu... adieu, mes pauvres sœurs...
Mais il ne put continuer. Le bruit des sanglots étouffait sa voix. Elles s'étaient jetées à ses pieds; elles s'attachaient à ses vêtements, elles inondaient ses mains de larmes.
Une d'elles s'était précipitée, les mains sur le visage, contre le lit â*Anne Gaussaint. On la vit tout à coup se relever, pousser un cri et tomber évanouie. Elle avait touché, par hasard, une des mains de la vieille prisonnière... Cette main était froide et raide. Anne Gaussaint avait été exaucée ; elle s'en était allée en paix. Son corps
déjh glacé prouvait qu'elb avait dû expirer depuis long* temps, peut-être au momeut même où le pasteur s^était éloigné de son lit.
— Eh bien, dit-il, Dieu soit béni! C*est moi qui lui ai ouvert sa prison.
Puis aussitôt, retournant à la porte :
— Major d'Ambly, il vous manque une prisonnière... Voici le prisonnier... Allons!...
Les soldats se rangèrent machinalement autour de lui. On aurait douté, à les voir, s'il était leur prisonnier ou leur chef.
— Allons!... répéta-l-il. — Et la porte, se refermant, le déroba aux regards des prisonnières.
VlU
Huit jours s'étaient passés. Ses amis de Toulon^ les galériens, attendaient aussi sa visite. Ils ne savaient à quoi en attribuer le retard.
Comme les captives d'Aigues-Morles, ils commençaient à ressentir les effets de cette tolérance qui s'établissait dans les mœurs en dépit des lois, chez les subordonnés en dépit des supérieurs, chez les supérieurs en dépit d'eux-mêmes.
Mais il n'y avait pas longtemps qu'on les associait encore à toutes les privations et à toutes les souffrances des criminels auxquels ils étaient assimilés. Une lettre écrite au pasteur Lafond, en 1753, par le galérien Isaac Grenier, nous donne à ce sujet les plus douloureux dé-
— i8 — tails. « Les circonstances, dit-il, dépendent toujours de ceux qui nous commandent. Elles varient suivant le caprice de ces esprits bizarres et toujours plus ou moins féroces. On vous a fait le détail des habits que Ton nous donne, avec lesquels il faut essuyer la rigueur du froid et celle de Fêté. N'ayant pour toute nourriture que du pain et de l'eau, occupé aux travanx qu'on vous a marqués, on ne peut s*en exempter qu'en payant tous les matins un sol aux argousins^ autrement, on est exposé à subir les mêmes peines, exposé à demeurer attaché à une poutre, avec une grosse chaîne, la nuit et le jour. )> N'oublions pas de dire que l'auteur de cette lettre avait quatre-vingt-trois ans 5 de plus, il était gentilhomme. L'égalité, bannie encore des relations sociales, existait au bagne, comme on le voit, pour ceux qui auraient eu le plus de droit à des égards. Isaac Grenier venait de perdre son fils, galérien avec lui^ sa fortune était confisquée, et ce pauvre sol qu'il avait à donner aux argousins, il l'attendait de la charité de ses frères.
Cette égalité même entre les forçats protestants et les criminels ordinaires était déjà un grand progrès, car ils avaient commencé par être en butte aux plus épouvantables traitements. Sous Louis XIV, il n'était pas de torture, soit physique, soit morale, qu'on ne s'ingéniât à leur infliger. Les forçats catholiques étaient presque heureux en comparaison.
Tout cela donc avait cessé. En vain quelques parlements, poussés par le clergé, aiguillonnés par réternel besoin d'expier aux dépens d'autrui leurs hardiesses gallicanes, s'étaient repris d'une émulation efirayante pour continuer l'œuvre du grand roi. Ceux qu'ils en-
voyaient aux galères y trouvaient généralement des protecteurs, des amis, des soins, tous les adoucissements, enfin, que permettait leur séjour dans le bagne. La dureté de leurs gardiens s'amollissait devant leur courage. On ne savait plus ne pas mettre une distance immense entre eux et les coupables dont ils partageaient le sort; et cette assimilation monstrueuse, que des magistrats avaient prononcée, il n'y avait plus de gardeehiourme qui ne la cassât dans son cœur.
Comme à Aigues-Mortes, enfin, l'impossibilité bien reconnue d'obtenir des conversions avait dégoûté les prêtres; ils se tenaient à Fécart. La douceur ne menait ï rien, et la violence était interdite. On tenait, là aussi, ï rester fidèle au système d'après lequel les protestants Haient censés condamnés, non comme protestants, mais pour avoir contrevenu aux ordonnances qui leur Jéfendaient de s'assembler. Triste fiction, qui épargnait îuelques cruautés aux persécuteurs, mais qui ne serrait, d'autre part, qu'à rendre la persécution aussi ab- Jurde qu'elle était déjà odieuse.
Quelques jours donc après l'aventure d'Aigucs-Mortes, leux de nos forçats, enchaînés ensemble, étaient ajssis lans l'arsenal. L'un, jeune et vigoureux, lisait; l'autre, ^ieux et cassé, à demi couché sur un madrier, avait dans out son corps l'immobilité de la fatigue, et, dans ses raits, celle d'un profond découragement.
— Combien de repos encorel... demanda-t-il.
— Une demi-heure, je crois.
— J'en ai besoin. Comment vais-je recommencer!..,
— Laissez-moi travailler seul. On ne dira rien.
— li... Mais il n en Tuudra pas moins être debout, aller, venir, suivre tous tes mouvements... Et tu as beau les adoucir de ton mieux, mon pauvre Fabre, tu me fais un mal affreux.
— Vous ne me Taviez jamais dit.
— Fallait-il ajouler ce souci-là à tous ceux que tu te donnes pour moi?...
— Vous étiez l'ami de mon père, et je suis presque votre fils...
— Presque!... lu Tes tout à fait, va!... Ce qui est sûr, trop sûr...
Et il soupirait profondément.
— ... c*est que je n*en ai plus d^autre...
On a reconnu le vieux Bruyn.
— C'est égal!... reprit-il. Enchaîner ainsi la vie à la mort... C^est affreux...
Et il secouait, de sa main tremblante, la lourde chaîne qui allait de lui à son compagnon.
— Calmez-vous, dit Fabre. Ne suis-je pas bien heureux, après tout, d'être avec un ami?... Et si j*étais avec un de ces sales coquins?... Calmez-vous...
11 retomba dans son abattement. Son compagnon se remit à lire.
— Tu aimerais mieux te promener, j'en suis sûr... reprit le vieillard au bout d'un moment.
— Non, vous dis-je, non... D'ailleurs, vous voyez bien que je lis.
— Qu'est-ce que lu lis?
— Mais vous le savez , père Bruyn. Ma bibliothèque n'a qu'un volume...
— Ahl celte comédie que M. Court t'a envoyée- Ton histoire, je crois...
— Oui... UHonnêté Criminel y en cinq actes, par un certain Fenouillot de Falbaire.
— Et cela... le plaît?...
— Hélas, père Bruyn , jamais casaque de forçat n'a \ié tellement grossière, que Torgueil ne pût se loger lessous. Oui... on m'a donné là un magnifique caracère... On me fait débiter des vers... des vers... Et ce- >endant...
— Cependant?...
— Je suis un ingrat peut-être... Mais la pièce, en somme, ne me parait pas valoir grand'chose...
— Ah!...
— Grands mots, grands vers, grands sentiments.. • ffais de naturel, peu ou point*, de religion, encore noins... En revanche, des invraisemblances à foison... Hais ce qu'il y a de plus curieux , c'est que Fauteur ne )araît pas se douter que son héros vive encore. Il a en- -endu raconter mon aventure-, il s'en est emparé tant )ien que mal, et il n'a pas songé à en demander la late. Cette erreur, du reste, en dit plus que toutes ses léclamations. Évidemment, il ne lui est pas venu à 'esprit que le fait pût être récent. Des lois pareilles ui paraissaient d'un autre siècle. Je ne serais pas lurpris qu'il ignorât s'il y a encore des prolestants aux galères...
— Il y en aura bientôt de nouveaux, dit-on.
— La chaîne de Toulouse doil arriver un de ces jours, peut-être aujourd'hui même. Il y en aura sûrement.
— Puisque M. Rabaut a tant tardé, qu'il tarde encore un peu, et que nos pauvres amvan ts aient au moins sa visite.
— Oui; mais ce retard commence à m'inquiéter. Il m'a écrit, comme vous savez, d*Àigues-Mortes. Il devait voir, le jour même, nos prisonnières...
— Ma pauvre femme!... murmura Bruyn.
— ... et partir le lendemain pour Toulon. Il avait obtenu, me disait-il, Tautorisation de nous voir en particulier, dix par dix... Il vous remontera, père Bruyn!.»
— L'âme, oui, et c'est bien le principal; mais le corps!...
— Jje corps comme l'âme-, vous verrez.
— Dieu le veuille! Mais, à propos, tu ne m'as pas dit s'il te parlait des sollicitations entamées en ta faveur...
— Quelques mots...
— Et ces quelques mots?
— Je ne voulais rien vous en dire...
— Pourquoi?... Ah! je comprends... Mon Dieul... mon Dieu!...
— Eh bien, oui... Il m'écrit que les sollicitations avancent... Que le duc de Choiseul s'est emparé de, l'affaire et veut la soumettre au roi...
— Au roi!...
— Il ajoute que cette pièce, toute mauvaise qu'elle esty a fait fureur... Qu'on la lit dans les cercles, qu'on la joue en société... Qu'on la jouera peut-être au'
théâtre... Que ma délivrance est certaine, enfin*. •
— Et tu me quitterais! s'écria Bruyn. Et je resterais!... Et tu pourrais... Mais non... va... va... Sois heureux... Sois libre... Qu'est-ce qu'il y a de commun entre toi et moi?... Tu t'es dévoué pour ton père, et moi j'ai été déshonoré par mon fils...
— Encore ce souvenir... Encore!...
— Va... va... Le nom de Bruyn n'est plus bon qu'à s'éteindre aux galères... Mais pardon... pardon... Tu m'as fait du bien, et je serais jaloux de ton bonheur!... Mais aussi, moi, quel avenir!... Seul... livré àjenesais qui... Mon Dieu!.... mon Dieu!...
La cloche sonna. En un clin d^œil, tout fut en mou* cernent dans l'arsenal.
Mais à peine avait-on repris les travaux, que ce cri : ( La chaîne! la chaîne! » se propagea, avec la rapidité le l'éclair, de l'entrée aux dernières extrémités du mgne. La cloche sonnait de nouveau. Les forçats, quitant l'ouvrage, reformaient précipitamment leurs angs. Ils attendaient, avec une joie bruyante, qu'on es menât sur le passage de leurs nouveaux compa- [Dons de misère. Les protestants ne prenaient aucune lart à cette allégresse brutale-, mais il ne leur tardait las moins de voir quels frères allaient être associés à Bur sort.
La triste colonne avait fait halte à Pentrée du bagne.
Quand tous les forçats furent rangés des deux côtés de l'avenue, on lui fil reprendre sa marche.
Les forçats ne voyageaient pas, comme aujourd'hui, en voiture. C'était pitié de voir ces visages à longue barbe, ces corps affaissés, ces pieds saignants. Les uns, dans toute Taudace du crime, semblaient renaître à Tair du bagne; les autres, dans rabattement delà lâcheté ou du remords, tâchaient de se dérober aul regards. Quelques-uns, enGn, ne songeaient ni à se montrer ni à se cacher. S'ils baissaient la tète, c^étail avec le calme delà résignation ; s'ils la levaient, c*étâi pour chercher des regards amis. Ceux-là, c'étaient V protestants.
Sur soixante arrivants, il y en avait une dizaine; | proportion considérable, et qui rappelait les beaux { temps de Louis XIV. I
— Le Désert a donné !... disait un vieux garde-, chiourme à Fabre et à Bruyn. Y a-t-il de vos amis là dedans?
— Point encore que je connaisse. Mais ils n^ont pas tous passé, probablement...
— Non... En voici, je crois...
La colonne, en effet, se terminait par un groupe de protestants. Fabre, atterré, venait d*y apercevoir ses trois amis, Sabatié et les deux Reboul, les deux frères de Madeleine, ceux qui, avec lui, escortaient Rabaut le jour de la trahison de Bruyn. Ils venaient, eux aussi, de le reconnaître, et ils branlaient la tête en souriant comme font des amis qui se rencontrent.
Ils passèrent. Fabre les suivait des yeux. Le vieu^ Bruyn était anéanti. Il lui eût été moins cruel de re
connaître un fils sous cet te hideuse livrée, que de voir arriver tous les témoins de son opprobre*
— Au travail I... cria le gardien.
Fabre, au lieu d^obéir, se mit à suivre la colonne. On le laissa. Les gardiens étaient autorisés à avoir pour lui toute Tindulgence qui ne serait pas trop eon traire aux règlements généraux.
MaisBruynne pouvait aller vite. Les arrivants étaient déjà rangés dans une cour, et Tintendant du bagne allait les passer en revue. Ne fallait-il pas reconnaître la marchandise amenée, et donner quittance aux ameneurs?
Cet intendant, le marquis d*Origny, était le pre* mier protecteur des protestants du bagne. C'était de lui que Rabaut avait obtenu Tautorisation de les voir; il avait voulu seulement, comme le major d*Ambly, que la chose eût Pair faite à son insu. Aussi, quoiquHl adressât fréquemment la parole à Fabre, et qu'il le sût averti de la visite du pasteur, il ne lui en avait pas parlé.
Ce fut donc avec beaucoup de surprise que nos deux galériens le virent s'approcher d'eux, Tair agité, mena- ^nt. Mais ils eurent bientôt compris qu'ils n'étaient pas les objets de sa colère.
— Bonjour, Fabre, dit-il; bonjour, Bruyn...
Puis, plus bas, et de manière à n'être entendu que î'eux :
— Il viendra... Qu'il ne craigne rien...
Et il les laissa stupéfaits, soit de la confidence, soit l'un pareil mélange d'irritation et de bonté.
LUnspection terminée, ils purent s'approcher de leurs amis. Fabre se jeta dans leurs bras. Bruyn, les yeux gros de larmes qui ne pouvaient sortir, leur serrait convulsivement les mains.
— Vous ici h. . vousici!...
— Pourquoi pas?... 4it Sabatié. Vous y êtes bien, vous deux... '
— Où avez-vous été pris t
— Nulle part. On ne se contente plus de surprendre les assemblées, ni même de punir ceux qu'on suppose y avoir assisté. Le cercte des crimes s'étend au gré de nos persécuteurs. On nous a demandé, à nous, s'il était vrai que nous eussions quelquefois escorté M. Rabaut. Nous pouvions nier; nous ne l'avons pas voulu... £^ nous voici...
— M. Rabaut sait-il votre malheur?
— Il doit l'avoir su.
— Comment ne me Ta-t-il pas écrit !
— Écrit!... 11 t'a écrit récemment?...
— Mais oui; d'Aigues-Mortes...
— D'Aigues-Mortes!... s'écrièrent les trois amis.
— Oui, d'Aigues-Mortes, dit Fabre, surpris à son tour de leur étonnement et de leur ton. Ignoriez-vous que je recevais de ses lettres ?
— Non; mais...
— Il m'annonçait, dans celle-là, sa prochaine arrivée icL.t
— Hais, malheureux, tu crois qu^on va se contenter de l'envoyer aux galères, lui!....
— L'envoyer?,.. Je ne comprends pas...
Mais il n'avait pas achevé ces mots, que la terrible vérité lui était apparue* Il pâlit ; il tremblait d'en demander davantage.
^ Mais, reprit^il enfin, êtes-vous sûrs de ce que vous dites?... Il n'y a qu'un instant que l'intendant... Vous avez vu quand il nous a parlé, n'est-ce pas?... Eh bien, il nous disait précisément que M. Rabaut allait venir, qu'il n'avait rien à craindre...
Les amis levaient les épaules.
~ L'intendant... Tintendant...
— Oui, l'intendant... C'est notre meilleur ami ici... Il est frano, il est bon...
— Serait-il meilleur, par hasard, que le major de la tour de Constance?
— M. d'Ambly est un homme excellent, dit-on.
— Excellent, en effet... pour les trahisons...
— Ce serait lui!...
— C'est lui. Fiez-vous, après cela, à votre M. d'Origny!... M. Rabaut...
— Mais s'il est pris, dit Bruyn, il n'est plus question de le prendre. ••
— C'est vrai... Mettez alors que Pin tendant s*est moqué de vous...
— Lui?... dît Fabre. C'est impossible.
— Crois ce que tu voudras; mais ce qui est sûr, trop sûr, c'est que notre pasteur est pris...
— II est perdu!...
— Chut!... Écoute...
Et Sabatié, se rapprochant vivement, les entraîna dans un coin de la cour.
— ...Écoutez... Nous vonons de traverser la province... Nous avons vu, çà et là, quelques amis... Ils ont pu, malgré nos gardiens, nous dire quelques moti... Une fermentation terrible règne dans les Cévennes... Dans huit jours, dans quatre peut-être, le Languedoc est en feu... On verra...
Un gardien survint. Il fallut se séparer.
Sabatié disait vrai. A la nouvelle de Tarrestation du pasteur, le vieux sang camisard avait reflué, bouillonnant, dans ces cœurs si longtemps serrés. Tous les sou* venirs et tous les courages s'étaient donné rendez-vous, avons^nous dit, au jour où le despotisme atteindrait celui qui prêchait la patience. Ce jour était venu. Les Cévenols allaient lever la tête. Dieu lui-même, leur semblait-il, en laissant arriver le terme qu'ils avaient fixé, ordonnait le combat et garantissait la victoire.
Les plus modérés, quelques pasteurs même, qui n'avaient cessé de prêcher comme Rabaut la résignation et la paix, commençaient à douter que la révolte fût un crime, ils savaient ce que Dieu commande aux sujets-, mais un siècle de soumission ne les avait-il pas absous d'avance? Et puisque cette soumission n'ame- . nait aucun adoucissement, puisqu'il n'y avait nul espoir que la tyrannie épargnât aucun vestige de leur foi, n'é-
tait'Ce pas le cas de répéter, mais la tète haute, maintenant, et rép^e au poing s'il le fallait : m II vaut mieux obéira Dieu qu'aux hommes! »
Pourtant, il n'y avait pas de province en France où le vieux et proverbial amour des Français pour leurs souverains se fût conservé plus inlacl. Oui, ce roi qui les écrasait ou les laissait écraser, les protestants Taimaieut encore; il était encore, pour eux, Toint de Dieu et le petit-fils d*Henri IV. Nulle part la nouvelle de sa maladie*à Metz, en J744, n'avait été reçue avec une douleur plus profonde et plus sincère. Un synode, alors assemblé', nous a laissé dans ses procès- verbaux un monument de ce curieux royalisme. «Le 20 août, la séance finie, un membre ayant communiqué une lettre qu'il venait de recevoir, et qui contenait la triste et affligeante nouvelle de la maladie du roi, on s'est jeté à genoux pour demandera Dieu, par uneardente prière, le rétablissement de la santé de Sa Majesté. Ensuite, le synode a arrêté que Ton fera, Iç plus tôt possible, des prières publiques dans chaque église pour le même sujet. )) Deux jours auparavant, à l'ouverture du synode : « Après avoir lu la Parole de Dieu et imploré le secours du Saint-Esprit, tous les membres de rassemblée ont fait les protestations les plus sincères de leur inviolable fidélité envers le roi. » Arrêté, en conséquence, que chaque pSlsteur fera, chaque année, au moins un sermon sur la nécessité de la soumission aux puissances; arrêté encore qu'on célébrera sous peu, dans toutes les églises,
* C'était le premier synode général, soit national, depuis la té* vpçation de Fédi^ de liantes.
un jeûne solennel, et cela, avant toute chose, a pour la conservation de la personne sacrée de Sa Majesté. » Jamais la soumission chrétienne, jamais le dogme monarchique n'avait été plus hautement professé.
Au reste, ce n'est pas seulement chez eux que nous avons aujourd'hui de la peine à nous figurer ce qu'était le culte de la royauté. L'habitude l'avait rendu à peu près indépendant des vertus ou des vices, des bontés ou des rigueurs de l'homme actuellement sur le trône. Sous le glaive royal, on criait : « Vive le RoU » tout comme, trente ans plus tard, sous la hache républtcaine, beaucoup criaient : <( Vive la République! »
On pouvait donc, en ce temps-là, se révolter contre l'autorité royale, se battre même contre les soldats du roi, sans se révolter, pour cela, contre le roi, sans en avoir, du moins, aucunement l'intention. Ce ne serait là, aujourd'hui, qu'un jeu de mots 5 quiconque y aurait recours, nous l'accuserions de mauvaise foi, et nous aurions raison. Mais alors, cette distinction était possible. Peu logique, si Ton veut, elle n'en reposait pas moins sur un* sentiment réel, inébranlable. Quand les parlements résistaient à la volonté du roi, ils se croyaient aussi royalistes que jamais 5 quand les protestants étaient çur le point de recourir aux armes pour se dérober à l'oppression, c'était en leur âme et conscience qu'ils déclaraient vouloir rester les très-humbles sujets du roi.
11 se passait donc, en politique, quelque chose d'analogue à ce qu'on a toujours vu en religion. Peu d'hommes, en secouant le joug des lois de Dieu, ont le sentiment de se révolter contre Dieu 5 ta plupart, presque tous, en
repousseraient Tidée avec horreur. Ainsi en était-il, à cette époque, avec les rois. Un roi était une espèce de Dieu. 11 Tétait, disons-nous 5 il ne Test plus. Voilà la clef de tout ce qui nous parait inexplicable dans les sentiments et dans la conduite de leurs sujets d^autrefois.
Quant aux circonstances extérieures, il y avait long« temps qu'elles ne s'étaient rencontrées plus favorables au soulèvement projeté.
Les embarras financiers s'étaient accrus; les affaires militaires allaient de mal en pis. On en était à la cin-quième année de cette guerre qui devait finir à sept, mais dont rien n'annonçait encore le terme, et qui n offrait qu'une perspective indéfinie d'agitations et de désastres. Épuisée au dedans, humiliée au dehors, la France était moins que jamais en état de lutter vigoureusement contre une partie d'elle-même. Les Anglais avaient pris Belle-lsie et menaçaient de là tout le golfe de Gascogne. Les maréchaux de Broglie et de Soubise, à la tête de cent mille hommes, n'avaient obtenu en Allemagne que des succès insignifiants, bientôt suivis d'uDe défaite ^ Le fameux Pacte defaniillç^ conclu par le duc Choiseul ^ entre tous les princes régnants de la maison de Bourbon % n'avait amené, jusque-là, que des
^ A Fillinghausen, 16 Juillet 1761.
' U août.
' Les roi^ de France, d'Espagne et de Naples; le duc de Parme et Plaisance.
complications nouvelles. La marine n^existait plus; les . colonies tombaient, Tune après l'autre, au pouvoir des Anglais. Deux fois, dans le cours de cette année, on avait humblement offert, pour ne pas dire demandé, la paix à TAngleterre; deux fois rAngleterre avait ré^ pondu, par la Louche de Pitt, du ton d'un ennemi sûr de son f lit, qui aura la paix quand il la voudra, et qui profite, en attendant, de toutes les chances de la guerre.
C'était, chez nos Cévenols, une très-grave question que de savoir s'ils accepteraient, le ciis échéant, le secours de cette puissance. La grande majorité y répugnait. Après avoir tant de fois repoussé, comme une odieuse calomnie, l'imputation d'être unis de cœur aux ennemis du nom français, iraient-ils ouvrir le royaume à ces mômes soldats contre lesquels la Bretagne et la Guyenne faisaient si bravement le coup de feu? Cette alliance anti-française, si reprochée aux anciens Camisards, leurs enfants la renoiivelleraient-ils?
D'autres, pourtant, étaient moins scrupuleux. Ce n^étaient là, selon eux, que des considérations d'honneur humain, graves dans une affaire humaine, légères dès qu'il s'agissait des droits de la conscience et des intérêts de la religion. Dans ce même synode de 1744, le jeûne public ordonné pour la conservation des jours du roi l'avait été, en même temps, n pour le succès de ses armes. » Les succès étaient venus; qu'y avait-on gagné! Tout ce qu'une paix triomphante avait laissé de soldats disponibles, le roi les avait dirigés sur le Languedoc, et la persécution avait repris, plus vive, plus opiniâtre qu'on ne l'avait vue depuis trente ans. Appeler les Anglais pour leur livrer le pays, se disaient ces mêmes
protestanis, ce serait un crime ; accepter Tappuî qu'ils Dourraionl donner à un soulèvement tout religieux, îlait-ce antre chose que profiler d'un secours offert par )ieuinême? Un pays qui, depuis cent ans, les traite en varias, comment lui reconnaitraient-ils tous les droits Tune patrie? Une marâtre est-elle donc une mère? Peut- 1 être interdit de se procurer au dehors quelque appui onlre ses fureurs?
Quelques-uns, enfin, qu'on aurait pu appeler le parti ihilosophique, bien qu'ils ressemblassent fort peu, en oui le reste, aux novateurs du temps, quelques-uns, isons-nous, plus hardis ou plus conséquents, se delandaieot s'ils n'étaient pas dégagés de tout devoir nvers une patrie qui avait juré leur perte, envers un Duverain qui se déclarait décidé à les traiter en enemis aussi longtemps qu'ils n'abjureraient pas. N'a-ln pas rompu, disaient-ils, tous les liens qui nous atlahaient à la France? Être né sous le même ciel que ses ppresseurs, est-ce donc avoir contracté à tout jamais obligation de voir en eux des compatriotes et des frères ? los frères, nos vrais frères, ce sont ceux qui partagent otrefoi. Quant aux droits de la couronne de France, ue nous avons jusqu'ici reconnus, rien ne nous oblige les reconnaître indéfiniment. Au-dessus des droits des Duverains, il y a ceux des peuples. Le Languedoc, vantd*être au roi, est à nous. Si nous le donnions aux Dglais, l'Angleterre, par cela seul, en serait la malfesse aussi bien qu'aujourd'hui la France.
Mais ces raisonnements, conformes aux idées du jour, t, mieux que cela, à d'incontestables principes, étaient ^ucoup trop avancés pour la masse des protestants.
On ne pouvait leur ôler de l'esprit qu'il n'y eût de la trahison à appeler au centre du royaume un peuple avec lequel la France luttait au dehors. Ils n'étaient plus, depuis longtemps, les frères des Français; mais ils ne pouvaient renoncer à l'espoir de l'être un jour. En dépit des persécuteurs, ils ne sentaient entre eux et le reste de la nation qu'une séparation factice. Ce mur, élevé par le fanatisme, mais qui pouvait tomber au premier souffle de la justice et de la raison, ils ne voulaient pas le remplacer par un abime infranchissable.
Telle était donc, telle avait toujours été, au fond, la situation des esprits. Ces détails, un peu longs peutêtre, nous ont paru nécessaires. L'histoire des protestants français au dix-huitième siècle est généralement si peu et si mal connue, même de leurs descendants, que nous ne saurions négliger aucune occasion d'en fixer les traits principaux.
Cependant, on n'avait encore ni plan ni chefs. Celui qui avait été, depuis vingi ans, le centre et l'âme des Églises, on ne l'avait plus pour le consulter^ on se demandait même, non sans quelque inquiétude, s'il approuverait le soulèvement. Tout le monde sentait ^ nécessité d'attendre au moins que son procès fût entamé. Ne sachant par oii commencer, on voulait que les circonstances donnassent elles-mêmes le signal e| l'impulsion.
On s*en tenait donc à recueillir autant de détails que )ssible sur les entreprises, les ressources, les fautes s succès, les revers des Caraisards. V Histoire des troues des Cévennes, d'Antoine Court, publiée par son fils mnée précédente, était entre les mains de tout le onde; mais elle ne suffisait plus. On interrogeait les Billards. Tout ce qu'ils avaient vu ou su des combats ! celte époque, on le leur faisait répéter. Quiconque y ait figuré redevenait l'homme du jour.
Mais de tous les héros encore vivants de l'épopée cénole, nul n'avait conservé plus de vigueur dans les cits, plus de verdeur dans l'âme, que le vieux Antoine îboul. Depuis les premiers mouvements, en 1702, jusï'aux derniers, en 1709, il pouvait tout dire, tout iindre. Court n'avait eu, dans plusieurs parties de son ^e, qu'à rédiger' les documents dont cette mémoire, ujours jeune, était un inépuisable arsenal.
Mais ce que l'historien n'avait pu rendre, c'étaient s allures originales, l'éloquence inculte, le geste in- >if du vieux Camisard. Nul mieux que lui ne transporit les gens au sein des agitations de sa jeunesse ^ nul ' savait mieux allier à l'enthousiasme des armes, aux ancements d'une ardente foi, toute la gravité de l'expé- Buce et de l'âge.
Nul, d'ailleurs, sans en excepter Rabaut, n'avait )nné plus constamment des preuves de courage et de 'Vouement. Sa vie — et il touchait à sa quatre-vingtoisième année — n'avait été qu'un long combat. En avenant dans ses foyers après la dispersion des derî^Yes bandes , il n'avait fait que changer d'armes, oujours le premier, toujours le dernier aux assemblées,
— seaux synodes, tous les dangers l'avaient trouvé à son poste; et cependant, comme ces vieux soldats dont on dirait que les balles ont eu peur, jamais il n'avait été ni surpris, ni compromis, ni personnellement inquiété.
Mais tous les coups qui respectaient sa tète, il les avait vus tomber autour de lui. Sa femme, maltraitée par des soldats, était morte en donnant le jour à db fils. Ce fils , devenu homme , était mort aux galères en 1750. Il avait laissé trois enfants, une fille etdeui fils. Les deux fils, nous les avons vus tout à l'heure an bagne. La fille, c*était.Madeleine, la fiancée de Bruyn. Nul, depuis son enlèvement, n'en avait eu des nouvelles.
Et c'était pourtant auprès de cet homme, si craellement éprouvé, qu'on allait chercher force et courage. Tous les soirs, sa vieille maison du Pont-de-Honlveii voyait arriver quelques-uns des protestants du voisinage. On causait; on lisait la Bible-, on priait. On était venu le cœur serré*, on s'en allait un peu moins triste. Quelquefois, au milieu de la soirée, on entendait frapper d'une certaine façon. On tressaillait; on courait i la porte, mais sans lumière, car l'arrivant ne devait pas être vu du dehors... C'était un pasteur en tournée, qui venait demander l'hospitalité pour la nuit. Hélas! cette même maison en avait pourtant vu arrêter deiUi Dombres, en 1689, et Arnaud, en 1718; c'était même par grande grâce qu'elle n'avait pas été démolie, codid^ le voulaient les édits en pareil cas. Mais, danger poo^ danger, les pasteurs préféraient encore le pieux foyef du vieux Reboul.
Depuis quelques jours , cependant, les réunions avaient pris un autre caractère. Le Pont-de-Montvert s'était souvenu qu'il avait jadis donné le signal ; il voulait se tenir prêt à le donner encore. Jeunes et vieux affluaient secrètement chez Reboul. Un comité s'était formé. Une grande réunion avait été décidée.
11 se fait nuit. Entrons. Personne n'est encore venu« Reboul est seul dans sa vaste cuisiné, où va se tenir, dans une heure, le premier conseil de l'insurrection. 11 a laissé son bâton dans un coin. Il va, il vient, il a vingt-cinq ans. Ne sommes-nous pas , ce soir , en 1702?
Sur une table, à droite de la cheminée, il vient de poser sa Bible. C'est elle, c'est Dieu par elle, qui présidera la réunion.
Il s'assied devant le saint livre, et se recueille un moment. Il ouvre, cherche, et marque deux endroits. Lesquels? Nous le verrons plus tard.
Alors il reprend sa promenade; mais son pas est plus lent, son corps moins droit. On dirait qu'il a tout à coup retrouvé le poids des ans.
Sous ces dehors d'audace et d'énergie, plus d'un combat, depuis quelques jours, s'était livré dans son âme. Devait-il, un pied dans la tombe, assumer sur sa tête une responsabilité pareille? Les maux dont cette guerre pouvait être la source, il y échapperait bientôt, m. 4
— 38 ^ lui, par la mort ; mais tous ces jeunes gens qu'il aurait poussés à leur perte, tout ce pays sur lequel il aurait contribué & attirer les plus terribles vengeances, en quel état allait-il le laisser?
A ces moments d'angoisse succédaient des moments d'ardeur. Tous ces dangers auxquels il allait convia ses frères, il les avait assez bravés lui-même pour que nul ne l'accusât d'égoîsme ou de peur. Qui oserait lui demander de quel droit il poussait à la guerre? Il l'avait acheté, ce droit, depuis bientôt soixante ans, à la pointe du sabre et au prix de cent combats. Quels que soient les résultats de la lutte, on lui pardonnera d'avoir voulu saluer, avant de mourir, l'aurore de la liberté pour laquelle il a combattu en vain dans ses jeunes années,
-^ Eh bien oui !... disait-il ; oui l*.. — Et il s'était re« mis à se promener, le front haut, le corps ferme et droit; -^ Oui !»•» la mesure est comble,,, La guerre!... Dieu le veut,,. Nous n'avons que trop attendu.,. Oui, trop... Mais non; paà de regrets. Nous avons attaidu longtemps... longtemps,*. Tant mieux !.,• notre cause n'en paraîtra que plus sainte aux yeux des hommes... comme elle l'est déjà aux yeux de Oieul.,. Vîens^ ma bonne épée».. viens,,.
Il alla ouvrir une armoire. Là, dans un double fond dont il savait seul le secret, dormait, depuis un dmaaisiècle, tout son équipement de Gamisard s un long fusil, une cuirasse enlevée à un de cies dragons ai lamentablement fameux dans les malheurs des protes^ tants, un large chapeau, deux pistolets, l'épée enfin, dont l'élégance contrastait avec la grossièreté du reste.
EUe vmtsài d'un de ses aïeux, compagiiod d'Henri lY. Elle avait figuré à Ivry^ à Arques; elle dvait eu son poids dans la balance en faveur de ees Bourtxms, si prompts à oublier à qui ils devaient le trôné.
^ La voilà l.»« dit^ih Yiens<.4 -^ Et il alla la poser sur la Bible.
-^ Là««. reprit«*il; là... Si tu Hé peux plus rien entre mes mains, parle au moins, à ma place, à ceux qui sont assez forts pour se battre^ asses jeilttes pour es^ pérer*».
Quelques amis entraient en ce moment.
— Enfin!... dit Reboul.
^ Nous sommes en retard?
L'horloge du bourg sonnait sept heures.
— Non... Je croyais... Ce jour a été d'une longueur... On arrivait, mais un à un, deux à deux, les uns par
la rue, les autres par le jardin. On venait de placer une sentinelle à chaque entrée. La nuit, sombre et bru-^ meuse, iàvorisait les conjurés, mais pouvait aussi aider des traîtres. On tâchait donc d'entrer séparément et comme par hasard» L'assemblée, d'ailleurs, ne devait s'ouvrir qu'à huit heures»
-- Vous n'avez rien à nous raconter en attendant ?..« disaient quelques jeunes gens au maitre de la maison,
--*- Raconter, enfants I... Est-ce que je ne vous ai pas tout raconté depuis longtemps?
^ Peut-être... Mais nous ne pensions pas, comme
aujourd'hui, à faire comme vous. AlliHis... Ce que vous voudrez... Tout paraîtra nouveau ce soir...
— Nous sommes le?...
— Le seize.
— Seize décembre... Bien... Un de mes plus anciens anniversaires...
Il venait de s'asseoir, au coin du feu, dans son fauteuil de châtaignier. Les jeunes gens, debout, avaient fait cercle autour de lui.
— Oui... c'est bien cela... disait-il comme se parlant à lui-même. Seize décembre... mil sept cent deux...
— Enfants, repri1r-il plus haut, vous avez tous vu, n'est-ce pas, entre Alais et Uzès, les ruines du château de Servas? Eh bien, il y a aujourd'hui cinquante-neuf ans qu'il est à bas...
— Grâce à vous...
— Grâce à Dieu d'abord, puis à moi, puis à trente autres, dont le dernier est mort il y a au moins vingt ans.
— Et vous Taviez pris, ce château?..
— Pas d'assaut... J'y étais entré pieds et poings liés.
— Prisonnier donc?... Vous n'avez jamais été pris, nous disiez-vous*
— Attendez. Ce château nous faisait un mal affreux. Il y avait là une garnison, pas nombreuse, mais composée de tout ce qu'on avait ramassé de plus bandit dans les troupes de la province. Nous tenir en échec, nous tuer, quand ils le pouvaient, quelques hommes, rien de mieux; c'était leur devoir et leur métier. Mais rançonner, comme ils le faisaient, nos villages, détrous-
ser sur les grandes routes, en plein midi, tout ce qu'il leur plaisait de considérer comme protestant, entasser des enfants, des femmes, dans les cachots du château, — c'était du brigandage, et il fallait en finir.
Que faire? Attaquer le château ?... Nous nous serions brisés contre ses murs. Cavalier, notre chef, n'en dormait pas. (( Écoute, me dit-il un jour. Tu vas te laisser attacher les mains derrière le dos. Tu es un prisonnier, un de ces gueux de Camisards, que moi, avec un détachement de trente hommes, soldats du roi, je suis chargé de remettre au commandant du château. J'arrive à la porte. On m'ouvre. J'entre avec quelques*uns de mes hommes, avec les trente, si je peux, et... Tu comprends ?» — « Je comprends, dis-je. Qu'on ait seulement bien soin de me détacher, quand il faudra jouer des bras. »
Ainsi fut fait. Seulement, pour donner fins de vraisemblance à la fable, et aussi pour avoir plus d'hommes à faire entrer dans le château, ou m'adjoignit quatre ou cinq compagnons.
Nous arrivons, eux et moi en Camisards, nos gardes en soldats, Cavalier en officier, car on avait une pro« vision d'habits ] les soldats tombés sous nos balles nous en fournissaient assez.
Le commandant nous reçoit à merveille; naus^ c'està-dire nos gardes, car quant à nous, prisonniers, on nous descend dans une espèce de fosse, sans lumière, sans air, où nous n'aurions pas vécu trois jours. Mais nous n'y étions pas depuis trois minutes, que nous entendons du bniit, des pas, des cris. On nous tire de notre puits, on nous donne des armes... et le château
6st à ndoSi Une heure apràt, une haule colonne de flamme et de fumée annonçait à tout le pays la viotoire des Camisards.
— Et on né vous la fit pas payer^ cette Tiotoire?... demanda un des auditeurs^
•^ On essaya. Huit jours après, le dimuiche ataot Noël» comme nous faisions notre culte au Mas Garni, dans la terre de Saint-Ghristol, voici venir le chevalier de Guinesavec la garnison d'Alais, trois ou quatre cents bourgeois armés, et Une cinquantaine de gentilshommes à cheval. Nous étions en tout quatre-vingts, mais quatre vingts qui en valions quatre cents, par notre courage d'abord, soit dit sans vanité, puis aussi et surtout par la terreur qui commençait à entourer notre nom. Les gentilshommes veulent donner les premiers* Notre décharge en tue cinq ou six et en blesse une douzaine. Nous nous élançons sans attendre une nouvelle attaque. Nous les culbutons sur les soldats \ les soldats, culbutés, se replient sur les bourgeois. •• £n moins de rien^ gentilshommes, soldats, bourgeois, tout fuyait à toutes jambes. On les poursuivit tant qu'on put, presque jusqu'aux portes d'Alais, et on revint tranquillement achever le service. Nous n'avions pas perdu un homme-, nous n'avions pas eu une égratignure» Avis à vous^ enfants» Ydià ce qu'on peut quand on a Dieu et le bon droit pour soi^
Keboul commençait à s'animer. Ses yeux brillaient; on eût dit qu'il sentait l'odeur de la poudre.
Le cercle s'était épaissi; mais on ne l'interrogeait plus. A quoi bon les questions? Il n'y avait plus qu'à laisser passer le sanglant torrent de ses souvenirs^
— Ouiy reprit-il, avis à vous, mes amis... Avis aussi à vous, nos maîtres L.« Quand nous ne pouvions être fortsy nous étions rusés; quand le lion, trop poursuivi, était forcé de se cacher, il se faisait serpent.
Quinze jours ne s'étaient pas écoulés depuis la prise du château, que nous entrions de la même manière à Sauve, un gros bourg, presque une ville, avec des murailles, des portes ) une garnison dans les règles. Il est vrai que nous étions, ce jour-là, près de trois cents, Cavalier et Roland ayant joint leurs forces. Nous nous habillons, cinquante, en soldats du roi. Nous arrivons, tambour battant et officiers en tète, à la porte du bourg; nous sommes un détachement à la poursuite des rebelles. On ouvre ; on nous reçoit comme des libérateurs. Les soldats, rangés en bataille sur la place, voient arriver des rafraîchissements; les officiers sont invités à dîner chez H. de Yibrac, le seigneur du lieu. Jttais à peine sont-ils à table, qu'on aimonoe à grand brui^ l'approche des Camisards. Nous courons à la porte, pour la défendre, disons-nous^ et nous l'ouvrons. Nos amis entrent; les bourjjeois et la garnison n'essaient même
pas de résister. Ils s'attendaient, les pauvres gens, à être passés au fil de l'épée ; mais nous n'en voulions, ce jour-là, qu'aux munitions et aux armes. Nous en ûdsons provision, et nous partons... Ah! j'oubliais... Nous brûlâmes Féglise... et nous fusillâmes le curé...
Reboul s'arrêta un moment, comme pour juger de Feffet que produisaient ces derniers mots.
On le regardait avec surprise. — Le curé !... murmurait-on. Lecuré!...
~ Eh oui, dit-il; le curé. Cela vous étonne?... Tant mieux ; vous vaudrez mieux que nous. Oui, nous avons été cruels... Oui... nous avons trop souvent ressemblé aux brigands qu'on lâchait contre nos villages... Plaignez-nous, enfants, plaignez-nous. •• Et Dieu veuille avoir oublié nos crimes!... Hais avant de nous condamner, songez un peu à ce que nous étions, à ce qu'étaient nos ennemis, à ce qu'on avait dévoré, avant d'en venir là, de douleurs et d'opprobres. Vous êtes sous des lois de fer, c'est vrai; mais au moins ce sont des lois. Nous, nous avions autant de maîtres, autant de bourreaux, plutôt, qu'il y avait dans le pays de soldats et de prêtres. Les édits ne se sont pas adoucis; mais ils ont fini par former une législation complète. À force de vous opprimer, ils vous protègent. Tout est réglé; vous savez ce que vous aurez à chercher ou à fuir, à désirer ou à craindre. Alors, il n'y avait en quelque sorte qu'un édit, qu'un mot d'ordre : nous anéantir le plus tôt possible, et à quelque prix que ce fût. Puis, vous êtes nés sous le joug; nous, nous venions de nous voir enlever toutes les conquêtes de nos ancêtres, tous les droits que nous avions crus garantis par ^n édi(
— i5 — I, par une possession de près d'un siècle. Vous le voulez pas brûler les églises?... Tant mieux; mais 'ous n'avez pas vu, comme nous, cinq cents temples omber sous ie marteau démolisseur. Vous ne vouez pas fusiller les prêtres?... Tant mieux; mais vous le savez pas ce que c'était que les prêtres d'alors, iu'est-ce que ce renard d'abbé Chamay en comparaison le ce tigre d'abbé Chayla, qui avait précisément sa caerne ici, au bout du pont, à deux pas de chez moi? i'âbbé Chayla ! ce nom seul faisait frissonner. Quinze ns il fut le bourreau de la contrée; quinze ans il passa es jours et ses nuits à inventer de nouvelles persécuions, de nouveaux supplices. 11 nous était arrivé, en 87, vec le titre d'inspecteur des missions des Cévennes. nspectenr^ en effet I... car il n'y avait pas une maison u'il ne fouillât, pas une contravention qu'il «ne sût et u'il ne lavât dans le sang. Torturer était son bonheur, a vie. Cette maison dont il avait fait sa forteresse, et ui avait appartenu, avant lui, à un de nos frères, d'An* ré, assassiné par le chevalier de Genne, nous la savions erpétuellement pleine, de la cave au grenier, de proestants mourant à petit feu entre ses mains. Il les teait des mois entiers aux ceps, pris à la fois par les ieds et par les jambes, de sorte qu'ils ne pussent ni se iver ni s'asseoir. Il leur arrachait, avec des pincettes, t barbe, les sourcils, les cheveux. Il leur mettait des la rbons dans les mainjs , et les leur tenait fermées jusqu'à î que les charbons fussent éteints. D'autres fois, il leur itourait les doigts de coton imbibé d'huile. Il y mettait feu, et les doigts étaient rongés jusqu'aux os '. ^ Ces détails, qu'on pourrait croire inventés on aa moins fort
Ce n'étaient là> d^ailletiri, que im passe-^eidpfl avec ceux qui n'étdient pas. asiec coupable» pour être mis en jugement. Partout où il voyait ou pouvait espérer qu'on vtt des charges suffisantes, il appelait les Juges, c'est-à-4ire le bourreau^ car il n'y avait pas d'exemple qu'on eût manqué à condamner ceux dont il demandait la morte Les édits ne punissaient que les aotes-, mais lui, il s'était arrogé la juridiction des inquisitears. Paroles, regards 9 sentiments^ tout était matië'e à ! prodès. Une pauvre fille d'ici, Françoise Bres^ fut pendue pour avoir dit qu'on ne devait pas adorer Tho»tie. De cette fenêtre que voilà, je la vis marcher à la mort.
Eh bien, sous cette atroce oppression^ nul ne sofigeail encore à résister et à s'armer. Nous souffrions, noo&. itiourions. Nous voulions être, jusqu'au bout^ comme des agneaux qu'on mène à la boucherie.
Dieu ne le permit pas. L'abbé Ghayla devait périr. ; Sa mort allait donner le signal de l'insurrection. '
Et pourtant^ Dieu le saitl... Le jour même où nous nous ruâmes contre cette maison maudite, nul de nous \ ne songeait encore à tremper ses mains dans le lang de l'abbé Chayla» Nous ne voulions que délivrer ses vic^
amplifiés, sont rapportés, dans tous les récits du tenoips, aveclA^j éaractères de Vauthènticité la plus complétée Ils ne sont d'àilleoil que trop eonformâs à tout ce que nous safons de la manière dont' les protestants étaient traités.
Etranges contradictions du cœur humftln ! L^abbé Chayla arali ëté missionnaire oheK les sauvages. Plusieurs fois il s'était yu soi le point de passer par leurs efi&oyables tortures. Il les avait bravée! avec un courage d*apôtre , — et c'était lui qui les essayait, à sol tour, sur des Français, sur des chrétiens !
, une surtout, Mas^ip, qua plusieurs de tous ont , et qui devait mourir le leademain. Qu'avait-il II avait servi de guide à des protestants de Moissao, ulaieot se réfugier à Genève* Ses parents, ses amis t allés se jeter aux pieds du prêtre; mais il avait e leurs prières, il avait raillé leurs larmes. Un jour, ime nous étions assemblés au mmi Bougés, nous one arriver la femme» le frère et les enfants de Massip( rs gémissements, leurs cris intejnrompent le service, «main, disaient^ils, demain il meurt I. m Et vous le ssem^ mourir (rtf v Nous nous regardions en silence, us venions de prier pour lui; quant & le délivrer, nul a avait eu la pensée. Les plus hardis en pâlissaient, a de peur, nous ne l'avons que trop montré, mais tant lis étions loin de toute pensée de révolte. « U mourra pcU«.» s'écriait la pauvre femme, «U mourrai... s )étaient les pauvres enfants, « Il ne mourra pasl... )i écriai-je. Et h Tinstant la résolution fut prise, le m formé.
Nous étions là une cinquantaine d'hommes. Nous us donnons rendez-vous, pour le soir, au même enoit.
Tous viennent. Quelques épées, quelques vieilles bal- 3ardes, dix ou douze fusils, voilà nos armes ] beauup n'ont que des bâtons. Ainsi commença l'aimée m% le chef devait finir par traiter d'égal h égal avec i des maréchaux de Louis XIV.
J'ai quatre-^ingt-trois ans, enfants ( mais j'en vivrais icore autant que je ne l'oublierais pas, cette soirée! H était au mois de juillet. La nuit était venue tord, ais noire, humide, étoufiante. Un de ces orage dou*
teux qui énervent le corps et Tàme était depuis longtemps suspendu dans l'atmosphère^ il semblait attendre, pour éclater^ que nous fussions prêts à agir, la nuit, l'approche du danger, la nouveauté surtout de l'entreprise, tout contribuait à notre émotion. Moi, ma pensée allait plus loin. J'avais lu les commencements de l'histoire suisse; je savais comment on devient uq peuple. Si nous allions le devenir! Si cette prairie déserte allait être notre Grûtlil... Hélas! elle est restée inconnue. De tous ceux qui la foulaient ce soir-là, moi seul je vis encore... Et je ne l'ai jamais revue qu'elle ne m'ait semblé rouge de sang!...
Nous prions; nous partons. 11 était minuit. L'orage approchait; les éclairs nous montraient la route. A cent pas du bourg, nous prions encore... Et tout à mft aux premiers roulements du tonnerre encore éloigné» notre ennemi entend se mêler un chant lugubre... C'est nous qui entrons dans le bourg, lentement et en boa ordre, en entonnant ce psaume, devenu depuis notre chant de guerre :
Que Dieu se montre seulement , Et Ton verra dans un moment Abandonner la place. . .
Nous cernons la maison; nous demandons lespri' sonniers. Rien ne parait, rien ne bouge. Nous approchons. <( Feu ! » dit au dedans une voix, celle de l'abh lui-même. Plusieurs coups partent des fenêtres, non tuent un homme, nous en blessent deux ou trois. Alor nous nous ruons sur la porte; nous l'enfonçons; nott courons aux cachots. Quel spectacle, bon Dieu!... Quel
ques-uns étaient dans les ceps, les mains, par un raffinement barbare, attachées sur le dos. A côté de ces malheureux toujours couchés, d'autres, toujours debout, les bras tirés vers la Yoûte, s'affaissaient sous le poids d'une épouvantable fatigue. Nous les détachions; ils tombaient. Nous pleurions; nous rugissions. Tout à coup, comme par une inspiration du démon : « L*abbé!... criâmes-nous tous à la fois. L'abbé !... où est l'abbé!... » L'abbé veut fuir. H est pris ; il est amené devant ses victimes. Nous nous précipitons sur lui... L'ai-je frappé? le n'en sais rien. On m'a dit qu'il avait demandé la vie. c( Si je me suis damné en vous persécutant, aurait-il dit, eoulez-vous, pour cela, vous damner en me tuant?» Mais je n'écoutais, je n'entendais, je ne voyais plus rien. Fous ces frères dont nous venions de faire cesser les tortures, tous ceux qui y avaient succombé, ceux qui gémissaient aux galères, ceux qui avaient péri à la potence ou sur la roue, tous, tous enfin, morts et vivants, il me semblait les voir s'ameuter autour de cet homme, le désigner du doigt, le marquer au front d'un signe sanglant; tous, il me semblait les entendre s'écrier: « Point de pitié pour qui n'a jamais eu pitié! »
Et cependant, au milieu des agitations de la guerre, ce meurtre nous est souvent revenu comme un remords. Souvent, dans nos désastres, nous nous disions tristement : « Pourquoi avons-nous tué l'abbé Chayla? C'était un mauvais début. Dieu nous en punit. » Souvent, dans nos succès mêmes, quand il nous arrivait de considérer d'un œil plus calme cette longue extermination dont nous étions les instruments : u Pourquoi avons-nous tué l'abbé Chayla! disions-nous encore. C'est pour nous
— KO — punir de sa mort que Dieu nous en fait tuer tantd'autrea. Nous avons marché dans le sang ; nous voilà condamnés à y nager !••• n Oh I non, enfants, non, point de sang ! Point d^autre que celui qui sera loyalement versé, sU) le faut, dans les combats! Cinquante ans de 6ou(< frances ont maintenant lavé notre drapeau. Il est pur. Conserve^-le pur!... Et que tous les amis de rÉvangile, à quelque nation qu'ils appartienment, puissent raccompagner de lenrs sympatbies.et de leurs vœuxl...
Tout le monde était arrivé. On écoutait, dana un religieux silenee, les récits du vieux Reboul,
Enfin, sans quitter (# foyer, il tourna son fauteuil vers TassemMéët On prit place. On apporta devant lui la table sur laquelle nous l'avons vu posant sa Bible. U se recueillit, puis rouvrit..*
C'était aux premières pages de Néhémie* EïUe avait, pour les protestants opprimés, tant d'intérêt, tant d'àpropos, cette naïve histoire des malheurs du peuple de Dieui Ils leur allaient si bien, ces soupirs, ces vœux, ces consolations, ces promesses ! Comme ils suivaient les Juifs captifs aux bords inhospitaliers de TEuphrate! Comme ils hâtaient, de tous les élans de leurs cœurs, le retour de ces mêmes Juifs dans le pays de leurs ancêtres I La captivité, le retour, la reconstruction du temple, tout, enfin, tout, pour eux, était figure et prophétie. Ils se voyaient dans ces tableaux ; ils y lisaient
— M -en trtiito ineffilçAbldfi, l'assurance d'un ayenir plusbeureux. Quand s'accompliraient-* elles, ces promesses? Quand brillerait sur leurs tnontagnes Taurore de la liberté et de la paix? Quand se relèyeraient leurs Xem^ pies?. 4. iiélas! après tant d'espérances déçues» ils renonçaient à interroger l'avenir. Des voix qu'ils avaient pu croire inspirées avaient prédit, au commencement du siècle, la fin prochaine de leurs maux. Le siècle s'écoulait, et leurs maut ne finissaient pas. Leurs pro^ phètés s'étaient trouvés des menteurs ou des fous* ils s'en remettaient maintenant à Dieu, à Dieu seul* m Celui qui a &it les promesses» pensaient-^ils, saura bien trouver une fois le moyen de les acdomplir. )» Et ils se èon^ sciaient en les lisant ; et ils les trouvaient toujours plus belles^ plus consolantes, plus divines.
tt II arriva» lisait Reboul % que comme j'étais à Susan» la ville capitale^ quelques gens arrivèrent de Juda» et je m'enquis d'eux sur Jérusalem.
f( Et ils me dirent t Ceux qui sont restés en Juda sont là, dans le pays, en grande misère et en grand opprobre; et les murs de Jérusalem demeurent renversés^ et ses portes restent brûlées^
r< Et il arriva que, dès que j'eus entendu ceS paroles, je m'assis» je pleurai» et je menai deuil durant plusieurs jours ^ et je jeûnai, et je fis ma prière devant le Dieu descieux;
« Et je disais : Je te prie» ô Éternel, Dieu des cieux, toi qui es le fort et le terrible^ toi qui gardes l'alliance à ceux qui t'aiment.
1 Nébémie, I.
<c Voilà, cerlainement nous avons péché devant toi ; nous n'avons pas gardé la loi que tu nous avais donnée.
f( Mais souviens-toi de la parole que tu nous envoyas par Moïse ton serviteur, disant :
« Vous commettrez des crimes et je vous disperserai parmi les nations;
c Puis vous retournerez à moi et vous garderez mes commandements ; et s'il y en a d'entre vous qui aient été chassés jusqu'aux extrémités des cieiu, voilà, je les ramènerai au lieu que j'aurai choisi pour y faire hai>i ter mon nom... »
Le retour j toujours le retour y c'était l'idée favorite et la préoccupation constante de ces hommes exilés et asservis au sein même de leur patrie. Mais ce qu'il y avait de plus touchant dans leurs vœux, c'était l'humilité profonde avec laquelle ils acceptaient, comme châtiments de Dieu, les plus cruels effets de la méchanceté des hommes. Leurs prières, leurs liturgies, leurs cantiques, les exhortations de leurs pasteurs, tout est plein, tout est profondément imprégné de cette idée. Jamais de comparaison orgueilleuse entre leurs mœurs si graves et la corruption du siècle; jamais soupçon que, devant Dieu, devant le Saint des Saints, ils valussent mieux que d'autres, et que leurs péchés eussent moins besoin d'être lavés par le sang delà croix. C'était du fond du cœur qu'ils disaient avec Néhémie : < Nous avons péché devant toi ; nous n'avons pas gardé la loi que tu nous avais donnée ! )>
 ces cris d'un homme de Dieu, un homme de Dieu allait répondre.
Nous avons vu Reboul marquer deux endroits dans sa Bible. Il ouvrit au second, et lut.
« Consolez, consolez mon peuple ^
« Parlez à Jérusalem selon son cœur; criez-lui que le temps marqué est accompli, que son iniquité est tenue pour acquittée.
<( Pourquoi dirais-tu, ô Israël, que ta souffrance est cachée à ton Dieu, que ton droit lui est inconnu?
<( C'est lui, c'est l'Étemel qui rend la force à qui n'a plus de force.
(( Tous ceux qui s'attendent à lui, les ailes leur reviendront comme aux aigles ; ils marcheront, et ne se lasseront point -, ils courront, et ne se fatigocaont point.
« Monte, ô Sion, monte sur une haute montagne. Élève ta voix avec force; élève-la, te dis-je, et ne crains point.
(( Dis à Juda : Voici ton Dieu !...
« Il paîtra son troupeau comme un berger. Il assemblera ses agneaux entre ses bras-, il les gardera sur son sein ^ il guidera les brebis qui allaitent.
« Mais les forts, il les abattra. Son bras dominera sur eux. Leur salaire est déjà compté.
' Ésaîe 9 XL.
« Que sont les nations devant lui? Un peu de poussière, un néant.
« Que sont les princes devant lui? Poussière et néant aussi.
« Voilà, leur tronc ne jettera point de racine en terre. Dieu soufflera sur ëuï, et ilâ sécheront, et le tourbillon les emportera... »
On eût dit, à ces mots, quHl passait dijà parmi rassemblée, ce soufQe à balayer les roiâ. Les yeux brillaient; les mains se serraient coiivulsivemént* tJn sourd enthousiasme s'amassait dans les eceurs.
Mais le feu était assez attisé, trop peut-être. Hebôul s'arrêta.
— Frèfes, dît-il après tin moment de silence, ce tourbillon, ce ne sera pas nous. N*aIloïiS pas nous donner une mission qtié Dieu ne confirmerait pas. Armonsnous pour avoir le droit de vivre. Demandons à pouvoir bâtir en paix; ne demandons pas à démolir. Dès que nous aurons obtenu justice , nous rentrerons , hum^ blés sujets, sous le sceptre aU(|ttel Dieu tiotlSa i^Otimis.
Mais jusque-là, en avant, frèreâ!... Le temps de la patience est passé. Non ! Dieu ne petit vouloir que nous assistions plus longtemps, sans résister, â là ruine de nûH églises. Ces chefs, ces pères en la foi <)tt^îl nous avait donnés lui-même, il né saurait vouloir encore, et toujours, que nous les laissions immoler. Sauvons-les, ou périssons avec eux!...
Frèitis, c'est une chosa iifll*eu8è que de vetMt du sangl..^ le le sais, moi..» moi qui en fti versé jadis.». Eh bien, c'est pourtant moi... moi.4. le dernier des Ca*^ misards.é» après cinquante ans de patience... c'est moi qiri vous dis i « En avant!... n
Que feronS'-nous? Par où cômmencerons^nous?.». Nous rignorons encore. Nous essaierons tout à l'heure, avec l'aide de Dieu, de noue tracer une routé, de calculer et d'organiser nos ressources. Mais ce que éhacun de nous a déjà pu et dû faire daiis le secret de ëà conscience, c'était de se demander ce qu'il venait ibire ici et dans qttel but il allait prendre les armes. Ceux qui se sentiraient poussés par des pensées de vengeance^ arrière!... Ceux qui chercheraient une vaine gloire, arrière 1... Ceux qui ne soufraient pas uniquement à leur salut et à Dieu, arrière!... Qu'ils ne combattent pas, ceux4à ! Ils n'en sont pas dignes. Ils ne pourraient qu'attirer sur notre cause lé mépris des hommes et la colère de Dieu.
Frères donc, à genoux... À genoux, tous*.. Que chacun, devant Dieu, et en le suppliant d'éclairer sa conscience, s'adresse encore une fois eeS questions. ••
Alors il se ât un grand silence^ Tbus les Cévenols, à genout, les mains jointes, les yeux fixés vers la tel're, s'interrogeaient dans le secret de leurs coeurs.
Ces formes solehnëUes étaient^ du reste^ usitées dans leur enltCé Souvent^ Isurtout aux jours de jeûne, l'offi^ ciant i'ifiteiTompail pour ordonner un de cels examens de conscience, grave appel qui ne risquait pas, dans ces assemblées périlleuses, de dégénérer en vains semblants.
Reboul aussi s*était mis à genoux. Son front s'appuyait sur la Bible. On ne voyait que ses cheveux blancs 1 et ses mains jointes.
Enfin, il se leva ; et quand tous se furent levés r 1
— Frères, dit-il, écoutez maintenant:., et répondez... non pas à moi, mais à Dieu. — Êtes-vous encore décidés?
— Oui, dirent-ils.
— Prêts à tout souffrir?
— Oui.
— Pour vous venger?
— Non.
— Ceux que vous allez avoir à combattre, vous ne les haïssez pas?
— Non.
— Vous resterez les sujets du roi?
— Vive le roi!
— Vous ne voulez que pouvoir vivre en paix, élever vos enfants et servir Dieu?
— Oui.
— Vous le jurez?
— Nous le jurons.
— Eh bien donc, encore un coup, en avant!... En avant, cœurs droits et mains pures!... Dès maintenant, Pépée peut sortir du fourreau...
Reboul avait saisi la sienne. Il venait de la tirer à demi. Il s'arrêta.
— Mon Dieu, dit-il, permets-tu ?... Si nous nous trompions, pourtant I... Si nous allions, tout en croyant te servir, te déplaire! Mais non... Tu nous arrêterais,.. Tu ne nous laisserais pas nous perdre ainsi pour ce monde et pour Tautre...
Et d'une main tremblante d'émotion, tantôt il repoussait répée dans le fourreau, tantôt il la tirait, mais lentement, comme s'il eût voulu retarder l'instant fatal )ù on en verrait la pointe. Une fois dehors, lui sem-f* )lait-il, c'était irrévocablement la guerre, et il s'efrayait d*en sentir le symbole en ^n pouvoir.
Enfin, — et cette fois, c'était la pointe qu'on voyait :
— La voilà !...dit-iL Puis, plus bas :
— Mon Dieu, quand rentrera-t-elle!...
Mais un indicible étonnement venait de se peindre out à coup dans les yeux de ses auditeurs. Lui-même, I avait entendu quelque mouvement derrière lui, près l'une porte qui s'ouvrait à côté de la cheminée. Au Qème instant, une main se posait sur son bras.
— Reboul, dit une voix bien connue, remettez l'épée lans le fourreau. Il est écrit que celui qui frappera de épée, périra par l'épée...
C'était Rabaut.
Comment était-il là? Que s'était-il donc passé depuis lie la nouvelle de son arrestation avait mis les Gévennes n émoi? — Il est temps que nous le disions.
Au sortir de la tour, il avait été déposé dans une hambre de l'appartement du major. Deux sentinelles talent derrière la porte ; deux 9e prôinenaient sous la mètre.
Mais il n'aurait pas etitefida leurs paa, qua l'idée de fuir ne lui serait pas venue. Il était brisé, anéanti. Un suprême effort l'avait soutenu^ mais aux dépens des derniers ressorts de son âme.
Vingt ans de dangers afirontés avec autant de bonheur que d'audace Pavaient rendu^ nous l'avons dit, quelque peu fataliste^ Nul n'était plus soumis à la volonté de Dieu ; nul, cependant, n'avait été jusqtie4à plus autorisé à croire que Dieu était pour lui et avec lui. Il s'était ci*u invulnérable ^ il venait de voir qu'il ne Tétait pas. Le charme était rompu. Il s'abandonnait à sa destinée. Il n'avait plus qu'à ne pas murmurer et à mourir.
Il ne murmurait pas -, mais il n'avait pas même encore mesuré tout son malheur. Plus la chute est grande et subite, plus il faut de temps pour la bien sentir. Il n) a que les douleurs médiocres qui prennent immédiatement dans le cœur toute la place dont elles vont disposer. Il en est du cœur comme d'un vase où les gouttes entrent sans peine, et qu'un torrent, où vous le plonges en entier, ne remplira pourtant que peu à peu.
Hais, d'instant en instant, il sentait s'élargir sa plaie. A mesure qu'il revenait de son étourdissement^ il {tas* sait en revue tout ce qui saignait eh luié II s'épuisait à compter ses déchirements.
Quant à la pensée de la mort, il n'avait ni à l'aborder ni à la chasser* C'était une vieille connaissance, une amie ou une ennemie^ comme on voudra, avec laquells il avait trop l'habitude de vivre pour qu'elle fût, en ce moment^ beaucoup plus terrible qu'à l'ordinaire.
Mourir donc, c'était peu ; mais se sentir arraché à ces églises dont il était, après Dieu, la colonne^ à cet apo9^
lat qui était devenu sa vie, à ces collègues qu'il Rimait auxquels il était si nécessaire, à cette épouse qui avait rtagé tous ses périls, à ce fils dont il s^était réjoui de ider bientôt les premiers dans la même carrière, ^ 1& lit le poignant, là était Phqrreur.
Puis, au milieu de cette vie errante, il avait contracté i invincible besoin de mouvement, d'air, d'espace. Il f avait pas une heure que cette porte s'était fermée r lui, et il sentait déjà comme l'ennui d'une longue ptivité. 11 étouffait dans cette chambre. Il s'y promeiit, inquiet, agité, comme l'animal des forêts dans n étroite cage. A chaque tour, il lui semblait qu'elle ^tait rétréeie sous ses pas.
Enfin, il s'assit. Quelques larmes purent s'échapper de s yeuxt Un peu de paix descendit dans son cœur. Il eut force do prier; il remerciait Dieu de la lui avoir rendue«
On entendit un coup de pistolet..* M, d'Âmbly s'était iilé la cervelle.
Il n'ay^it pu réftisier, le malheureux, au sentiment de m crttne et de sa honte. Une trahison pesait trop à m cœur de vieux soldat.
Aussi n'était-ce pas de Inique la pensée en était ve*ae. Celui qui avait acheté sa conscience, comme jadis 3lle de Bruyn, c'était Tétemel ennemi de Rahaut et fts protestants ; c'était Charnay.
Il était par hasard eo tournée à Aigues-Mortes. Il vait su, de M. d'Ambly lui-même, la visite promise
aux prisonnières. Le major, qui savait sa haine, lui en avait parlé pour la rareté du fait, mais comnae d*une affaire où lui, Ghamay, n*avait absolument rien à voir. * Quant à une trahison, comme il n'en avait de sa vie eu la pensée, il ne supposait pas non plus qu'on pût songer à la lui demander.
Aussi Gharnay s'était-il bien gardé de lui en parler du premier coup. Il avait pris la chose en plaisantant.
— M. Rabaut, tout de bon?..»
— Tout de bon. I — Il ne manquerait plus que de Tinviter à diner... |
et moi avec...
— Qu'à cela ne tienne. .. On le dit de bonne compagnie... Faut-il?.. .
Mais le jésuite avait détourné la conversation. Il com^ prenait qu'après un repas pris ensemble, la trahison revêtirait une couleur tellement odieuse que jamais le major ne s'y laisserait amener.
Il eut un moment la pensée de le laisser en dehors du complot. Rien n'était plus facile que de faire arrêter Rabaut à l'entrée ou à la sortie. Mais, de cette manière, le jésuite assumait sur lui, sur les siens, tout Todieux de la chose. Il n'en viendrait donc là qu'à la dernière extrémité, sur lé refus formel du commandant. Il avait encore, d'ailleurs, deux ou trois jours devant lui. Rien ne le forçait de se décider.
Dès le lendemain, un hasard qui n'en était pas ui lui fit rencontrer le major. On causa un moment ; ob allait se séparer.
— A propos, dit Charnay, j'ai pensé à vous toute I nuit...
— A moi!.,.
— A vous. Savez-vous bien. que si on venait à savoir.... ce que vous m'avez dit...
— Par qui le saurait^on?... Pas par vous, jepense...
— Allons donc!... Mais enfin, on peut le savoir... Et M. de Saint-Florentin... ne badine pas...
— Ma foi, vous avez peut-être raison... Tout bien pesé, quand ce Rabaut viendra, je le ferai prier de s'en aller...
Ce n'était pas le compte de Chamay.
— Le renvoyer... dit-il; pourtant... à la rigueur... Enfin, vous y réfléchirez...
Le soir, on se retrouva' à souper chez le curé d' Aigues- Mortes. Le major prit Charnay à part.
— J'ai réfléchi, lui dit-il^ je ne sais trop, en vérité, que faire. Le renvoyer, ce serait singulier... Le laisser entrer... oui... comme vous dites... M. de Saint-Florentin ne badine pas... Après avoir gardé les autres, je pourrais bien être gardé à mon tour...
— Vous avez pris goût à garder, je crois...
— C'est précisément pour cela que je n'aimerais pas à changer de rôle... Bien que, à vrai dire, Aigues- Mortes me fasse déjà singulièrement l'efiet d'une prison.
— Vous vous ennuyez ici?...
— Passablement. J'ai vécu à Paris, cher Père...
— Et vous aimeriez y mourir. . .
— J'aimerais encore mieux y vivre... Mais le moyen ? Me voilà ici; on m'y laisse... comme un vieux verrou que je suis...'
— Les bons verrous ont bien leur prix, major. Il en faut à Paris aussi...
— eî —
— Oai, à la Bastille... Mais il y en a assez sans moi... malhenreusement...
— Une place est pourtant vacante*..
— Laquelle?...
*— Sou^gouverneur, )e crois...
~ Taisez-vous... Ne me faites pas venir l'eau à la bouche.
~ La Bastille est dans le départanent de M. de Saint-Florentin...
— Qu'est-ce que cela prouve?
— Que M. de Saint-Florentin peut vous dcHuw, s'il veut, ladite place.
~ C'est clair; mais quelle raison y a-t-il pour qu'il le veuille ?
-t^Que sais-je, moi !•.. Des recommandations... •*-* De qui? Qui est-ce qui pense encore à moi? «- Quelque service éclatant...
— Éclatant T.. . A Aigues*Mortes?... En gardant mes vingt-cinq vieilles femmes?...
— Écoutez. On vous a remis vingtH^inq tètes... -^ Oui, vingt-cinq. Après?...
— Eh bien, si... par exemple*., vous en rendiez vingtsix...
D*Ambly recula, comme s'il eût marché sur un serpent.
Mais le serpent l'avait mordu. H eut beau s^en aller en jetant sur le jésuite un regard de colère et de mépris. Le poison était dans ses veines.
Achèverons-nous en détail l'histoire de sa séduction? Dirons-nous ses angoisses, ses longs combats avec luimême et avec le père Chamay , car celui-ci en était venu
— espeu à peu à parler net^ à presser, à oonmiànder) comme jadis avec Bruyn? — On a vu le résultat de la lutte, M. d*Ambly avait arrêté le ministre ; puis, accablé de honte et de remords^ un «oup de pistolet avait mis fin à son supplice.
Mais 'pourquoi, plutôt que de s'ôter la vie, n'avoir pas simplement rendu le ministre à la liberté?
Il le pouvait^ il n'osa. Il n'y songea même pas* Chàmay était là *, Ghamay le fascinait de ses regards. En lui vendant son honneur, le vieux soldat lui avait vendu son courage, son âme, tout son être. A peine rentré chez lui avec ce prisonnier qu'il n'osait regarder en face, il était allé s'enfermer dans une chambre reculée; et c'était là que les soldats, accourus au bruit, venaient de le trouver mort.
Grand mouvement, là-dessus, par toute la maison. Rabaut entendait des pas, des cris. Une voix à lui inconnue, mais dont le son lui arrivait, dur et sec, à tra-vers le bruit, paraissait donner des ordres. C'était celle de Charnay. Il s'était arrogé le commandement de la maison, et les soldats obéissaient sans mot dire. Ils le connaissai^t, d'ailleurs, pour le vrai général en chef de toutes les troupes destinées à agir contre les protestants.
Tout à coup, Rabaut crut entendre comme une altercation entre lui et une autre personne qui, à ce qu'il paraissait, venait d'arriver. Les allants et venants se
turent. Les deux voix approchaient, de plus en plus irritées.
— On est donc condamné, s*écriait Fun, à vous trouver sur le éhemin de toutes les infamies?...
— Ceux qui m'y trouvent, disait Tautre, ce sont apparemment ceux qui y sont.
— Ceux que vous y poussez, à la bonne heure.
— Ou que vous m'aidez à y pousser.
— Monsieur I...
— Mais oui... Avez-vous donc oublié ce Cévenol...
— Ah!... Vous croyez que, pour avoir été une fois votre complice, je vais rester sous votre joug?... Détrompez-vous. La trahison manqua; elle manquera encore...
— 11 est sous clef, heureusement.
— En vérité?...
— 11 est mon prisonnier...
— 11 n'y a pas de prisonnier ici. 11 n'y a qu'un homme traîtreusement arrêté. . : et qui va être libre. . .
— Vous oseriez!...
— Qui est-ce qui est le maître ici, monsieur?
— Le roi... Et le roi ne veut pas qu'on laisse échapper un rebelle...
— Le roi, à Aigues-Mortes, c'est moi qui tiens sa place... Et le rebelle va sortir...
La voix se rapprochait toujours. L'autre interlocuteur semblait courir après celui qui venait dé parler.
— Colonel, criait-il, colonel !... Prenez gardeàvous... On saura tout...
— Oui, tout... tout... soyez tranquille... On saura qu'un brave officier s'est brûlé la cervelle, pour avoir cédé un moment à vos conseils...
Ils arrivaient devant la porte. Rabaut suffoquait de saisissement et d'angoisse.
— Colonel!... colonel. •• criait encore le jésuite. Au nom de Dieu!...
— Au nom du diable, taisez* vous!... Sentinelles, emmenez-le...
— Vous n'ouvrirez pas...
— J'ouvrirai...
La porte s'ouvrit.
Vaincu par l'émotion, Rabaut était retombé assis. 11 put à peine se lever pour aller au devant de son sauveur.
— Monsieur, dit celui-ci, vous êtes libre... Allez où bon vous semblera... Mais au plus vite, ajouta-t-il en baissant la voix. Allez... Dans une heure, dans moins peut-être, je ne serais plus le maître... Ces gens savent tout, voient tout, peuvent tout... Vous avez entendu, sans doute... Si le père Charnay...
— Charnay!... dit le ministre.
— Oui... Ah! c'est juste... Vous ne le connaissez peutêtre pas...
— Non.
— Je comprends... Vous ne pouviez deviner... Mais son nom, vous le connaissez de reste; sa haine, vous en avez eu assez de preuves; son pouvoir... Ma foi, il n'y a que lui qui sache où il commence et où il iinit. Ainsi, pas de retard... Je vais vous faire escorter jusqu'à l'auberge... Vous faites seller votre cheval, et vous partez...
— Saurai-je, au moins, à qui je dois...
— Le marquis de Narniers, monsieur.
Ce fut pour le coup que Rabaut se crut tombé de Gharybde en Scylla. Ce nom pouvait-il annoncer autre chose qu'un nouveau piège? 11 recula d'un pas. La défiance et le mépris se peignaient déjà sur sa figure*
— Monsieur, dit le marquis avec douceur et fi^té, vous m'insultez... mais vous en avez malh^ireiisement acquis le droit... Le temps est précieux; ne le perdons pas en explications. Quand vous serez en sûreté, alors peut-être vous serez plus disposé à me rendre votre estime... Allez...
Dix minutes après, Rabaut quittait Aigues-Morte» el prenait la route de Toulon* 11 était deux heures du matin.
Au point du jour, le jésuite sortait par la même porte et prenait la même route.
Il avait su, toujours par le major, le projet de visite aux galériens. 11 allait vcÂr, en conséquence, s'il serait plus heureux à Toulon qu'à Aigues-Mortes. Puisqu'il avait gagné M. d'Ambly, il pouvait gagner M. d'Origny ; et M. d'Origny y peutrètre,. ne se brûlerait pas la ceyvelle. Bien entendu qu'il ne lui dirait ps» poiu'qu<û le major se l'était brûlée. Puis,, il saurait bien foire en sorte qu'une fois retombé dans le piège, le prisonnier ne risquât plus d'échapper.
Mais son projet devait manquer des deux bouts.
D'abord, lintetidant des galères n'était pas nn second kmbly. Charnay fut huit jours à Toulon avant d'oser Brder cette matière. Quand il s'y hasarda enfin, d'Origny fut longtemps sans même le comprendre, il faillit, après, le faire jeter par les fenêtres. De là umeur de M. d'Origny à l'arrivée des galériens de ulouse, car la scène venait précisément d'avoir lieu. Rabaut, de son côté, hésitait fort à se rendre àTou- 3. Il était sûr de l'intendant; mais Charnay pouvait tteindre par d'autres.
Il poursuivait cependant, lorsqu'il trouva en chemin, lez un ami, des lettres qui l'appelaient à Toulouse. Il alla donc, et sans délai, car il s'agissait d'affaires aves« C'était là qu'il se trouvait tandis que la nou^ nie de son arrestation se répandait dans la province; était de là qu'il arrivait quand nous l'avons vu entrer lez RebouL
Dirons-nous la joie de ses amis? Leurs projets ont isez montré à quel point il leur était cher.
Cette joie, cependant, n'était pas chez tous sans ménge. Les plus ardents , ceux qui avaient appelé de urs vœui le moment où on secouerait le joug, pré- )yaient, non sans fondement, que sa délivrance allait langer les dispositions du plus grand nombre. On était soulevé pour lui; lui sauvé, les scrupuleux et les èdes allaient recommencer à prêcher l'obéissance, on air, d'ailleurs, ses premiers mots à Reboul, ses
habitudes bien connues, tout annonçait quHl serait le premier à la prêcher.
Reboul avait obéi, mais à demi. 11 n'avait pas remis répée au fourreau; il ne l'avait que posée sur la table.
— Mes amis, repns le pasteur, qu'aî-je appris! Des projets de soulèvement! des plans de guerre !...
— Pour vous, dit Reboul.
— Pour moi, oui, je le sais... J*en ai été fier, trop fier peut-être... Ce que n'avaient pas faitdes années desouf- Trance, la nouvelle de mon malheur Fa fait en quelques jours... Quelle récompense, mes amis, du pea qu'il m'a était donné de faire pour vous et pour votre cause! Gomme je devrais, pensez-vous, car je l'ai déjà lu dans vos yeux, comme je devrais me hâter d'entrer dans ces projets dont j'ai été l'occasion I... Mais, vous le voyez... Ce n'est pas moi qui neveux pas... C'est Dieu... Il a permis que vous vous armassiez pour moi... et au moment où vous alliez mettre la main à l'œuvre, me voilà... Croyez-vous que ce n'est pas lui qui m'envoie?... Et si c'est lui, qui osera penser que ce ne soit pas pour vous arrêter!... Mais... Reboul... Qu'avezvous?...
Reboul s'assit tristement.
^ C'est fini, murmurait-il, c'est fini..; Esclave on a vécu, esclave on mourra...
— Et libre on ressuscitera, Reboul... Es^ce que vous l'oubliez?...
Mais d'autres l'oubliaient aussi. Quand on a entrevu la liberté, fût-ce à travers des flots de sang, on ne revient pas du premier coup à l'humilité de l'esclave et à la résignation du chrétien.
— Reboul a raison , dit une voix.
— Il a raison, répétèrent cinq ou six autres. Toujours iffrir... toujours attendre... Nous ne le voulons
— Nous ne le voulons pas!..., dirent-ils alors à peu s tous.
ifais Rabaut, penché vers le vieillard, s'était relevé es derniers mots. Il avait reculé d'un pas, les bras lises. On murmurait encore que déjà on s'en repent.
— Vous ne voulez pas?... dit-il. A votre aise,., ez... Mais souvenez-vous d'une chose, c'est que je vous bénis pas...
Lis baissaient les yeux.
— Pardonnez-nous... disaient déjà quelques-uns.
— Vous pardonner? reprit-il d'une voix plus douce, n'est pas moi que vous avez offensé. [Que Dieu vous rdonne, à la bonne heure!... Et s'il ne faut que le
demander, je suis prêt... Nous ne voulons pas ! Eh I i sommes-nous, pauvres vers de terre, pour dire : Vous ne voulons pas!...» Depuis quand n'est-ce is Dieu seul qui veut , Dieu seul qui peut vouloir?... r enfin, quand vous en auriez le droit, mes amis, en ez-vous le pouvoir? Je n'ai pas voulu vous parler, s le début, des obstacles à surmonter*, il fallait qu'un 3tif plus noble, et surtout plus chrétien, vous ébrant auparavant. Mais ils sont, ces obstacles, à moins le vous ne comptiez sur des prodiges, absolument surmontables. Vous espériez soulever la province? îtrompez-vous. La province n'est pas ce qu'elle était itrefois. L'indifférence, l'amour des commodités de
la vie, la peur, enfioi s'il fout tout dire, oot pénéM partout. Hors de vos montagnes, les plus sâés tr^ bleraient. Vainqueurs, quel moyen auriesHvous de pv fiter de vos succès? Vaincus, on vous écraserait. Va frères vous plaindraient, vous admireraient peutrétie| quant à se joindre à vous, ils ne le voudraient ai le pourraient. Non, mes amis, point d'illusîoiis. Le moment n'est pas venu. Viendra-t-il? Dieu le sait; mais ce n'est pas à nous de le hâter autrement que par nos prières.
L'irritation avait cessé, mais le découragement pouvait venir. Aussi Rabaut ne quitta-lrtl pas ce snjei qu'il ne leur eût rendu, comme il savait si bien le faire^ cette sérénité d'esprit qui seule est le vrai courage et la vraie résignation. Il les élevait, par la foi, au-dessof des misères comme au-dessus des félicités de ce moDde. Plus d'illusions, mais plus de ces empcM'tements ha*^ mains qui leur en avaient fait un besoin. Le passi était noir^ l'avenir, plus noir encore^ mais on s'a) remettait à Dieu, le grand consolateur de ceux (p>i soufirent.
Puis il leur raconta sa visite à Àigue&-Mortes, si captivité, sa délivrance. On pria*, on se sépara. Il avait été couvenu qu'on enverrait par toute la contrée, poori annoncer son retour et l'abandon des projeta de soolè^ vement.
Une heure après, sur cette mémo table où nous avons
i la Bible et l'épée, un modeste souper était servi, ibâut, soQ hôte et deux amis, venaient de prendre Eice autour.
— Eh bien , monsieur le pasteur, dit Reboul, vous nez de Toulouse. Où en sommes-nous, là-bas f
— Mal; bien mal.
— Ainsi, plus d'espoir?...
— Je ne le crois pas.
— Pauvre Calas!
— Pauvre Rochette !
— Nous les avions presque oubliés, ces jours derars...
— Pour ne pens^ qu'à moi»..
^ Ah ! c'est que vous... voyes^vous...
^ N-en parlons plus, Reboul... Braves amist... [1 lui serra la mato, et on resta un moment sans ?ler.
-^ Vous pensiez à moi, reprit41 ; eh bien, moi aussi y pensé à vous. Une des choses qui me poursuivaient^ igues-Mortes, ditns cette interminable heure, savez* \s ce que c'était? Précisément la pensée du bonheur ï j'avais si. souvent goèté, le soir, après des jour^ s fatigantes ou périlleuses, dans les maisons hospiières où je passais la nuit*
— Et la mienne en est, n^est-ce p«3?...
^ Si elle en est, Reboul [
^ Mais elle est bien triste, à présent... Mes pauvres ànts!... Si au moins vous les aviez vus à Toulon î... * ils y sont, je pense ;^ ils doivent y être arrivés. Que bien vous leur auriez fait!....
— Courage, Reboul... Dieu est avec eux...
— Et avec nous... quand vous y êtes...
— Quand j'y suis!... Pourquoi pas toujours?
-^ Vous voyez bien que nous allions faire des folies... On causa d'autres choses. Ce n'étaient pas les su
qui manquaient. i
A côté des périls et des souffrances, il y avait tous les détails de l'administration intérieure que noii^ avons vu restaurer par Antoine Court, et qui était arri* vée, à cette époque, à une régularité qu'on eût admirée en pleine paix. Chaque Église avait son consistoire, inflexible gardien de la discipline et des mœurs. Sans consistoire, elle eût cessé de figurer au nombre dei Églises. Ainsi le portait un décret de 1723. « Attend» que, dans les villes et lieux où il n'y a point d'Anciens, il est arrivé des désordres et des scandales, il a été dé« libéré qu'on en établirait incessamment; et faute de a faire, et s'il y a un refus de la part des fidèles, ils u seront point visités des pasteurs, ni avertis pour diA aux assemblées* » Dirons-nous que c'était sévère? H sons sublime, et nous aurons dit plus vrai. Ayez dei Anciens, ou vous n'êtes pas convoqués à ces assem blées... qui mènent droit aux galères et à la mort Jamais la langue de l'honneur n'a mieux dit avec moid de prétention et moins de mots.
Les consistoires avaient beaucoup à faire. État civi finances, aumônes, surveillance des mœurs, organisa tion et police des assemblées, telles étaient leurs atb butions principales. C'était un État dans l'État; ma un État qui n'existait qu'à la condition d'être invisibi L'afiaire la plus simple se compliquait de précautioi sans fin.
Aussi Reboul et ses convives, Anciens tous trois au consistoire du lieu, avaient-ils mille choses à demander au pasteur. Si l'intendant de la province eût, par hasard, entendu leur conversation, il n'aurait pas été médiocrement surpris de l'étendue du champ que leur zèle savait se faire parmi tant d*édits, tant d'arrêts et tant d'espionnages.
— Vous ne nous parlez pas de votre fils, dit Reboul. Mourrai-je sans l'avoir revu? sans l'avoir entendu prêcher?
— J'espère bien que non. Ses études vont être finies. Vous le verrez, s'il plaît à Dieu, au printemps.
— Ministre?...
— Non, mais prêt à l'être. Nous le consacrerons en France. Un beau jour pour moi, Reboul!...
— Et pour l'Église. Qui le consacrera.^
— Vous me le demandez?...
— Je devinais... Dieu soit avec lui... et avec vous!... On se réjouissait, dans le pays, du retour de Rabaut
le fils, qui étudiait, comme on l'a dit, au séminaire de Lausanne. Il avait partagé, encore enfant, les fatigues et les dangers de son père. Quoiqu'il fût absent depuis dix ans, on se rappelait ses talents précoces, et on aimait à se les représenter mûris par l'âge et l'étude.
Quand on eut fini de souper :
: — ■ Vous voulez donc, reprit le ministre, que je vous dise où on en est à Toulouse...
— Pardon, interrompit Reboul. Nous n'avons rien su qu'à demi, encore ne sommes-nous pas sûi*s si le peu qoe nous savons est bien vrai. Auriez-vous la bonté de reprendre d*un peu plus haut ?
— Très-volontiers. Je remonterai, si vous vouiez, à Tarrestâtion dû pasteur Rochôtte. Vous l'avez connu, n'est-ce pas?
— Peu; mais beaucoup de réfïutation.
— Il le méritait. C'était — je il'ose plus dire c'est— c'était un des plus dévoués et des plus capables d'entre nous. Il avait desservi d'abord les églises de TÂgénois, puis celles du Quercy. Enfin, dans nôtre dernier synode, le 3 juin de cette année, nous lui avions décidément assigné le quartier du Montaîbanais. C'est danà cette assemblée, où il faisait les fonctions de secrétaire, que je l'ai vu pour la dernière fois.
Trois mois de ministère avaient suffi pour lui donner, dans ce nouveau champ de travail, une heureuse et remarquable influence. Il semblait Se multiplier en proportion des besoins de soft église, il était partout-, il faisait tout. Peu de jours avant Sa captivité, j'ai sa qu'il allait avoir à tenir, en quelques séftiaines, plus de vingt réunioiis différentes.
Arrivé, le 19 septembre, à Caussade, oft vint lé chercher de la campagne pour baptiser un enfant. Son guide ordinaire, Viala, alla reconnaître les lieux, et revenait, vers minuit, avët lin homme de l'endroit. Rencontrés par une patrouille de garde bourgeoise, ils se troublent , disent qu'ils attendent quel^u*tln , qu'ils vont à Montauban. Le {)aàtedi-, qtfJ vèrilaït à lëiir rencontre, est interrogé aussi, et répofid, ce qui était vrai,
qu'il y^ ^ Saiot-Afltoiîjn, Cette çoniT^HçUon paraît
suspecte^ On }ps arrête tous )es trpis*
A Caussafi^J npuvel iqterrogatoire* U pouyîiit paç»' tir; il ne voulut pas se sauver par un mensonge, Il ^» nomma.
Le n^^ire 0t I09 cpnsul^ ^tf)ient effrayés de leur cap* ture. Deu4 (l'entre eu¥, anciens prot(^tants, vPDlaient qu'on le rfslâc)iàt sanç bruit ^ les autres, quoique catholi(}ueSy i^e $e $oupiaie])t pas de le livrer au parlement. Il (ut tapitewent epuvçqu cj^u'oij le laisserait s'éy^def |a nuit suivante.
Tout à (Coup, le bruit se répand quq les protestRuls des envirpns vont arriyer en açines pour délivrer leur pasteur. On ^opne le tocsin *, ou s'arme à la hftte, Pes bandes parcourent les rues. Qq ya jusqu'à arborer la croix branche, souvenir de la ligue et de la Saint-Bartbélepf^y. he tocsin sonnp également à quatre ou oiuq lieues à la ronde* De toutes parts les catholiques accourent. Ils yienqeni protéger Çaussade Qontrç la fureur des protestants.
Les protestants, cependant, n'arrivaient pa^. Personne n'af(irn)ait pil avoir yu seulement quatre ensemble, encore moins un seul qui fut armé ; et de fait est qu'il n'y a jamais eu a^P^nQ trape de ee prétendu projet (i'invasiqpi Maip les cpnsulSi m amendant, avaiept été forcég de mettre leur prispiinjer eu lieu sûr. Tout Câussjade montait la garde avitpur 4^ la prison. Notre ami était pardu..
Il ne devait pas l'être seuL
D'hprribles lu^nacesi avaient été proférées contre nous. Des protestants s'étaient vu assaillir dans leur^
maisons ; quelques*uns même avaient été contraints de repousser la force par la force. Le sang n^avait pas coulé; mais il n'aurait fallu qu'un coup pour amener un massacre.
Tandis que les protestants de Caussade se barricadent chez eux, le bruit arrive à Montauban qu'ils vont être égorgés, qu'ils le sont peut-être déjà. Trois frères, gentilshommes verriers du comté de Foix, se trouvaient dans cette ville. Ils apprennent l'arrestation du pasteur, l'exaspération des catholiques. Ils partent pour Caussade, armés de leurs fusils de chasse. Qu*y vont-ils faire? Ils ne le savent pas ; ce qui est sûr, c'est qu'ils n'ont pas la pensée d'attaquer à eux trois, avec des fusils de chasse, un bourg tout rempli de soldats, et nul n'a vu qu'ils aient tenté, dans la route, de se procurer des compagnons. On les voit venir de loin. On les assaille, on les désarme... Et les voilà, vous le savez, à Toulouse, sous le poids d'une accusation capitale. Il y a eu, disent leurs ennemis, révolte à main armée; et le parlement est tout prêt à prononcer en conséquence.
— Mais leurs amis?... dit Reboul. Car enfin ils doi« vent en avoir... Ils en ont...
— Beaucoup. On a remué ciel et terre. C'est pour eux que je viens d'aller à Toulouse, où j'étais déjà il y a deux mois. J'ai dirigé moi-même les démarches; j'ai parlé, j'ai fait parler. Inutile!... Ils périront. Quant au pasteur, il ne faut pas songer à rien obtenir de ses juges. La loi est formelle ; quand ils voudraient le sauver, ce qui n'est guère le cas, ils ne pourraient. Tout au plus peuton espérer pour lui la potence au lieu de la roue.
C'est donc plus haut qu'il a fallu s'adresser. Le gouverneur, les ministres, le roi, ont été harcelés de nos suppliques. J'ai écrit moi-même au duc de Richelieu, au duc de Fitz-James, même à madame Adélaïde, la fille aînée du roi. Elle avait une ou deux fois témoigné, assure-t-on, quelque pillé pour nous. Tout ce que j'ai pu imaginer de plus propre à toucher son cœur sans blesser sa piété, qui n'est pas des plus éclairées, je le loi ai dit en faveur de notre malheureux ami. Point de réponse. A-t-elle seulement reçu ma lettre? M. Court n'est pas parvenu à le savoir. En attendant, la procédure avance ; l'arrêt est peut-être déjà dressé.
— Gomme le serait le vôtre, interrompit Reboul, si vous étiez resté entre leurs mains... Mais nous Taurions déchiré, nous... Ou nous y aurions laissé nos têtes...
— Reboul, au nom de Dieu, ne parlons plus de ces projets...
— Oui, vous avez raison... N'en parlons plus...
11 soupira. Le chrétien s'était soumis^ le Camisard se réveillait toujours.
— 11 me reste à vous raconter, reprit le ministre, les commencements du procès Calas. Dans l'autre, nous n'avons contre nous que des lois iniques et des juges ineiEorables ; dans celui-ci, nos ennemis ont déjà accumulé toutes les folies et toutes les horreurs du fanatisme^
Yotiq avez connu tesi Ç%\9^. Uo père. upiver^Uem^ot e«Umé, une mère aimable et pieuse, des epfants qui p'avaient pas tous répondu à leurs soins. Le troisième tils, (/>uis, s'était fait catholique-, Tainé) Marc-Antoine, me< nait une détestable vie, paresseux, dissipé, sombre, incapable de prendre plaisir à rien, même aux débauches p^r lesquelles il cherchait à se distraire. Il avait été très-lié avec Bruyn, celui qu'on appelait mon Judas, et qui a si bien effacé, depuis, son ipfafuie d'un moment. Mais lui , il était condamné à rouler j^ de favite en faute, jusqu'au fond 4e Tablfne où il va çi^tr^Uter son père.
C'était le 13 octobre. J'étais depuis q^elques jours à Toulouse, tout occupé de Rochette et des troM frères Grenier. J'avais vu les Calas ds^ns \9^ journée. Le père in'avait demandé de voir son Qls, de joindre mes efforts aux siens pour tâcher de le faire changer de vie. Ox\ m'sivait conduit dans sa chambre. J'avais trouvé un |M>mme abruti par le yin et la débauche, sourd aux exhorti^ticms, aux prières, à la voix de la religion aussi bien ({Wh celle de la nature. J'étais même sorti sans revoir son père, tant il me paraissait certain qu'on ne devait plus rien espérer. Le malheureux m'ayait-il mieux compris qu'on ne l'eût dit à son air? Ai-je contribué, en lui montrant l'horreur de. son état, à sa détermination d'en sortir par le suicide? Peut-être. Dans U{^ ^ui^ empoisonnée, tout peut devenir poison,
Le soir, vers dix heures,^ passant par hasard dans la même rue, j'entends des cris. J'accours *, mais coaune plusieurs personnes étaient déjà arrêtées devant la porte, la prudence m'oblige de rester à quelque distance.
e su\^ toujours, vous )e savez, comioe un éclaireur au [lilieu du pays ennemi.
La porte s'enlr'ouvre ; la foule recule avec effroi. Derière cette porte, à rentrée de la boutique, un horame st suspendu. Je reconnais Marc-Antoine. Au même nstant, j'aperçois le jeune Lavaysse, un ami de la fa** aille, qui p^onte siir une tab)e et coupe la corde, tandis (ue d'autres persqpiies reçpivent )e cadavre dana leurs )ras. Le giiet arrive. On repoui^se la (pule^ La famille li quelque^ vo^in^ restent seuls dan9 la boutique, a'efbrçaut, n\m eA vain, de rappeler Marc-Antoine à la vie. Arrivent, sur ces entrefaites, deux capitouU, Liste le Brive et David de, Ra^^drigue, ce dernier bien connu {>ar sou ^nimosité contre nous. Et cependant, il^ étaient là depuis plus d'un quart d'heure, qu'ils n'avaient eur core songé ni l'un ni l'autre, à sovpçonn^r m ^ chercher un çrin^e. Il en était de wiêipe dans }a foule. Personne, autour (le moi, p*avait encore dit un p^ot contre l'opinion unanin^ei que le malheureux s'était pendu^
Les capitouls s'en allaient^ ils n'avaient pas n^ème dressé, de procès-ver])9l, Tou^ ^ coup, di^ piilieu de la foule, ui^e voi:i^ çriç que Ca^s devait abjurer sous peu, qu'il est mort assassiné, que l'assassin ne peuti être que son père,^ Uu de$ c^pitPuls lève (es épaules et c,onti^ue son chemin i V^utre^ David, s'arrête, court, après lui, )e ramène, ^t donne ainsi en un instant une consistance alarn^ante au bruit qu'on vient de semer. Aussitôt, sans autre examen et malgré les représentations de son collègue, il fait arrêter toute la famille, y compris Lavaysse et une servante. On l§s conduit à l'Hôtel de Ville. Le cadavre y est aussi transporté, et, contre toutes les
— «0 — règles, c'est alors seulement qu'on dresse le procèsverbal.
J'étais resté parmi la foule; j'avais suivi, non sans terreur, les effrayants progrès d'une opinion qui ne m^avait d'abord paru qu'absurde. A chaque instant c'étaient de nouveaux détails sur la prétendue conversion de Marc-Antoine, sur ses projets d'abjuration, sur son martyre^ car on commençait déjà à donner ce nom à sa mort. Au bout d'une heure, il y aurait eu du danger à paraître penser autrement que la multitude.
Je me retirai, cependant, plus affligé de ce fanatisme héréditaire que sérieusement inquiet sur le sort des Calas. L'examen, pensais-je, même aussi partial qu'on pouvait le craindre, aurait bientôt établi leur innocence.
J'avais compté sans le clergé.
Il est d'usage, dans l'église romaine, qu'en cas de crimes graves dont les auteurs sont inconnus, les fidèles soient solennellement sommés, sous peine d'excommunication, de venir déposer ce qu'ils savent ou soupçonnent au sujet du fait dont il s'agit. Cette sommation, ordinairement accompagnée de détails destinés à faciliter les recherches, est ce qu'on appelle un monitoire.
On se hâta donc d'en lancer un. Cette pièce, signée du vicaire général, s'écartait tellement des formes communes, que je ne pus m'empècher, au premier abord, de la croire altérée ou supposée. Je savais la haine des prêtres; mais je les avais crus plus adroits à la cacher.
On commençait par supposer admis, incontestable, ce qui était à prouver avant tout, savoir que 1^ moft de Calas était le résultat d'un crime.
Cela posé, sans désigner ouvertement le père, les questions étaient arrangées de telle sorte que les réponses porteraient nécessairement sur lui.
Enfin, tous les articles présupposant le crime, et tout renseignement étranger à ces articles devant, d'après la jurisprudence ordinaire, rester en dehors de l'information, la porte était fermée aux dépositions à décharge.
Bientôt, comme si ce n'était pas assez d'une barrière §lcvée d'avance entre la vérité et les juges, on eût dit ç|ue ceux-ci voulaient se condamner eux-mêmes à ne pouvoir l'accueillir, quand même elle forcerait la barrière et arriverait, évidente, à leurs consciences!
Le monitoire avait supposé établi que Calas était mort assassiné. Les capitouls font un pas de plus : ils prennent sur eux d'affirmer que Calas est mort catholique, ou, du moins, tout prêt à le devenir. Ils ordonlent, en conséquence, que le corps soit prdlvisionnellenent inhumé en terre sainte^ et cela, pour plus de solennité, dans le cimetière de Saint-Étienne, la cathéirale de Toulouse.
Le curé fit des objections. La catholicité du mort, lisait-il, n'était rien moins que prouvée. Malgré le monitoire, aucun prêtre n^avait encore affirmé que Harc-Antoine lui eût jamais fait des ouvertures au sujet ^e ses plans d'abjuration. Dans quelle fausse position l'allait-on pas se trouver, si, après des obsèques catholiques, on venait à avoir la certitude que le défunt était mort protestant-, si surtout, après lui avoir rendu tous les honneurs que l'Église refuse aux suicidés, on était forcé d'avouer qu'il avait péri par un suicide? — Mais
p'était l^ précisémept pe qv^e leur b^^ixie av^it fai^ vpeu $ljS ne pas avoper. On passa outre. Oi) déci4a que Tiphumation aurait Ueu,r-
Le branle était donné. Une cinquantaine 4e pr^tr^s, avec cierges, bannières, tout T^ttirail, enfin, des enterrements solennels, viennent prendre le corps ^ THôtel de yille. ^ne foule immepse Ips spit. Le corps est présenté à l'église. L'eau bénite ruisselle sur le cercueil. Le peuple qe peut plus douter. Calas est mort catholique^ Calas est noort martyr de sa foi.
D^s le Içndem^in^ voici des messes pour le repos de son âme. Ëglisep, couvents, confréries, s^animent d'une sainte émulation. Les pénitents blancs, chez lesquels Calas, disait-on, devait se faire inscrire aussitôt après son abjuration, veplei^t particulièrement se distinguer. J'ai assisté à cette abominable comédie^ prélude trop certain d'un drame affreux, f^'église était tendue, non de Qoir, iq£(is de blanc. Ne fallait-il pas dire aux yeux que ce jour é^it un jour de fête, que le défunt était entré trion^phant dans |e ciel ? Au milieu s^élevait un magnifique catafalque; un squelette était debout; au sommet. Dans sa main 4rpif^, uqe palnie, ^mbole 4u martyre; d^ns l'autre, uu écriteau sur lequel on lisait en grosses lettres ; Abjurçition 4^ l'hérésie. Tous les couvents, toutes les confréries de la ville et des environs assistaient, f'à^r des députés, à ce lugubre spectacle. Toute la contrée étai^ sur pied. Le peuple, Timagination frappée, priait*, pleurait, s'indignait. L'arrêt de mort de nos pauvres amis se lisait sur tous les visages.
Qu'ayait-il été, pourtant, cet homme dont on s'éver- Ipait à faire un martyr et presque un saint? Toute la
lie avait su ses débordements-, tout le mdnde avait aint son père. Avait-on au tnoins aperçu en lui, dans s derniers temps, quelc^ue anlélioratioti? Non. Tel on ivait vu depuis des années, tel il était resté jusqu'à fin. Lès voisina pouvaiefat l'attester. La veille de sa! ort, il avait passé la soirée dans une maison de jeU; était rentré, côifnme à Tdrdinalre, taciturne et cHanilant. Ainsi, noti-âéulement rieii ne ptouVâit qu'il èûf ingé à se faire catholique, inaiâ ce projet, à le suppo- T réel, n'avait été accompagné. d'aucun changement ms sa conduite. Libertin il avait vécu ; libertin il était ort.
Mais là hàinë n^jf regarde pas dé si près ; Téglise roaine, d^àlllëtirs, n'a jaîiiais été fort éctupûleUse dans choix de ses héros. (Julmporte ce qu*oïî fait, pouttd li'on croie oii îjii'ori ait Pair de croire? Qii'impôrté c6 de Calas â été, pourvu que sa mort fournisse uhe occaon de fanatiser le peuple, de perdre quelques hugue- 3ts, de réchauffer, enfin, quelques-unes des calorfttiies 3nt on nous poursuit depiiis deut cents ans? Car 1 ne s'est pas contenté de crier au parricide; on veut u'il y ait chez nous une loi secrète, prescrivant aux arents de mettre à mort ceux de leurs enfants qui oudraient passer au catholicisme. Où à-t-on vù, je ne irai pas cette loi, puisqu'on prétend que nous la tènonls achée, mais des àëtes qdi parussent eh être les eonséuences? Les convertisseurs ttous ont arraché assez 'enfants, âsSez de jetines gétis-, combien en a-t-ori vu 'assassinés jusqu'ici ? Quand il Serait ^irouvé que Marc- Lnloiile est mort de la thainf de sfes parerits, te Serait Qcore un criiilé isolé; ni notre Église^ ûi âon$< hé de-
vrions en être solidaires. Mais non. Cette loi de sang qu'on a mise sur notre compte, il n'y aura bientôt pas un catholique à Toulouse qui n*en parle et qui n^y croie comme s'il l'avait lue, comme s'il nous l'avait entendu prêcher. Il m'a fallu prendre la plume pour tâcher de détruire, chez quelques-uns au moins, ces odieuses préventions. Une brochure, que je viens d'achever, s'imprime secrètement à Toulouse. Produira-t-elle quelque bien? Je n'ose en attendre beaucoup. Les uns sont trop aveuglés pour s'instruire; les autres, trop avancés pour reculer.
Nous avons cependant eu un moment d'espérance. Les capitouls ayant ordonné, le 18 novembre, que Calas, sa femme et son fils Pierre, fussent appliqués à la question, les accusés interjetèrent appel, et le parlement^ le 5 décembre, a cassé l'arrêt des capitouls. En même temps, il évoquait l'affaire et ordonnait un plus ample informé.
Nous respirions; mais ce ne fut pas pour longtemps* On a laissé subsister la procédure, si grossièrement et si partialement instruite; on a ordonné, peu après, une nouvelle publication du monitoire. Ainsi, l'œuvre des capitouls se continue au parlement. Même fausseti dans les bases, même irrégularité dans la marche, même acharnement, sous des formes un peu plus gra* ves, contre les accusés et contre nous.
Nous avons, il est vrai, plus d'amis qu'on ne le croirait; mais la plupart n'osent parler. Il se passe en a moment à Toulouse ce qu'on ne voit communémeri qu'en des temps de révolution : ce sont les violents x^'est la populace qui fait l'opinion publique. Ceux quoi
a vus les plus portés, en d'autres occasions, à mépriser les jugements de la foule, ce sont maintenant ceux qui ont le plus l'air de penser que la voix du peuple est la voix de Dieu, a You^ êtes tout Galas!... » disait un de nos ennemis au conseiller De la Salle, le seul qui n^ait pas suivi le torrent. « Et vous, répondit M. De la Salle, vous êtes tout peuple. »
Voilà, mes amis, où nous en sommes. Les Calas sont au secret; toute communication avec eux est impossible. Ne recevant aucune direction, ignorant tout ce que les juges instructeurs trouvent bon de leur cacher, ils tombent, à chaque interrogatoire, dans quelque nouveau piège. Pressés de questions sur des points insignifiants qu'aucun d'eux n'avait pu songer à noter dans sa mémoire, ils ne sont pas toujours rigoureusement d'accord; et.ces contradictions, recueillies, amplifiées, vont grossir la masse des faits sous lesquels on prétend les écraser.
Je n'espère plus rien; mais je combattrai jusqu'au bout. Si leur sang doit couler, je veux au moins qu'il ne coule pas en vain. Qui sait si leur mort, dans les vues de Dieu, n'est pas une des conditions de notre délivrance ?
Il était près de minuit, et Rabaut devait repartir avant le jour. Les deux amis se retirèrent. Le pasteur monta dans sa chambre*
Cette chambre, située au premier étage, n'avait qu'une fenêtre, donnant sur un t)etit jardin. Elle était, du reste, assez bieti pourtue de tous les moyens d'évasion que permettaient les lieux: A la fenêtre, Une échelle de cordes, toujours roulée derrière le volet intérieur. Dans une armoire, une porte sécrète menailt à la cave ou dans les combles, selon qu'on voudrait descendre ou monter. Derrière lé lit, enfiii, en cas qtié la maison fût à Itk fois envahie et bernée, un dernier refuge. G'étaii; une cachette basse et longue^ dont rentrée, au ilivead du sol de la chanlbre, était habilement dissimulée dans un des panneaux du soubasi^ment. Là, couëhé dans le mur, respirzlnt par une fente, on pouvait encore défier, tin joiir ou deux, les recherches de Tennémi.
Rabaut était occupé à noter, avant dé se mettre au 11 1^ soil itinéraire dd lendemàih. Il avait line foule de gente k ttlir, d'âflkires à régler; et fcômnrfé II tenait à retourner le plus tôt possible à Touloiisie , il voul&it faire en sorte dé hé perdre hi un pas, ni un moîneilt.
Il faisait frdid. Cette insiisdfi l^olitairé, cette ôfaftmbre irihàbîtée, ce lourd silence de la nuit, tout concourait à ajouter au froid qui prend les membres cet autre froid qui prend le cœur.
Rabaut avait fini, et il ne se levait pas. Il éprouvait ce vague saisissement qui vous retient et vous cloue à votre place, comme si vous aviez peur du bruit que vous ferez en remuant. Il écoutait, immobile, les géidisdeffieiits du vent, le frôlement des feuilles ëèchesqui tourbillonnaient datis le jardin, la vieille pendule, enfin, I quil entendait au-dessous de lui^ dans la cuisine, et
donj( los battements ég^^ contrastaient sQqpdeqiçnt avec les bruits désordonnés du dehors.
Il lui semblait, depuis quelques moments, avoir entendu quelque chpçe qui n'était ni le br^it du vent ni celui des feuilles. Ce bruit, qui venait du jardin, av^il continué une fois entre deux raffales; mais alors il avait cessé tout à coup, comme s'il se fpt aperçu qu'il allait se trahir, et qu'il devait ^tten^re une nouvelle irruption de la bise.
Minuit sonna, et aussitôt, comme à un signal attendu, le bruit parut renoncer à se cacher. Plus de doute. C^étaient des pas, des voix. Rabaut court à la fenêtre. II colle son œil à une petite ouverture, pratiquée d^PS le volet; mais il n'aperçoit rien. La nuit est noire. A peine aperçoit-on le sommet de quelques arbres, dont les branches dépouillées se des-sinent sur les ténèbres du ciel. Mais les voix, les pas se rapprochent.
Au même instant, sur la rue, on heurte violemment à la porte. Celle de la chambre s'entr'ouyre. C'est Reboul. «Fuyez ou caphez-vous! » dit-il*, et il descend à la hâte. Mais Rabaut n'a déjà plu^ lei choix. Le jardin vient de s'jéclairer; on aperçoit distinctenaent des soldats^ des paysans armés. Fujr est impo^çible-, mais il importe qu'on puisse proire qu'il a fui. Il ouvre l'escalier secret, le laisse ouvert^ et va s'enfermer 4ans la cachette.
Là, il n'entendait plus qu'un bruit confus. Il sentit, à Tébranlement de la muraille, qu'on enfonçait la porte. Puis, le tumulte envahit la maison. L'escalier tremblait sous les pas ] les crosses de fusil retentissaient sur |es planchers.
La porte de la chambre, enfin, s'ouvrit avec fracas* Plusieurs personnes s'y précipitèrent à la fois.
— Nous y voici !... Arrivez!... criait une voix.
Et cette voix, Rabaut la connaissait maintenant. C'était la voix d'Aigues-Mortes, la voix du Père Gharnay.
Repoussé de Toulon, Gharnay était revenu, furieux, au Pont-de-Montvert, son quartier général comme inspecteur des missions du pays, il avait su, mais seulement le soir même, l'assemblée qui devait avoir lieu chez Reboul. Ne pouvant réunir, en un moment et sans bruit, assez de gens pour s'emparer d'une quarantaine d'hommes, il avait résolu d'attendre que la moitié au moins fussent sortis. Mais, sur ces entrefaites, il apprit qu'un homme à cheval venait d'être vu près du bourg; que ce même homme avait été rencontré, peu après, passant à pied dans la rue et s'introduisant chez Reboul. Plus de doute : c'était un pasteur.
Gharnay change aussitôt son plan. Dans les assemblées, il le sait, le mot d'ordre est toujours de faire évader le pasteur. Il se décide donc à laisser en paix l'assemblée, car, fût-elle réduite à quelques hommes, elle trouverait peut-être encore un moyen de lui dérober ou de lui arracher sa proie. Ainsi, que tous s'échappent, pourvu que le pasteur soit pris.
On avait observé que, seul, il avait un manteau. On pouvait donc, malgré l'obscurité de la nuit, le reconnaître à la sortie, le suivre, le saisir. Deux hommes,
accroupis dans Tombre à quelques pas de la porte, l'avaient inutilement attendu ; d'où on concluait, ce qui avait tout d*abord paru probable, qu'il passerait la nuit dans la maison.
Vers onze heures, quelques afBdés de Charnay s'étaient glissés un à un dansle jardin; d'autres, échelonnés dans la rue, étaient prêts à se rapprocher au premier signal* Charnay avait cependant décidé qu'on attendrait minuit. Le pasteur serait couché, pensait-il, et on en aurait meilleur marché.
—Nous y voici I... criait-il donc en s'élançant le premier dans cette chambre qu'une lampe allumée, un lit, une chaise devant la table, lui indiquaient assez comme le but de ses recherches.
Mais il avait encore un pied sur le seuil qu'il s'arrêta, interdit et haletant.
— Personne!... personne!
Puis aussitôt, apercevant l'escalier dérobé : —Bien !. .. reprit-il ; nous y sommes... Il n'est certainement pas sorti... Il est là-haut... ou là-bas...
Quelques hommes montèrent ; quelques autres, l'abbé en tète, descendirent.
Peu après, ils étaient tous de retour. Rien dans les combles; rien dans la cave non plus, sauf une porte qui conduisait au jardin, et dont on remarqua que le verrou était tiré. Mais les sentinelles du dehors avaient eu l'œil
sur cette porte. Elle ne S)'était pasouy^rte^ ^i^^J^f^VM^* Or, ce verrou ^ c'était R^boul gui avait trouvé le temps, au prçipier éveil, d'aller le tirer» poqr cjii'on pût croire que Rabaut s'était sauvé par là. La ruse avait réussi. Malgré la dénégation à^^ sentinelles, on cpmmençait à croire à l'évasion.
Gharnay s'était assis, dans une agitation terrible, sur 1^ chaise où Rabaut était naguère à écrire ses notes. Le poing fern^é, le bras étendu sur la table, l'œil fixé sur le mur, à peine écoutait-il les rapports (^u'qn venait lui faire. Que lui importaient les détails? La conclusion restait la même. Il avait manqué son coup; il n'avait plus qu'à ronger en silence le frein que Dieu avait mis encore une fois aux élancements de sa haine.
De temps en temps il secouait sa stupeur, et ses yeux s'allumaient d'un sombre espoir.
— Est-on allé sur le toiU—
— Oui, mon Père.
Il redevenait immobile.
— A-t-on fouillé partout?
— Oui, mon Père.
Nouveau silence.
— A-t-on sondé les murs?...
— Oui, mon Père.
— Partout?...
— Partout... Ah! pas dans cette chambre...
Se lever, saisir un bâton, frapper à coups sec» et pressés partout où il pouvait atteindre, ce fut l'affaire d'un moment. Mais les murs gardèrent le secret. Il avait frappé trop haut, car la cachette était, on se le rappelle, au niveau du plancher. D'ailleurs, le panneau qui en
armait l^ pp^le ^fai^ appuyé dQ fP^toiprQ ^ ne pas renre, î|u phoç, m sQi^ plus creux qije \^$ ps^finpdijix \oi-
JIS.
Le jésuit^ ^)la ^e rasseoir.
— J'ai froid, dii-il. Qu'qh iuq f^sse ^u feu.
— Ici ?... dit un de ses gens.
— Ici... Eh! eh!...
Une nouvelle idée lui yepait. Si le p^o^çrit^tait, par asârd, dans la cheminée?... C'est par ime cheminéeque I pasteur Lafage, aux environ^ de MQuoblet, en 1754, isaya de ce sauver. Une baU^, con»mei il arrivait sur le >it, lui fracassa le bras. Trois jours après , il était endu à Montpellier.
Charnay se bâtft donc d'envoyer defix bomnie^ sur le )it. Lui-même il arrangea le bois,^ lui-mêm^ il alluma ) feu. Mais les hommes revinrent seuls. Riçn p'était )rti... que la fumée.
Toqt $1 coup, il se souvint de Beboul. A défaut d'un asteur, il avait une autre victime. Aux termes de^ lits, Reboul allait aux galères et sa maison éta|t rasée, utant en était arrivé, en 1754, au protestant Novis, }ur avoir domié asile ^ i^^fage. .
— Q^i'pn ipe ramène, Ait Ch^r^ay, Pput-^treea Mre- >ns-nous quelque chose...
11 ne l'espérait pas^ car 1^ fermeté di^ vieillard était mnue. l\ voulait vojr. Certains £|iiimau^ c$trnas§iprs ment beîiucQup à jo^er ayçc leurs victimes.
— Eh bien, lui dit-il, il s'est sauy^,?i-
— J'en ai déjà remercié Dieu, monsieur.
— Vous l'en remercierez aux galères... N'oubliez is... Vous aurez tout le temps...
— Monsieur croit que j'y resterai longtemps?..
— A perpétuité, parbleu !... Vous ne savez pas i'( donnance?...
— Si fait... Mais elle m'atteint un peu tard. J'i quatre-vingt-trois ans , monsieur. Perpétuité , à oi flge...
— Vos biens sont confisqués.
— Qu'en ferai^-je?... Je vais au bagne, et mes tiers y sont déjà.
— Votre maison sera rasée.
— 5^ cette tente où nous logeons est détruite, lum avons dans le ciel...
— Taisez-vous.
— Vous voulez que saint Paul se taise?
— Taisez-vous... Où est-il ?
— Qui?
— Le ministre.
— Quand je le saurais, vous pensez bien que je ne dirais pas.
— Et vous rignorez?
— Je l'ignore^
Il le disait avec d'autant plus d'assurance, qu'il ne savait en effet si Rabaut était caché ou avait réussi à fuir.
— Mais enfin, dit Charnay, d'un ton sensiblement plus doux, vous ne pourriez pas nous donner... quelques... indications? Nous oublierions volontiers, noos, qu'il était chez vous...
— Oui... Mais je n'oublierais pas, moi, que j'aurais commis une infamie... Croyez-vous que cela ne valût pas vos galères?...
— Vous tenez à y aller?
— Je tiens à mourir comme j^ai vécu, que ce soit ici à Toulon. Mais oui... Vous avez raison... J^y tiens... oie sera doux d^y être, puisque j'y serai pour ma foi, ibord, pour H. Rabaut ensuite...
— Pour?... s'écria Gharnay.
Mais il n'avait que trop bien entendu. Les yeux lui riaient de la tête. Il s'était jeté sur Reboul, et lui seuait convulsivement le bras.
— Babautl... criait-il. C'était Rabaut!...
— Mais oui... dit tranquillement le Cévenol. Vous ^ le saviez pas?...
En effet, Chamay ne s'en était pas douté. Il croyait abaut à Toulon ou dans les environs; rien n'avait pu li faire supposer qu'il l'eût suivi de si près dans les èvennes. Trop heureux de prendre un pasteur, il n'avait as songé à demander quel était celui qui venait de lui cbapper. Si Reboul, d'ailleurs, avait pu penser qu'il ic le sût pas, il se serait gardé de le lui dire.
Sa fureur n'avait plus de bornes. Il se reprochait tout haut d'avoir mal pris ses mesures. Il faisait venir ses soldats, ses paysans; il leur demandait, d'un ton terrible, de nouveaux détailç qu'il n'écoutait pas. Il voulut monter au grenier, redescendre à la cave, fouiller luimême tous les coins.
Au milieu de ces violences, il avait encore une fois
oublié le vieux Reboul. Celui-ci était resté d^s h chambre, sous la garde de deux soldats qqi n^osaientl aborder Charnay pour lui demander ses ordres. Ils cau-^ saient, en attendant, avec lui. Ces hommes paraissaieufl médiocrement contents du rôle qu'on leur donnait i jouer dans la contrée. De^ soldat^ français, pensaientils, auraient eu en ce piom^t mieux à faif p que d'aider les pourvoyeurs d'écbafaud^. |1$ auraient préféré, e^ somme, servir sous le maréchal de Soubise, tqut battu j et chansonné qu'il était, que de vaincre sous un jésuite ' ef de faire des prisonniers à^ quatre-vingt-trois ans.
— Et tu ne sais pas où il est?... reprit toqt à coup le. prêtre, en revenant se camper devant lui.
— Je ne je sais pas, dit Reboul *
— Ah!..« tu ne le çfiis pas!,.. Ah!... tu ne veux pas parler!... Attends... attçndç... Nous avops des$enré les dents à de plus ^6tu^ que toi...
— A des lâches.
— Pour la derrière fois, yppx-tu?,..
Reboul leva les épaules.
En un clin d'oeil, avec Técheile de cordes, Chama; l'eut lié sur une chaise. Puis, lui ^rrachant sa chaussure, il le traîna devant le feu.
Les soldats ne cachaient pas leur horreur. Charnay (ai$ftit rougir les pinpette^. Aiu^i awt fait IM. de MaçhaiiU» on se le rappelle, pqur ^rraphq;' des révélations à Damiens.
Reboul avait pâli. On l'entendait prier tout bas.
— Tu pries, je crois?... dit Charnay, tout en arrangeant ses tisons.
-r- Il priait aussi, Tabbô Chayl^...
— Quand?.,.
— Quand nous le tuâmes, monsieur I*abbé, pour ir fait à qûelques-ùiiâ des nôtres. .. ce que vous voulez faire...
— Est-cfë qrié td brblrai^... t>ar hasard... m'épouiter?...
— Ce serait facile, je crciîs... Touà voilà déjà tout si...
— Moi!...
— Mâiâ rassurez-vous. Nous li'en sommes plus à assiner. Quand la vengeance est sûre, pourquoi la hâtens-îioUê?;;;
— La vengeâftbe! QtifellB terigeance?...
— Crdj^ez-voUfe en Dlfetî, monsieur?...
— Tàiâ-toi , malheureux î . . .
— Eh bien, né demandez pas sur (j[uiiioUs comptons... 5 piiicetlé^ ôbnt rôugeé, monsieur Tabbé...
Gharriay les prît...
Cèpendailt Rdbàut entendait, Vbyait. Par cette même tte qui lui servait poiir respirer, il apercevait, par- 5S0US le lit, fet lé feù, et Charnay baissé devant lé t, et les pieds nus du nialhëUreux Cévenol. I^a îëso- ;ion était prise, il île laissergtît pas le sacrifice s'actriplir. Âti premiei* fcri, ati premier gémissement de victime; il cirait au boùri'eau de s'arrêter, et 11 se Tait à lili;
Maià (é bbiitreàu ftésîtaît. Wusîëurà fbîà il àvàlt pris 5 pincettesj 6t, îiltisieùrs fois, comme ilb les trouvant is assez rouges, il les avait remises dans le feti. Son n, toujours pluîî menaçant, dissimulait mal son emirras. If était visiblement combat td. Pàt là pi(lé?
Peut-£tre, car c'était la première fois, nous devons I dire, qu'il allait faire de sa main TofOce de tourmeO' tcur; mais c'était aussi, et surtout, par la pensée de dangers qu'il risquait d'appeler sur sa propre tète. D'à c6té, le souvenir de Ghayla ; de l'autre, les limites d ses pouvoirs d'inspecteur, qui ne comprenaient nvM ment celui d'infliger la torture, encore moins celui a l'infliger de sa main. Ce droit, messieurs desparlemeott s'en étaient toujours montrés fort jaloux ; et ce n'étan pas le moment, pour les jésuites, de se mettre mal arei eux par une inutile usurpation.
Rabaut, une main sur le verrou, l'autre sur sa poi* trine, comme pour étoufier le bruit des battements d< son cœur, Rabaut, disons-nous, ne le perdait pas di vue. Son courage et sa force s'usaient dans cette atroâ attente. Jouer sa vie, il en avait l'habitude; maisli contempler, de ses yeux, suspendue à un fil, et à un II qu*il lui faudrait couper dès qu'il plairait à un furieia de le tendre, — c'était plus qu'il ne pouvait supporter. Il étoufiait; il avait besoin de se retenir pour ne pai briser sa cachette, ne fût-ce que pour respirer. |
Tout à coup, il se fit un grand fracas. Reboul, immo' bile et muet, avait vaincu. Charnay n'avait osé aller ai delà des menaces; il s'était relevé, jetant au loin, comme pour le punir de son inutilité, l'instrument da supplice. Puis il s'était précipité vers la porte, et soi pas, chancelant de rage, retentissait déjà dans l'escalief'
Quelques moments après, ses gens emmenaient li Cévenol.
Quelques jours après, ses démolisseurs mettaient i bas la maison. On trouva la cachette. Elle était vide.
Et pendant qu'on démolissait la maison, le propriétaire arrivait au bagne, où l'attendaient ses deux petitsfils.
Tandis que les galères recevaient de nouveaux hôtes et que la naort planait sur les prisonniers de Toulouse, la cause de la tolérance n'en faisait pas moins, dans un certain monde, de grands et curieux progrès.
Curieux, en effet, car la légèreté du siècle n^était nulle part plus bizarrement empreinte.
Plaindre les protestants était devenu la mode-, mettre un terme à leurs maux, nul n*y songeait, nul, du moins, parmi ceux qui avaient en main le pouvoir de les soulager.
Ily a des gens qui vous font de touchants morceaux sur la bienfaisance, et qui ne sont rien moins que bienfaisants. Est-ce hypocrisie? Quelquefois; mais le plus souvent, ce n'est que légèreté. Parjez-leur de la pauvreté : ils sont tout cœur et tout larmes. Parlez-leur des pauvres et pour les pauvres : ils auront presque l'air étonné qu'il y en ait.
Ainsi faisait-on, il y a cent ans, pour ces intrépides débris du protestantisme français. Plus leurs malheurs tranchaient avec les raffinements du jour, plus ou se laissait aller à ne s'en éinouvoir que comme d'une vieille histoire. On plaignait leurs martyrs, mais comme ceux des premiers siècle^, tout au plus comme ceux de m. 9
la Chine ou du Japon. Quelquefois même, comme on en a vu plus haut un exemple, il y avait réelleoient erreur sur l'époque de leurs souffrances. L'auteur de ï Honnête Criminel avait cru mettre sur la scène un fait déjà ancien. Son héros, avait-il pensé, ne pouvait être mort depuis moins de vingt ou trente ans. Marmontel, de qui il tenait Thistoire etqui lui avait suggéré ridée d'en faire un drame, Marmontel n'en jugeait pas autrement.
Cependant cette pièce qiie le héros lui-nâême, conune nous l'avons aussi vu, trouvait assez médiocre, avait du succès à Paris. C'était, à tout prendre, un des nioins ihàuvais échantillons de ce genre bâtard que Diderot avait mis à la mode, et qu'on a si bien caractérisé par le nom de drame bourgeois; genre faux, s'il en fut, puisqu'on lui avait conservé la raideur du drame classique, tout en choisissant les héros dans tm monde moins élevé, où la solennité de l'ancien ton n^avait plus aucune excuse. Ajoutez à cela l'exagération dans les senlâments, le philosophisme dans les idées, Tenflùre dans le style, — et voilà ce qu'un siècle usé îavait la bonhomie de considérer comme un progrès sur les nobles défauts du théâtre de Ràciiie.
V Honnête Criminel était donfe la pièce 'du jour. On ne la jouait pourtant pas ; elle ne parut au théâtre qu'en 1768. Le gouvernement s'y étaît-il opposé? Nous n'avons pu le savoir. Quoi qu'il en soit, l'effet n'en était que plus général. On se serait contenté d'aller la voir, tandis qu'on la lisait, qu'on la relisait, que tout le monde, enfin, voulait en savoir des tirades. On était tolérant avec V Honnête Criminel^ comme on était pieux
avec le Petit Carême, comip^ on aimait les champs, au coin du feu, avec M. de Saint-Lambert, les bergers avec Boucher et Watteau, l'astronomie avec M. de Fontenelle, Tancienne Rome avec M. de Florian, les animaux avec M. de Buffon, la nature et la vérité, en un mot, avec quiconque excellait à les gâter.
De Paris, la pièce avait passé à Versailles, car c'était Paris, maintenant, qui donnait le ton à la coqr. Leç dames l'avaient sur leur toilette; les petits marquis, dans leur poche. Elle allait arriver au roi.
Rien n'était changé, depuis un an^ dans la vie privée du monarque.- Il devenait de jour en jour plus difficile à amuser ; de jour en jour, la favorite y mettait plus d'art et plus de soin.
Elle lui avait assez chanté le Devin de village; elle imagina de lui déclamer V Honnête Criminel^.
Ces représentations intimes^ connues sous le nppfi de Spectacles des petits cabinets du roi, dataient de 1747, troisième année du règne de madame de Pompadpur. Elle avait brillé, à Étioles, sur le petit théâtre de M. de Tournehem, son oncle ^^ elle voulait se procurer ToccasioA d'obtenir, sous leç yeux du roi, la continuation de ces succès.
Elle eut bientôt formé sa troupe, car on trouva plaisant de prendre et de garder ce nom. Les premiers qui la composèrent furent le duc de Chartres, les ducs
d'Ayen, de Nivernais, de Duras, de Goigny, le comte de Maillebois, les marquis deCourtenvaux et d^Entraigues. En femmes, on était moins riche. 11 n'y avait, avec la marquise, que la duchesse de Brancas, la comtesse d^Estrades et la comtesse de Marchais. Pour le chant, on n'était que trois en tout : madame de Pompadour, madame de Brancas et le duc d'Ayen. Aussi ne joua-t-on d'abord, en fait d'opéras, que de petits actes à trois, tels que Bacchus et Érigane, Ismène^ Églé^ etc. Le directeur y enfin, était le duc de La Vallière, et le souffleur rabbé de La Garde, bibliothécaire et secrétaire de madame de Pompadour.
On avait débuté par Y Enfant prodigue de Voltaire, mais si secrètement que l'auteur lui-même ignora, pendant quatre ou cinq jours, comment la pièce avait été reçue. Il n'avait pas, du reste, à en être fort inquiet. La marquise l'avait choisie \ la marquise y jouait. Louis XV fut enchanté. 11 décida même, à cette occasion, qu'on pourrait applaudir en sa présence, ce qui était jusque-là interdit aussi bien en particulier qu'en public. Ce fut le premier privilège accordé aux petits spectacles, et ce privilège, dans les idées de la cour, était immense.
Le nombre des spectateurs, borné primitivement à cinq ou six, ne fut jamais considérable*, il se passa même plusieurs années avant qu'on admît des dames* Leur présence eût ramené l'étiquette, que le roi tenait, avant tout, à bannir de ces réunions \ il fallait qu'on pût se placer, sans distinction de raog, dans un parterre où le roi seul aurait une place fixe et distinguée.
Mais si cette simplicité se maintint plus ou moins du
— lOi — côté des spectateurs, il n'en fut pas de même du côté de la troupe. En 1750, nous la trouvons magnifiquement montée en musiciens et en danseurs. Le corps de ballet compta jusqu'à vingt personnes, les unes appartenant à la cour, entre autres le marquis de Gourten- \nuiLj premier danseur^ et le reste, les figurants, choisis à rOpéra. Vingt choristes, hommes et femmes, y étaient aussi recrutés. A l'orchestre, enfin, on était trente, dont un tiers d'amateurs et une vingtaine d'artistes, tous des plus distingués.
Cela dura quelques années. Le roi, bien que toute la cour eût fini par être de la partie, continuait à se croire en petit comité, tout comme Louis XIV, au milieu des magnificences de Marly, s'était cru jusqu'au bout dans un petit château bourgeois, où il venait se reposer des grandeurs de Versailles.
Un beau jour, Louis XV s'aperçut qu'il s'ennuyait là comme ailleurs*, il en conclut que ces petits spectacles ne différaient guère plus que de nom des anciens grands spectacles de la cour.
Alors, on ôta peu à peu ce qu'on avait peu à peu ajouté à l'organisation première. La troupe redevint ce qu'elle était dans l'origine, augmentée de quelques noms, diminuée de quelques autres, juste en état, enfin, de réciter VHonnéte Criminel.
Le roi en avait ouï parler (de la pièce, s'entend, non du héros, car il était moins homme que personne à
s'inquiéter de ce qu'il était devenu). Il avait a^i^éé qu'on la lui jouât à Bellevue, dans une de ces soirées où il aimait à voir sa cour réduite à sept ou huit uer- ,sonnes, mais ne s'occupant que de lui, ne s'amus^^t que pour l'amuser lui-même, ne riant, ne conversant, ne mangeant, que pour le faire lui-même converser, rire, manger.
La pièce, du reste, se prétait admirablement à être jouée en société. Six personnages, pas plus-, une seule décoration, représentant la mer, avec une maison à droite et une à gauche, pour faire entrer et sortir les acteurs; d'action, peu ou point, mais des monologues à foison, du sentiment à pleines mains, tout ce qui pouvait le mieux flatter Tamour-propre des acteurs en leur offrant successivement à tous l'occasion de se distinguer.
Il est vrai q^e, en eût-il été autreçient, les gens de bonne volonté n'auraient pas manqué davantage. C'était une grande affaire, à la cour, que de mpnter sur ce petit théâtre, à côté de la marquise, devant le roi. Le moindre bout de rôle était brigué comme une grâce insigne. « J'eus une fois, dit madame du Hausset daus ses Mémoires, un commandement à demander pour un de mes parents; mais madame de Ponipadour n'aimait rien demander à M. d'Argenson. Pressé^ donc par ma famille; qui ne pouvait concevoir qu'il me fût difficile, dans la position où j'étais S d'obtenir pour un bon militaire un petit commandevien^, je pris le parti d'aller trouver le ministre. Il me reçut assez froidement.
1 Madame du Hausset était femme de chambre 4e madame de Pompadour,
anie,Jç sortais, M. le loarquis de V***, qui avait eniu ma ^eiDHode, me suivit. Vous voulez un commanlen^, me dit-il. Il y en a un de vacant qui m'est mis pour un de mes protégés. Voulez-vous faire un ange de grâces? Je vous le céderai. Je voudrais être jent... — Et comme je ne comprenais pas la plaisane: Voici, reprit-il. On va jouer Tartufe^ et il y a, ime vous s^vez, un rô,le d'exempt de police... Faitesi donner ce rôle, et le commandement est à vous. si fut fait. J'eus mon commandement, çit 1^ njia,rquis lereia Madame comme si elle Teût fait duc. »
)onc, fussiez-vous marquis pu duc, vous étiez tout ireux, à Bellevue, de vous appeler Champagne ou mtin. Frontin, c'était le noifl classique ; aussi Felillot 4e F^lhaire, l'auteur de VHonnéte Criminel^ ^ait-il pas manqué de le douper ^ un, de se§ yç^lets. lit valet récitait onze vers; wn autre, deux seulenV, un troisième n'avait qu'à acçpy^rir sur le tjiéâlre, iir soutenir une dame en pâmoispQ. Ms^is la dame tnée, ce devait être Ié^ m?irquise,.. Et qui aurait osé pas briguer l'honneur de la recevoir dans sesbrçis? Mais elle aurait trouvé trop simple de ne choisir que rmi les gens qui s'ofl(raient. Po.ur ellç, ç'éta.it pçu que s'amuser de la pièce, très-pçu aipus^nte d'ailleurs ^ il lait qu'elle ^'amusât des acteurs eux-mômçs, pu du oins de quelques-uns des acteurs. C'était une manière foire sentir sa puissance aux gens qu'elle p'çitteignait 'S autrement.
Le marquis de Narniers était d^ retour à Versailles, î changement survenu dans sop caractère et dans ses ^% n'avait pas échappé, avant son départ pour le
Midi, à madame de Pompadour. Sans être encore, i beaucoup près^un homme religieux ni même un homnif très-grave, il n^était pins ce jeune écervelé qu'on avaii vu dévoué corps et àme au culte exigeant de la faveur] L'évèque ne comprenait rien à l'indifférence de neveu pour ce qui avait jusque-là été son tout; il a) voyait qu'une sottise à ajouter à tant d^autres. « Y( vous perdez !••• » lui disait-il, quand il le voyait resl des semaines sans aller à la toilette ou au cercle de dame de Pompadour.
— Ëh bonjour, marquis!... lui dit-elle, la première fois qu^il y vint après son retour. Voilà bien longtemps qu'on ne vous a vu.
— J*étais dans le Midi, madame. J'avais mon régiment à voir, et diverses affaires à Aigues-Mortes, où j ai rhonneur de commander pour le roi.
— Très-bien ; mais voilà plusieurs jours, je crois, que vous êtes de retour.
— Trois ou quatre jours, madame.
— Et on ne vous pas encore vu?...
— Des affaires... une visite à mon oncle...
— Oh! je ne vous demande rien... Ahl... si faitun petit service...
— Madame...
— Vous. savez... ou vous ne savez peut-être pas... que nous devons jouer un de ces jours, devant le roi, une pièce nouvelle... V Honnête Criminel... \
— Devant le roi!...
— Devant le roi. Vous qui devenez, dit-on, le bon li des protestants...
— Madame...
— C'est, comme vous voyez, une bonne œuvre, et as serez heureux de vous y associer. Tous les rôles, ilheureusement, sont donnés. André, c^est M. de irigny, mon frère. Le comte, c'est monseigneur le c d'Orléans. M. d^Olban, c'est le marquis d'Ëntraies. Lisimon^ le père d'André, c'est M. le duc de chelieu...
— Non pas, madame, non pas!... cria le duc, qui usail à quelque distance.
— On ne vous parle pas, dit la marquise en riant.
— Non... mais j'entends.
— Vous avez promis.
— Pas du tout. Moi... un rôlel... moi... des vers!...
— Belle affaire! une centaine...
— Cent cinquante, au moins.
— Vous les avez comptés?... Bien. C'est une preuve ue vous songez à les apprendre.
— Mais...
— Revenons, monsieur de Narniers. Restent trois alets. Deux sont pris; le troisième, ce sera vous, s'il ous plaît.
M. de Narniers s'inclina.
— Ce soir, reprit-elle, nous répétons.
— Ce soir?... Mais comment... Mon rôle...
— Tous êtes muet, cher marquis.
— Ahl... muet?...
— Muet. La charge, comme vous voyez, n'est pas lourde.
— Qu'en savez-vous, ma sœur?... dit Harigny.
— Mais...
— Muet!... C'est bien dur, au contraire... Une femme doit savoir cela...
— Méchant!...
Le marquis n'avait pu que s'incliner une seconde fois. Il était définitivement enrôlé dans la troupe 4^ Bellevue. Il ne lui restait plus q^u'à se faire faire m galant habit de laquais.
xxxvni
Cependant, au milieu de ces préoccupations futiles, la cour n'était pas gaie, te choix d'un di^ame larmoyant, à la place des folles pièces qWoa oïpntait d'ordinaire à Bellevue, était dé^k peut'-ètre, sans que la marquise s'en fût doutée, un résul1,at d^ 1^ cavité des circonstances.
Elles étaient graves, en effet.
a Si vous voulez dçs nouvelles de nos armées., avait écrit Voltaire en février % le régiment de Chapap^ne s'est battu comme un lion , et a été battu cpmme au chien. Sivous voulez des nouvelles de la niari^e, on nous prend des vaisseaux tous les jours. Si vous aimez mieux des nouvelles de finance, nous n'av9^s pas le sou. »
En décembre, c'était bien pis. L'hiver avait suspendu
* Lettre à M. d'Argence de Dirac, 24 février 1761.
i guerre; mais l'année suivante s'annonçait plus rude t plus ruineuse qu'aucune des précédentes. Le Pacte e famille, dont nous avons déjà dît quelques mots, vait excité en A.iigleterre une effroyable irritation. •'Espagne, disàieiit les J^Lnglaîs, devait immédiatement orler la peine de ôon rapprochement avec la France; t l'avidité britannique avait déjà calculé ce qu'il y urail à lui prendre en vaisseaux, en trésors, en coloies. Organe de ces haines et de ces espérances, Pitt vait demandé la guerre ; mais il s'était trouvé seul, ans le conseil, à la vouloir sans délai. Il s'était retiré, a démission, donnée avec éclat, n'avait servi qu'à iguillonner l'opinion. Son' successeur, lord Bute, qui aguère voulait lapaix nofn-èéiilément avec l'Espagne , mis avec 'là France mêtide, 1ôrd 'Bute, lé chef des )ries, avait èédé à Teritraîheiiiént géhérâl. *L*Espagrie Hait être âtt'aquêe ; la Finance, en vertu du Pacte de imille, était obligée de la défehclre.
Ainsi, tandis que les régiments d'Allemagne, décimés t découragés, venaient lentement se refaire au sein B la patrie éjjuîsée, il fallait, pour l'année suivante, )nger au midi aussi bien qu'au iiord, à la mer comme la terre, et cela, sans aucune de ces illusions bellîaeuses qui donnent de h force aux faibles, du couige même aux lâches. U fallait secourir l'Espagne, ^ec le sentiment qu'on avait fait son ttialheur et qu'on Bla sauverait pas. Il fallait combattre, enfin, avec la îrtitude que, fût- ôh heureux autant que brave, on ne importerait aucun succès décisif. Quoique la dernière tmpagne n'eût pas été sans gloire, non-seulement la aestion n'avait pas fait tin pas, mais on se voyait
moins avancé qu*au commencement de l^année. L| sang de la noblesse avail coulé en abondance-, les bj milles en deuil se demandaient ce qu*il avait prodailj On levait les yeux vers le trône... 11 en descendait da pensions, mais rien de plus. Il n^y avait à attendre è roi aucun enthousiasme pour la France, aucun interi sérieux pour ceux qui tombaient au champ d'hooneoi aucune de ces paroles qui vont au cœur des bmei et dont le Béarnais payait les siens.
Deux partis divisaient la cour. Les maréchaux i Soubise et de Broglie étaient revenus d'AUemagi en s^accusant mutuellement des revers de rarméfl Tous deux ils avaient fait des fautes ; tous deux il avaient commis la plus grande et la plus inexcusable; ils avaient été battus. On pouvait, on devait peat-êbi les disgracier Tun et Tautre^ mais, s'il fallait choisil Soubise était incontestablement le premier à sacrifieri C'était lui qui, à Fillinghausen, en négligeant d'occo per certains défilés, en laissant son collègue se battu seul pendant trois heures, avait causé la perte de il bataille; c'était lui qui, brave de sa personne, mai hors d*élat de concevoir et encore plus d*exéculerii plan de quelque étendue, avait sans cesse dérao; ceux du maréchal de Broglie, heureux encore quao il ne les avait pas volontairement entravés. Il ^ voir, dans les mémoires du t-emps S ce qu'était aloi une armée française. Hormis la bravoure personneï qui n'était même pas très-générale parmi les sim^ soldats, il n'y restait presque rien de ce qui fait ti^
< Ceux, en particulier, du comte de Bezenval.
— d09 — rnée forte et capable de grandes choses. Point de scipline, point d'unité, point de confiance dans les lefs, qui n'en méritaient du reste aucune. Le moent venu, on se battait bien ; mais on n'avait, jusle-là, nulle envie de se battre. Des mois, des saisons itières se passaient en marches, en contre-marches, était Turenne, moins le génie-, c'était l'art de la lerre arrivé, comme tous les arts, à force de raffine^ ents, à une stérilité complète* Il attendait sa régénéition ; et le maréchal de Soubise était moins que perinne en état de l'opérer. *
Mais il était Tami de madame de Pompadour; mais avait été nommé, soutenu, dirigé même par elle. Ne li avait-elle pas envoyé plus d'une fois des plans de impagne de sa façon, des cartes où elle marquait, ^ec des mouches à visage, les villes à prendre, les idroits à fortifier? Donc ce n'était pas lui qui s'était ompé, mais là fortune. Son rival, en conséquence, mait d'être destitué et exilé, il n'en avait pas fallu davantage pour que la déveur publique, jusque-là à peu près partagée entre s deux, tombât de tout son poids sur le favori de la larquise. On ne s'en était pas tenu là. Absous déjà ^s qu'on l'avait vu exilé, le maréchal de Broglie était Bvenu, en quelques jours, un grand capitaine, un éros. Deux vers :
On dépoaille Tancrède, on Texile, on Toutrage; C'est le sort d*uQ héros d'être persécuté...
taient applaudis avec fureur. Son successeur, quel u'il fût, était déjà condamné. La malignité publique
lit.
était d'avance à Fannée tout ce qu'elle aurait pu retrouva, au printemps, de confiance et d'enthousiasme. Même à la cour, où nul ne pouvait songer à lutter contre le crédit toui-puissant de la marquise, le maréchal de BrogUe n'avait jatnais eu plus d'amis que depuis sa diute. Madame de Pompadour ne pouvait pas ignorer que, s'il en devait quelques-uns à son mérite, il en devait le plus grand nombre au désir de la mortifier elle-même, aux distinctions dont elle comblait son rivaL Elle se demandait donc, non sans angoisse, si elle n'avait pas trop lié son sort à cebi d'un général malbeureui, dont les échecs passés retombaient déjà sur elle, dont les échecs futurs pouvaient la p^re avec liii.
En yain youb tous flattez, obligeante marquise , ■De mettre en beaux draps blancs le général Soubise. Vous ne pooyez laver à force de crédit lia tache qu'à son front imprime la disgrâce ; £t toujours on dira, ce qu'à présent on dit.
Que si Pompadour lé blatichit ,
Le roi de Prusse le repasse.**
Ainsi rimaient les courtisans; ainsi fredonnaient la cour et la ville. Et le temps n'était plus où on pouvait dire ; « Qu'ils chantent, pourvu qu'ils payent. Non; la chanson, à cette époque « ce n'était plus qu'une arme d'avant-garde. Derrière était toute une armée, avec l'Encyclopédie pour drapeau, la destruction pour mot d'oirdre, l'avenir pour ehamp de bataille* On avait jadis appelé la franco a une toonarchie absolue, tempérée par des chansons ; )> mais le pays avait passé, sans s'en apercevoir, sous l'absolutisme des
idées, qui feisait de la chanson même tm de ses instruments les plus puissants.
Ainsi donc se rapetissaient et s'agrandissaient tour à tour, selon qu'on attaquait les hommes dans les institutions ou les institutions dans les hommes, toutes les questions du moment et de l'avenir. Un mouvement immense aboutissait à un couplet; un couplet renfermait en germe un mouvement immense.
Cependant le duc de Richelisn, inetpablède lésister aux ea^ices ds 1% marquise, s'étfiit mis à étudier son fùh. Il estait bien ne pas le jouer; mai^ quant à 6*y refuser formellement, il n'osait.
Outfe sa répugnance à figurer, à son âge, dans un exercice de ce genre, il redoutait, non sans raison, rinfîdélité de sa mémoire et sa profonde incapacité quant aux vers. Les règles de la prosodie étaient pour lui comme celles de l'orthographe : il ne les avait jamais retenues , jamais senties ; il n'en avait absolument pas la bo^s^e, auraitH:>Q dit de w» joi^rs. Pour coimaître un T^rsfaux, il m savait d'^uti^ jfaoym qm de 1^ spauder sur ses doigts. S'il écoutait pu récitdit^ W pi^ de plus, m d^ moiASi ic'^tait toujt x;n pour luit D^ là« même lorsqu'il disait biea, une défiance telle qu'il se perdait à tout propos. Peu d'hommes, en conversation, parlaient plus facilement que lui ; mais cette facilité même, dans les vers, était un pii%e, 11 y ^^k^gfmt
— H2 — perpétoellement des mots, et ces mots manquaient rarement d^étre ou trop longs ou trop courts.
Il avait donc parlé au roi du mauvais pas où on voulait l'engager. Le roi était déjà décidé à ne pas permettre qu'un duc, un ancien général, s'exposât à se faire moquer de lui ; mais comme les préparatifs de ces petits spectacles l'avaient toujours plus amusé que les spectacles mêmes, il n'avait pas paru désapprouver le bizarre projet de la marquise. Il aimait beaucoup, en particulier , à faire répéter les rôles; il mettait même, à ce qu'il parait, assez de talent et d'entrain dans ces petites leçons. Le maréchal les* donnait aussi assez bien * ; mais quant à les recevoir, il sentait qu'il aurait la tête fort dure.
Il s'y était donc pris d'avance. Quand madame de Pompadour, à sa toilette, avait parlé comme comp- i tant sur lui, elle en savait plus qu'elle n'en disait. Le | roi lui avait confié que Richelieu apprenait déjà sa leçon, et que lui, le roi, il la lui faisait réciter.
Ce même soir donc, une heure environ avant la j
répétition annoncée, le roi et son premier gentilhomme {
étaient à deviser au coin du feu. |
Le roi, comme il lui arrivait communément lorsqu'il croyait avoir de quoi occuper sa soirée, était
^ Il ayalt, comme premier gentilhomme de la chambre, la surintendance des théâtres royaux.
d'assez bonne humeur. Le maréchal, contre son ordinaire, paraissait assez préoccupé. Nouvelle^ source de bonne humeur pour le roi, qui l'appelait jeune débutant et s'amusait de ses appréhensions.
— Ah çà, dit Louis XV, après l'avoir aidé de son mieux dans une des tirades de ce pauvre vieux Lisimon, savez-vous qu'elle ne vaut pas le diable, cette pièce?...
Et il la jeta sur la cheminée. C'était une brochure in-8**, de ce grossier papier gris-jaune sur lequel on imprimait tout ce qui n'était pas édition de luxe. Le papier, soit dit en passant, a été long à se civiliser. II n'y a pas cent ans que les plus raffinés marquis écrivaient encore leurs billets doux sur une espèce de carton, dont un caporal, aujourd'hui, ne voudrait pas.
— A qui le dites-vous, Sire!... répondit lamentablement Richelieu.
— Ne vous plaignez pas trop. Votre rôle est le meilleur... le moins mauvais, veux-je dire... Puis, ajouta le roi en ricanant, joué par vous...
— Votre Majesté veut m'achever...
— Vous êtes bien modeste, Richelieu...
— Vous êtes bien cruel. Sire..,
— Par pari referiur.
C'était encore une des malices du roi que de parler latin au maréchal. Il n'en savait lui-même que trèspeu; mais Richelieu, on se le rappelle, pas un mot.
— Plaît-il?... dit Richelieu.
— Eh oui, je vous rends la pareille. Ne vous moquiez-
vous pas de moi quand vous me disiez que je chantais
bien?
^- Mais...
— Pas de mais. Vous vous moquiez...
— Moi, Sire!...
— Moi, seigneur, moi, qne j'eusse une &me si traîtresse!...
dit le foi, déclaraaDt. Allons, Cinna poùrsuhrit4l, pas d'exclamatioDS...
8i6âs-t»t; Je n'ai fM dit enew m qoiBiiivev...
— Dites-le, Sire.
— Eh bieo donc, un jour qu^oji avait répété chez la marquise le Devin, de H. Rousseau, je fredonnais je ne sais plus quel air^ ccBieu, disie;s-vous, bien I...» Et j'avais fini par vous croire. Tout à coup, devant une glace, qu'est-ce que j'aperçois?...
— Comment, Sire, vous auriç^ vu^..
^- Bien^ Sabemuê confit. • .
— Pla!t-il?...
— J'ai vu... ce que vous vous rappelez trèsrbien, à ce que je vois. J'ai vu mon premier gentilhomme, mon admirateur du moment d'avant, je Vm vu qui faisait le signe de se boucher les oreilles.. • Ai-je bien vu, monsieur de Richelieu?...
Tu te tais maintenant, et gardes le silence , I*lu8 par confusion qi$» par obéissauce^..
^ Continuez, Sire.
— Quoi?
— Votre rôle. J'attends le « soyons amis. »
— Avons-nous cessç de l'être?
Digitj^éd by VjOOQIC
— Âh ! Sire , voilà qui est encore plus magnanime.
— Eh bien, puisque nous revoilà amis, et que le premier caractère de Tajuitié, c'est la firancbise««.
Le roi branlait U tête.
— Achevez donc, Sire, dit Richelieu.
— La vérité , cher duc, m^oblige à vous dire que vous avez tout ce qu'il faut pour le gâter, ce rôle qui n'est déjà pas trop bon...
Richelieu parut étonné. Malgré sa répugnance à dire des vers, son amour-propre lui avait déjà fait entendre qui) ne les disait pas trop mal.
— Oui, reprit le roi ; puisque l'auteur y a mis tant d'^emphase, il faudrait au moins que l'acteur n'enlevât pas le peu de naturel qui est resté. Vous êtes beaucoup trop grand seigneur, nicbelieu, pour représenter un vieux bonhomme ...
— Qu'on me l'ôte, le vieux bonhomme. Je ne demande pas miieux.
— Non pasl non pasl... Allons... Encore une fois ces vers... Et tâchons de mettre un peu moins d'esprit là où il ne faut que du sentiment.
Hichelieu se leva, fit quelques pas, et^ revenant de l'air d'un homme qui cherche :
.... Voici donc le rivage Où monltls estvennlaogair dans Vesdftvage..
Cela va mieux, dit le roi.
—Votre bras, ô mon Dieu, raura-t-il soutenu Au milieu des horreurs...
— il6 —
— Plus doux ! plus doux!
— ... d*aD destin si funeste?
Le re?erraHe? On bien, dans ie séjour céieste, Lui payez-vous déjà ie prix de ses vertus?...
— Ta.,, ta... ta... ta... Nous voilà dans les nues...
— Qui? I>e poêle, ou moi ?...
— Tous les deux. Puis, encore une absurdité que je n^avais pas aperçue.
— Où?
^ C'est un protestant qui parle. Les protestants ne disent pas vous à Dieu.
— C'est juste. Les poètes n'en font pas d*autres. Nos Crées et nos Romains ne sont pas plus Grecs et Romains que ce Lisimon-là n'est protestant.
— Vous devriez bien dire cela à votre ami Voltaire.
— Oui... si je voulais m'en faire un ennemi mortel. A l'entendre, c'est lui qui a retrouvé les mœurs, le langage, les couleurs de l'antiquité. Corneille en a eo, dit-il, quelque idée; Racine aucune, ce qui est, du reste, assez vrai ; lui. Voltaire, il a retrouvé les sources... Et en définitive, à quelques nuances près, c'est toujours la même chose. Les Grecs ne se reconnaîtraient pas mieux dans Mérope que dansPAé(2re; les Romains, pas mieux dans César que dans Britannicus, Dans Mahomety dit-il, il a peint les mœurs arabes; dans Zaïre, les mœurs inusulmanes et chrétiennes... Et il n'y aurait qu'à changer les noms, qu*à modifier quelques détails, pour que ses prétendus Arabes devinssent des chrétiens, ses chrétiens des Ar^lbes, ses musiilman§
des Arabes ou des chrétiens. Nous nageons en plein faux. Sire...
— Oui, ajouta le roi, et dans le pire des faux, celui qui parle au nom du vrai. Ce que vous disiez du théâtre , on le dirait de tous les écrits du jour. Du temps des fictions, c'était le vrai qui se cachai! sous le faux ; aujourd'hui que tout le monde raisonne, c'est le faux qui se cache sous les formes du vrai. Mais allons... Voilà bientôt l'heure... On nous attend chez la marquise. Du naturel, Richelieu. Vous venez de prêcher très-bien... Prêchez un peu d^exemple.
Madame de Pompadour, en eflet, les attendait, mais en s'occupant de tout autre chose. Tandis que le roi de France, au coin du feu, causait de vers avec un vieux courtisan, sa maîtresse, avec deux ministres, était à dresser le budget et à discuter des plans de campagne.
Le duc de Choiseul, que nous avons vu ministre des affaires étrangères, était depuis quelques mois ministre de la guerre. Il avait gardé quelque temps les deux départements; puis, cédant le premier au comte de Choiseul-Praslin, son parent et sa créature, il avait pris celui de la marine, sinécure, disaient les mauvais plaisants, depuis que les Anglais avaient débarrassé la France de ses vaisseaux et de ses colonies. Berryer, son prédécesseur, n'y avait fait que des fautes. Aussi tracassier qu'incapable^ il n'avait fait qu'achever de
— as — ruiner ce qu'on appelait eneore la flotte. Mai^ il était, comme M. de Soubise, le protégé de madame de Pompadour. En lui MBnt la marine, il avait fallu lui donner les sceaux. Ainsi, d'un lieutenant de police on avait fait un ministre de la marine; d'un ministre de la marine, un chancelier. C'était, du reste, l'histoire de tous les emplois. « Il fallait un calculateur; ce ibt un danseur qui l'obtint. »
Mais le plus important des ministères, le plus délabré aussi, c'était celui des finances.
Nous avons vu le roi aux prises avec M. de Silhouette, le contrôleur général , au sujet des retranchements que celui-ci dçnoandait dans les dépenses de la cour. M. de Silhouette avait obtenu quelques réformes, qui n'avaient servi qu'à ouvrir les yeux sur l'énormité des abus. Ainsi, par exemple , le linge à l'usage du roi et de la famille royale était renouvelé tous les trois ans. H en coûtait des sommes considérables, et le linge ancien passait, presque neuf, aux mains des principaux serviteurs. On décida qu'il dorerait cinq ans \
Le ministre réformateur s'était vu porter aux nues. (( Si M. de Silhouette, écrivait Voltaire à Ihiriot, continue comme il a commencé, il faudra lui trouver une niche dans le temple de la gloire, tout à côté de Colbert. » Hélas! il avait commencé par retrancher l'argent de jeu, et cet argent, comme nous Tavons vu, n'avait fait que prendre une autre route pour arriver dans la main percée du roi. Ainsi en était-il, plus ou
^ M. Neeker, plss tard, obtint sept «ns.
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moins, de toutes les améliorations doût le contrôleur général avait Tidée.
Le roi ne s'en était même pas tenu à reprendre d^une main ce qu'il avait lâché de l'autre. Cédant à une len*^ tation dont on aime à penser qu'il ne voyait pas toute la honte, il s'était cru permis de chercher dans l'agio» tage une ressource aux besoins secrets de ilon faste et de ses débauches. Il avait donc formé ou laissé former^ dans ce but, toute une agence. Son nom^ à peine oouvert, figurait dsms des tripotages indignes» Le pretiiier pas lui avait peu coûté; les suivants devaient lui coûter encore moins. Cinq ans après^ on s'inquiétait si peu de sauver même l'apparence^ qu'il y avait dans VAlmanaeh Royul le nom d'un Trésorier des graim pour te compte de Sa Mc^^té. Des accaparements considérables se faisaient dans plusieurs provinces sous le nom de cet agent» et le bruit public ne manquait pas, comme on aurait dû s*y attendre , de grossir énormément les profits. Jamais prince n*avait plus imprudemment joué avec l'impopularité.
Mais revenons. Au lieu d'obtenir une niche dans le temple de la gloire, Silhouette n'était pas resté un an en place. Après qudques semaines de cette popularité facile qui ne se refuse jamais à qui parait vouloir bien faire, il s'était retrouvé, comme les autres, en préaenoe d'un coffre vide et d'un pays épuisé. Ce coffre, il fallait le remplir. Silhouette n'avait rien imaginé de mieux que d'appeler tout le monde à ce grand œuvre, et tout le m^ade avait crié : les aqciens c(mtribuables, parce qu'ils ne payeraient pas moins \ les nouveaux, parce qu'ils s'étaient habitués k laisser payer les autres. Il
s'imaginait toujours, ce bon peuple, qu'à force d^essayer on finirait par trouver de l'argent sans que ce fût lui qui le donnât. Toujours l'histoire de ce réclamant indigné qui disait à l'abbé Terray, un des successeurs de Silhouette : a Mais vous voulez donc, monseigneur, prendre notre argent jusquedans nos poches? » A quoi Fabbé répondit naïvement : a Où voulez-vous donc que je le prenne?- »
A cela près, le nouveau système était bon ; il ressemblait beaucoup à celui que l'expérience a fait plus tard adopter. Une subvention générale atteindrait, suivant une proportion déterminée, tous les biensfonds, y compris ceux du clergé et de la noblesse. La bourgeoisie payerait pour tenir boutique-, la noblesse, pour avoir laquais et voitures. L'impôt ordinaire par tète, l'ancienne capiiationj serait triplé pour les célibataires jouissant d'un certain revenu. Des droits particuliers frapperaient les objets de luxe. C'était l'égalité, enfin, qui entrait par l'impôt, avant d'entrer par les lois et par les mœurs.
Aussi personne n'en avait-il voulu à ce prix et sous cette forme. L'édita enregistré par force, n'avait pu être exécuté, et le contrôleur général, poussé à bout, s'était laissé aller aux plus déplorables violences. Les dépôts publics^ la caisse d'amortissement, tout ce qui était sous sa main avait disparu dans le gouffre, et disparu sans qu'on vit seulement à quoi servaient ces mesures désespérées, il s'était retiré, enfin, écrasé de malédictions et de sarcasmes. « Quel pot-au-lait que ce Silhouette! écrivait Voltaire*. Le traducteur du
^ Lettre au marquis de Ghauvelin.
— i2i — Tout est bien de Pope m'a bien vite fait voir combien tout est maL » Des culottes sans gousset, qu'on s'était mis à porter, c'étaient des culottes à la Silhouette, Des portraits représentant l'ombre au lieu de la réalité, c'étaient, et le nom est resté, des silhouettes.
Le railler, c'était facile; faire mieux, personne n'osait l'espérer. Le lieutenant de police, Bertin, se fit longtemps prier pour succéder à Silhouette. Dans les maladies désespérées, il n'y a que les charlatans qui s'offrent, et Bertin n'en était pas un. « Vous ne voulez pas être contrôleur général ? lui dit un jour le roi. C'est une preuve que* vous connaissez la place. » 11 accepta enfin; et comme il n'avait rien promis, on lui pardonna mieux de n'inventer aucun remède. Un fait pourra montrer à quel degré d'épuisement le trésor était arrivé. A son entrée en charge, Bertin n'y trouva littéralement pas un écu pour continuer le service. Cinq cent mille francs, prêtés par le prince de Gonti, parèrent aux premiers besoins. Peu après, nous retrouvons le contrôleur général en pourparlers avec des juifs de Strasbourg. Ils offrent quelques millons-, ils se contenteront de quatre pour cent... par mois. On les repousse avec indignation. Mais l'armée d'Allemagne est sans argent, sans vivres. Les juifs ne veulent rien rabattre; le ministre va signer. Enfin, on apprend que l'escadre du marquis de Conflans, malmenée par les Anglais, est rentrée dans les ports, et qu'elle ne pourra, d'un certain temps, reprendre la mer. Vite on fait chercher ce qui reste de l'argent embarqué pour la solde des équipages, et on l'expédie au delà du Rhin. Une défaite devenait une bonne fortune.
ni. ii
C'était donc Bertia qui, à Fépoque où nous a conduits cette histoire, avait le département des finances. La France avait fini par s'habituer» comme le roi, à cette incurable détresse. On roulait sur la pente sans plus songer à ce qu'on trouverait au bas. Le contrôleur général menait la course* On ne lui demandait plus d'arrêter le char. Qu'il évitât les plus mauvais cahots» et tout le monde était content.
Aussi savait-il trouver, comme Goibert, du temps et même de l'argent pour des choses qui n'étaient pas rigoureusement de son domaine. Il créait l'école véténaire d'Âlforti il donnait à la manufaaure de Sèvres une impulsion et des développements nouveaux; il encourageait, par tout le royaume, la création de sociétés d'agriculture \ il faisait recueillir en Angleterre, par le marquis de Bréquigny ^ des documents isur Tbistoire de France au moyen ftge. Ces institutions, ces travaux, madame de Pompadour aimait à en partager la gloire. Elle encourageait l'industrie par Bertia, comme les arts par Marigny. Zèle ou calcul , c'était d'elle que venait, en définitive, le peu de beau et de grand qui se faisait encore en France.
Elle venait donc de passer une heure ou deux avec Choiseul et Bertin. Ils avaient apporté, l'un le budget des dépenses, l'autre le budget des recettes'; et il
* Pour 1762.
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s'était troTivé entre les deux, selon l'usage, une différence de moitié, ou à peu près,
— Vous n'avez donc rien imaginé, rien trouvé?... avait-elle dit.
^ Madame, avait répondu Bertin, imaginer serait facile. M. de Silhouette avait assez imaginé, et vous savez ce qu'il en est advenu.
— Mais enfin, reprît-^lle, cela ne peut durer éternellement ainsi.
— Aussi ne me suis-je pas engagé, vous le savez, à rester éternellement en place. Je veux adoucir le présent, si c'est possible; mais je ne le puis, c'est clair, qu'aux dépens de l'avenir. La guerre finie, je me retire...
— Alors, ditChoiseul, nous risquons de vous conserver longtemps.
— Prenez garde... J'd dit que je n'abandonnerais pas volontairement mon poste avant la paix; mais, pour peu que la guerre dure, il pourrait bien devenir intenable. Avis à vous, monsieur le duc. Ma tâche, à moi, c'est de trouver de l'argent. J'en ai trouvé ; j'en trouverai encore... Mais la corde est horriblement tendue...
— Bah!... dit le duc* Tous autres financiers...
— L'argent, monsieur, c'est...
-!- Le nerf delà guerre^... L'adage est bien vieux, cher contrôleur.
— Changez-le; je ne demande pas mieux.
— Le nerf de la guerre, c'est...
— C'est?
— C'est d'oser.
— Bravo ! dit la marquise. Eh bien, cher dac, qn^estce que nous allons oser?
Mais ni la marquise en criant bravo, ni le duc en parlant d'oser, n'avaient sérieusement foi en Taudace. La partie était perdue. Il ne s^agissait plus que de tomber, si possible, avec honneur.
— D'abord, dil-il, tandis que l'Espagne perdra, ce qui est certain, la plupart de ses colonies, il faut qu'elle trouve en Europe un dédommagement. Ce dédommagement, j'y ai pourvu. Par un des articles secrets du pacte de famille, nous reconnaissons au roi d'Espagne la souveraineté du Portugal, en cas qu'il veuille et qu'il puisse s'en emparer. Si nous l'y poussons, il le voudra ^ si nous Taidons, il ]e pourra peutêtre. En tout cas, voilà une diversion puissante^ voilà l'Angleterre engagée, pour soutenir le Portugal , dans une guerre à laquelle nous ne prendrons que la part qu'il nous conviendra de prendre.
— Voilà un moyen, dit le contrôleur, de respirer un mois ou deux; encore faudra-t-il les trouver et les équiper, ces troupes que vous prêterez au roi d'Espgne pour lui aider à prendre le Portugal. Mais après? De deux choses l'une : ou l'expédition réussit, ou elle échoue. Si elle échoue, comme c'est assez probable, nous voilà battus au midi; mauvais début pour ne pas l'être au nord. Si elle réussit, tant mieux pour le roi d'Espagne-, mais nous, qu'y gagnerons-nous?
— Du temps, dit Choiseùl, du temps... ce qui vaut souvent mieux que de l'argent. Tandis que les regards sont fixés sur le Portugal, un nouveau pacte est à con- ■ dure entre les États restés en dehors de l'autre. La
— iî5 —
Hollande, le Danemark, la Suède, la Sardaigne, tous les États neutres, enfin, ont eu à se plaindre de l'Angleterre; tous, au fond, sont pour nous. Ce n'est pas avec nous, pourtant, que je leur demanderai de s'allier...
— Ce serait peu tentatif, murmura le contrôleur général...
— ... Mais entre eux, poursuivit Choiseul. Une garantie mutuelle entre tous les pavillons neutres, voilà ce que je veux. Avant six mois, sans que nous ayons seulement besoin de nous en mêler, l'Angleterre, par ses bravades, force cette alliance à éclater en coups de canon, et nous voilà, nous, à la tète de toutes les ressources maritimes de l'Europe.
Bertin secoua la tète.
— Voilà, dit-il, qui ne manque pas de grandeur. Les événements pourront bien vous donner raison-, mais s'ils vous donnent tort, où allons-nous? Avec tontes les forces maritimes de TEurope, serez-vous tellement supérieur à l'Angleterre que vous puissiez être sûr de la vaincre?... Non , non!... La paix, monsieur, la paix au plus tôt et à tout prix...
— La paix! s'écria le ministre. Hais il faudrait commencer par le déchirer, ce pacte qui nous a coûté tant de sueurs...
— Et qui va coûter tant de' sang...
— Le sang se retrouve, monsieur*, l'honneur ne se retrouve pas.
— La France a fait ses preuves.
— Elle peut les faire encore.
— Elle les fera, isi vous l'ordonnez; mais ce ne sera
plus pour son compte , maintenant... Ce sera pour vous, pour votre amour-propre...
— Qu'est-ce à dire, monsieur?...
— Oui, c'est à vous, à vous seul, que vous songez maintenant. Ce pacte est votre ouvrage. Vous ne voulez pas avouer qu'il vient trop tard... ou trop tôt... Trop tard pour être utile; trop tôt pour ne pas compliquer tous les embarras du moment. L'honneur, ditesvous, l'honneur défend de céder. Eh bien, encore une année ou deux comme celle qui va finir, et vous verrez s'il ne faudra pas en passer, bon gré mal gré, par tout ce que l'Angleterre voudra. Je ne sais trop, en ce moment, ce que l'honneur nous commande ; mais ce qu'il vous commande, à vous, c'est de ne pas nous pousser à notre ruine.
Le duc était fait à ces boutades.
— Monsieur, dit-il froidement, pour ce qui est de la question d'honneur, vous me permettrez de ne pas avoir d'autre juge que moi-même. Quant au reste, j*avoue que je ne vous savais pas si bien d'accord avec les amis du roi de Prusse ; mais vous m'avouerez, à votre tour, qu'on ne s'attendrait guère à trouver de tels sentiments dans le conseil du roi de France...
— Eh bien, je n'en suis plus!... s^écria le <xmtrôl6ur général. Dans un quart d'heure, ma démission est entre les mains du roi.. •
— Qu'est-ce qu'on me veut?... dit le roi.
Il entrait, suivi de Richelieu, et il avait entaidu k
derniers mots.
— Il paraît qae l'on tient conseil ici, ajouta-t-il en interrogeant du regard nos trois personnages, qui s'étaient levés à son aspect.
Il avait cependant l'air plus surpris du moment que de la chose elle-même. Madame de Pompadour ne lui avait jamais caché, sauf en cas de raisons particulières, ses délibérations avec les principaux ministres. Il aimait à s'en reposer sur elle, et à n'avoir plus tard, dans le conseil, qu'à confirmer ce qui était déjà convenu entre elle et eux.
— Venez, Sire, dit-elle; venez mettre la paix...
— La paix! interrompit Bertin. Merci, madame!... Voilà un mot dont j'accepte l'augure. Oui, Sire, venez mettre la paix, non pas entre monsieur le duc et moi, ce qui importe fort peu, mais entre la France et l'Europe. J'ai examiné , Sire , pour ce qui est de mon ressort, notre situation pour l'an prochain. Elle est désastreuse, elle est intenable...
— Voyons, dit le roi en s'asseyant, parlez-vous sérieusement?... Voilà dix ans que l'on m'en dit autant. Désastreuse... intenable... Et nous finissons toujours par tenir...
— Jusqu'à ce que nous ne tenions plus...
— Ceci durera bien...
Il allait répéter son abominable phrase. Un coup d'oeil l'arrêta. La marquise souffrait de cet incurable égoïsme. Elle voulait régner-, mais plus elle avait besoin du pouvoir , plus elle devait éviter de le laisser trop s'avilir dans celui qui en était la source.
— Ah çà, reprit-il, ce n'est pas précisément pour cela que nous venions, madame...
— De grâce. Sire, un moment...
— Un moment, soit. Qu'est-ce que vous disiez donc, monsieur Ber tin ?. . •
Ghoiseul tenait à le conserver au ministère. Il l'estimait comme homme et comme administrateur; il ne voyait, d^ailleurs, personne pour le remplacer. . — Sire, dit-il, sans le laisser répondre, M. Bertin voudrait la paix.
— Moi aussi, dit le roi.
— Nous aussi, nous tous, reprit le duc. Nous sommes donc d*accord au fond... Et ce n'est guère le moment de se quereller sur des détails.
— Des détails !... murmura Bertin.
Mais le ministre et la marquise jetèrent en même temps sur lui un regard moitié suppliant, moitié impératif. Il se tut.
— Nous en étions, reprit le duc, à un plan de campagne.
— Déjà!... dit le roi. En hiver?
— Je ne serais pas étonné. Sire, que les colonies espagnoles ne soient déjà attaquées par les Anglais.
— La guerre n'est pas déclarée.
— Elle va Fètre... Et nos voisins n'y regardent pas de si près. Nous en avons su quelque chose.
— C'est vrai. Combien nous ont-ils pris de navires, en ô6> avant la rupture officielle?
— Environ trois cents, Sire, sans compter trois vaisseaux de guerre.
— £t de ces derniers, combien en avons-nous perdu dans ces cinq ans?
— Quatre-vingt-treize, dit Bertin.
— Et il nous en reste?...
— Ah! Sire, poursuivit le contrôleur général sans s'inquiéter des regards irrités du premier ministre, il nous en reste juste assez pour quMl y ait encore un peu de gloire à nous les prendre.
— Taisez-vous, monsieur!... s'écria Choiseul. Vous calomniez la France...
— Je dis la vérité au roi.
— Notre marine...
— Oùest-elle?...
— Où elle est?... Écoutez. Écoutez, Sire. Dans un an, j'ai onze nouveaux vaisseaux de ligne, qui ne vous auront pas coûté un denier...
— Vous dites?... s'écria le roi.
Il commençait à se réveiller un peu.
— Onze, Sire, onze. J'ai fait pressentir les États de plusieurs provinces, le corps de ville de Paris, la compagnie des receveurs généraux, celle des payeurs de rentes, et tous ces corps sont prêts à offrir chacun un vaisseau. Vous verrez, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Bertin, vous verrez si la France est aussi morte que vous osez le prétendre.. •
— Eh bien. Sire, dit la marquise, onze vaisseaux!... Que pensez-vous de cela?...
— Je pense... qu'il y a de quoi augmenter encore un peu la gloire, dont parlait M. Bertin...
— Quoi, Sire !... vous aussi...
— Vous croyez, de bonne foi, que ceux qui en ont
pris quatre-vingt-treize n'en prendront pas onze de plus 7... Mais pourtant... oui... le don est beau... Elles sont plus riches que nous, ces provinces, ces compagnies. ..
— Ce sera d*un immense effet, reprit Choiseul. Onze vaisseaux ainsi trouvés, c'est plus que vingt-deux, plus que trente construits aux frais de TÉtat.
— Il faudra voir, dit le roi, sous quelle forme je pourrai remercier tous ces gens... car la médaille a toujours un revers... Il faut remercier... Un roi i^merciant ses sujets!... Enfin, je remercierai... Onze vaisseaux... Oui, cela vaut la peine... Onze... Pourquoi pas douze ?•••
— Le douzième est tout trouvé, Sire^ mais quant à l'accepter, celui-là, c'est une très-grave question.
— Qui l'a donc offert?
— Le comité protestant.
— Grave question, comme vous dites...
Quelques détails sont nécessaires iei.
Il y avait déjà quelques années que l'on songeait à profiter des embarras du gouvernement pour l'amener à mettre un terme aux persécutions religieuses.
Il avait d'abord été question d'une banque. La caisse
^ « Pauvres Français, avec vos vaisseaux de province ! Faites provision de café et de sucre ; vous le payerei cher avant <{a*il soit peu. » (Voltaire. Lettre à d'Argental, 8 mars 1T62.)
d'escompte, dont la guerre avait suspendu les opéra^ lions, se relèverait au moyen de fonds fournis exclusivement par les protestants. Fondée avec l'autorisation du roi, reconnue comme établissement public, cette banque était un pas immense vers leur admission aux droits civils.
Le maréchal de Belle-Isle, alors président du conseil, avait accueilli favorablement les premières ouvertures. C'était déjà sur sa proposition que le ror avait créé Tordre du Mérite Militaire^ en faveur des oCGciers protes^ tants, nécessairement inaptes à recevoir la croix de Saint-Louis. Idée généreuse, mais bizarre. Un ordre de chevalerie pour des gens à qui on avait 6té jusqu'au droit d'être loueurs de cbevauj^ •!
Un sieur Cotin, que nous ne connaissons pas autrement, avait été chargé par le maréchal de suivre l'affaire de la banque. On a trouvé dans les papiers de Rabaut plusieurs lettres de cet agent, a II sera facile, écrivaitil en juillet 1760, de trouver trois ou quatre millions pour une entreprise où il n'y a aucun risque; d'autant plus que c'est l'unique moyen que les protestants aient d'attirer sur evx les regards du souverain, et de mériter les bontés de son cœur- )> C'était encore plus bizarre, comme on voit, que l'institution d'un ordre. La tolérance qu'on avait refusée quatre-vingts ans comme contraire aux lois de Dieu et aux droits sacrés de l'Ëglise, on se mettait à l'offrir pour de l'argent. Dès l'année précédente, le maréchal avait écrit à un des auteurs du projet : a Je serai fort satisfait ^i votre premier éta-
lÉditdulôjuin 1681.
blissement est de trois à quatre millions, pourvu que TOUS y apportiez toute la diligence que les circonstances rendront nécessaire, et que vous me mettiez bientôt à même de commencer nos négociations. »
L'afEEiire était cependant moins avancée que le ministre ne paraissait le penser; il n'est même pas sûr que lldée première ne vînt pas de certains intrigants qui manœuvraient, à Paris, entre le gouvernement et les églises, utiles quelquefois aux protestants persécutés, mais réussissant souvent mieux à les compith mettre qu'à les servir.
Les avantages, en effet, étaient douteux; les inconvénients, certains. Quelques protestants isolés avaient donné leur adhésion; mais il n'y eut bientôt qu'une voix pour décider que la chose n'aurait pas lieu.
Rabaut avait été un des premiers à la combattre. Un mémoire, trouvé aussi dans ses papiers, nous a conservé ses raisons, a On prétend, disait-il entre autres considérations, que quand même Sa Majesté n'y donnerait pas son agrément, il ne pourra que nous être honorable * et utile de nous être montrés si bons citoyens et si zélés sujets, lors même qu*on nous en refuse les noms et les privilèges. Hais il ne suffira pas de fonder la banque \ il faut la soutenir. Il faudra donc de nouveaux fonds, et certainement on en trouvera moins que la première fois. La banque tombera; et le moins qui puisse nous arriver alors , c'est qu'on se moque de nous. » Ainsi, selon Rabaut, si la banque échoue, rien n'est fait, et les millions sont perdus; si elle réussit, est-il bien sûr que le gouvernement en sache gré? «Ne nous faisons pas illusion, poursuivait-il. Nous avons
affaire à des ennemis que nous n'enchaînerons jamais par la reconnaissance. Si l'on fait quelque cas de nous, c'est parce que nous sommes nombreux, industrieux, riches-, ce n'est pas pour nos sentiments, sur lesquels le clergé a répandu le plus épais nuage. Ici, d'ailleurs, nous aurions trop manifestement l'air d'avoir été généreux par intérêt^ nous ne pourrions pas même affirmer, en conscience, que ce mobile n'y eût été pour rien. »
Le pasteur faisait ensuite observer de quelle importance il était, pour les protestants, de ne pas se défaire de leur argent, a la seule chose, disait-il, dont nous soyons véritablement propriétaires, puisque nous sommes enchaînés par rapport à nos biens-fonds, ne pouvant en vendre un pouce sans la permission de la cour. Ne serait-ce pas renforcer nos liens que de mettre entre les mains de l'État ce qu'il n'a pas encore pu nous ôter? C'est alors que les prêtres auraient beau jeu. Leurs conseils seraient d'autant mieux suivis, que la politique n'aurait plus à y opposer la crainte des émigrations. Quelle tentation ne serait-ce pas pour nous de faire tout ce qu'on voudrait, dans la crainte de tout perdre en résistant? Peu auraient le courage de s'en aller avec le bâton blanc. » Enfin, tout cela pouvait n'être qu'un jeu pour amener le clergé à subvenir plus largement aux besoins de l'État. Un magnifique don gratuit ne manquerait pas de mettre en relief « la modicité de notre contribution, » d'autant plus que les protestants n'auraient fait que prêter, tandis que le clergé donnait.
On abandonna donc ce plan, mais pour en venir à III. 12
ridée d^un don gratuit, analogue à celui du clei^é. Là, pensaiton, point d'inconvénients. On donnerait moins» maison donnerait^ d^ailleurs, tout le monde pourrait y concourir , tandis que les riches seuls auraient fondé la banque. Quant aux avantages, on ne serait pas réduit à les attendre d'un succès douteux, d'une reconnaissance plus douteuse encore. Des précautions pourraient être prises. Avant de payer la tolérance, on se rassurerait. Dans ce but, on commencerait par demander au roi Tantorisation de lui faire un don gratuit. L'autorisation refusée, tout était dit-, accordée, on faisait un pas de plus. On demandait au roi de nommer lui-même les protestants qui recueilleraient l'argent. Or, cette nomination par le roi, c'était une reconnaissance officielle, quoique indirecte, de l'existence des protestants français; c'était donc le renversement de Tancienne législation, basée, comme on l'a vu« sur l'hypothèse qu'il n'y en avait plus.
Aussi le gouvernement recula-t-il devant cette con-
.dition, dont les protestants, de leur côté, d'après les
conseils de Rabaut, ne voulurent pas se désister. Le
second projet fut, en conséquence, abandonné conune
le premier.
C'était pourtant une question de savoir si on avait bien fait de tenir bon. Faire accepter au roi, n'importe sous quelle forme, un don ouvertement annoncé comme venant des protestants, c'eût été, disaient quelques-uns, prendre une position dont on ne pourrait guère être chassé. Gomment envoyer encore aux galères, à Técha-i faud, ceux dont on aurait accepté l'argent? Après leurl avoir permis une fois de se produire conune protestants
et citoyens, comment maintenir des lois qui leur refusaient ces deux titres? Beaucoup donc regrettaient que l'affaire eût échoué.
Aussi, lorsqu'on commença à parler de vaisseaux à offrir au roi, beaucoup furent d'avis de saisir cette nouvelle occasion. Au lieu d*argent, on donnerait un vaisseau. Le comité de Paris, que présidait Gebelin, avait fait pressentir la cour, et le duc de Choiseul, comme nous venons de le voir, n'avait pas encore une opinion, ou, du moins, ne jugeait pas à propos de la manifester. Il ne haïssait pas les protestants; mais il ne les aimait pas non plus au point de hasarder pour eux aucune portion de son crédit.
Mais le roi n'était pas en train de s'occuper d'affaires sérieuses.
— Grave question, reprit-il, comme vous dites... Nous en parlerons une autre fois... Je ne sais en vérité quand nous en finirons avec ces éternels huguenots... L'a-t-on condamné ce... ce Calas?
— Pas encore. Sire.
— C'est bien long.
— Votre Majesté le croit coupable?
— Moi?... Je n'en sais rien. C'est l'affaire des juges. Et ce... Rochette... est-il mort?.,.
— Pas encore.
— Les édits sont formels, pourtant; et on m'a dit qu'il avait avoué.
— Votre Majesté veut qu'il meure?... dit la marquise.
— Je n*y tiens pas... Mais les édits sont là... Il (aut bien qu'on les exécute.
— Votre Majesté est maîtresse d'en tempérer la rigueur, reprit-elle.
— Faire grâce à un prédicant, ce serait les anmistier et les autoriser tous.
— Il faudra bien en venir une fois là, dit le contrôleur général.
— Peut-être... Mais il y a encore trop de gens qui s'y opposent... Et je suis trop vieux pour m'aller faire étourdir de leurs réclamations.
— Ona failli, dit Richelieu, faire une fameuse capture.
— Je sais, dit le roi; celui qui m'apporta l'an passé une requête. On Ta fait évader; et savez-vous qui, ma^ dame?
Elle le savait très-bien.
— Qui donc?... dit^lle.
— NamierSf votre ami...
— Il nous a rendu un grand service. Sire, dit le duc de Choiseul.
— Un service?...
— Oui. La nouvelle de l'arrestation du ministre a suffi pour agiter le pays. Si on n'avait appris sa délivrance, nous pouvions avoir tout à coup la moitié du Languedoc sur les bras, et Votre Majesté n'ignore pas comme les Anglais ont l'œil sur cette province.
— Et maintenant?
— Tout est rentré dans l'ordre. Rabaut lui-même a combattu tout projet de soulèvement.
— Bien; mais Narniers ne s^en est pas moins donné une singulière licence. Lavez-lui un peu la tète, marquise.
— Quelle commission, Sire!
— Eh bien, quand je le verrai...
— Votre Majesté va le voir. C'est un de nos...
— Ah! bon... Au revoir, monsieur le duc... Au revoir, monsieur Berlin... Accordez-vous, messieurs, accordez-vous... Vous, ayez-moi de l'argent... Vous, perdez-m'en le moins possible... Et Dieu sauve la France!... Allez...
— Oui, murmurait Bertin en s'en allant, oui... Dieu sauve la France!..- H a raison... Car si ce n'est pas Dieu, ce ne sera certainement pas lui...
— Vous* dites?.,, dit Ghoiseul.
— Oh! rien... rien... Qu'estrce que le roi a donc de si pressé, ce soir?...
— Une comédie, je crois...
Le financier enfonça son chapeau sur sa tête, et son portereuille sous son bras. Hais comme il arrivait, grommelant, dans la galerie :
— Monseigneur!...
— Monseigneur!...
C'étaient vingt solliciteurs affamés qui attendaient pour le prendre au passage, car un des privilèges du contrôleur général, c'était d'avoir constamment à ses
trousses autant de gens que tous les ministres ensemble. Les pensions, accordées à tort et à travers, n^étaient jamais régulièrement payées. « Je vous ai accordé, disait un jour Louis XV lui-même à un officier de sa maison, une pension de mille écus ; mais n^allez pas augmenter vos dépenses, car on ne vous la payera pas. » Tout comme ce grand seigneur qui disait à un de ses amis : « Que donnez-vous à votre valet? — Cent écus. — Moi, j'en donne deux cents au mien... Il est vrai que je ne le paye jamais, w
C'était donc peu de chose que d'obtenir une pension; la grande affaire, c'était qu'elle fût payée. La parole même du roi n'assurait rien, ne garantissait rien. Dans cette même année 1761, nous le voyons souscrire pour deux cents exemplaires au Corneille annoté dont le produit devait former la dot d'une descendante du grand tragique. L'honneur d'avoir le roi en tète de ses souscripteurs, Voltaire y était fort sensible; l'argent, eomme on peut le voir dans ses lettres, il n*y comptait en aucune façon.
Pour les pensions donc, trimestres, semestres, années entières, étaient perpétuellement en retard. De là cette vaste mendicité dont le contrôleur général était le c^tre. Â son entrée en charge, gentilhomme ou roturier, les princes du sang l'envoyaient complimenter, et ce curieux hommage aux écus s'était renouvelé cinq ou six fois depuis dix ans ^ aussi la duchesse d'Oriéans, en envoyant chez H. de Silhouette le leodee^ain de sa nomination, avait recommandé qu'on s'informât s'il était encore en charge. Mais plus on avait fait d'avances, plus on se croyait en droit d'exiger. De là les réerûni-
nations sans fin dont le contrôleur général était aussi le point de mire, forcé qu'il était de choisir entre les solliciteurs, et de faire sans cesse au moins autant de mécontents que d'heureux.
Mais Bertin, ce soir-là, était trop mécontent luimême pour vouloir contenter qui que ce fût. Tous ces solliciteurs, il ne les regarda pas même; tous ces pla- C€ts qu'on lui tendait, il les repoussa brusquement. 11 savait n'avoir dans sa caisse que de quoi pourvoir au plus urgent... Et le peu qu'il y avait laissé en quittant son hôtel, il ne l'y retrouva pas tout : des acquits au comptant lui en avaient emporté une partie. C'étaient dos bons signés de la main du roi, et que le trésor était tenu d'acquitter sur-le-champ, quel que fût l'état des finances. 11 va sans dire que les acquits au comptant étaient généralement réservés pour les faveurs illégales et les payements honteux.
Ainsi allait la France en l'an 1761.
Va-t-elle mieux? Allons-nous mieux, — car c'est une question à adresser, non à la France seulement, mais à Vensemble des générations actuelles, — allons-nous mieux, disons-nous, que le dix-huitième siècle?
Réponde qui pourra, et tranche qui osera. Des sources de corruption se sont fermées*, des sources de corruption se sont ouvertes. Beaucoup de noms ont changé; beaucoup de choses sont restées. Sans titres, on sollicitait des pensions*, sans mérite, on se fait donner des emplois. On court moins après les ministres, mais c'est qu'on est régulièrement payé. On leur demande moins d'argent, mais c'est qu'on a mieux à leur demander. Que vous donnait-on? Quelques écus. Aujourd'hui, on
vous donne un chemin de fer, sur lequel, en quelques moments, vous en gagnerez eent mille. La corruption qui descendait du trône ne s^étendait pas au delà d'une certaine sphère ; celle qui surgit aujourd'hui de tous les points du sol, quelle maison, quel cœur en est à l'abri? En dehors des gros financiers, personne alors, presque personne, du moins, ne songeait à s'enrichir promptement. Les occasions manquaient, c*est vrai *, mais enfin, les occasions et les tentations manquant, on en était encore, sur ces points, à Tancienne simplicité. Une fortune à faire, c'était un arbre à planter et à laisser croître, à la grâce de Dieu et des saisons. On le soignait, cet arbre; on ne le perdait pas de vue; on en mesurait avec joie les plus petits accroissements... Mais on ne songeait pas à les hâter autrement que par des soins, du travail et de la patience*. Le père avait planté; les fils arrosaient... Et père et fils trouvaient tout simple que les premiers fruits n'arrivassent que pour les petits-fils.
En sommes-nous là? Notre sévérité envers le dixhuitième siècle ne viendrait-elle pas un peu de ce qu'alors le mal était en haut, tandis que maintenant il est partout?
Revenons à notre récit.
Les acteurs attendaient dans une salle voisine. G'c-
1 De 17 40 à 1745, il n'y eut à Paris que dix-sept banqueroutes, environ quatre par an.
taient, outre ceux que madame de Pompadour avait nommés à sa toilette, la comtesse d^Estrades, le duc de Coigny, les marquis de Narniers et de Courtenvaux. Il ne devait pas y avoir d^autre auditeur que le roi.
On s'était mis, pour passer le temps, à parler de la pièce. On en avait dit... ce qu^on en pensait ; et des gens forcés de Tétudier ne pouvaient en penser beaucoup de bien.
— Quel rôle! avait dit le duc d'Orléans. Quel tasde...
— Monseigneur , avait dit le comte d'Ëntraigues, vous n'aurez pas tous les jours des Thibault.
Thibault, de la Partie de chasse d'Henri /F, c^était son rôle favori. Il l'avait créé^ comme on dit, sur le petit théâtre de sa villa de Bagnolet.
— Ce comte d'An place, reprit-il, c'est bien le plus nul... le plus niais...
— Plaignez-vous I... Je voudrais bien, moi, avoir à n'être que nul. Ce d'Olban... avec ses sentences... ses boutades... ses grands mots... sa sauvagerie...
— Une mauvaise amplification du Misanthrope...
— Et des fureurs d'Oreste. Voyez un peu comme il me fait commencer...
Enfin , grâces au ciel, contre la race humaine Le sort a pleinement justifié ma haine.
Qu'on vienne maintenant...
^ Oui, oui... Une seconde édition du grand :
... Je suis content, et mon sort est rempli !...
— Édition revue... , .■
— Et gâtée...
— Et embaurgeaUéej ocHiime tout ce qui se fait par le temps qui ceurt.
— Pauvres protestants !... dit le marquis de Namiers. Contre eux, tant de mauvaise prose; pour eux, de si mauvais vers I...
— Les vers, dit le marquis d'Entraigues, on les pardonnerait encore, si le fond avait le sens commun. Voilà deux amies intimes, deux anciennes, deux très-an* ciennes amies«.. Et c'est la première fois que Cécile avoue à Amélie son très- ancien amour pour un certain individu. ••
— Pour moi... dit Marigny en se rengorgeant.
— Oh! le fat... Voyez- vous I... Il est aimé, c'est assez. Son rôle lui plaît.
— Vous êtes jaloux, d'Olban... Mais poursuivez. Voyons si vous avez bien vu toutes les beautés de ce ehef-d'œuvre.
— André donc, Tamant heureux, est aux galères; mais sa fidèle amante n^en sait rien. Où était^elle, que faisait-elle lorsqu'il y a été envoyé, victime de son dévouement pour son père? On n'en sait rien. Le plus curieux, c'est que personne à Toulon, pas même Tintendant du bagne, ne sait pourquoi André y est. Il s'obstine, lui, à ne pas le dire -, le secret de son dévouement doit mourir avec lui. Mais Cécile arrive à Toulon. Elle y a accompagné son amie, laquelle vient précisànent pour vous épouser, Marigny, et, au moment de dire oui, dit non, vu qu'un vieil oncle, sur le bien duquel vous comptiez, s'obstine à ne pas mourir. J'arrive alors, moi d'Olban, d'Amérique, pour épouser Cécile qui ne peut me souffrir, qui veut, dit-elle, rester Sdèle à André,
î qui ne l'a pas empêchée d'épouser, en attendant, un ieux Grésus qui heureusement est mort, lui laissant 3ute sa fortune. Quant à moi, un procès qile je viens e perdre m'a mis dans une effroyable humeur, et 3s refus de Cécile achèvent de me faire déraionner.
Sur ces entrefaites, André, qui ne la reconnaît pas^ e met à lui demander des nouvelles de son pays et de ;on père. Il a repoussé les offres du comte, qui veut et ]ui pourrait le servir; il s'adresse à une inconnue, qu'il aperçoit par hasard sur le quai. Pourquoi? Je n'en sais rien, ni l'auteur non plus, sans doute. Toujours est-il qu'après quelques questions on se reconnaît, et... on ne s'embrasse pas^ car Cécile ne peut douter que son amant ne soit aux galères pour un crime. Va-t-il au moins la détromper ? Non» La discrétion lui est revenue ; il ne veut pas dire, il tie dira pas» au risque de lavoir mourir de douleur et de honte, qu'il est innocent, qu'il s'est dévoué pour son père.
Arrive enfin, car il faut bien que cela finisse une fois, le vieux Lisimon en personne^ 11 raconte, lui, à qui veut l'entendre, son histoire et celle d'André. Tout s'éclaircit. André est proclamé le plus vertueux des hommes. On demandera sa grâce au roi; on lui permet, ce qui n'est pas très-légal^ d'agir comme s'il l'avait déjà obtenue. 11 épouse Cécile. Amélie, dotée par Cécile, épouse le comte d'Anplace... Et je reste là, moi, d'Olban, à les regarder. Mais ils ont Tâme bonne : ils me proposent gravement, pour me consoler, et aussi, je pense, pour le plaisir de dire une absurdité de plus, d'aller demeurer avec eux... Et voilà. Notez qu'il y a cinq actes et
— ^44 — que le sajei principal, le vrai sujet, n'en occupe pas la moitié.
— Trèft-bien!... dit le duc d'Orléans. Voilà qui est disséqué de main de maître. Je croyais entendre Fréron.,«
— Merci!
— Ah ! vous aussi, vous prenez ce nom pour une injure?
— C'est la mode.
— La mode ! Je ne vous savais pas son serviteur à ce point. Fréron, cher marquis, c'est un homme qui ose dire ce qu'il pense...
— Et ce qu'il ne pense pas.
— Rarement.
— Rarement!... Le mot est joli, a Vous mentez, monsieur. — Non... Rarement. »
— Fréron n'a pas autant menti sur tous nos auteurs ensemble, que M. de Voltaire sur Fréron seul.
— C'est possible.
— Avez-vous vu le dernier cahier de V Année littéraire * î
— Dites-vous VAnnée^ ou YAne^ ?...
— V Année.
— Je ne la lis pas.
* Le journal de Fréron.
* VAm littéraire^ brochure contre Fréron.
— Tant pis. Vous y verriez que l'âne, — puisque âne f 2i, — donne parfois d- assez bons coups de pied...
— C'est que le lion est vieux.
— Pas pour mordre... Et il n'était pas vieux, d'ailleurs, quand Fréron a commencé ses ruades.
Ils en étaient là, quand le roi entra.
— Bonsoir, messieurs, dit-il. Bonsoir, madame la comtesse. Eh bien, nous sommes prêts?
On s'inclina.
— A propos, monsieur de Narniers, reprit-il, on croyait généralement qu'il n'y a qu'un roi en France.. .
— Sire...
— Certaines gens, dit-on, trouvaient même que c'est trop...
— Sire...
— Moi, je trouve que c'est assez. Vous avez été^ m'at-on dit, d'un autre avis...
— J'ai cru ne pouvoir vous servir mieux, Sire, qu'en réparant la trahison dont un de vos lieutenants s'était rendu coupable.
— Bien... bien... mais n'y revenez pas. Puis, ruse n'est pas trahison. . .
— Ah! Sire, M. d'Ambly s'est jugé.
— Le malheureux !... s'écria le roi, — car toute idée de mort subite, suicide, apoplexie, assassinat, saisissait douloureusement son imagination. 11 n'aimait pas à se I ni. ^3
-♦retentir il près de Dieu, ri près de l'éternité, si près de Tenfor^
— Commençons, repfil-il.
11 s*M8ll. Une tmrilié dd salon, laissée libre, devait figurer la seèM^ Dtt redte, et) décoi^tlcitis, ni costumes.
On commença. André, le galérien, se promène seul sur le rivage.
Le lever da soleil, en ce brillant lointain, Ne m'a Jamais semblé si beaa que ce matin.
La mer parait tMn^ttlle, et le ciel èAob nvApi Promet aux matelfits un jov exempt d'orage, ^our moi seul, sur la terre, U n*e&t plus de bewx joars. Que sert le calme, hétas! ({ùand on a M ùaufragé.^ J'ai tout perdu ; Vespolr m'est ravi pour toujours. Dieu , qui vois mes tourments, tu sais si j'en murmure, digne honteui du critfie et soù vil cfiâtiment , Cette cbaine est bien obère à mott coeur innocent. J'aime à senUr son poids... etc. etc.
Ces vers, qui veulent être simples et ne sont qné prétentieux, Marigny les disait avec une simplicité réelle, sentie, presqne totrcbatite. Il exceftàif à remettre la nature à la place de l'art, le vrai à fa placé du faKi.
Le dtie d'(?rléans, qui lui Succéda sur la scène, fais*i< answî de letl Aies efforts pour être pïu^ simple et plus vrai que son sot personnage. Mais c'était iiti cirrieox rôle qtie célni d'un prince du sang déclinant, devant le roi de France, contre la nofrïêsâe et i^ Nobles. Boileau l'avait biefl cfsé sôtts tovth XVf ; nfaîs ce (Jtfî h'élâift alors qxt'utt jett d'esprit, tine botftade sans portée, lesnottvellesidéei^eti artaient foit qftrel(j[tiè dlose dé betoeoup pltis agressif. On s'étonne, anjoùrd'hui, de
-1*7iroir ce que les plus grands seigneurs d'il y a cent ans pouvaient écouter sans se fâcher.
Ce libéralisme, il est vrai, n'était en réalité qu'une des formes de leiir endurcissement. Les pécheurs les plus obstinés sont ceux qui se fâchent le moins des libertés de la chaire. Ainsi en était-il, alors, des libertés de la philosophie. On y applaudissait précisément parce qu'mi se croyait bien sûr de ne jamais avoir à les écouter tout de bon. L'inégalité paraissait trop solidement établie par les mœurs et par les lois, pour qu'on pût vmr quelque danger à laisser parler de l'égalité ou à en
parler soi-tméme.
Ti'était donc da l'air le plus convaincu du monde que
l^due d'Orléans disait ces vers e
phère amante*..
En vain nous nous aimonç...
ônele injuste!... Oul^ c'est Ini, son préjugé barbare^
QqI seui, tfiiit qu'il vivra, noua rfUent, noua lé^wa...
Elle n'est pas noble! Elle ! Amélie! blaapbèm^ l
La noblesse n'est rien, ou c*estla vertu même...
j9 gén}ifi quand j'entends ainsi déraisonner,
Suand je vois I9 sottise, et tout le monde y tombe, e consulter les morts, de fouiller dans leur tombe Pour savoir si l'on doit esUmer les vivants... Quoi ! l'on me soutiendra que je m^ mésuUift En épousant les mœurs, la vertu, la beauté.^ Non ! L'orgueil n'inventa la vaine qualité Qpe pour y 8|ippl^ 91 Ut mttre à Itm plai»o.
Voilà ce qui était de mode à la cour comme à la ville, alors qu'uii roturier, d^ns les armées, ne pouvait encore aspirer qu'aui^ galoni» de 36rgaiit.
C^était le tour de la marquise. Elle récitait comme elle chantait, c'est-à-dire avec un vrai talent. Son seul défaut, c'était de n'être plus jeune; mais il n'y avait que plus à admirer combien elle savait l'être encore. Les rôles les plus ingénus lui allaient à merveille; elle ne sentait le poids des années qu'aux efforts qu'il lui fallait faire pour ne pas avoir l'air de le sentir. Aussi gémissait-elle en secret sur cette obligation de rester éternellement jeune. «Il faut que je meure Montespan, semblait-elle dire, car, avec un roi comme celui-ci, il n'y aura pas de Main tenon. »
Cette fois, il est vrai, elle n'avait pas tant à être jeune. La Cécile de Fenouillol est une très-grave, trèssentencieuse personne, une sainte à la Diderot^ enfin, et ces femmes-là n'ont pas d'âge.
Elle y allait donc bravement, au risque de s^accro- * cher en chemin, la pauvre femme, à quelques-uns des aphorismes qu'elle semait elle-même sur ses pas. «c De tous les sentiments, disait-elle, par exemple.
L'amour est le plus beau, quand la vertu l'épure».» »
ce qui était très-édifiant, comme on voit, dans la bouche d'une maîtresse et devant un vieux roi blasé.
Mais qui allait s'arrêter aux idées? 11 aurait fallu s'a^ rêter aussi au tableau qu'elle traçait des souffrances des
protestants, ce qui eût mené un peu loin. Nul donc n^y songeait; nul, sauf le marquis de Narniers, n'avait la pensée de se dire que c'étaient là des réalités pour un million de Français. Cette légèreté datait de loin. Quand Louis XIY, au plus fort de ses rigueurs contre les protestants, allait s'émouvoir à Saint-Cyr au récit des malheurs des Juifs sous un ministre sanguinaire et un prince abusé, aucune voix non plus, pas plus dans son cœur qu'à ses oreilles, ne lui disait que ce roi, c'était lui, et que ces sujets opprimés, c'étaient les siens. Et comment s'étonner, d'ailleurs, que l'allusion lui échappât, lorsque le poète lui-même ou ne la sentait pas, ou s'empressait de la désavouer? C'était l'année même de la révocation de l'édit de Nantes que Racine appelait Louis XIV tt le plus sage et le plus parfait de tous les hommes. » C'était à peu près .vers la même époque que La Fontaine, le bonhomme, le félicitait publiquement d'avoir réduit « l'hérésie aux derniers abois. » Ne demandez donc pas pourquoi les rois n'avaient pas d'oreilles ; demandez plutôt pourquoi ceux qui les approchaient n'avaient pas de cœur.
Enfin, que bien que mal, la pièce allait. D'Olban, le misanthrope, avait bien çà et là fait rire; mais enfin, tout se déroulait sans trop d'encombre, et l'ouvrage, en somme, ne laissait d'autre sentiment que celui d'un honnête ennui.
— ISO —
Richelieut pour sa part, te Utiiivait JuirnbWmfint long. Son angois9e allait croissant. Il appelait et rch doutait le moment où il lui faudrait paraître, i son tour , devant ce tout petit mais redoutable auditoire.
— Vous avez Tair bien s^gité, Richelieu. •« lui dit tout bas liOuis XV.
— Ah ! Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis.
— Bien répondu... Mais le mot n'est pas de vous.
— Elles ne sont pas non plus de moi, Dieu merci, les sottises que je vais avoir rbonneur de débiter devant Votre M^esté. J'en frémis...
-r-Bah!... Mais chut,.. Ëcoutons.,. Voilà la marquise qui va s'évanouir,..
En e6et| la scène approchait.
Pauvres et retirés, parce que nous suivons Une religion qu*on a proscrite en France...