‹ Trois sermons sous Louis XV (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · III · texte numérisé non relu

III

— Ta Tignorais?...

— Où? Au couvent?

— Chez un abbé, qui voulait en faire sa maîtresse*

— Les infâmes!... Et tu Tas su?...

— Trop tard. Elle morte, tu le comprends, mes espérances dans ce monde ne sauraient aller au delà de ma rentrée en grâce auprès de mes anciens frères. Quoi quUl en soit, j^ai voulu passer par ici-, j^ai voulu revoir en détail ces lieux...

— Moi aussi, dit Fabre, Tinterrompant pour qu'il ne revint pas sur sa lamentable histoire. Je suis arrivé à Nimes hier au soir. Je n'ai eu que le temps d'embrasser mon père...

— Et le mien, Fabre, où en est-il? Gomment l'as-tu laissé? J^ai su que tu lui avais servi de fils...

— Mon départ lui a été bien pénible.

— As-tu su que j'ai demandé à prendre sa place?

— Oui, et qu'on te l'a refusé.

— C'était justice. Je ne méritais pas, moi^ qu^on me permit de faire une belle action...

Ils étaient arrivés au Temple. C'était, on se le rappelle, le nom d'un des lieux où se tenaient les grandes assemblées. Dix mille personnes y trouvaient place. Des issues nombreuses, des hauteurs heureusement situées, d'oix le danger pouvait être signalé de fort loin, avaient rendu ce lieu fameux dans l'histoire du Désert.

Quelques fidèles, venus par d'autres routes, y étaient

^jà réunis. La chaire était dressée, et, par derrière, ae tente pour les pasteurs.

Les arrivants se succédaient, rares d'abord, puis plus ombreux. Bientôt, quoiqu'il y eût encore plus d'une eure à attendre, tout se trouva envahi. Ils ignoraient cependant, pour la plupart, la protecion du marquis de Narniers. Ils venaient, comme l'ordinaire, prêts à subir les conséquences de leur rime. Ils étaient sortis de chez eux en s^ disant, comme oujours, qu'ils n'y rentreraient peut-être pas.

La mort de Rochette et des trois frères, celle de Calas, lont on ne savait les détails que depuis deux ou trois ours, faisaient naturellement le sujet de toutes les conirersations. On se sentait plus que jamais sous la verge ^ iX. jamais, cependant, on ne s'était vus au Temple plus Qombreux, plus empressés. Au zèle ordinaire s'était joint l'attrait de la cérémonie; à cet attrait, celui du danger même et de ces sanglants souvenirs qu'on se plaisait à remuer. La chaire que, depuis cent ans, parlements et rois sapaient à l'envi, — on trouvait beau de la dresser en face du gibet d'un de ceux qui y montaient naguère. Tous, au récit de ces glorieuses morts, s'étaient demandé s'ils mourraient de même; tous avaient senti le besoin de se rassurer sur leur courage, en bravant encore une fois les lois que Rochette avait bravées.

Il y avait foule autour de Fabre; foule encore, et même davantage, autour de Bruyn. Le mot de son amr se vérifiait déjà : ce pauvre peuple était plus heureux et plus ému à la vue du repentir qu'à celle de la vertu sans tache, même environnée de tout l'éclat que le monde peut lui donner.

Sept pasteurs, selon Tancien usage, devaient concourir à l'imposition des mains. Déjà étaient successi- Yement arrivés, accompagnés des atèciens de leurs églises, les pasteurs Vincent, Guizot, Encontre, Gibert, Bastide et PradeU Nos deux amis, qui se trouvaient près de la tente, les y avaient vus entrer.

— Il n'arrive pas, dit Bruyn.

— Tu sais qu'on l'arrête à chaque pas. Tant de gens ont à lui parler I... Hais qu'as- tu?...

— Il arrivait tard aussi, le jour où... Ah ! mon Dieu!... mon Dieul...

Bruyn se cachait le visage«

— Non, reprit-il, non... C'est plus fort que moi... Toutes mes tortures d'alors, je les retrouve aujourd'hui... N'essaye pas de me les ôter... C'est inutile...

-— Eh bien, voici qui te les ôtera...

Il arrivait, précédé de ses quatre guides, et saivi d'un groupe nombreux. Son fils, que tous les regards cherchaient, était à côté de lui.

Lorsqu'il fut à peu près au milieu de l'assemblée, il demanda si on avait vu Bruyn. On répondit qu'on Pavait vu ; qu'il le trouverait un peu plus loin. Mais déjà sa question avait volé de bouche en bouche. Bruyn s'avança, Fabre le prit par la main, et ils arrivèrent ensemble sur le passage du pasteur.

11 les contempla un moment; puis, sans leur dire n mot, il leur fit signe de le suivre.

Une estrade, préparée pour les six pasteurs assiseuits, s'élevait au pied de la chaire. Il y fit monter les eux jeunes gens ^ et là, debout entre eux, au milieu l^un profond silence :

— Frères, dit-il, voici l'enfant prodigue, et voici 'enfant resté pur. Le père, aujourd'hui, c'est voUs tous. Bruyn a péché -, mais Bruyn s'est dit : <( Je vais partir; j'irai trouver mon père ; je lui dirai : Mon père, j'ai péché...»

— Ouil... dit Bruyn, en se jetant à genoux.

— Frères, poursuivit le pasteur, pardonnez-vous ?

— Oui!... cria-t-on.

— Le déclarez-vous rétabli dans tous ses droits de membre de l'Église?

— Oui!

— Fabre, relevez-le. Vbus avez acquis, dans les fers, le droit de représenter l'Église opprimée... C'est le seul prix qu'elle ait à vous offrir... Venez, maintenant... Venez, enfants...

Ils se jetèrent dans ses bras-, et longtemps, sous les yeux de cette foule attendrie, il leur répéta ses bénédictions.

Enfin, comme ils descendaient avec lui :

— Ne vous écartez pas, dit-il. — Et il alla rejoindre

— »4 — les pastears, qui, réunis devant la lente, avaient assisté à cette scène.

Mais tandis qu'on venait, de toutes parts, leur serrer encore une fois la main :

— Fabre, dit tout bas Bruyn, as-tu tu?...

— Quoi?...

— Là-bas, derrière les pasteurs...

— Eh bien?...

— Un homme enveloppé d'un manteau... Un autre, plus jeune, à côté de lui...

— Non.

— Le jeune, c'est le marquis de Namiers.

— 11 aura voulu voir notre assemblée. Nous avons souvent eu des catholiques...

— Oui... Mais l'autre... Il tâchait de n'être pas vu... Et cependant... j'en suis à peu près sûr... c'était... c'était le père Bridaine...

- On vint dire à Bruyn que les pasteurs le demandaient. Gomme il approchait de la tente, le marquiscar c'était bien lui — en sortit.

— Bruyn, lui dit-il en lui tendant la main, \os frères vous ont pardonné... Vous pardonnerez aussi, n'est-ce pas?... J'ai eu de grands torts envers vous...

— N'en parlons plus, dit le Cévenol.

— Non... Parlons-en... C'est un besoin pour moi, Bruyn, que de les reconnaître ouvertement... Je le fais sans peine, soyez-en sûr...

— Je vous crois... Mais, je le répète, n'en parlons plus... Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour moi... Ce passé est trop cruel...

— L'avenir le réparera.

— Impossible.

— Qu'en savez-Yous ? . . .

— Ce que... j'en sais?... Mais vous me regardez... n 3.ir... Mon Dieu !... qu'est-ce qu'il y a donc?...

— Entrons. ••

[Is s'avancèrent... Mais comment peindrions-nous qijti se passa alors ?

Sur le seuil, Bruyn immobile et haletant; à quelques », presque évanouie, sa Madeleine. . .

M. de Narniers, Tévêque, était mort. Son neveu, tvenu évêque, avait laissé courir le bruit de La mort i Madeleine*, puis, il avait jugé prudent de se débarisser d'une maîtresse qui n'en était d'ailleurs pas le. Il s'était donc résigné à perdre sa gageure. Il i^ait avoué au colonel que Madeleine vivait, et que lui, invincible abbé, il l'avait trouvée invincible. Le co- 3nel en avait écrit à Rabaut, et ils s'étaient enteudus •our la rendre à celui dont elle était restée digne. Le marquis la prit par la main :

— Bruyn, dii-il, pure on vous l'avait enlevée, pure e vous la rends...

Et tandis que le Cévenol, qui avait visiblement attendu cette assurance pour croire à son bonheur, serrait enfin sa fiancée dans ses bras :

— Mon pauvre ami, reprit-il, ceci n'est pas un de ces dénoûments de théâtre, où tout est toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes. Votre père est à Toulon ; votre mère à Aigues-Mortes. A Toulon sont aussi l'aïeul et les frères de Madeleine. Tous ces parents dont la présence manque à votre bonheur, vous les rendra-t-on? Je crois que vous pouvez l'espérer;

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— 296-^ quant à vous le promettre, je n'oserais. Le nombre de vos ennemis va diminuant de jour en jour; mais voas en avez d^irréconciliables, et ce sont ceux qui régnent sur les consciences* Ceux-là, à moins de se renier euxmêmes, ils ne pourraient consentir maintenant à vous laisser libres et en paix. Pourtant, je le répète, espérez.. •

— Oui, dit Rabaut; en dépit des persécuteurs, Dieu et le temps feront leur œuvre. Mes enfants, poursuivitil, en attendant une bénédiction plus solennelle, laissez-moi vous bénir... Le malheur vous avait éloignés de Dieu... le malheur vous a ramenés à lui... Soyez à lui, et pour jamais maintenant... Soyez à lui, plus encore que l'un à Tautre...

— Amen !... murmura une voix qui fit tressaillir le Cévenol.

Il se retourna. C'était Bridaine.

L'heure approchait. Au bourdonnement de la foule avait succédé un profond silence. Le lecteur était en chaire. Les précieux versets arrivaient, graves et distincts, jusqu'aux derniers recoins du Temple^ et dix mille cœurs recueillaient, avec reconnaissance et joie, cette antique manne de leur désert.

Tout à coup, des dix mille bouches s'élança Thymne triomphal qu'avaient entonné, trois mois avant, des bouches désormais fermées.

t eortëge venait de quitter la tente. Humble cor- , s'il en fut \ mais que de souvenirs et que de vœux ^ompagnaient dans sa marche à travers ce peuple! enaient d'abord quelques Anciens; puis Rabaut, s son fils entre deux pasteurs, puis les quatre au- I, tous en robe. Quelques Anciens derrière, et c'était t. Au reste, le Protestantisme était là dans toute sa ape ; et tel Bridaine le voyait sous la voûte du ciel, il Vaurait vu sous celles de la cathédrale de Genève. 1 était resté dans la tente. Il pouvait, sans être vu, it entendre. Il apercevait la chaire et les premiers igs de l'assemblée.

Au pied de la chaire^ sur l'estrade, étaient assis les .steurs; devant eux, le récipiendaire. Dans la chaire, ifîn, Rabaut.

Mors...

Mais pourquoi la suivrions-nous pas à pas, cette cebmonie dont nous ne pourrions donner qu'un pâle et isignifiant programme? Ceux qui ne sentiraient pas 3 qa^elle devait être dans ce lieu, sous ce ciel, dix mrs après la mort de Galas, un mois à peine après la ttorl de Rochette, — ceux-là, ce n'est pas en la décriant que nous les amènerions à se la représenter.

Mais au milieu de tant d'âmes émues, le plus ému )eut-être, c'était celui que nul n'apercevait : c'était Bridaine.

Tout ce qu'il avait éprouvé, un mois avant, près de réçhafaud de Rochette, il l'éprouvait, en ce moment, à la vue de ce jeune homme à qui son propre père allait conférer le droit d'y monter.

Tout ce sang, du milieu duquel la chaire lui sem-

— »8 — blait surgir, — une voix, au dedans de lu toi aussi tu Pas versé I

Ce texte, enfin, qu^il avait donné lui-mêu sans le vouloir, près de deux ans auparavai sait à la pensée de Tentendre ^ il espérait • l'aurait oublié. Hais non. « Je vous envoie brebis au milieu des loups,» dit^il; et h ments de rassemblée, et les sanglots qui éi l'émotion du prédicateur lui-même, eun fait du texte seul le plus éloquent des serm

Une heure après, on rentrait dans la 1 nouveau ministre se jetait, tout en larme:

bras du prédicateur.

Et le prédicateur, épuisé de corps et d'an:

vait plus que murmurer : Mon fils... mon Dieu soit avec toi!...

Et une autre voix répéta : Amen... amen.

Cette fois, c'était son adieu. Bridaine é d'émotions et dé courage. Il se perdit dans ] chrétien avait trop souffert ^ il s'en allait, aurait voulu résister; il ne pouvait.

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