‹ Trois sermons sous Louis XV (volume 3)Chapitre 1 sur 9 · Trois sermons sous Louis XV · texte numérisé non relu

Trois sermons sous Louis XV

La persécution a repris son cours. A Toulouse, cinq protcslanls vont mourir. A Marseille, à Toulon, les galères eu ont reçu plusieurs. Les portes des cou\ents se sont fermées sur un nombre inconnu de femmes arrachées à leurs familles, et la tour de Constance, à Aigues- Mortes, où le nombte des prisonnières était descendu à dix- neuf, en a maintenant vingt-cinq, autant qu'elle peut en loger.

C'est là que nous conduirons nos lecteurs.

Deux grandes salles rondes, situées Lune au-dessus de l'autre, occupent la totalité de la tour. Celle d'en bas ne reçoit le jour que de celle den haut, par un trou rond d'environ six pieds de diamètre 5 celle d'en haut n'est éclairée que par un trou pareil, ménagé au centre de la voûte, sur la terrasse qui couioime la tour. C'est par ces lions seulement que la fumée s'échappe, que l'air arrive^ et avec l'air entrent le froid, lèvent, la pluie.

Là vivent et meurent, en plein dix-huitième siècle, sous les verrous royaux cadenassés par l'Église, quelques pauvres femmes coupiibles d'avoir été j)rier Dieu au Désert, ou d'y avoir envoyé leurs enfants. Plusieurs, m. i

comme nous l'avons vu, y sont depuis quinze, vingt, vinat-cinq ans^ Marie Durand, depuis près de trente; Anne Gaussaint, depuis bientôt trente-huit.

On continuait, mais en vain, à solliciter pour elles. Protestants, catholiques, Français et étrangers, tout ce qui osait parler y avait usé son crédit. Plus elles étaient innocentes, nous Tavons déjà observé, plus on aurait craint, en les délivrant, de paraître avouer leur innocence.

Mais de grands adoucissements s'étaient introduits peu à peu dans le régime intérieur de leur captivité. La population d'Aigues-Mortes leur témoignait un touchant intérêt; et comme il était sans exemple, — nous n'en avons, du moins, rencontré aucun indice, — qu'une seule eut abjuré, le clergé même avait fini par les laisser tranquilles. Les cordeliers, chargés de les convertir, ne leur apportaient guère plus que des nouvelles du dehors, des aumônes, des vêtements, des consolations chrétiennes, qu'ils avaient appris auprès d'elles à séparer de tout alliage romain. Une Bible, enfin, était entrée! Leurs amis, leurs parents, pouvaient les voir quelquefois. Elles recevaient, elles écrivaient des lettres; on a vu Marie Durand en correspondance avec Rabaut. D'autres pasteurs leur écrivaient aussi. Ces précieux messages étaient toujours lus en commun. De douces larmes s'échappaient de ces yeux qui en avaient tant versé d'amèrcs-, on respirait, pour un moment, sous ces lourdes murailles, l'air vivifiant du Désert.

Un jour donc, ou plutôt un soir, à l'heure où les pauvres prisonnières étaient ordinairement sur leurs grabatSj car on ne leur permettait d'autre lumière que celle du soleil , un grand et joyeux mouvement régnait dans la tour de Constance. La salle inférieure, éclairée par une lampe, avait réuni toutes les captives. Les lits étaient intacts. Un seul, celui de la vieille Anne Gaussaint, infirme depuis longtemps, était occupé^ mais la malade, assise à demi, suivait des yeux tous les mouvements de ses compagnes. Ses traits, flétris par la souflranceet l'âge, s'illuminaient d'un reflet de leur bonheur.

On venait de traîner les lits dans un des côtés de la salle. Dans l'espace demeuré libre, un vieux fauteuil était adossé au mur. Devant ce fauteuil, une table , sur cette table, un vieux tapis 5 sur ce tapis, une large Bible aux coins usés. Devant cette table, enfin, quelques chaises, quelques bancs, tout le mobilier vermoulu de la prison.

Tout était prêt. Les prisonnières allaient, venaient. Elles semblaient regretter de n'avoir plus rien à faire.

— Marie, quelle heure est-il?

— Six heures viennent de sonner aux Cordeliers. Nous avons du temps de reste.

— Malheureusement.

— S'il vient plus tard, il restera plus tard.

— Vous croyez?...

— J'espère. Il ne paraît pas, du moins, que le major ' lui ail li\é luie heure pour sortir.

— Ce bon major!... Q le ferions-nous sans lui?

— Si ou savait ce quii est avec nous, il serait bien vite casse.

— ("/est un peu fort, en effet. Un pasteur admis dans la touri l^n lieutenant du roi qui le laisse entrer et sortir!...

— Entrer, oui. Sortir..,

— Ah! mon Dieu !.., Celte idéenem'étaitpasvenue... Est-ce que vous craindriez un piège?... M. d'Ambly est la loyauté même...

— Il le paraît...

— Auriez-vous quelques indices?

— Rien, absolument rien... El pourtant... ce ne serait pas la première fois...

Marie avait oublié qu'elle parlait à la mère de Bruyn, de Judas Bruyn, car ce nom lui était resté. Elle vit ses yeux se remplir de larmes.

— Pardon, dit-elle, pardonl... A quoi pensais-je?... Ne parlons |)lus de cela...

— >ion- parlons-en... Malheureux enfant'... Depuis que nous attendons celui qu'il a voulu lrahir,jene puis plus penser qna lui. Où est-il.^... que fait-il?...

— M. Uabaut le sait peut-èlre.

— Peut-être... Mais qui osera le lui demander?... Ce ne sera pas moi.

— Ètes-vous responsable de la... du...

• Le commandant de la lour.

— Du crime, voul(»z-voiis dire.

— ... de la faille de voire fils?...

— Non; et pourtanl, je Iromble à la pensée de voir entrer M. Rabaut. Dire qu'il seiait mort... mort de la rnaiii du bourreau... lui... noire père... noire premier consolateur après Dieu... et que mon fils serait Taulcur de sa mort!... Ab! voyez-vous, Marie, c'est comme un poids, un poids uffieux, que rien ne m'ôlera de dessus le cœur. Il serait là, me parlant avec bonté, pardonnant même à mon fils, que je chercberais encore dans ses yeux la trace de l'iiorreur que notre nom doit lui inspirer... Mais on ouvre... Est-ce lui, bon Dieul...

C'était le major, qui venait faire sa ronde. Il était censé ignorer la grave infraction qu'il allait permettre aux règlements de la prison. Aussi ne fit-il que paraître, car il aurait été forcé de voir le dérangement des lits.

— Il est décidément pour nous, dit une des prisonnières.

— Il avait Tair bien sombre, dit une autre.

— Bien préoccupé, dit une troisième.

• — On le serait à moins. Il joue sa place, ce soir...

— Et pour nous. Eh bien, qu'avez-vous, Marie?...

— Rien... rien...

— Mais encore?...

— Rien... Je voudrais être à demain.

ni

La porto se rouvrit. C'était lîabaut.

Kst-il l)csoiii de dire à quel point cette visite était un cvéncnient pour les prisonnières?

Quelques-unes l'avaient connu. Celles-là, c'était comme si Dieu lui-même eût dû apparaître dans la prison. Beaucoup, et Marie était du nombre, ne l'avaient jamais vu^ mais il y avait vingt ans qu'elles entendaient parler de lui. Au désir de recevoir les consolations du pasteur se joignait donc celui de voir l'homme extraordinaire, le héros de tant de récits, le centre de cette étonnante chronique où leurs noms inconnus avaient place à côté du sien.

Mais s'il y avait vingt ans qu'elles savaient et qu'elles lépélaient son nom, il y en avait bien davantage qu'il savait celui de leur prison, et que son imagination lui en retraçait la sombre histoire. Quoique les prisonnières d'Aigues-Mortes ne fussent pas plus malheureuses, à tout prendre, que beaucoup d'autres, elles avaient le privilège d'attirer plus particulièrement l'intérêt. Une tour fameuse dans le pays, un vieux château, monument dc^ croisades ', tout concourait à dramatiser au loin rimmble existence des captives. Ces portes que ilabaut venait de se faire ouvrir, son imagination les

1 Les fortifications d'Aigiics- Mortes, commencées sous saint Louis, furent achevées sous son Iil.-<, Philippe le Hardi. Une lettre de ClémeTit IV à ce prince , dans laquelle il louait sa constance à les bâtir, lit donner à la principale tour le nom qu'elle a gardé.

avait mille fois franchies^ ces femmes qu'il allait voir, il savait leur vie à toutes. Celles mêmes qu'il n'avait encore jamais vues, il sentait, à son émotion, qu'il les reconnaîtrait.

Elles s'étaient d'abord précipitées vers la porte ; puis, le respect les avait retenues. Elles avaient machinalement formé, autour de lui, un large demi-cercle. Les unes s'étaient jetées à genoux, mais à genoux devant Dieu, non devant l'homme, car leurs regards étaient en haut et leurs lèvres priaient 5 les autres ne voyaient que lui et ne pouvaient encore penser qu'à lui.

Lui aussi, il était muet et immobile. Ses yeux étaient tantôt au ciel, tantôt sur elles. Ses mains se joignaient pour prier, et aussitôt s'étendaient pour bénir. On n'entendait que quelques sanglots étouffés, et, par intervalles, la voix de la vieille Gaussaint qui murmurait son vieux cantique :

Laisse-moi désormais, Seigneur, aller en paix...

Enfin, le pasteur s'avança. Il avait aperçu la table, et le fauteuil, et la Bible 5 il voulait, avant de leur parler, parler encore à ce Dieu pour qui elles avaient tant souffert:

On avait compris sa pensée. Quand il arriva derrière la table, elles s'étaient agenouillées, sur deux rangs, à quelques pas devant lui.

Alors il se mit à prier, mais à haute voix, cette fois. Il pria — essayerons-nous de reproduire ses paroles If — il pria... comme devait prier, dans un tel lieu et au

milieu d'une telle assemblée, celui qui risquait tous les jours sa vie pour conso'.er et poiu' |nier.

(( 0 Dieu, ilis;iil-il, ù iiotir |)èicl... Nos cœurs étaient unis de li>in : nos pensées se rencontraient en moulant vers ton Irùiie. Tu as voulu que nos voix comme nos cœurs moulassent une ibis ensemble... Ah! que te rendrons-nous, Seigneur! que ferons-nous pour toi quand tu as tant fait pour nous!... Hélas î pauvres pécheurs, notre reconnaissance même est un piége pour nos âmes. Tout ce que nous avons d'amour pour toi, nous le dépensons à te rendre grâces pour cette faveur d'aujourd'hui; nous oublions qu'avant de nous l'avoir accordée, tu n'en étais pas moins notre protecteur, notre Père, notre Sauveur, notre Dieu. Qu'est-il donc, ce bienfait, en comparaison de ceux dont tu nous as comblés par lÉvangile? Que sont-ils, ces quelques rayons de joie entrés aujourd'hui dans ce lieu, au prix du soleil de justice, toujours levé, toujours resplendissant, pour quiconque regarde au ciel!... Ainsi, mon Dieu, au moment même où nous nous sentons tout à toi, nous avons encore besoin que tu redresses et que tu diriges nos pensées; même en volant au-devant de toi, notre àme pourrait s'égarer. Viens, Seigneur; apprendsnous toi-même le chemin qui mène cà toi. Que la chair et le sang n'aient i»oinl de part iui culte que tu nous permets de te rendre aujourd'hui. C'est la première fois, nu»u Dieu, c'est la dernière aussi, selon toute apparence liuin:»in(', (pie nous te prierons ensemble... Donne- nous d'êUe ici ce que nous serons dans le ciel... »

Il s'assit. Les femmes, agenouillées jusque-là, se levèrent, et il leur fit signe de s'asseoir. Mais elles ne s'assirent pas, et quand il prit le livre, elles retombèrent à genoux.

Cette Bible, à peine Teut-il touchée, qu'une émotion nouvelle se peignit dans ses traits. Il venait de la reconnaître. Celait la vieille Bible aux Bruyn. Il était tombé, en l'ouvrant, sur le fameux signet ensanglanté... et une femme, cachée derrière les autres, avait éclaté en sanglots.

— Ce trésor ici!... dit-il. Exposer un tel héritage!...

— Qui l'aurait recueilli?... murmura la femme. Plus de fils...

Rabaut jeta sur elle un regard presque souriant.

— Il est écrit, dit-il, que, des pierres mêmes, Dieu peut susciter des enfants à ceux qui le servent.

— Grand Dieu!... s'écria-t-elle. Je pourrais revoir mon fils !...

— Le revoir, je l'ignore. L'aimer, vous le pouvez.

— Il vit!...

— Oui.

— Il s'est repenti?

— Oui.

• — Vous lui avez pardonné?

— Oui... Et Dieu avant moi. Calmez-vous... Cette Bible, en sortant d'ici, rentrera dans des mains pures... Lisons, mes sœurs, lisons...

Alors il se mit à leur lire, dans saint Jean, les adieux du Sauveur à ses apôtres. C'était, de toute la Bible, ce qu'elles avaient le plus lu et relu. Il y avait, dans ces admirables chapitres, tant de choses qui semblaientécrites pour elles! Elles les savaient. par cœur, et pourtant, dans sa bouche, elles les trouvaient encore nouvelles. Elles se demandaient presque s'il n'y ajoutait rien. Qu'y aurait-il ajouté? Consolations, espérances, tout n'était-il pas là?

(( Que votre cœur ne se trouble point, dit le Christ. Confiez-vous en Dieu; confiez-vous aussi en moi...

« Et je prierai mon père, et il vous enverra un autre consolateur...

« L'esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir parce qu'il ne le connaît point j mais vous, vous le connaissez...

(c Je vous laisse la paix; je vous donne ma paix...

« Comme mon père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour...

« Si le monde vous hait, vous savez qu'il m'a haï avant vous...

« Le serviteur n'est pas plus que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi...

« On vous chassera des synagogues; le temps môme approche où, en vous mettant à mort, on croira faire une œuvre agréable à Dieu...

(( Vous êtes maintenant dans la tristesse ; mais je vous verrai de nouveau. Votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie.

(( Père saint, je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal...

« Sanctifie-les par ta vérité... afin que tous soient un, comme toi, mon père, tu es en moi, et moi en toi...

« Qu'ils soient un, comme nous sommes un... »

A ces mots, il s'arrêta.

— Entendez-vous, mes sœurs?... dit-il. Un avec Dieu! Voilà la grande grâce 5 voilà le grand secret. Un avec Dieu ! Et que nous font, alors, la haine et les violences des hommes? Comme lui, nous sommes au-dessus. Un avec Dieu!.., Que nous importent les misères du temps? En nous arrachant à nos biens terrestres, les méchants n'auront réussi qu'à nous ouvrir plus tôt les abords de l'éternité.

Il aimait cette grande idécj il la développa longtemps. Enfin :

— Mes sœurs, poursuivit-il, voilà Tunion avec Dieu. Si vous la voulez, achevons... Que cette table devienne la Table Sainte... Où est le pain, mes sœurs? Où est le vin?

On y avait songé. Communier! C'était le plus ardent de leurs vœux.

On apporta les symboles sacrés. Le pain était dans un plat de terre 5 le vin, dans un gobelet d'étain.

— Nous n'avons rien de plus beau, dit Marie.

— Tant mieux. Jésus avait-il davantage?

Elles voulaient se remettre à genoux.

— Non , dit Rabaut. Faisons comme au Désert.

Doboiil, mes sœurs; et quand jo vous appellerai, venez.

Alors, après s'êlie recueilli ipielqui.s momculs, il commença.

On demandait à nn protestant de nos jours comment la (]ène avait lieu dans son église, u Demandez à saint Paul, » dil-il.

Nous aussi, h qui nou^ demanderait comment on communia, ce jour-l i, dans la tour de Constance, nous réponilrions : u D. mandez à sanit Paul. >*

(i J'ai ap|uis du Seij^neur nicme, dit-il', ce que je vous ai (useigné; c'est que le Seigneur Jésus, la nuit qu'il fut li\ié, piit du pain, et, après avoir rendu glaces, le rompit et dit : Prenez, mangez; ceci est mon corps qui est rompu pour vous-, faites ceci en mémoire de moi.

<( De même, après avoir soupe, il prit la coupe et dit : Cette coupe est la nouvelle alliance en mou sang. Faites ceci en mémoiie de moi, toutes les fois que vous en boirez, car toutes les fois que vous mangerez de ce pain et que vous boirez de cette coupe, vous annoncerez la mort du Scignein*, jusqu'à ce qu'il vienne... ))

Avc'z-vous lu? Avez vous reconnu la messe? Et si vous étiez en liaiu de chcrclitT, non pas la messe, mais la Cène, la vi aie Cène du Cln ist, où la rec onnaîli iez-vous, sur vos autels dorés, ou sur ces tables dont on vous apprend a nous moquer? Où est-ce que saint Paul se serait le nnuiix leliouvé, sous les lambris de Saint- Pierre de Rome, ou sous les voûtes enfumées de la tour d'Aigues-Mortes'/

1 P« Épîlre aux Corinlliiens, XI.

La lifiir^io protestante est ealquce, comme on sait, sur le récit <le saint P<nil et sur les exhorlalions qu il y a jointes. Quand le ministre eul prononcé les paioîes consécraloires, les piisoniiicres vinr(M)t défiler deviint lui. A chacune, selon l'usjige, en lui piésenlant le piiin et le vin, il adressait, en forme dexhoi latiou, un ou deux versets de rÉcrilure. Puis, il alla au lit d'Anne Gaussaint. Elle attend, it impatiemment son tour. Ses yeux, son âme, tout son être avait volé au-devant du pain céleste. A peine Teut-elle leçu, qu'elle relomba sur son oreiller, é[)uisée, haletante... Et elle répétait, toujours plus bas :

Laisse-moi désormais, Seigneur, ai.er en paix...

Alors enfin, lorsqu'on eut encore prié, Rabant s'approcha des prisonnières. Il raconta à la mèie de Bruyn où et comment il avait retrouvé son fils; il ajouta, ce que nous n'avons pas encore eu occasion de dire, comment Bruyn était sorti de [»rison.

C'était à Bridaine qu'il l'avait dû. Convaincu de son innocence dans sa fâcheuse afiaire avec le marquis de Narniers, le missionnaire s'était mis courageusement en campagne. Joly de Fleury, le procureur général, la bêle noire de Voltaire, détestait la Réforme au moins autant que l'impiété j mais c'était, au fond, un homme m. 2

juslc. Il écouta liridainc; il interrogea le marquis, et celui-ci, qui avait cléjù le projet de sauver Bruyn, acheva de tout cclaircir. Mais comme une mise en liberté ne pouvait avoir lieu sans des négociations très-compliquées entre les parlements de Paris et de Toulouse, il avait été convenu qu'on extrairait Bruyn de sa prison, comme pour le reconduire à ses premiers juges, et qu'il s'échapperait dans le trajet.

Ainsi fut fait. Revenu à Paris, sous un faux nom, Gebelin l'avait fait entrer chez son libraire, en remplacement du commis qui avait dénoncé les livres. Là, sous la direction de Gebelin, il avait fait de rapides progrès dans la bonne voie que Dieu venait de lui rouvrir. Mais avec son ancienne foi revenait son ancien zèle. H n'avait pu rester longtemps aux travaux obscurs d'une boutique^ il avait demandé à servir d'aide aux pasteurs, dans les vastes tournées qui se faisaient de temps en temps parmi les disséminés du Nord et de l'Ouest.

Depuis plusieurs mois, il était à l'œuvre. Il avait déjà reconstitué dans l'ombre plus d'un petit troupeau longtemps perdu. Au bonheur de travailler pour TÉglise se joignait celui d'avancer sa réhabilitation, car il ne voulait pas encore se considérer comme absous; Il ne le serait, disait-il, que lorsqu'il se sentirait digne de revoir son pays natal; et il ne voulait y entrer que lorsque ses travaux auraient surabondamment couvert sa faute.

11 y avait peu de prisonnières auxquelles Rabaut n'eût (juelques détails à donner sur leurs familles ou leurs amis. Klles l'accablaient de questions^ l'avidité crois-

sait par les pleurs mêmes que faisaient couler ses réponses. A qui n'avait-il pas une ou plusieurs morts à apprendre? Mais les entretiens les plus tristes sont ceux qu'on a le plus de peine à finir.

Cependant la nuit avançait. Bien des heures avaient sonne à l'horloge des Cordeliers depuis que le ministre était entré dans la tour. On avait même cru entendre, en dehors de la porte, comme les chuchotements de gens qui s'impatientent. C'étaient les geôliers, avait-on pensé, qui s'ennuyaient de faire sentinelle, car le major leur avait défendu d'entrer, et ils ne devaient ouvrir que quand Rabaut frapperait.

Seule, Marie Durand était revenue à ses craintes. Ce bruit lui avait paru sinistre ^ son regard exprimait une telle angoisse, que le ministre avait fini par s'en apercevoir. Mais il en était, en ce moment, à des récits douloureux sur lesquels nous aurons à revenir, et qui lui paraissaient expliquer assez cet effroi 5 tout au plus se disait-il qu'en entendant parler d'un pasteur près de périr', elle frémissait à la pensée des dangers qu'il courait constamment lui-même.

Mais tout à coup il se tut. On venait d'entendre, au dehors, comme une crosse de fusil tombant lourdement sur l'escalier. 11 pâlit j les femmes restaient immobiles

2 Rochette, à Toulouse.

— in —

et p^lacécî;. Plus (le doute; la trahison veillait à cette poi'lo. Fuir, il n'y fallait pas songer; attendre, c'eut été user en appréhensions le coui'age qui lui restait. Il alla droit à la porte, et frappa. On ouvrit... L'escalier était couvert de soldats.

Les femmes poussèrent un cri-, mais lui, en face du péril, il avait déjà retrouvé tout son sang-froid..

• — A qui en veut-on?... dit-il.

Point de réponse encore -, mais on entendait une voix impatiente et sourde qui murmurait derrière les soldats : (( Allez I... allez donc!... )> On reconnaissait celle du major.

— Monsieur, dit le ministre, — et son regard l'allait chercher dans Tomhre, — je n'ai pas besoin de vous dire (jue ceci est infâme. Puisque vous vous cachez, vous le savez...

Et avec ce geste iniposant qui donnait tant d'autorité à sa parole :

— Attendez-moi... ajouta-t-il. * Alors il se retourna vers les prisonnières.

— Adieu... adieu, mes pauvres sœurs...

Mais il ne put continuer. Le bruit des sanglots étouffait sa voix. Llles s'étaient jetées à ses pieds; elles s'attachaient à ses vêtements, elles inondaient ses mains de larmes.

Une d'elles s'était précipitée, les mains sur le visage, contre le lit d'Anne Gaussaint. On la vit tout à coup se relever, pousser un cri et tomber évanouie. Elle avait to:iché, par hasard, une des mains de la vieille prisonnière... Cette main élait fioideet raidi3. AnneGaussaint avait été exaucée ; elle s'en était allée en paix. Son corps

déjà glacé prouvait qu'elle avait dû expirer depuis longtemps, peut-ôUc au moment môme où le pasteur s'était éloigné de son lit.

— Eh bien, dil-il, Dieu soit béni! C'est moi qui lui ai ouvert sa prison.

Puis aussitôt, retournant à la porte :

— Major d'Ambly, il vous manque une prisonnière... Voici le prisonnier... Allons!...

Les soldats se ranimèrent machinalement autour de lui. On aurait douté, à les voir, s'il était leur prisonnier ou leur chef.

— Allons I... répéta-t-il. — Et la porte, se refermant, le déroba aux regards des prisonnières.

Huit jours s'étaient passés. Ses amis de Toulon, les galériens, attendaient aussi sa visite. Ils ne savaient à quoi en attribuer le relard.

Comme les captives d'Aigues-Mortes, ils commençaient à ressentir les effets de celte tolérance qui s'établissait dans les mœiu^s en dépit des lois, chez les subordonnés en dépit des supérieurs, chez les supérieurs en dépit d'eux-mêmes.

Mais il n'y avait pas longtemps qu'on les associait encore à toutes les privations et à toutes les souffrances des criminels auxquels ils étaient assimilés. Une lettre écrite au pasteur Lafond, eu 1753, par le galérien Isaac Grenier, nous donne à ce sujet les plus douloureux dé-

— JS —

tails. (( J.cs ciicuiistaiices, dit-il, dopcndeiit toujours de ccii-\ qui nous commandent. Elles varient suivant le caprice de ces esprits bizarres et toujours plus ou moins féroces. On vous a fait le détail des habits que Ton nous donne, avec lesquels il faut essuyer la rigueur du froid et celle de Tété. INayant pour toute nourriture que du pain et de l'eau, occupé aux travanx qu'on vous a marqués, on ne peut s'en exempter qu"cn payant tous les matins un sol aux argousins^ autrement, on est exposé à subir les mêmes peines, exposé à demeurer attaché à une poutre, avec une grosse chaîne, la nuit et le jour. » N'oublions pas de dire que Tauteur de cette lettre avait quatrc-vinijt-trois ans; de plus, il était gentilhomme, l/égalilé, bannie encore des relations sociales, existait au bagne, comme on le voit, pour ceux qui auraient eu le plus de droit k des égards. Isaac Grenier venait de perdre son fds, galérien avec lui; sa fortune était confisquée, et ce pauvre sol qu'il avait à donner aux argousins, il l'attendait de la charité de ses frères.

Cette égalité même entre les forçats protestants et les criminels ordinaires était déjà un grand progrès, car ils avaient commencé par être en butte aux plus épouvantables traitements. Sous Louis XIV, il n'était pas de torture, soit physique, soit morale, qu'on ne s'ingéniât à leur infliger. Les forçats catholiques étaient presque heureux en comparaison.

Tout cela donc avait cessé. En vain quelques parlements, poussés par le clergé, aiguillonnés par rélernel besoin d'expier aux dépens d'autrui leurs hardiesses gallicanes, s'étaient repris d'une émulation ciVrayante pour continuer l'œuvre du grand roi. Ceux qu'ils en-

voyaient aux galères y trouvaient généralement des protecteurs, des amis, des soins, tous les adoucissements, enfin, que permettait leur séjour dans le bagne. La dureté de leurs gardiens s'amollissait devant leur courage. On ne savait plus ne pas mettre une distance immense entre eux et les coupables dont ils partageaient le sort; et cette assimilation monstrueuse, que des magistrats avaient prononcée, il n'y avait plus de gardechiourme qui ne la cassât dans son cœur.

Comme à Aigues-Mortes, enfin, l'impossibilité bien reconnue d'obtenir des conversions avait dégoûté les prêtres; ils se tenaient à l'écart. La douceur ne menait à rien, et la violence était interdite. On tenait, là aussi, à rester fidèle au système d'après lequel les protestants étaient censés condamnés, non comme protestants, mais pour a\ioir contrevenu aux ordonnances qui leur défendaient de s'assembler. Triste fiction, qui épargnait quelques cruautés aux persécuteurs, mais qui ne servait, d'autre part, qu'à rendre la persécution aussi absurde qu'elle était déjà odieuse.

Quelques jours donc après l'aventure d' Aigues-Mortes, deux de nos forçats, enchaînés ensemble, étaient assis dans l'arsenal. L'un, jeune et vigoureux, lisait ; Tautre, vieux et cassé, à demi couché sur un madrier, avait dans tout son corps l'immobilité de la fatigue, et, dans ses traits, celle d'un profond découragement.

— Combien (loro|)os l'iuore!... demanda-t-il.

— Une (lomi-lieure, je crois.

— J'en ai licsoin. Cominenl vais-je recommencer!...

— Laissez-moi travailler seul. On ne dira rien.

— 0 li... Mais il n'en fandra pas moins être debout, aller, venir, suivre tons tes mouvements... Et tu as beau les adoucir de ton mieux, mon pauvre Fabre, tu me fais un mal allVeux.

— Vous ne me l'aviez jamais dit.

— Fallait-il ajouter ce souci-là à tous ceux que tu te donnes pour moi?...

— Vous étiez l'ami de mon père, et je suis presque votre fils...

— Presque?... Tu l'es tout à fait, va!... Ce qui est sûr, trop sûr...

Ft il soupirait profondément.

— ... c'est que je n'en ai plus d'autre... On a reconnu le vieux Biuyn.

— C'est égall... reprit-il. Enchaîner ainsi la vie à la mort... C'est affreux...

Et il secouait, de sa main tremblante, la lourde chaîne qui allait de lui à son compagnoti.

— Calmez-vous, dit Fabre. Ne suis-je pas bien heureux, après tout, d'être avec un ami?... Et si j'étais avec un de ces sales coquins?... Calmez-vous...

11 retomba dans son abattement. Son compagnon se remit à lire.

— Tu aimerais mieux te promener, j'en suis sûr... reprit le vieillard au bout d'un moment.

■ — Non, vous dis-je, non... D'ailleurs, vous voyez bien (pie je lis.

: — Qu'est-ce que lu lis?

— Mais vous le savez, père Briiyn. Ma bibliothèque n*a qu'un volume...

— Ah! celte comédie que M. Court t'a envoyée... Ton histoire, je crois...

— Oui... VHonvête Criminel, en cinq actes, par un certain Fenouillot de Falbaire.

— Et cela... te plaît?...

— Hélas, père Bruyn , jamais casaque de forçat n'a été tellement grossière, que Torgueil ne pût se loger dessous. Oui,., on m'a donné là un magnifique caractère... On me fait débiter des vers... des vers... Et cependant...

— Cependant?...

— Je suis un ingrat peut-être... Mais la pièce, en somme, ne me paraît pas valoir grand'chose...

— Ah!...

— Grands mots, grands vers, grands sentiments... Mais de naturel, peu ou point; de religion, encore moins... En revanche, des invraisemblances à foison... Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que l'auteur ne paraît pas se douter que son héros vive encore. Il a entendu raconter mon aventure; il s'en est emparé tant bien que mal, et il n'a pas songé à en demander la date. Cette erreur, du reste, en dit plus que toutes ses déclamations. Évidemment, il ne lui est pas venu à Tesprit que le fait pût être récent. Des lois pareilles lui paraissaient d'un autre siècle. Je ne serais pas surpris qu'il ignorât s'il y a encore des protestants aux galères...

— 11 y en aura bientôt de nouveaux, dit-on.

— La chaîne de Toulouse doit arriver un de Ces jours, peut-être aujourd'hui même. U y en aura sûrement.

— Puisque M. Rabaut a tant lardé, qu'il tarde encore un peu, et que nos pauvres arrivants aient au moins sa visite.

— Oui; mais ce retard commence à m'inquictcr. Il m'a écrit, comme vous savez, d'Aigues-Mortes. Il devait voir, le jour même, nos prisonnières...

— Ma pauvre femme!... murmura Bruyn.

— ...et partir le lendemain pour Toulon. Il avait obtenu, me disait-il, l'autorisation de nous voir en particulier, dix par dix... Il vous remontera, père Bruyn !...

— L'ùme , oui , et c'est bien le principal 5 mais le corps!...

— Le corps comme Tàmc-, vous verrez.

— Dieu le veuille! Mais, à propos, tu ne m'as pas dit s'il te parlait des sollicitations entamées en la faveur...

— Quelques mots...

— Et ces quelques mots?

— Je ne voulais rien vous en dire...

— Pourquoi?... Ah! je comprends... Mon Dicul... mon Dieu !...

— Eh bien, oui... Il m'écrit que les sollicitations avancent... Que le duc de Choiseul s'est emparé de l'affaire et veut la soumettre au roi...

— Au roi!...

— Il ajoute que cette pièce, toute mauvaise qu'elle est, a fait fureur... Qu'on la lit dans les cercles, qu'on la joue en société... Qu'on la jouera peut-être au

théâtre... Que ma délivrance est certaine, enfin...

— Et tu me quitterais! s'écria Bruyn. Et je resterais!... Et tu pourrais... Mais non... va... va... Sois heureux... Sois libre... Qu'est-ce qu'il y a de commun entre toi et moi?... Tu t'es dévoué pour ton père, et moi j'ai été déshonoré par mon fils...

— Encore ce souvenir... Encore!...

— Va... va... Le nom de Bruyn n'est plus bon qu'à s'éteindre aux galères... Mais pardon... pardon... Tu m'as lait du bien, et je serais jaloux de ton bonheur!... Mais aussi, moi, quel avenir!... Seul... livré à je ne sais qui... Mon Dieu!.... mon Dieu!...

La cloche sonna. En un clin d'œil, tout fut en mouvement dans l'arsenal.

Mais à peine avait-on repris les travaux, que ce cri : « La chaîne! la chaîne! )> se propagea, avec la rapidité de l'éclair, de l'entrée aux dernières extrémités du bagne. La cloche sonnait de nouveau. Les forçats, quittant l'ouvrage , reformaient précipitamment leurs rangs. Ils attendaient, avec une joie bruyante, qu'on les menât sur le passage de leurs nouveaux compagnons de misère. Les protestants ne prenaient aucune part à cette allégresse brutale ^ mais il ne leur tardait pas moins de voir quels frères allaient être associés à leur sort.

La triste colonne avait fait halle à Tenlrée du bagne.

Oî

Quand fous les forçats furent nngés des deux côtés de l'avenue, on lui lil reprendre sa m irche.

Les fanats \ui voyageaient pas, comme aujourd'hui, en voilure. C'était pitié de voir ces visages à longue baibe, ces corps aff.nssés, ces pieds saignanis. Les uns, dans toute Tandace du crime, semblaient renaître à Tair du bagne; les autres, dans l'abattement de ia lâcheté ou du remords, tâchaient de se dérober aux regards. Quebiues-uns, enfin, ne songeaient ni à se montrer ni à se cacher. S'ils baissaient la tète, c'était avec le calme delà résignation; s'ils la levaient, c'était pour cherclier des regards amis. Ceux-là, c'étaient les protestants.

Sur soixante arrivants, il y en avait une dizaine; proportion considérable, et qui rappelait les beaux temps de Louis XIV.

— Le Désert a donné!... disait un vieux gardechiourme à Fdbre et à Bruyn. Y a-t-il de vos amis là dedans?

— Point encore que je connaisse. Mais ils n'ont pas tous passé, probablement...

— Non... En voici, je crois...

La colonne, en effet, se terminait par un groupe de protestants. F.djre, atterié, venait d'y apercevoir ses trois amis, Sabatié et les deux Rcboul, les deux frères de Madeleine, ceux qui, avec lui, escortaient Rabaut le jom- de la liahison de Bruyn. Us venaient, eux aussi, de le reconnaître, et ils branlaient la tète en souriant, comme font des amis qui se rencontrent.

Us passèrent. Fabre les suivait des yeux. Le vieux Bruyn était anéanti. Il lui eût été moins cruel de re-

connaître un fils sous cette hideuse livrée, que de voir arriver tous les témoins de son opprobre.

— Au travail !... cria le jjardien.

Fabre, au lieu il'obéir, se mit à suivre la colonne. On le laissa. Les gardiens étaient autorisés à avoir pour lui toute rindulgmce qui ne serait pas trop contraire aux régleincMits généraux.

MaisBruyu ne pouvait aller vite. Les arrivants étaient déjà rangés dans une cour, el Tintend.mt du bagne allait les jiasscr en revue. Ne fall.iil-il pas reconnaître la marchandise amenée, et donner quittance aux ameneurs?

Cet intendant, le marquis d'Origny, était le premier protecteur des protestants du bagne. C'était de lui que Rabaut avait obtenu Tanlorisation de les voir; il avait voulu seidemenl, conmie le major d'Ambly, que la chose eût Tair faite à son insu. Aussi, quoiqu'il adressât fréquemment la parole à Fabre, et qu'il le sût averti de la visite du pasteur, il ne lui en avait pas parlé.

Ce fut donc avec beaucoup de surprise que nos deux galériens le virent s'approcher d'eux, l'air agité, menaçant. Mais ils eurent bientôt compris qu'ils n'étaient pas les objets de sa colère.

— Bonjour, Fabre, dit-il; bonjour, Bruyn...

Puis, plus bas, et de manière à n'être entendu que d'eux :

— Il viendra... Qu'il ne craigne rien...

Et il les laissa stupéfaits, soit de la confidence, soit d'un pareil mélange d'irritation et de bonté.

lu.

L'inspection terminée, ils purent s'approcher de leurs amis. Fabre se jeta dans leurs bras. Bruyn, les yeux gros de larmes qui ne pouvaient sortir, leur serrait convulsivement les mains.

— Vous ici!... vous ici!...

— Pourquoi pas?... dit Sabatié. Vous y êtes bien, vous deux...

— Où avez-vous été pris ?

— Nulle part. On ne se contente plus de surprendre les assemblées, ni même de punir ceux qu'on suppose y avoir assisté. Le cercle des crimes s'étend au gré de nos persécuteurs. On nous a demandé, à nous, s'il était vrai que nous eussions quelquefois escorté M. Rabaut. Nous pouvions nier 5 nous ne l'avons pas voulu... Et nous voici...

— M. Ilabaut sait-il votre malheur?

— Il doit l'avoir su.

— Comment ne me l'a-t-il pas écrit !

— Écrit!... Il l'a écrit récemment?...

— Mais oui-, d'Aigues-Mortes...

— D'Aigucs-Mortesî... s'écrièrent les trois amis.

— Oui, d'Aiguos-Mortes, dit Fabre, surpris à son tour de leur élonnemcnt et de leur ton. Ignoriez-vous que je recevais de ses lettres?

— Non ; mais...

— H m'annon(;ait, dans celle-là, sa prochaine arrivée ici...

— Mais, malheureux, tu crois qu'on va se contenter de renvoyer aux galères, lui!....

— L'envoyer?,., Je ne comprends pas...

Mais il n'avait pas achevé ces mots, que la terrible vérité lui était apparue. Il pâlit ^ il tremblait d'en demander davantage.

— Mais, reprit-il enfin, êtes-vous sûrs de ce que vous dites?... Il n'y a qu'un instant que l'intendant... Vous avez vu quand il nous a parlé, n'est-ce pas?... Eh bien, il nous disait précisément que M. Rabaut allait venir, qu'il n'avait rien à craindre...

Les amis levaient les épaules.

— L'intendant... l'intendant...

— Oui, l'intendant... C'est notre meilleur ami ici... Il est franc, il est bon...

— Serait-il meilleur, par hasard, que le major de la tour de Constance?

— M. d'Ambly est un homme excellent, dit-on,

— Excellent, en effet... pour les trahisons...

— Ce serait lui!...

— C'est lui. Fiez-vous, après cela, à votre M. d'Orignyl... M. Rabaut...

— Mais s'il est pris, dit Bruyn, il n'est plus question de le prendre...

— C'est vrai... Mettez alors que l'intendant s'est moqué de vous...

— Lui?... dit Fabre. C'est impossible.

— Crois ce que tu voudras; mais ce qui est sûr, trop sûr, c'est que notre pasteur est pris...

— 11 est perdu!...

— Chut!... Écoute...

Et Sabnfic, se rapprochant vivement, les entraîna dans lin coin de la cour.

— ...Écoutez... Noms venons de traverser la province... Nous avons vu, çà et là, quelques amis... ilsont pu, malgré nos gardi<^ns, nous dire quelques mots... Une fermentation terrible règne dans les Cévennes... Dans huit jours, dans quatre peut-être, le Languedoc est en feu... On verra...

Un gardien survint. Il fallut se séparer.

Sabatié disait vrai. A la nouvelle de l'arrestation du pnsleur, le vieux sang camisard avait reflué, bouillonnant, dans ces cœurs si longtemps serrés. Tous les souvenirs et tous les courages s'étaient donné rendez-vous, avons-nous dit, au jour oii le despotisme altemdrait celui qui prêchait la patience. Ce jour était venu. Les Cévenols allaient lever la tête. Dieu lui-même, leur somblait-il, en laissant arriver le terme qu'ils avaient fixé, ordonnait le combat et garantissait la victoire.

Les plus modérés, quelques pasteurs même, qui n'avaient cessé de prêcher comme Rabaut la résignation et la paix, commençaient à douter que la révolte fût un crime. Ils savaient ce que Dieu commande aux sujets; mais un siècle de soumission ne les avait-il pas absous d'avanre? Et puisque cette soumission n'amenait aucim adoucissement, [)uis(pi'il n'y avait nul espoir que la tyrannie épargnât aucun vestige de leur foi, n'é-

tait'Ce pas le cas de répéicr, mais la tôte haute, maintenant, et l'épie au poing s'il le fallait : k II vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes I »

Pourtant, il n'y avait pas de province en France où le vieux et proverbial amour des Français pour leurs souverains se fut conservé plus intact. Oui, ce roi qui les écrasait ou les laissait écraser, les protestants Taimaient encore^ il était encore, pour eux, Toinl de Dieu et le petit-fils d'Henri IV. Nulle part la nouvelle de sa maladie à Metz, en 1744, n'avait été reçue avec une douleur plus profonde et plus sincère. Un synode, alors assemblé', nous a laissé dans ses procès-verbaux un monument de ce curieux royalisme. «Le 20 août, la séance finie, un membre ayant communiqué une lettre qu'il venait de recevoir, et qui contenait la triste et affligeante nouvelle de la maladie du roi, on s'est jeté à genoux pour demander à Dieu, par une ardente prière, le rétablissement de la santé de Sa Mnjesté. Ensuite, le synode a arrêté que l'on fera, le plus tôt possible, des prières publiques dans chaque église pour le même sujet. » Deux jours auparavant, à l'ouverture du synode : (( Après avoir lu la Parole de Dieu et imploré le secours d-u Saint-Esprit, tous les membres de l'assemblée ont fait les protestations les plus sincères de leur inviolable fidélité envers le roi. » Arrêté, en conséquence, que chaque pasteur fera, chaque année, au moins un sermon sur la nécessité de la soumission aux puissances; arrêté encore qu'on célébrera sous peu, dans toutes les églises,

* C'était le premier synode général, soit national, depuis la réjocation de redit de Nantes.

un jeûne solennel, et cela, avant toute chose, «. pour la conservation de la personne sacrée de Sa Majesté. » Jamais la soumission chrétienne, jamais le dogme monarchique n'avait été plus hautement professé.

Au reste, ce n'est pas seulement chez eux que nous avons aujourd'hui de la peine à nous figurer ce qu'était le culte de la royauté. L'habitude l'avait rendu à peu près indépendant des vertus ou des vices, des bontés ou des rigueurs de l'homme actuellement sur le trône. Sous le glaive royal, on criait : « Vive le Roi! » tout comme, trente ans plus tard, sous la hache républicaine, beaucoup criaient : a Vive la République! »

On pouvait donc, en ce temps-là, se révolter contre Tautorité royale, se battre même contre les soldats du roi, sans se révolter, pour cela, contre le roi, sans en avoir, du moins, aucunement l'intention. Ce ne serait là, aujourd'hui, qu'un jeu de mots 5 quiconque y aurait recours, nous Faccuserions de mauvaise foi, et nous aurions raison. Mais alors, cette distinction était possible. Peu logique, si l'on veut, elle n'en reposait pas moins sur un sentiment réel, inébranlable. Quand les parlements résistaient à la volonté du roi, ils se croyaient aussi royalistes que jamais ^ quand les protestants étaient sur le point de recourir aux armes pour se dérober à l'oppression, c'était en leur àme et conscience qu'ils déclaraient vouloir rester les très-humbles sujets du roi.

Il se passait donc, en politique, quelque chose d'analogue à ce qu'on a toujours vu en religion. Peu d'hommes, en secouant le joug des lois de Dieu, ont le sentiment de se révolter contre Dieu ^ la plupart, presque tous, en

repousseraient l'idée avec horreur. Ainsi en était-il, à celle époque, avec les rois. Un roi était une espèce de Dieu. Il Tétait, disons-nous 5 il ne l'est plus. Voilà la clef de tout ce qui nous paraît inexplicable dans les sentiments et dans la conduite de leurs sujets d'autrefois.

Quant aux circonstances extérieures, il y avait longtemps qu'elles ne s'étaient rencontrées plus favorables au soulèvement projeté.

Les embarras financiers s'étaient accrus ; les affaires militaires allaient de mal en pis. On en était à la cinquième année de cette guerre qui devait finir à sept, mais dont rien n'annonçait encore le terme, et qui n'offrait qu'une perspective indéfinie d'agitations et de désastres. Épuisée au dedans, humiliée au dehors, la France était moins que jamais en état de lutter vigoureusement contre une partie d'elle-même. Les Anglais avaient pris Belle-Isle et menaçaient de là tout le golfe de Gascogne. Les maréchaux de Broglie et de Soubise, à la tête de cent mille hommes, n'avaient obtenu en Allemagne que des succès insignifiants, bientôt suivis d'une défaite '. Le fameux Pacte de famille^ conclu par le duc ChoiseuP entre tous les princes régnants de la maison de Bourbon % n'avait amené, jusque-là, que des

1 A FilUnghausen, 16 juillet 1761.

^ lu août.

3 Les rois de France, d'Espagne et de Naples; le duc de Parme et Plaisance.

complicnlions nouvelles. La marine n'existait plus; les colonies lomb.iicnl, Tune après l'autre, au pouvoir des Anglais. Deux fois, dans le cours de celle année, on avail humblcnieiil oflerl, pour ne pas dire demandé, la paix à l'Angleterre; deux fois l'Angleterre avail répondu, par la hoiiclie de Pill. du ton d'un ennemi sûr de son fdl, qui aura la paix quand il la voudra, et qui profile, en attendant, de toutes les chances de la guerre.

Celait, chez nos Cévenols, une très-grave question que de savoir s'ils accepteraient, le cas échéant, le secours de celte puissance. La grande majorité y répugnait. Ai)rès avoir tant de fois repoussé, comme une odieuse calomnie, l'imputation d êlre unis de cœur aux ennemis du nom français, iraient-ils ouvrir le royaume à ces mêmes soldats contre lesquels la Bretagne et la Guyenne faisaient si bravement le coup de feu? Cette alliance anti-française, si reprochée aux anciens Camisards, leurs enfants la renouvelleraient-ils?

D'autres, pourtant, étaient moins scrupuleux. Ce n'étaient là, selon eux, que des considérations d'honneur humain, graves dans une affaire humaine, légères dès qu'il s'agissait des droits de la conscience et des intérêts de la religion. Dans ce même synode de 1744, le jeûne public ordonné pour la conservai ion des jours du roi l'avait été, en même temps, « pour le succès de ses armes. » Les succès étaient venus; qu'y avait-on gagné? Tout ce qu'une [)aix triomphante avait laissé de soldats disponibles, le roi les avait dirigés sur le Languedoc, et la persécution avail rej^ris, plus vive, plus opiniâtre qu'on ne l'avait vue depuis trente ans. Appeler les Anglais pour leur livrer le pays, se disaient ces mêmes

protestants, ce serait un crime ; accepter l'appui qu'ils pourraient donner à un soulèvement tout religieux, était-ce autre chose que profiter d'un secours offert par Dieu même? Un pays qui, d('[)uis cent ans, les traite en parias, comment lui reconnaitraient-ils tous les droits d'une patrie? Une marâtre est-elle donc une mère? Peutil être interdit de se procurer au dehors quelque appui contre ses fureurs?

Quelques-uns, enfin, qu'on aurait pu appeler le parti philosophique, bien qu'ils ressemblassent fort peu, en tout le reste, aux novateurs du temps,, quelques-uns, disons-nous, plus hardis ou plus conséquents, se demandaient s'ils n'étaient pas dégagés de tout devoir envers une patrie qui avait juré leur perte, envers un souverain qui se déclarait décidé à les traiter en ennemis aussi longtemps qu'ils n'abjureraient pas. N'a-ton pas rompu, disaient-ils, tous les liens qui nous attachaient à la France? Être né sous le même ciel que ses oppresseurs, est-ce donc avoir contractée tout jamais l'obligation de voir en eux des compatriotes et des frères ? Nos frères, nos vrais frères, ce sont ceux qui partagent notre foi. Quant aux droits de la couronne de France, que nous avons jusqu'ici reconnus, rien ne nous oblige à les reconnaître indéfiniment. Au-dessus des droits des souverains, il y a ceux des peuples. Le Languedoc, avant d'être au roi, est à nous. Si nous le donnions aux Anglais, rAnj,detf rre, par cela seul, en serait la maîtresse aussi bien qu'aujourd'hui la France.

Mais ces raisotmemenls, confoimes aux idées du jour, et, mieux que cela, à dinconle^tables princi()es, étaient beaucoup trop avancés pour la masse des protestants.

— :]'t — On ne pouvait leur ùlcr de TcspiiL qu'il n"y eut de la traiiison à appeler au centre du royaume un peuple avec lequel la France luttait au dehors. Ils n'étaient plus, depuis longtemps, les frères des Français; mais ils ne pouvaient renoncer à l'espoir de Fêtre un jour. En dépit des persécuteurs, ils ne sentaient entre eux et le reste de la nation qu'une séparation factice. Ce mur, élevé par le fanatisme, mais qui pouvait tomber au premier souffle de la justice et de la raison, ils ne voulaient pas le remplacer par un abîme infranchissable.

Telle était donc, telle avait toujours été, au fond, la situation des esprits. Ces détails, un peu longs peutêtre, nous ont paru nécessaires. L'histoire des protestants français au dix-huitième siècle est généralement si peu et si mal connue, même de leurs descendants, que nous ne saurions négliger aucune occasion d'en fixer les traits principaux.

Cependant, on n'avait encore ni plan ni chefs. Celui qui avait été, depuis vingt ans, le centre et Fàme des Églises, on ne Favait plus pour le consulter^ on se demandait même, non Sans quelque inquiétude, s'il approuverait le soulèvement. Tout le monde sentait la nécessité d'attendre au moins que son procès fut entamé. Ne sachant par où commencer, on voulait que les circonstances donnassent elles-mêmes le signal et Fimpulsion.

On s'en tenait donc à recueillir autant de détails que possible sur les entreprises, les ressources, les fautes les succès, les revers des Camisards. V Histoire des troubles des CévenneSy d'Antoine Court, publiée par son fils Tannée précédente, était entre les mains de tout le monde; mais elle ne suffisait plus. On interrogeait les vieillards. Tout ce qu'ils avaient vu ou su des combats de cette époque, on le leur faisait répéter. Quiconque y avait figuré redevenait Thomme du jour.

Mais de tous les héros encore vivants de l'épopée cévenole, nul n'avait conservé plus de vigueur dans les récits, plus de verdeur dans l'âme, que le vieux Antoine Reboul. Depuis les premiers mouvements, en 1702, jusqu'aux derniers, en 1709, il pouvait tout dire, tout peindre. Court n'avait eu, dans plusieurs parties de son livre, qu'à rédiger les documents dont cette mémoire, toujours jeune, était un inépuisable arsenal.

Mais ce que l'historien n'avait pu rendre, c'étaient les allures originales, l'éloquence inculte, le geste incisif du vieux Camisard. Nul mieux que lui ne transportait les gens au sein des agitations de sa jeunesse; nul ne savait mieux allier à l'enthousiasme des armes, aux élancements d'une ardente foi^ toute la gravité de l'expérience et de l'âge.

Nul , d'ailleurs , sans en excepter Rabaut , n'avait donné plus constamment des preuves de courage et de dévouement. Sa vie — et il touchait à sa quatre-vingttroisième année — n'avait été qu'un long combat. En revenant dans ses foyers après la dispersion des dernières bandes , il n'avait fait que changer d'armes. Toujours le premier, toujours le dernier aux assemblées.

— seaux synodes, Ions les dangers l'avaient trouvé à son poste; et cependant, comme ces vienx soldiils dont on dirait que les balles ont en penr, jamais il n'avait été ni surpris, ni compiomis, ni personnellement inquiété.

M,iis tous les coups qui respectaient sa tète, il les avait vus tomber autour de lui. Sa femme, maltraitée par des soldiits, étiiit moite en donnant le jour à un fils. Ce lils , devenu liommc , était mort aux ^alèies en 1750. Il avait laissé tiois enfants, une lillc. et deux fils, i es deux lils, nous les axons vus tout à l'heure au ba,îne. La fille, c'était Madeleine, la fiancée de Bruyn. Nul, depuis son enlèvement, n'en avait eu des nouvelles.

Et c'était pourtant au])rcs de cet homme, si cruellement éprouvé, qu'on allait chercher force et courage. Tous les soirs, sa vieille maison du Pont-de-Monlvert voyait arriver quelques-uns des protestants du voisinage On causait; on lisait la Bible; on priait. On était venu le cœur serré; on s'en allait un peu moins triste. Quelquefois, au milieu de la soiiée, on entendait frapper dune certaine façon. On tressaillait ; on courait à la poite, mais sans lumière, car l'arrivant ne devait pas être vu du dehors... C était un pasteur en tournée, qui venait demander Thospilalité pour la nuit. Hélas! cette même maison en avait pourtant vu arrêter deux, Dombres, en 1689, et Arnaud, en 1718; c'était môme par grande grâce (pj'cUe n'avait pas été démolie, comme le voulaient les édils en pareil cas. Mais, danger pour danger, les pasteurs préféraient encore le pieux foyer du vieux Reboul.

Depuis quelques jours , cependant , les réunions avaient pris un autre caractère. Le Pont-de-Montvert S'était souvenu qu'il avait jadis donné le signal ^ il voulait se tenir prêt à le donner encore. Jeunes et vieux affluaient secrètement chez RebouL Un comité s'était formé. Une grande réunion avait été décidée.

Il se fait nuit. Entrons. Personne n'est encore venu. Reboul est seul dans sa vaste cuisine, où va se tenir, dans une heure, le premier conseil de l'insurrection. Il a laissé son bâton dans un coin. Il va, il vient, il a vingt-cinq ans. Ne sommes-nous pas , ce soir , en 1702?

Sur une table, à droite de la cheminée, il vient de poser sa Bible. C'est elle, c'est Dieu par elle, qui présidera la réunion.

Il s'assied devant le saint livre, et se recueille un moment. Il ouvre, cherche, et marque deux endroits. Lesquels? Nous le verrons plus tard.

Alors il reprend sa promenade 5 mais son pas est plus lent, son corps moins droit. On dirait qu'il a tout à coup retrouvé le poids des ans.

Sous ces dehors d'audace et d'énergie, plus d'un combat, depuis quelques jours, s'était livré dans son âme. Devait-il, un pied dans la tombe, assumer sur sa têle une responsabilité pareille? Les maux dont cette guerre pouvait être la source, il y échapperait bientôt, iir. A

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