LXXXVII
Calas l'avait compris, et la torture lui en paraissait moins effrayante. Il ne pouvait se sauver, mais il pouvait contribuer à sauver sa famille.
— A demain donc, répéta-t-il, à demain!... Quelle pensée, pourtant!... Demain... à la même heure... je serai devant Dieu... Demain... moi qui suis là... assis... moi qui parle... moi qui entends... ne plus parler... ne plus voir... ne plus entendre... Être étendu, glacé... je ne sais où... Où me mettront -ils'/... Le sait-on?...
— Au nom de Dieu, pas de ces questions!... dit Bridaine. Que le corps soit ici ou là, qu'importe?...
— Qu'importe, en effet!... Ai-je donc Tair de tant m'en inquiéter?... Voyons... si vous le savez, dites... Qu'est-ce qu'ils feront de moi?...
— Hrùlé... et les cendres au vent...
~Ah! Dieu!...
Le malheureux avait trop présumé de son indifférence à ces horribles détails. Ce feu, cet anéantisse-
ment rapide et complet, Tépouvantaient. Cadavif, à la bonne heure 5 cendre, il en frissonnait.
— Oui, reprit-il avec ellbrt, oui... vous avez raison... L'âme... l'âme... et adieu le corps!... L'âme!... M'en laissera-t-on le maître, au moins?... Me permettra-t-on d'expirer en paix?...
— Le Père Bourges a ses devoirs à remplir...
— Il faut absolument un prêtre?...
— Absolument.
— Faut-il absolument que ce soit lui?.,. Un autre...
— Qui?...
— Vous ne m'avez pas compris?...
— Merci, mon pauvre frère, dit Bridaine avec émotion^ mais cela ne se peut pas. J'en ai parlé au Père Bourges. Il veut... Il persiste... Mais je lui dirai... Oui... je lui dirai... ce que la charité et l'humanité lui diront aussi, j'espère... Oui... il vous laissera mourir en paix..". Puis, non loin de vous... les yeux sur vous... priant avec vous et pour vous... vous aurez... savezvous qui?... Tenez... lisez...
C'était une lettre.
— A moi!... dit Calas. Cette écriture... Ahî... mon Dieu!...
Il lut.
<( Calas, vous savez votre sort. Tout ce qui était pos- .sible, je l'ai fait. Mes efforts ne devaient pas seulement être inutiles-, j'étais condamné à contribuer à votre perte. Mon écrit n'a fait quirritrr vos juges-, votre interrogatoire d'avant-hier s'est ressenti, m'a-t-on dit, du trouble où vous avaient jeté les flammes qui le consumaient. Dieu a confondu mes desseins, comme il en m. ±:i
a confondu de plus sages. Sonmetlons-nous et adorons.
« Calas, je ne puis plus vous olïrir que mes prières. Elles vous accompagneront jusqu'au moment où vous n'en aurez plus besoin, et où ce sera à votre tour de prier pour nous, pour lÉglise, pour ceux que vous aurez laissés sous le couteau des méchants. Vous voir de près, vous parler, c'est impossible. Dieu m'est témoin si j'aurais reculé devant des tentatives qui n'eussent été que périlleuses! Mais ce serait de la folie; ce serait tenter Dieu. Je me dois ù nos Églises; je me dois à ce fils qui va entrer dans la carrière, et à qui vous aurez montré, Rochette et vous, comment un chrétien sait mourir.
« Pourtant, je n'ai pu me résoudre à n'être avec vous qu'en esprit. Votre ami vous verra, Calas, à votre dernier soupir; Tout près de Téchafaud, dans une maison à vous bien connue, regardez, si vous le pouvez. Là, derrière un rideau, sera celui qui voudrait être à genoux à côté de vous. »
— Oui, je regarderai... dit Calas-, et béni soit-il !... El béni soyez-vous, vous qui m'avez apporté cette lettre!...
11 la relut et la baisa.
— Je la garde, reprit-il. Elle ne me quittera pas...
— Y pensez-vous î... Et si on la trouvait?...
— C'est vrai. Qu'en faire, alors?...
— La brûler.
11 la relut une soiNindo fois, une troisième... Il l'approchait de la lampe; il la rctinit pour la relire encore.
— Hâtez-vous, dit le piètre. On pourrait venir.
Le papier s'enilamma. Quelques cendres tombèrent
sur la table. C'était fini. Cette destruction instantanée avait paru frapper le condamné.
— Plus rien!... dit-il. Ah! le feu!... le feu!... Et il n'y a qu'un instant que je la tenais, cette lettre... que je la voyais... que je la lisais... Où est-elle à présent'/
— Là... dit Bridaine, en lui posant un doigt sur le cœur.
— Oui... vous avez raison... Là... et on ne l'en ôtera pas.
— Eh bien, courage alors I... Vous aussi, quand vous serez cendre dans ce monde, vous serez dans le sein de Dieu... et on ne vous en ôtera pas!...
LXXXÏX
Le jour suprême était venu. Calas, de grand matin, avait reçu la notification officielle de Tarrêt.
(( La Cour... a condamné et condamne Jean Calas, atteint cl convaincu ue crime d'homicide, par lui commis sur la personne de Marc-Antoine Calas, son fils aîné, à être livré entre les mains de l'exécuteur de la haute justice, lequel le montera, tête, pieds nus, en chemise, sur le chariot à ce destiné, et le conduira devant la porte principale de l'église de Saint-Éticnne, où, étant à genoux, tenant en ses mains une torche de cire jaune allumée, du poids de deux livres, il lui fera faire amende honorable et demander pardon à Dieu, au roi et à la justice, de ses ciimes et méfaits^ ce fait, le remontera sur ledit chariot et le conduira à la place
— 2(>8 — Saint -Georges, où, Sur un échafaud qui sera à cet effet dressé, il lui rompra et brisera bras et jambes, cuisses et reins-, ensuite l'exposera sur une roue qui sera dressée tout auprès de Téchafaud, la face tournée vers le ciel, pour y vivre en peine et repentance de sesdits crimes et méfaits, et servir d'exemple et donner de la terreur aux méchants, tout autant qu'il plaira à Dieu de lui donner vie, et son corps mort seia jeté dans un bûcher ardent, préparé à cet cil'et sur ladite place, pour y être consumé par les flammes, et ensuite les cendres jetées au vent. Préalablement ledit Calas avoir été appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, pour tirer de lui Taveu de son crime, complices et circonstances. Le condamne, en outre, en cent sous d'amende envers le roi... »
Le loyer de la roue, apparemment !
Lesjuges avaient pourtant ajouté, dans leur clémence, qu'au lieu de rester sur la roue « tout autant qu'il plairait à Dieu de lui donner vie, » le condamné serait étrange au bout de deux heures.
Tandis que la roue et le bûcher se préparaient à la place Saint-Georges, tout était prêt dans la salle de la question.
Là étaient restés étalés tous ces hideux instruments de douleur quun siècle plus humain avait successivement condamnés ùTinaction, chevalets, tenailles, pou-
lirs, brodequins aux ais ferrés, réchauds de toutes grandeurs, chaînes de tout calibre, sans compter ce qui n'avait de nom que dans le sanglant argot des tourmenteurs. Aux murs, aux piliers, partout des anneaux et des crocs. Une voûte basse, humide, noircie par la vapeur des l)rasiers, assombrissait encore cet épouvantable arsenal.
Au milieu, les pieds scellés dans la pierre, se dressait un fort et haut fauteuil, tout garni d'anneaux et de courroies. Le patient qu'on y asseyait devait n'avoir de libre que la langue pour avouer.
Deux hommes, en ce moment, examinaient ce trône affreux. L'un, c'était le bourreau; l'autre, le capitoul David.
Nous avons vu de quelle haine ce dernier était animé contre les protestants, et en particulier contre Calas.
C'était lui qui avait ordonné l'arrestation, lui qui avait conduit les premières procédures, lui qui, après la cassation de l'arrêt des capitouls, avait remué ciel et terre pour entraîner le parlement. N'ayant pu être juge, il tenait à rester bourreau.
Ce n'était pas qu'il ne commençât à sentir, non sans frayeur, quelle responsabilité il avait prise. Sa haine n'allait pas jusqu'à vouloir condamner un innocent; il n'y avait chez lui que le désir, mais effréné, d'avoir ù punir un coupable. Ce qu'il désirait, il l'avait cru; ce qu'il avait cru, il s'apercevait qu'il n'en avait pas la certitude. D'autres, comme l'avait dit Bridaine, avaient condamné Calas dans l'espoir qu'il avouerait; mais, chez le fougueux capitoul, ce n'était pas seulement un espoir. Il voulait que le condamné avouât; il s'irritait,
avec une fureur d'enfant, contre la possibilité qu'il n'avouât pas.
De là TeiTrayant intérêt qu'avaient pour lui les préparatifs de la torture. H avait voulu voir, toucher, essayer. H s'était assis dans le grand fauteuil. Il s'était mis le terrible attirail, et le bourreau, par son ordre, avait serré jusqu'à lui arracher un cri. I.a douleur lui faisait du bien. Elle lui promettait, dans son énergique langage, que Calas allait avouer.
Cet attirail, qu'était-ce? — Celui qu'on appelait les coins, le seul, ou à peu près, qui fût alors en usage dans le royaume.
Rien de plus simple, au reste. Quatre planches, une corde, une douzaine de coins, et un marteau.
On vous mettait chaque jambe entre deux planches; on attachait le tout, et on enfonçait les coins, un à un, entre les deux planches du milieu.
La question ordinaire, c'étaient six coins; la question extraordinaire, six autres.
Au premier enfoncé, la dguleur était tolérable, au second, elle commençait à être horrible. Au douzième, quand on allait jusque-là, les jambes étaient broyées.
— Tout est prêt?... dit le capiloul.
— Tout, monsieur, dit le bourreau.
— Quest-ce que vous faites là? Vous graissez vos coins, je crois?...
— Pour qu'ils entrent mieux.
— Bah I ils entrent toujours assez. Il n'y a qu'à frapper plus fort. Vous ne les graissez pas tous?
— En voilà six. C'est plus qu'il n'en faudra. - Graissez toujours.
— C'est inutile. Nous n'arriverons pas à six.
— Vous croyez qu'il avouera'
— Au contraire.
— Eh bien?...
— Les commissaires arrêteront la question. Il a soixante- trois ans...
— Graissez, vous dis- je, graissez!... s'écria le capiioul. Vous croyez, vous aussi, que la justice va s'arrêter en chemin ! Je serai là, moi...
Il n'avait nul ordre à donner, puisque l'affaire était entre les mains du parlement. Son droit, c'était sa haine.
Et le bourreau se mit à graisser les six autres coins.
Il venait de lînir, lorsqu'on entendit des pas, d'abord confus, puis réguliers, comme ceux d'un cortège en marche.
Ce cortège approchait. Les pas, dans le corridor sonore, semblaient de plus en plus lents et solennels.
Enfin parurent deux soldats, qui se rangèrent aux , deux côtés de la porte. Derrière eux venaient deux huissiers, puis deux commissaires du parlement, en robe, puis le condamné, entre deux prêtres, le Père Bourges et le Père Caldaguès. Un médecin, un greffier et deux valets de bourreau, suivis de quatre soldats, fermaient la maTche.
Les commissaires prirent place sur une estrade. Le
greftier s'assit à leurs pieds. Le bourreau et ses aides se tenaient, immobiles, aux deux côtés du grand fauteuil. Calas et les deux prêtres étaient debout devant le tribunal.
— Greffier, dit le premier commissaire, lisez, dans l'arrêt, ce qui a rapport au présent acte.
Le greffier se leva, et lut.
« Préalablement ledit Calas avoir été appliqué... etc.)>
— Calas, reprit le commissaire, vous savez pourquoi vous êtes ici. Cet aveu que vous nous avez refusé jusqu'à présent, il nous est enjoint de vous l'arracher. Pour la dernière fois , vous reconnaissez-vous coupable?
— Pour la dernière fois, dit Calas, je ne le suis pas.
— Vos complices?
— Point de complices où il n'y a pas eu de crime.
— Faites, dit le juge.
Le bourreau s'approcha.
— Mon frère, dit le Père Bourges, ce qu'on vient de vous demander au nom de la justice humaine, nous vous le demandons maintenant au nom de Dieu et du salut de votre àme. Avouez.
— Je mentirais.
— Rendez gloire à la vérité.
— Je le fais en niant.
— Faites, répéta le juge.
On le mena au fauteuil. Il s'y assit. Un moment après, il y était étroitement attaché par toutes les parties de son corps, et l'horrible attirail se serrait autour de ses jambes.
Le bourreau prit un coin et l'enfonça, mais de quel-
ques lignes seulement, entre les deux genoux-, puis, le marteau levé, il se retourna vers les commissaires, s'inclina, et attendit. Il lui fallait, selon lusage, un troisième et dernier commandement.
Le commissaire était visiblement combattu. Les yeux fixés sur Calas, son regard, presque suppliant, semblait demander comme une grâce l'aveu qu'il lui répugnait d'arracher, et qu'il était d'ailleurs à peu près sûr de ne pas obtenir par les tortures. Enfin, à la grande surprise des habitués de ce lieu, il descendit de son siège et s'approcha du patient.
— Calas, lui dit-il, ceci n'est pas de mon office. Je devrais avoir donné le signal... Épargnez-moi la douleur de le donner... Avouez...
— Monsieur, je vous remercie, dit Calas. Voilà de la pitié... que je ne m'attendais pas à trouver ici... Mais cet aveu que vous me demandez, vous en seriez le premier surpris...
— Surpris?...
— Oui. Votre office est de me croire coupable, et de me faire avouer, si vous pouvez: mais en dehors de votre oflice, — et vous y êtes en ce moment, ditesvous, — je vois assez que vous me savez innocent...
■— Faites!... s'écria le juge, en retournant précipitamment à son siège. Et il n'était pas encore assis, que le coin était tout entier entre les genoux de Calas.
— Premier de l'ordinaire, dit le greffier.
Le bourreau en prit un second. Deux coups de marteau avaient suffi; cette fois, il en fallut quatre. Calas pâlit. Ses traits se contractèrent.
— Deuxième de l'ordinaire, dit le greffier.
Il n'y avait plus de place à l'extrémité supérieure (les planches. On étendit les jambes sur une espèce d'escabeau, alin de pouvoir opérer sur toute la longueur.
Troisième coin; six ou sept coups de marteau. Le patient poussa un gémissement. La sueur ruisselait sur son visage.
— Troisième de l'ordinaire, dit le greffier.
Le bourreau se tourna de nouveau vers les commissaires. A chaque troisième coin, on devait renouveler les questions.
— Calas, dit le second commissaire, car le premier semblait ne plus voir et ne plus entendre, avouezvous?...
Le patient secoua la tête.
— Continuez, dit le juge.
Le quatrième coin entra sans beaucoup de peine j mais c'était près de la cheville. Calas poussa un cri.
— Quatrième de l'ordinaire, dit le greffier, toujours enregistrant.
Cinquième, sixième coin. Huit ou dix coups pour chacun. Calas n'avait plus gémi ni crié. Un tremblement convulsif agitait tout son corps.
Nouvel arrêt; nouvelles questions. Même mouvement de tète et môme silence.
— Continuez, dit le second commissaire.
Septième coin. Une épouvantable douleur commençait à se peindre sur le visage de Calas.
— Premier de l'extraordinaire, dit le greffier. Huitième coin... Mais comme le bourreau l'approchait des planches :
— Arrêtez, dit le premier commissaire.
Le capitoiil était resté immobile, mais horriblement agité. Calas ne pouvait remuer les lèvres, qu'il ne semblât près (le s'élancer pour recueillir ce oui dont sa conscience avait soif. Et ce oui n'était pas venu! Et il fallait renoncer à Tentendre ! Et on n'en était qu'au huitième coin I
— Arrêter!... s'écria-t-il... et pourquoi?...
— Arrêtez, répéta le commissaire.
Mais comme le bourreau allait dénouer la corde, le capitoul le repoussa.
— Cet homme n'est pas en danger de mort, dit-il. Médecin, approchez.
— Médecin, dit le commissaire, vous êtes à nos ordres et non à ceux de monsieur. — Puis, s'adressant au bourreau: Détachez, dit-il.
11 en était temps. Calas s'évanouissait. Le capitoul s'en alla, furieux.
On transporta Calas sur le lit de résurrection. C'était là que ressuscitaient, pour Téchafaud, les condamnés à qui la torture ôtait Tusage de leurs sens. Il fut longtemps à reprendre les siens.
— Ah! Dieu!... dit-il; vivant!... J'avais cru... Ce n'est pas fini!...
Mais la tête seule avait repris vie. Le corps restait engourdi-, les jambes étaient comme mortes. Il n'y avait cependant rien de brisé. De larges meurtrissures attestaient seules l'efiroyable pression. En quelques endroits, le sang coulait.
— Mon frère, dit le Père Bourges, vous avez vu la mort de près... Dieu a permis que vous reprissiez
vie... C'est un répit qu'il vous donne... Profitcz-en...
— Si vous voulez que j'en profile, au nom de Dieu, laissez-moi I...
— Avouez I... avouez!...
— Encore!...
— . Laissez-le, messieurs, dit le commissaire. Greifier, le procès-verbal.
Le greffier lut :
«... et a persisté, ledit Calas, à nier ses méfaits et crimes. En foi de quoi..., etc., etc. ))
On lui demanda s'il n'avait pas d'observations à faire. Il répondit que non.
S'il voulait signer. — J'essaierai, dit-il.
On lui présenta une plume. Déjà sa main était appuyée sur le papier, lorsque tout à coup, secouant l'encre, il trempa la plume dans le sang qui coulait de ses jambes, et écrivit :
Je suis innocent.
Calas.
Ce combat que la justice et la haine s'étaient livré dans l'âme du capiloul David, on commençait à en apercevoir les signes dans cette population fanatisée dont ce même homme avait été à la fois le meneur et l'instrument.
La condamnation n'avait pas été reçue, à beaucoup près, avec lenlhousiasme qu'elle aurait excité dans
les derniers jours d'octobre, au milieu des pompes lugubres dont le clergé avait repu l'imagination de la multitude. Les mémoires des avocats, l'écrit de Rahaut, la constance des accusés, les emportements de leurs adversaires, tout avait contribué à former, dans le public éclairé, une grande majorité en leur faveur. Ce changement avait eu le temps d'influer sur les classes moins éclairées; elles n'absolvaient pas, mais elles n'osaient condamner. La populace seule était hostile-, mais une attente de cinq mois avait émoussé sa haine, et elle était plus disposée, en somme, à pardonner aux juges s'ils ne condamnaient pas, qu'à se réjouir s'ils condamnaient.
Ce jour-là donc, dès le matin, une pénible agitation se manifestait dans la ville. Les partisans du condamné, plus nombreux d'heure en heure, osaient parler 5 peu de ses adversaires prenaient ouvertement et chaudement le parti de ses juges. La plupart auraient préféré, ils l'avouaient, qu'on eût tardé encore. Tous attendaient avec impatience et angoisse les résultats de la question.
Grande fut donc l'émotion avec laquelle on apprit, peu avant l'heure du supplice, que Calas avait résisté à la torture, que son dernier comme son premier mot avait été de se dire innocent. Cette responsabilité qui bourrelaitle capitoul, des milliers de gens avaient soupiré, comme lui, après le jour où ils en seraient déchargés, et ils la sentaient devenir, au contraire, plus lourde, plus effrayante que jamais.
Ce n'étaient donc pas seulement la curiosité ou l'horreur qui poussait, comme à l'ordinaire, vers le m. 24
lieu de l'exécution. Calas mourant allait être le juge (le ses juges, et non-sculemont de ses juges, mais de tous ceux qui avaient contribué, de près ou de loin, à le faire condamner. Qu'il avouât, et sa condamnation devenait un grand acte de justice populaire; qu'il mourût en niant, et ce même arrêt était à jamais la condamnation de ceux qui l'avaient prononcé ou fait prononcer. « Que son sang soit sur nous! » avaicniils dit dans leur premier délire; et maintenant que son sang allait couler, ils tremblaient de le voir tomber en malédiction sur leurs têtes.
Son air et ses paroles ne leur laissaient, du reste, aucun espoir. A midi, il était monté sur le chariot fatal, saluant de la tête et de la main la foule qui se pressait aux abords de la prison. Deux ou trois cris de mort, proférés à quelque distance, étaient restés sans écho. Le condamné n'avait eu qu'à paraître pour changer en pitié et en respect tout ce qui restait encore de haine dans quelques cœurs. Quand le cortège s'ébranla, il jeta un dernier regard sur cette maison sinistre où il laissait tout ce qu'il avait aimé dans ce monde. Ce regard acheva de lui conquérir la foule, u Couragel... cria une voix. Ils vivront!... — Dieu le veuille!... dit-il; mais ils ne sont pas plus innocents que moi. »
On partit. Du milieu de la foule, à chaque instant, on interrogeait tantôt lui, tantôt les prêtres.
— Avez-vous avoué?... lui criait-on.
— Non.
— Vous avouerez?
— Que voulez-vous que j'avoue?
Et l'interrogateur se taisait, triste ou joyeux, selon qu'il avait espéré ou craint d'avoir ù le croire coupable
Ailleurs, c'était aux prêtres qu'on faisait les mômes questions.
— A-t-il avoué?
Ils faisaient signe que non.
— Avouera-t-il ?... Que croyez-vous?...
Ils levaient les yeux au ciel. « Son secret est entre Dieu et lui, » semblaient-ils dire. Mais leur pensée allait plus loin. Ils commençaient à être convaincus qu'ils allaient voii* mourir un innocent.
Aussi ne l'interrogcaient-ils plus. Ils murmuraient d'une voix altérée les prières des agonisants. Ils lui répétaient, mais en français, quelques fragments de psaumes. Calas écoutait, priait^ mais tout en s'humiliant devant Dieu, il ne cessait pas un moment d'avoir devant la foule l'assurance du juste et la fierté de l'opprimé.
A l'amende honorable, il refusa, comme Rochette, de répéter ce qui lui était lu. Comme Piocbette, il ne s'agenouilla qu'en demandant pardon à Dieu, et en déclarant qu'il n'avait aucun pardon à demander aux hommes.
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On approchait. De rue en rue le silence était plus profond, la foule plus immobile et plus morne.
Quand le cortège arriva sur la place, on n'entendait pins que des sanglots.
Quand Calas parut sur réchafaud, et qu'il promena autour de la place ce regard plus serein encore qu'au sortir de la prison, — alors, si l'immense assemblée avait eu à se prononcer sur le sort de celui qu'on était venu voir mourir, il n'y aurait eu qu'une voix, qu'un cri... et il était ramené en triomphe à ses enfants délivrés.
Mais déjà les exécuteurs s'étaient emparés de lui. On rétendait sur le plancher, formé d'épaisses solives ; on l'attachait, par les pieds et par les mains, à de forts anneaux disposés en croix.
Cette fenêtre au rideau blanc, oii Rabaut devait se trouver, il l'avait facilement reconnue. Couché sur son horrible lit, il la voyait.
Les prêtres s'étaient agenouillés, priant, à deux des coins de l'échafaud. Le bourreau avait pris sa barre. La foule ondulait. Les uns se tournaient; les autres se couvraient le visage. Personne ne voulait voir le premier coup.
On l'entendit, suivi d'un cri aflVeux... Puis un second, puis un troisième... Mais plus de cri... Le patient s'accoutumait à la barre de fer; les spectateurs, à la vpir tomber et retomber.
Au premier coup, au premier cri, le rideau s'était entr'ouvert. Calas aperçut son ami, et, un peu en arrière, une Bible ouverte. Uabaut lui montrait d'une main le livre, de l'autre le ciel. Au dernier coup, le rideau se ferma.
Restait à passer un moment plus cruel que celui des
coups : c'était quand le bourreau viendrait remuer ces membres, pour les porter, brisés, sur leur dernier lit de douleur.
Mais le bourreau, plus humain que les juges, avait songé aux moyens d'adoucir cette effroyable opération. Un drap, passé sous le corps de Calas, permit de le transporter, tout étendu, sur la roue. Une atroce douleur ne s'en peignait pas moins sur son visage ; mais ces tristes égards ne lui avaient pas échappé. Il les paya d'un mouvement de tête -, et comme s'il eût oublié ses os brisés, sa main sembla vouloir se tendre pour saisir celle du bourreau.
Une pensée ne Tavait pas quitté. Verrait-il encore la fenêtre? Lui serait-il donné d'expirer en la regardant? — Il regarda... Elle était à sa droite, et même il s'en trouvait plus près.
Une heure venait de sonner. Il ne devait donc expirer qu'à trois.
Les prêtres s'étaient rapprochés; le Père Bourges pleurait. Tout ce qu'il avait gardé de doutes, il les avait sentis se fondre devant la constance du martyr. Il le contemplait en silence. Que lui dire? Quelles consolations ou quelles exhortations lui offrir? Les exhortations catholiques, il les repousserait; les exhortations purement chrétiennes, il les recevrait avec joie: mais ne serait-ce pas lui avouer qu'on renonçait à lui
oflrir les autres, et qu'un mounuit pouvait, en définitive, s'en passer? Cet inévitable combat entre le chrétien et le prêtre, le Père Bourges navait pas, comme le Père Bridaine, Tcsprit assez élevé pour passer outre. Il s'ellVayait, dans sa cruelle candeur, de se sentir si près de croire au salut d'un béréti(iuc obstiné; il redoutait, à plus forte raison, de le confirmer lui-même dans ces saintes espérances que son devoir strict eût été de lui arracher. Et cependant, convaincu de son innocence, témoin de sa résignation, que pouvait-il faire, s'il lui parlait, que de lui montrer le ciel ouvert? — Il ne lui parlait donc i)lus 5 il pleurait.
Calas, grâce à une immobilité complète, soufl'rait moins qu'aux premiers moments. Il ne pouvait voir constamment la fenêtre, car la fatigue le forçait de laisser tomber sa tête « la face vers le ciel, » comme le voulait Tarrêt; mais le calme était revenu sur son visage. Il priait.
Deux fois déjà le Père Caldaguès s'était remis à lui parler ; deux fois le Père Bourges avait dû modérer le zèle importun de son confrère. Caldaguès était un de ces prêtres qui croient à l'Église plus qu'à Dieu, aux pardons de lÉglise plus qu'au pardon de Dieu. Il ne demandait à Calas ni abjuration, ni repentir : qu'il se confessât, nimportc de quoi, et tout serait dit. Mais Calas ne répondait pas ; Calas continuait à prier. II se confessait à celui qui est assez grand pour tout savoir, et assez puissant pour tout pardonner.
Mais, de temps en temps, d'aiïreuscs douleurs interrom|>aicnt sa prière. Son visage se contractait; ses
yeux s'égaraient. Le corps usait de ses derniers droits sur l'âme, et l'âme s'indignait de ne pouvoir encore s'échapper.
Une fois, entre autres, dévoré d'une fièvre ardente, les yeux secs et hagards :
— Quelle heure est-il?... s'écria le malheureux.
• — Mon frère, dit le Père Bourges, vous avez si hien commencé... ne finissez pas moins hien... Oui... c'est long... horrihlement long... Mais l'éternité est hien plus longue... et elle approche... et elle va hientôt s'ouvrir pour vous... un peu plus, unpeumoinsde maux, vous en souviendrez-vous dans quelques lieures?... Non... Ne demandez pas quelle heure il est... Il est l'heure de prier... l'heure d'offrir à Dieu, si vous êtes innocent...
— Toujours 5z?... dit Calas, avec un regard de reproche.
/ — Eh bien, non, plus de si.,, reprit le Père. C'est l'heure d'oflrir à Dieu, puisque vous êtes innocent, vos souffrances... l'heure de vous jeter entre ses bras...
Il s'arrêta, comme effrayé de ce qu'il venait de dire. Un hérétique reçu dans les bras de Dieu! N'était-ce pas une hérésie rien que d'avoir pu le penser?
— Poursuivez, dit Calas. Vos paroles me font du bien...
Mais il baissait les yeux et continuait à se taire. Le prêtre était revenu.
— Oui, reprit Calas, du bien... J'ai demandé l'heure, n'est-ce pas?... Je me le rappelle à peine... Je souffrais tantl... Mais j'ai eu tort... J'ai eu tort... C'était un murmure... Dieu me le pardonnera... Mon Dieu I est-
— i><si —
ce que ton (ils n'a pas prié pour que le caliec anicr sY'loignàt de sa bouclie?... Mais je nai pas prié, moi... .l'ai murmuré... Ah! Dieu... lu me punis... J'ai demandé l'heure... La voilà...
Deux heures sonnaient, en effet, à une église voisine.
— La voilà, poursuivit-il. Je croyais n'avoir plus qu'un peu de temps à soufl'rir... Une heure encore... toule une heure... Mais n'y en a-t-il vraiment qu'une que Ton m'a mis ici?...
— Une à peine, dit le prêtre.
Et comme il disait ces mots, deux heures sonnaient à une autre église.
— Encore!... s'écria Calas; encore!... Eh bien, merci, mon Dieu!... 11 y en a assez d'autres, dans la tombe, qui voudraient avoir été avertis, heure par heure, du moment de leur mort... Merci, mon Dieu!... Mais que je puisse au moins te la consacrer tout entière, cette heure que tu m'accordes encore... Ne permets pas que la douleur m'absorbe... m'égare... Et ce temps que les hommes me laissent par cruauté , je sentirai que tu me l'as laissé, toi, par amour...
Ainsi parlait, ainsi priait Calas 5 et depuis lors, soit que ses maux fussent en effet moins aigus, soit qu'il eût trouvé plus de force pour en combattre les accès, sa paix ne parut plus troublée. Tantôt il était muet, les yeux au ciel; tantôt, les yeux fermés, il murmurait de longues et ferventes prières; tantôt, tourné vers la fenêtre, il s'unissait de pensées et de vœux avec celui dont il savait que les yeux ne le quittaient pas.
— F^h bien, mon frère, lui dit entln le prêtre, le sa-
orifice est-il maintenant complet? La résignation estelle entière, absolue?...
— Je Tespère, dit-il. Je voudrais en être sûr.
— Vous le pouvez.
— Comment?
— Si on venait vous dire que vous resterez là encore deux heures, que feriez-vous?
Calas réfléchit un moment.
— Je me soumettrais, dit-il.
— Pleinement?
— Oui... pleinement...
— Bien, mon frère. Vous voilà où Dieu vous voulait. L'épreuve a produit ses fruits. Elle peut finir, maintenant...
Elle allait finir, en effet. Le bûcher venait de s'allumer, et Calas avait senti remuer la corde restée autour de son cou.
Alors, il s'était tourné vers la fenêtre. Le rideau s'agitait. Une main, dont on ne voyait que les doigts, se préparait à l'écarter.
Mais tout à coup, on entend crier l'échelle. Un pas précipité retentit sur Téchafaud. Calas se retourne à demi. C'est encore le capitoul, pâle, hors de lui, effrayant. Il s'élance vers la roue, écarte les prêtres, et, d'une voix tonnante :
— Malheureux!... le bûcher est prêt... encore quelques moments, et ton corps est en cendres... Devant Dieu, qui va te juger, avoue... avoue...
Les regards du mourant étaient bien vite retournés du côté où volait son cœur.
Au même instant , la corde se serrait autour de
son cou. Quelques secondes après, il n'était plus. Mais le rideau s'était rouvert. Il avait revu son pasteur, une main sur la Bible et l'autre au ciel.
Dix jours après, le 20 mars 1762, un homme gravissait, de grand malin, le sentier rocailleux où la trahisoîî avait failli , quelcjues années auparavant , faire tomber Rabaut entre les mains du marquis de Narniers.
Cet homme, jeune encore, portait sur son front la triple vieillesse des passions, du chagrin et des fatigues; mais une ûme énergique et même une espèce de joie brillait au travers de ses rides.
Il paraissait ému. Il s'arrêtait de temps en temps, soit pour reprendre haleine, soit pour regarder autour de lui. Il n'avait cependant pas Tair de chercher sa route. Ces lieux lui étaient évidemment familiers.
Arrivé près de la caverne, son émotion redoubla. H se soutenait à peine; il paraissait même hésiter s'il ])Oursuivrait. Enfin, comme s'il eût fait tout à coup un grand effort sur lui-même, il doubla le pas , et s'alla jeter à genoux à l'endroit où le vieux Fabre, le jour de la trahison, s'était assis pleurant son fils.
Il pleurait, lui aussi; il semblait demander à Dieu le pardon d'une grande faute. Son front s'abaissait de plus en plus vers le rocher humide de rosée. Tout son corps s'aflaissait. Le tremblement de ses^mains jointes
accompagnait le murmuro de ses lèvres. Ses yeux, d'abord élevés vers le ciel , étaient maintenant fixés au sol.
Un homme, qu'il ne pouvait voir, venait de sortir de la caverne. Cet homme, après l'avoir un moment examiné depuis le seuil, s'était approché, mais lentement et sans bruit. H le contemplait avec émotion. Il se penchait vers lui, comme pour entendre sa prière.
Enfin, il lui mit la main sur Tépaule :
— Bruyn!... dit-il.
Bruyn, car c'était lui, se releva vivement.
— Fabre! s'écria-t-il.
Il reculait -, mais Fabre lui tendit les bras, et il s'y jeta en pleurant.
— Et toi aussi, disait-il, tu me pardonnes!.,. Toi à qui je pensais en ce moment même... Toi... Mais, reprit- il, toi ici?... Es -tu libre?... Te serais -tu échappé?...
— Ils m'ont fait grâce, dit Fabre. -Qui?
— Des gens haut placés se sont intéressés à moi. On a fait valoir, à ce qu'il paraît...
— Oui... Ton dévouement...
— Enfin, je suis libre.
— Depuis quand ?
— Depuis le 10 de ce mois.
— Ah! Dieu!... le jour même...
— Oui... Calas... Je sais... iMais son sang ne sera pas perdu. Il l'aurait donné volontiers, et de lui-même, s'il avait su ce que sa mort nous vaudra.
— Ainsi, tu crois...
— J'espère, l.'indignalioii est i:(''nérale. A Toulon, à Marseille, dans toutes les villes où j'ai passé, il n'y a qu'un cri contre le parlement de Toulouse. Mais on ne s'en tient pas là. On s'informe des lois qui nous régissent-, on s'étonne, on s'indigne de les trouver encorr debout. A Monti)ellier, le prince de Beauvau a voulu me voir. Il m'a loué... beaucoup trop... mais toutes ses louanges étaient des promesses de tolérance et de paix. Partout on m'a dit que nous touchons au terme de nos souffrances.
— Ce ne sont pas les prêtres, pauvre ami, qui te l'ont dit... Et les prêtres sont plus puissants que le prince de Beauvau...
— Aussi t'ai-je dit que j'espérais, non que j'étais sûr. Nous marchons, on ne peut plus en douter, vers une ère de tolérance 5 mais nous pouvons encore en être loin. On va chasser les jésuites; on ne chassera pas l'esprit de persécution, qui n'est pas plus le leur, au fond, que celui de tout le clergé'. Profitons toujours, en bénissant Dieu, des moments de paix qu'il nous accorde. N'est-ce pas lui qui tient les cœurs et les esprits en sa main? Ce même marquis de Narniers, qui nous a tant fait de mal, le voilà devenu un de nos plus chauds protecteurs...
— Je le sais, dit Bruyn.
— ... Et ce que tu ne sais peut-être pas, c'est que l'assemblée d'aujourd'hui se tiendra sous sa sauvegarde. H s'est entendu, à ce qu'on dit, avec tous les
' iNons avons vu ailleurs comment le clcisé lutta, jusqu'à la Hévolution, contre les vues tolérantes de I.ouis XVI.
chefs militaires de la province. Pour la première fois depuis bientôt quatre-vingts ans, nous sommes sûrs de n'être pas troublés. Un beau jour, Bruyn, pour nos Églises!
— Pour toi, Fabre.
— Pour toi aussi, Bruyn. L'Église est comme le ciel. Il y a plus de joie chez elle pour un seul pécheur qui revient, que pour... Mais ne parlons pas de justes... que pour quatre-vingt-dix-neuf de ses enfants qui lui sont restés fidèles. Tu n'étais pas revenu dans ce pays, Bruyn ?
— Non ^ et j'avais fini par faire vœu de n'y jamais revenir.
— Ce vœu, qui t'en a relevé?
— Lui. J'étais à Paris. Il m'a écrit. Tiens... lis...
— (( Le 20 mars, mon cher Bruyn, va être pour moi un grand jour. C'est celui où nous consacrons au saint ministère l'aîné de mes fils, votre ami d'enfance. Je veux que ce soit aussi le jour de votre réconciliation publique et solennelle avec l'Église, qui vous avait pleuré comme perdu. Je vous le demande comme ami-, je l'exige, au besoin, en vertu de l'autorité que vous m'avez donnée sur votre conscience. Venez... Et il pourrait se faire que Dieu vous tînt en réserve plus de bénédictions que vous n'osez en espérer. »
— Que veut-il dire?... dit Fabre. Est-ce un vœu?... Est-ee une promesse?,..
— Je l'ignore. La seule bénédiction que j'attende, c'est cette réconciliation qu'il me promet. Qu'ai-jo à espérer de plus? Depuis la mort de Madeleine...
— Madeleine est mortel...
— Tu l'ignorais?...
— Où y Au couvent?
— Chez un al>bé, (jui voulait en faire sa maîtresse,
— Les infâmes!... Et tu l'as su?...
— Trop tard. Elle m.orte, tu le comprends, mes espérances dans ce monde ne sauraient aller au delà de ma rentrée en grâce auprès de mes anciens frères. Quoi qu'il en soit, j'ai voulu passer par ici-, j'ai voulu revoir en détail ces lieux...
— Moi aussi, dit Fabre, l'interrompant pour qu'il ne revînt pas sur sa lamentable histoire. Je suis arrivé à Nîmes hier au soir. Je n'ai eu que le temps d'embrasser mon père...
— Et le mien, Fabre, où en est-il? Comment Tas-tu laissé? J'ai su que tu lui avais servi de fils...
— Mon départ lui a été bien pénible.
— As-tu su que j'ai demandé à prendre sa place?
— Oui, et qu'on te l'a refusé.
— C'était justice. Je ne méritais pas, moi, qu'on me permît de faire une belle action...
XCVÏ
Ils étaient arrivés au Temple. C'était, on se le rappelle, le nom d'un des lieux où se tenaient les grandes assemblées. Dix mille personnes y trouvaient place. Des issues nombreuses, des hauteurs heureusement situées, d'où le danger pouvait cire signalé de fort loin, avaient rendu ce lieu fameux dans l'histoire du Désert.
Quelques fidèles, venus par d'autres routes, y étaieni
déjà réunis. La chaire était dressée, et, par derrière, une lente pour les pasteurs.
Les arrivants se succédaient, rares d'abord, puis plus nombreux. Bientôt, quoiqu'il y eût encore plus d'une heure à attendre, tout se trouva envahi.
Ils if^noraient cependant, pour la plupart, la protection du marquis de ÏNarniers. Ils venaient, comme à Fordinaire, prêts à subir les conséquences de leur crime. Ils étaient sortis de chez eux en se disant, comme toujours, qu'ils n'y rentreraient peut-être pas.
La mort de Rochette et des trois frères, celle de Calas, dont on ne savait les détails que depuis deux ou trois jours, faisaient naturellement le sujet de toutes les conversations. On se sentait plus que jamais sous la verge ^ et jamais, cependant, on ne s'était vus au Temple plus nombreux, plus empressés. Au zèle ordinaire s'était joint l'attrait de la cérémonie; à cet attrait, celui du danger même et de ces sanglants souvenirs qu'on se plaisait à remuer. La chaire que, depuis cent ans, parlements et rois sapaient à l'envi, — on trouvait beau de la dresser en face du gibet d'un de ceux qui y montaient naguère. Tous, au récit de ces glorieuses morts, s'étaient demandé s'ils mourraient de même; tous avaient senti le besoin de se rassurer sur leur courage, en bravant encore une fois les lois que Uochelte avait bravées.
Il y avait foule autour de Fabre; foule encore, et même davantage, autour de Bruyn. Le mot de son ami se vérifiait déjà : ce pauvre peuple était plus heureux et plus ému à la vue du repentir qu'à celle de la vertu sans tache, même environnée de tout l'éclat que le monde peut lui donner.
Sept pasteurs, selon Tancien usage, devaient concourir à Timposilion des mains. Déjà étaient successivement arrivés , accompagnés des anciens de leurs églises, les i)asteurs Vincent, Guizot, Encontre, Gibert, Bastide et Pradel. Nos deux amis, qui se trouvaient près de la tente, les y avaient vus entrer.
— Il n'arrive pas, dit Bruyn.
— Tu sais qu'on l'arrête à chaque pas. Tant de gens ont à lui parler!... Mais qu'as-tii?...
— Il arrivait tard aussi, le jour où... Ah î m©n Dieu!... mon Dieu !...
Bruyn se cachait le visage.
— Non, reprit-il, non... C'est plus fort que moi... Toutes mes tortures d'alors, je les retrouve aujourdliui... N'essaye pas de me les ôter... C'est inutile...
— ■ Eh bien, voici qui te les ôtera...
Il arrivait, précédé de ses quatre guides, et suivi d'un groupe nombreux. Son fils, que tous les regards cherchaient, était à coté de lui.
Lorsqu'il fut à peu près au milieu de l'assemblée, il demanda si on avait vu Bruyn. On répondit qu'on l'avait vu : qu'il le trouverait un peu plus loin. Mais déjà sa question avait volé de bouche en bouche. Bruyn s'avança, Fabre le prit par la main, et ils arrivèrent ensemble sur le passage du pasteur.
Il les contempla un moment; puis, sans leur dire un mot, il leur fit signe de le suivre.
Une estrade, préparée pour les six pasteurs assistants, s'élevait au pied de la chaire. 11 y fit monter les deux jeunes gens -, et là, debout entre eux, au milieu d'un profond silence :
— Frères, dit-il, voici Tcnfant prodigue, et voici l'enfant resté pur. Le père, aujourd'hui, c'est vous tous. Bruyn a péché j mais Bruyn s'est dit : u Je vais partir; j'irai trouver mon père ; je lui dirai : Mon père, j'ai péché...))
— Oui!... dit Bruyn, en se jetant à genoux.
— Frères, poursuivit le pasteur, pardonnez-vous ?
— Oui!... cria-l-on.
— Le déclarez-vous rétabli dans tous ses droits de membre de l'Église?
— Oui!
— Fabre, relevez-le. Vous avez acquis, dans les fers, le droit de représenter TÉglise opprimée... C'est le seul prix qu'elle ait à vous offrir... Venez, maintenant... Venez, enfants...
Ils se jetèrent dans ses bras-, et longtemps, sous les yeux de cette foule attendrie, il leur répéta ses bénédictions.
Enfin, comme ils descendaient avec lui : — Ne vous écartez pas, dit-il. — Et il alla rejoindre
les pasteurs, qui, réunis devant la lente, avaient assisté à cette scène.
Mais tandis qu'on venait, de toutes parts, leur serrer encore une fois la main :
— Fabre, dit tout bas Bruyn, as-tu vu?...
— Quoi.^..
— Là-bas, derrière les pasteurs...
— Eh bien?...
— Un homme enveloppé d'un manteau... Un autre, plus jeune, à côté de lui...
— Non.
— Le jeune, c'est le marquis de Narniers.
— Il aura voulu voir notre assemblée. Nous avons souvent eu des catholiques...
— Oui... Mais Tautre... il tâchait de n'être pas vu... Et cependant... j'en suis à peu près sûr... c'était... c'était le père Bridaine...
On vint dire à Bruyn que les pasteurs le demandaient. Comme il approchait de la tente, le marquis — car c'était bien lui — en sortit.
— Bruyn, lui dit-il en lui tendant la main, vos frères vous ont pardonné... Vous pardonnerez aussi, n'est-ce pas?... J'ai eu de grands torts envers vous...
— N'en parlons plus, dit le Cévenol.
— Non... Parlons-en... C'est un besoin pour moi, Bruyn, que de les reconnaître ouvertement... Je le fais sans peine, soyez-en sûr...
— Je vous crois... Mais, je le répète, n'en parlons plus... Si ce n'est pas pour vous, ([ue ce soit pour moi... Ce passé est trop cruel...
— i/aveuir le réparera.
— Impossible.
— Qu'en savez-vous?...
— Ce que... j'en sais?... Mais vous me regardez... d'un air... Mon Dieu I... qu'est-ce qu'il y a donc?...
— Entrons...
Ils s'avancèrent... Mais comment peindrions-nous ce qui se passa alors ?
Sur le seuil, Bruyn immobile et haletant: à quelques pas, presque évanouie, sa Madeleine...
M. de Narniers, l'évêque, était mort. Son neveu, devenu évêque, avait laissé courir le bruit de la mort de Madeleine-, puis, il avait jugé prudent de se débarrasser d'une maîtresse qui n'en était d'ailleurs pas une. Il s'était donc résigné à perdre sa gageure. Il avait avoué au colonel que Madeleine vivait, et que lui, l'invincible abbé, il l'avait trouvée invincible. Le colonel en avait écrit à Rabaut, et ils s'étaient entendus pour la rendre à celui dont elle était restée digne.
Le marquis la prit par la main :
— Bruyn, dit-il, pure on vous l'avait enlevée, pure je vous la rends...
Et tandis que le Cévenol, qui avait visiblement attendu cette assurance pour croire à son bonheur, serrait enfin sa fiancée dans ses bras :
— Mon pauvre ami, reprit-il, ceci n'est pas un de ces dénoûments de théâtre, où tout est toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes. Votre père est à Toulon ; votre mère h. Aigues-Mortes. A Toulon sont aussi l'aïeul et les frères de Madeleine. Tous ces parents dont la présence manque à votre bonheur, vous les rendra-t-on? Je croir:' que vous pouvez l'espérer;
quant à vous le promettre, je n'oserais. Le nombre de vos ennemis va diminuant de jour en jour-, mais vous en avez d'irréconciliables, et ce sont ceux qui régnent sur les consciences. Ceux-là, à moins de se renier euxmêmes, ils ne pourraient consentir maintenant à vous laisser libres et en paix. Pourtant, je le répète, espérez...
— Oui, dit Rabaut^ en dépit des persécuteurs. Dieu et le temps feront leur œuvre. Mes enfants, poursuivitil , en attendant une bénédiction plus solennelle , laissez-moi vous bénir... Le malbeur vous avait éloignés de Dieu... le malheur vous a ramenés à lui... Soyez à lui, et pour jamais maintenant... Soyez à lui, plus encore que l'un à l'autre...
— Amen !... murmura une voix qui fit tressaillir le Cévenol.
Il se retourna. C'était Bridaine.
L'heure approchait. Au bourdonnement de la foule avait succédé un profond silence. Le lecteur était en chaire. Les précieux versets arrivaient, graves et distincts, jusqu'aux derniers recoins du Temple^ et dix mille cœurs recueillaient, avec reconnaissance et joie, cette antique manne de leur désert.
Tout à coup, des dix mille bouches s'élança l'hymne triomphal qu'avaient entonné, trois mois avant, des bouches désormais fermées.
Le cortège venait de quitter la tente. Humble cortège, s'il en fut ; mais que de souvenirs et que de vœux l'accompagnaient dans sa marche à travers ce peuple I
Venaient d'abord quelques Anciens-, puis Rabaut, puis son fds entre deux pasteurs, puis les quatre autres, tous en robe. Quelques Anciens derrière, et c'était tout. Au reste, le Protestantisme était là dans toute sa pompe; et tel Bridaine le voyait sous la voûte du ciel, tel il l'aurait vu sous celles de la cathédrale de Genève.
Il était resté dans la tente. Il pouvait, sans être vu, tout entendre. Il apercevait la chaire et les premiers rangs de l'assemblée.
Au pied de la chaire, sur l'estrade, étaient assis les pasteurs; devant eux, le récipiendaire. Dans la chaire, enfin, Rabaut.
Alors...
Mais pourquoi la suivrions-nous pas à pas, cette cérémonie dont nous ne pourrions donner qu'un pâle et insignifiant programme? Ceux qui ne sentiraient pas ce qu'elle devait être dans ce lieu, sous ce ciel, dix jours après la mort de Calas, un mois à peine après la mort de Rochelte, — ceux-là, ce n'est pas en la décrivant que nous les amènerions à se la représenter.
Mais au milieu de tant d'âmes émues, le plus ému peut-être, c'était celui que nul n'apercevait : c'était Bridaine.
Tout ce qu'il avait éprouvé, un mois avant, près de l'échafaud de Rochette, il l'éprouvait, en ce moment, à la vue de ce jeune homme à qui son propre père allait conférer le droit d'y monter.
Tout ce sang, du milieu duquel la chaire lui sem-
Liait surgir, — une voix, au dedans de luif, criait : Et toi aussi lu Tas versé !
Ce texte, enfin, qu'il avait donné lui-même à Rabaut, sans le vouloir, près de deux ans auparavant, il frémissait à la pensée de l'entendre; il espérait que Rabaut l'aurait oublié. Mais non. «Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups,» dit-il; et les frémissements de rassemblée, et les sanglots qui éclatèrent, et l'émotion du prédicateur lui-même , eurent bientôt fait du texte seul le plus éloquent des sermons.
Une heure après, on rentrait dans la tente, et le nouveau ministre se jetait, tout en larmes, dans les bras du prédicateur.
Et le prédicateur, épuisé de corps et d'âme, ne pouvait plus que murmurer: Mon fds... mon fils... que Dieu soit avec toil...
Et une autre voix répéta: Amen... amen...
Cette fois, c'était son adieu. Bridaine était à bout d'émotions et de courage. Il se perdit dans la foule. Le chrétien avait trop souffert; il s'en allait. Le prêtre aurait voulu résister; il ne pouvait.