LUI
Dans un premier compte-rendu, Chauvelin les passe rapidement en revue. Il esquisse à grands traits le plan de cette effrayante unité. On serait tenté, çà et là, de se demander s'il critique ou s'il admire. On sent qu'il se fait violence pour ne pas rendre ouvertement hommage au génie de Loyola.
Avouons-le. Malgré l'ampleur des formes, ce travail manque essentiellement de philosophie et de grandeur, L'État, le roi, la sûreté de l'État, les droits du roi, voilà tout ce que l'ardent abbé, souvent avec une puérile emphase, sait voir menacé par les jésuites; voilà à quoi il a tout ramené.
Est-ce là la vraie question? — Nous avons déjà montré que non. Les droits des gouvernements, c'est quelque chose; la sûreté des États, c'est beaucoup; les droits de l'homme, c'est-à-dire ceux de la conscience et de la raison, c'est plus encore, c'est l'essentiel, c'est tout. Voilà donc ceux contre lesquels il faut montrer, avant tout, que le jésuitisme est en lutte ; voilà ceux qu'il n'est que trop facile de faire voir ou faussés ou anéantis dans toutes les lois qu'il s'est données ou qu'il donne.
Même remarque à faire sur le second compte-rendu
— im —
de l'abbé de Chauvelin, celui où i! traita de la morale des jésuites. Les accusations de détail y sont nombreuses, vives, quelquefois hasardées, souvent irréfutables-, c'est Pascal en style de parlement, Pascal avec plus d'érudition et quelquefois avec presque autant d'esprit. Mais dans ce fatras de délits que Tauteur va chercher si loin, le vrai délit, le délit de tous les jours et de tous les moments, le délit fondamental des jésuites, celui auquel les plus vertueux d'entre eux et les plus sages concourent aussi bien que les plus intrigants ou les plus absurdes, Taffaiblissement du sens moral, l'anéantissement du libre arbitre et de tous les grands mobiles, — celui-là, il en est à peine question.
Ce défaut, il est vrai, avait plutôt contribué que nni au succès du compte-rendu. Plus profond dans ses aperçus, plus chrétiennement indigné contre une morale anti-chrétienne, Chauvelin aurait été moins compris de ce siècle superficiel et peu chrétien. Il fallait que ses révélations eussent l'attrait du scandale-, il fallait que les femmes à la mode pussent avoir son factum sur leur toilette à côté des romans du jour.
Aussi ce genre de succès ne lui avait-il pas manqué. D'un bout de la France à l'autre, il n'était question que de lui et de son mémoire-, d'un bout de la France à l'autre, — car ne faut-il pas toujours que la France rie un peu de ceux mômes qu'elle encense? — on répétait ces vers qui s'étaient trouvés un matin sur les murailles du Palais :
Que fragile est ton sort, société perverse! Un boiteux t'a fondée ; un bossu te renverse.
La renverser, tel était donc le but que Ton commençait à avouer. Ce que les plus hardis avaient d'abord conçu dans l'ombre, les plus timides se mettaient à en parler hardiment.
Dès lors, les jésuites n'étaient pas seuls en cause. La royauté était citée avec eux à la barre du parlement.
C'était de la royauté, en effet, que la société avait reçu l'autorisation d'exister en France. Les parlements, comme cours de justice, avaient incontestablement juridiction sur les individus. Celui de Paris avait pu, dans un procès civil, condamner la société en corps, et le jugement, quoique mauvais, était légal. Mais la dissoudre, c'était défaire ce que les rois avaient fait 5 c'était se mettre à la place du roi.
Louis XV l'avait senti. Il avait même retrouvé, à cette occasion, un de ses rares mouvements d'énergie et de dignité. Malgré le duc de Choiseul, malgré madame de Pompadour, il avait envoyé au parlement, le 2 août, l'ordre de surseoir pendant un an aux informations commencées.
Le parlement, encouragé par le duc de Choiseul, refusa d'abord d'enregistrer cet édil, puis l'enregistra, mais en l'éludant, u 11 sera sursis pendant un an, dit l'arrêt, à statuer sur ledit institut par arrêts autres que ceux à regard desquels le serment de la cour, son
amour pour le seigneur roi et son attention au repos public^ ne lui permettront pas d'user de demeure et de dilation, y) Il y avait là plus qu'empiétement; c'était presque un sarcasme. Mais le roi ne voulait jamais deux jours de suite. Il se tut , et le parlement resta libre.
Alors, par un arrêt solennel, le procureur général « est reçu appelant comme d'abus de toutes les bulles, brefs, lettres apostoliques, concernant les prêtres et écoliers de la société se disant de Jésus. »
Ainsi, en feignant d'obéir au roi, on se rabattait sur le pape. La question, au lieu de se restreindre, avait grandi. Ce n'était plus l'État contre TÉglise, mais l'Église contre l'Église elle-même, que le parlement prétendait avoir la mission de protéger.
De qui la tenait-il, cette mission? Il ne la tenait ni de la couronne, puisque le roi ordonnait de surseoir, ni de l'Église, encore moins, puisque les évêques et le pape, organes légaux de l'Église, étaient notoirement pour les jésuites. La tenait-il au moins de la conscience et de la raison? Il aurait fallu, pour cela, commencer par rompre avec l'Église. Quun protestant, de son autorité privée, attaque et condamne les jésuites, il est d'accord avec lui-même et avec ses principes; mais qu'un catholique, — car la question est la même aujourd'hui qu'en 1761 , — qu'un catholique , disonsnous, tout en restant catholique, se croie permis de blâmer ce que trente papes ont loué, d'ébranler ce que le corps des évêques est à peu près unanime, comme alors, à soutenir envers et contre tous, c'est une des contradictions les plus étranges auxquelles l'esprit hu- III. 1 A
main se soit jamais laissé aller. Do là, — car toute position fausse mène à la violence et au mensonjj^e, — de là tant d'injustices dans une cause où on aurait pu ôtre sévère sans cesser d'être juste-, de là tant de calomnies contre un ordre qui, moins calomnié, mais attaqué au nom des grands principes, aurait été bien plus sûrement abattu.
Cependant une commission nommée par le roi examinait aussi, de son côté, les constitutions des jésuites. Louis XV avait espéré, dit-on, que les conclusions seraient favorables. Il crut un moment quelles l'étaient, car elles se réduisaient à demander quelques modifications dans les statuts, particulièrement en ce qui tenait à Tautorité exercée par le général dans le royaume. Mais il n'y avait eu, dans Tordre entier, qu'une voix pour se refuser à tout cbangement. Si7it ut sunt aut non sint, avait déjà piécédemment dit le général; slnt ut sunt aut non sint, répétait, de la Chine à Home, de Rome aux déserts de l'Amérique, tout ce qui avait juré par Loyola. Entêtement, selon les uns, noble fermeté, selon les autres, leur mobile n'était peut-être ni aussi bas ni aussi haut qu'on Ta cru. C'était le simple bon sens. Us voyaient les haines trop tenaces pour qu'ils pussent espérer de se tirer d'aflaire au moyen de quelques concessions. Puis, dans un tout aussi serré, il n'y
a pas de concessions légères, pas plus quil n'y a, dans une voûte, de pierres à sacrifier sans danger.
Enfin, sur Tavis des commissaires, le roi avait consulté le clergé, et, le 30 novembre, cinquante et un prélats s'étaient assemblés à Paris. Quoique le résultat de leurs délibérations ne fût pas encore connu, il n'y avait pas à douter que leur décision ne dût être en faveur des jésuites. On savait, ce qui arriva en effet, que cinq ou six en tout demanderaient des modifications aux statuts, et qu'un seul, M. de Fitz-James, évêque de Soissons, voterait pour la suppression de l'ordre.
Mais le lendemain môme du jour où les évoques s'assemblaient pour absoudre, une nouvelle voix sélevait pour condamner. C'était à Rennes. Là siégeait, comme procureur général au parlement de Bretagne, celui que nous avons vu disant à Tabbé de Chauvelin, près de dixhuit mois auparavant : « Quand commençons-nous? » Chauvelin avait commencé; son ami suivait. Plus calme dans ses expressions, plus large dans ses vues, La Chalotais avait achevé de gagner ceux qui se méfiaient des boutades de Chauvelin. Leurs noms étaient désormais inséparables dans l'admiration du public et dans la haine de ceux qu'ils avaient attaqués.
Mais alors, au lieu de se renfermer dans ce silence qui, parmi tant d'attaques, leur donnait la dignité du malheur, les jésuites l'avaient rompu, le 19 décembre, par une manifestation qui ne pouvait que contribuer à les perdre.
En rép'onse à quatre questions que le roi avait faites sur leur compte à l'assemblée des évoques, ils déclarèrent :
Qu'ils reconnaissaient pleinement rindépendance temporelle des rois, rinviolabilité de leurs personnes, rindissolubilité des serments qui lient les sujets aux souverains ;
Qu'ils enseigneraient, en particulier comme en public, les quatre articles gallicans de 1682 ;
Qu'ils reconnaissaient aux cvêques la môme juridiction sur eux que sur tous les autres ordres;
Que si, enfui, le général venait à leur ordonner quelque chose de contraire à ces déclarations, ils refuseraient d'obéir.
Il y avait là, en quelques mots, ce que leurs ennemis pouvaient désirer le plus d'avoir à exploiter contre eux : un parjure et plusieurs mensonges.
Un parjure, disons-nous, car avec un vœu d'obéissance aussi absolu que le leur, il était clair qu'ils le faussaient en supposant des occasions où ils n'obéiraient pas.
Des mensonges, ajoutons -nous ^ et c'était encore plus clair. Ce qu'ils promettaient d'enseigner, c'était le contraire de ce qu'on leur avait toujours vu croire, de ce qu'ils avaient enseigné, non pas toujours, il est vrai, mais partout où ils l'avaient pu. Des jésuites n'étaient pas et ne pouvaient pas être sincères en se prétendant soumis aux décisions de 1682, réternelle douleur des papes. On remarquait, d'ailleurs, qu'ils ne promettaient pas de les admettre, mais seulement de les enseigner; subterfuge, il faut l'avouer, qui ne venait pas trop mal à l'appui de ce dont on les accusait, en fait de réserves mentales et d'accommodements avec le ciel.
Cette publication allait marquer le commencement
de leur déroute. Dès les jours qui suivirent, ils purent en voir l'effet. Elle leur ôta, dans le monde, les plus honorables de leurs amis 5 elle froissa, dans l'Église, tout ce qui était sincèrement et franchement ultramontain. On put, sans trop de calomnie, les représenter comme prêts à tout trahir quand leur intérêt l'exigerait.
Tel était donc, à la fin de 1761, l'état de ce grand procès. La main de Dieu, cachée sous les injustices des hommes, s'appesantissaitsur les jésuites. La conscience et la raison, qu'ils avaient foulées aux pieds, se relevaient contre eux, mais aigries, faussées, prêtes à se houiller, pour les abattre, de toutes lesperfidiesqu"elles leur reprochaient. La magistrature aveuglée se popularisait à leurs dépens ; le roi voyait Tabime, s'effrayait une heure, et se rendormait.
Le dernier mot de tout cela, vous ne l'aviez ni dans les factums des uns, ni dans les répliques des autres. Le parlement tirait les marrons du feu; de plus puissants en profilaient. L'Encyclopédie riait tout bas. Que les jésuites tombent sous les coups des jansénistes : les jansénistes, après, tomberont assez sous d'autres coups. C'était le vœu, l'espérance, la certitude désormais de tous les ennemis de la religion. Dès les premiers temps de la lutte. Voltaire écrit qu'il voudrait voir tous les jansénistes à la mer, u chacun avec un jésuite au cou. » A mesure que la querelle s'échauffe, il revient sur ce
charitable souhait; il l'cnjohvc des phis poétiques variantes. Diderot avait parlé d'étrangler le dernier des rois avec les boyaux du dernier des prêtres. Voltaire est jaloux de cette image-, il la lui prend, u Est-ce que la proposition honnête et nnodeste, ccril-il à llelvétius', d'étrangler le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste, ne pourrait pas amener les choses à quelque conciliation? » Ailleurs^ : « Je mourrais content, dit-il, si je voyais les jansénistes et les molinistes écrasés les uns parles autres. » Ailleurs encore':» Jamais le temps de cultiver la vigne du Seigneur n'a été plus propice. Nos ennemis se déchirent les uns les autres. C'est à nous de tirer sur ces bêtes féroces, pendant qu'elles se mordent et que nous pouvons les mirer à notre aise. » D'Alembert est moins pittoresque j il n'est que brutal, comme il l'était partout où il osait l'être. « Le parlement, écrit-il à > oltaire% se bat à outrance contre les jésuites, et Paris en est encore plus occupé que de la guerre d'Allemagne. Pour moi, qui n'aime ni les fanatiques parlementaires, ni les fanatiques de saint Ignace, tout ce que je leur souhaite, c'est de se détruire les uns par les autres. La philosophie louche peut-être au moment où elle va être vengée des jésuites. Espérons que la destruction de la canaille jésuitique entraînera la destruction de la canaille janséniste et de la canaille intolérante. )>
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2 lettre à la coinlrssc de riitzrllimirs. 28 décembre 1759,
'-* I (tire à l!amilaville. 20 janvier 17()2.
'• 8 septembre 17 01.
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Mais la canaille intolérante avait encore à jouer de son reste. Retournons à Toulouse, où elle était particulièrement à l'œuvre. Les parlements n'avaient-iis pas à se racheter auprès de Dieu, et surtout auprès du pape, de leurs méfaits contre les soldats de l'Église?
Nous avons laissé Rabaut au Pont-de-Montvert, dans la maison de Rcboul. Quand on eut cessé de fouiller et de faire sentinelle, il s'en alla.
Il était donc de nouveau à Toulouse, où il continuait à diriger, invisible, tous les eilorts tentés en faveur du pasteur Rochette, des frères Grenier et des Calas. Sa Calomnie confondue, dont on venait d'achever l'impression, n'était pas encore distribuée.
— M'en croirez-vous?... lui disait un soir M. de la Salle, son ami, qui le tenait jour par jour au courant de ce qui se passait au parlement. INe le distribuez pas, cet écrit. Plus je le lis, plus je crois qu'il faut le garder pour des temps plus calmes.
— Le plaidoyer après la condamnation?
— La condamnation n'est pas prononcée.
— Elle va l'être.
— Je le crains ; mais enfin, tout espoir n'est pas perdu. Si votre écrit devient public, elle est à peu près certaine.
— Avez-vous trouvé un seul mot dont ces messieurs puissent raisonnablement s'offenser?
— Raisonnablement, non j mais qu'importe? Ils n'en
— IGi — seront que plus irrités. Ce qui les blessera dans ce mémoire, ce n'est pas tel ou tel endroit, c'est le tout, du premier mot au dernier. Les raisons, quelquefois, choquent plus que les injures. Quoi de plus doux que riiuilc y. Essayez de la verser sur le feu...
— Et vous croyez qu'ils en sont là?
— Je ne crois plus; je suis sur. Que ne les avez-vous entendus, aujourd'hui même ! Jamais la passion chez les uns et la faiblesse chez les autres ne s'étaient plus scandaleusement montrées. M. de Bonrepos * se croirait, ce semble, déshonoré, perdu, s'il n'obtenait pas le sang qu'il demande. Ces deux procès sont devenus son affaire, sa vie. 11 ne réfléchit plus; il ne veut plus réfléchir. Il va, tête baissée, à la charge, comme le soldat qui n'a pas à s'inquiéter si la guerre est juste ou injuste.
— Je vois assez, d'après cela, que vous ne lui avez pas transmis ma demande.
— Vous vous trompez.
— Etr...
— Il accorde.
— Et vous ne me le disiez pas?
— J'espérais que vous n'en parleriez plus.
— Pourquoi ?
— Croyez-moi. N'allez pas à cette prison.
— Vous vous défiez de lui ?
— Non. 11 est violent, mais il est loyal.
— Eh bien, alors?...
— Vous pouvez être reconnu par quelque subalterne, qui croira bien faire en vous arrêtant.
* Le procureur général.
— Si je n'allais qu'où je suis sûr de ne pas être arrêté, où irais-je ?
— Ainsi, vous irez ?
— J'irai. Il ne sera pas dit que des frères aient inutilement compté sur moi pour se préparer à la mort.
— Eh bien, allez. Voici le billet qui vous ouvrira les portes. Le nom est en blanc. Mettez celui que vous voudrez ; pas Tîiabar, pourtant, car tout le monde commence à le savoir. Quant à votre écrit, que décidez-vous?
— Rien encore. Je verrai ce que nos prisonniers en penseront.
C'étaitlel" janvier 1762.
Jour solennel que celui où une année commence! Solennel pour qui peut espérer de voir la fin de cette année; solennel surtout pour qui sait qu'il ne la verra pas finir I
Ils le savaient, ils ne pouvaient plus en douter, ces trois frères et ce ministre qui attendaient leur arrêt d'un jour à l'autre. S'ils s'étonnaient d'une chose, c'était d'être encore en vie, car ils ne s'étaient pas doutés, au train dont avait d'abord marché leur procès, qu'on dût leur faire savourer si longtemps les formalités de la mort.
Depuis quelques semaines, on leur permettait de se voir. Chaque jour, ils passaient ensemble plusieurs heures. Ils s'étaient fait entre ces murs un monde où la
— UlU —
paix, ramilié, la foi, avaient fini par régner sans partage. A force de s'en remettre à Dieu, ils avaient presque oublié que leur sort dépendait aussi des liommes.
Ce jour-là donc, ils avaient obtenu d'être ensemble dès le matin. On les avait vus s'embrasser silencieusement; des larmes, qu'ils s'étaient mutuellement cacbées, avaient coulé en secret de leurs yeux Le premier jour de leur dernière année! Et le plus âgé navait pas trente ans! Et leur consolateur, Rochette, n'en avait pas vingt-six !
Vers midi, cependant, ils s'étaient trouvés tels qu'à l'ordinaire. Ils s'étaient assis, presque gais, autour de leur humble table, où figuraient quelques mets venus du dehors. Des amis inconnus avaient pensé au dîner des prisonniers.
— Un vrai festin... dit le ministre.
— Je m'y étais presque attendu, ajouta un des frères. C'est une époque où on se rappelle ses amis...
— Oui, dit l'aîné; ceux dont on a besoin. Quant à ceux dont on n'attend rien...
— On n'attend rien de nous, frère? ,
— Que veux-tu qu'on attende, enfant?...
— Une belle mort.
— Bien, frère, bien!... Ce n'est pas toi qui tromperas leur attente.
Ainsi revenait, sous toutes les formes, cette idée à laquelle ils s'étaient si bien hal)itués.
Une même résignation se modiiiail, chez eux, selon la diversité des caractères. E'ainé était un homme grave, naturellement triste, stoïcien presque autant que clirélien. Le plus jcime, au contraire, avait cette heu-
reuse légèreté qui n'exclut pas les sentiments profonds et les pensées sérieuses. Agé de vingt ans environ, il était toujours plus jeune ou plus vieux que sa figure, plus jeune par son ton, qui était celui d'un enfant, plus vieux par sa fermeté, qui était celle d'un homme endurci aux épreuves et d'un chrétien dont la force est on Dieu.
Chez Tautre, enfin, la philosophie et la foi, mieux unies, formaient un tout plus régulièrement chrétien. Ce n'était ni Timpassibilité de l'un, ni la jeune ardeur de l'autre. Il n'affrontait ni ne dédaignait l'épreuve ; il l'acceptait. Aussi se plaisait-il tout particulièrement avec le ministre, dont Télat d'âme était le sien. Ils étaient d'ailleurs du même âge -, ils se connaissaient depuis l'enfance. Un môme sort leur paraissait une invitation du ciel à n'avoir toujours mieux qu'une même âme.
Ce qu'avait fait chez eux la conformité des caractères, la diversité l'avait fait chez les deux autres. L'ahié et le plus jeune, qu'on aurait cru ne pouvoir vivre ensemble, ne pouvaient se quitter. L'un semblait fatigué de la vivacité de l'autre, et celui-ci gêné par la gravité du premier ; mais ils sentaient comme le besoin de se compléter l'un par l'autre, de se confondre en une seule vie, où pourtant chacun des deux restait soi.
Us étaient donc tous quatre à table, et, pour la première fois, on les avait laissés seuls. Ils l'avaient souvent
demandé, mais inutilement. Un i;eôlicr assistait à toutes leurs entrevues.
— Seuls I... dit Jean de Lourmadc', quand il s'aperçut de cette faveur. Ahl messieurs, voilà qu'on commence à faire nos volontés... Il paraît que nous sommes bien malades...
— Seuls !... dit Jean de Sarradou^ et avec des couteaux, encore!... Le geôlier prétendait que cela ne se faisait jamais.
— C'est à moi que vous le devez, dit le ministre. Je lui ai demandé si nous avions l'air de gens à suicide, et il a compris que la précaution était parfaitement inutile à notre égard.
— Ces gens, reprit un des frères, devraient être étonnés eux-mêmes, ce semble, de la confiance que nous leur inspirons. Et ce que je dis des geôliers, nous pourrions le dire aussi des juges. Avez-vous vu de quel ton ils nous parlent? C'est presque du respect. Il me semble que si j'avais à juger des gens souffrant pour leur religion, et que ces gens m'inspirassent, malgré moi, des sentiments semblables, je pourrais difficilement haïr leur foi.
— C'est au contraire, dit Rochette, ce qu'ils nous pardonnent le moins, vu que c'est un argument auquel ils n'ont rien à répondre. Ils ont eu beau nous opprimer, ils ne nous ont pas avilis. INotrc peuple est resté supérieur à leur peuple...
^ Le plus jeune. Ils portaient, selon l'usage du pays, trois noms diirérents. L'ainé s'api)elait Grenier, sieur de Commel j le second, Grenier, sieur de Sarradou.
— IGl) —
— Et notre clergé à leur clergé, interrompit de Commel.
— Oui, grâce à Dieu, reprit le ministre. La Réforme s'était annoncée comme un flambeau... Elle l'a été...
— Elle le sera encore, dirent les frères.
— Et heureux, mes amis, heureux ceux qui l'auront tenu haut et ferme, ce flambeau...
— Comme nous le tiendrons sur l'échafaud... ■ — Dieu le veuille!...
On changea de conversation.
— Voilà deux jours que le Père Bourges n'est venu, dit le ministre.
Le Père Bourges, c'était le convertisseur en titre des prisonniers protestants.
— Nous l'avons eu hier, nous, dit de Commel.
— Jamais je ne Tai vu plus embarrassé qu'avanthier, reprit Rochette.
— C'est apparemment pour cela qu'il vous a laissé tranquille.
— Espérait-il avoir meilleur marché de vous?
— S'il Tespérait, dit Jean de Lourmade, il a pu voir qu'il se trompait.
— Voyons, Jean, dit l'aîné,- raconte-nous un peu votre dispute.
— Tu y étais, frère.
— Je le sais bien^ mais M. Rochette n'y était pas.
Il était tout heureux, le grave aîné, qu'on vît comment le spirituel cadet s'était tiré d'afî'aire avec un gros dominicain.
— Nous écoutons, dit Rochette.
— Aune condition. Après ma dispute, la vôtre.
— Nous verrons. Commencez toujours.
— 11 est donc arrivé, le cher homme, avec son gros ventre, avec...
— Jean, dit sévèrement Taînc, si tu plaisantes, je m'en vais...
— Et par où, pauvre frère?... La porte est fermée à double tour. Ah ! si je n'avais qu'à plaisanter pour t'envoyer bien loin, bien loin... Il soupira.
— Mais revenons, reprit-il. Le Père Bourges est donc arrivé hier, comme toujours, doux en paroles, inexorable en dogmes. « Eh bien, mon enfant, a-t-il dit, on va donc la finir, hélas ! comme on Ta commencée, cette année où Dieu vous a offert tant de moyens de salut! Je n'aurais pas cru qu'à la Saint-Sylvestre...
— Qu'est-ce que la Saint-Sylvestre, monsieur? lui ai-je dit. — Notez que je le savais très-bien.
— La Saint-Sylvestre, mon enfant, c'est le 31 décembre, la fête d'un grand saint, d'un pape...
— Tous les papes sont saints.
— Nous n'avons jamais dit cela.
— Vous ne les avez pas tous appelés Votre Sainteté?
— Un litre... une formule...
— Oui... Et rinfaillibililé?
— L'infaillibilité, mon enfant, c'est autre chose. Du moment que ce privilège était attaché au siège de Rome, il fallait bien que tous...
— 11 le fallait, en effet, pour que le système ne croulât pas. Mais quand un Alexandre VI...
— Nous y voilà!... Toujours Alexandre VI...
— Vous savez assez que ce n'est pas i^ar impossibilité d'en nommer d'autres.
— Non... malheureusement... Mais pourquoi toujours le plus mauvais? Voyez-vous rien de semblable aujourd'hui? Le pape actuel, Clément XIII...
— Vaut mieux, d'accord ^ mais il pourrait valoir pis, quoique ce fût difficile, et il n'en serait pas moins le pape, et vous n'en seriez pas moins tenus de croire", de professer, que le Saint-Esprit parle par sa bouche.
— A quoi bon aller supposer...
— Vous ne voulez pas que je suppose? Laissez-moi raconter, alors, et ne m'empêchez pas de nommer Alexandre VI. Qu'il y ait eu dix papes de sa force, ou un seul, ou cent, qu'il doive ou ne doive pas en exister de semblables à l'avenir, qu'importe? Vous n'en êtes ni plus ni moins obligés de soutenir que Dieu a parlé et pourrait parler encore par des hommes abominables.
— Ses voies ne sont pas nos voies, dit l'Écriture. Il a fait assez d'autres choses que nous serions tentés de trouver invraisemblables, immorales...
— Sans doute 5 mais avant de les trouver bonnes, ces choses qui nous paraissent mauvaises, nous avons le droit de nous assurer si elles viennent bien de lui. Ce n'est même pas un droit, c'est un devoir, car il y aurait de rim piété à laisser mettre sur son compte tout ce que l'ambition ou l'ignorance pourraient lui avoir attribué. Ainsi, monsieur, ajoutai-je, choisissez : ou laissez-nous parler des mauvais papes et de la monstrueuse invraisemblance d'un système dans lequel ils sont forcément aussi infaillibles que les meilleurs, ou allons au fond de la question, et voyons si les meilleurs ont réellement été mieux infaillibles que les autres.
— Tu es Petrus, et super hancpetram...
— Nous y voilà I dirai-jc aussi , comme vous tout à riicure à propos d'Alexandre VI.
— r« es Pet rus...
— Oh! de grâce, laissons les mots. Ceux-là sont d'un grand effet, je le sais, pour qui ne connaît de TÉcriture que ce qu'on vent bien lui en dire- mais vous comprenez qu'avec nous qui la savons par cœur...
— Vous avez le livre-, vous n'avez pas le llambcau qui permet d'y lire.
— Et ce flambeau, c'est?...
— La Tradition.
— Permettez. Dans cette question, c'est précisément à la Tradition que j'en appelle.
— Je serais curieux...
— A la Tradition, oui, monsieur; à la plus ancienne, bien entendu, et k la plus sûre.
— Qui est?...
— L'Écriture elle-même. C'est à elle, c'est à l'histoire des trente ou trente-cinq premières années de l'Église qu'il est naturel, ce me semble, de demander l'explication de ces paroles. Eh bien , me permettez-vous de vous adresser, sans sortir de là, deux ou trois questions bien simples?
Il n'est pas pour les questions simples , le Père Bourges-, il les embrouille, d'ordinaire, avec une merveilleuse habileté. Je prenais mes mesures; je voulais le forcer à répondre o?//ou 7io7i.
— Faites, mon fils, dit-il ; faites.
— Vous citez des mots, repris-je; c'est sur des mots que je vous interrogerai d'abord. Pourriez-vous
m'indiquer, dans le Nouveau Testament, un endroit où saint Pierre soit appelé le chef de l'Eglise?
— Qu'importe, pourvu qu'il le fût?...
— C'est une autre question; nous y viendrons. Je vous ai prévenu que je commençais par les mots. Ceux de Chef de V Église ont-ils été employés, je le répète, en parlant de saint Pierre?
— Non... dit-il.
— Et Chef des Apôtres?.,, poursuivis-je.
— Non... répéta-t-il.
' — Eh bien, monsieur, de ces deux questions auxquelles vous venez de répondre non, j'en tire une troisième : Peut-on raisonnablement supposer que le livre des Actes, que tant d'Épîtres, que le Nouveau Testament, enfin, n'eût pas donné une seule fois à saint Pierre un titre qui eût été le sien? Et tandis que vous ne pouvez écrire une page, une ligne, sur son prétendu successeur, sans être conduit à énoncer sa qualité de chef de l'Église, — un volume entier se serait écrit sans que ce titre arrivât une seule fois sous la plume des auteurs I...
— Nous ne savons pas, objecta-t-il, si nous avons tout ce que les apôtres ont écrit.
— C'est possible, repris-je; mais voyons... là... en votre âme et conscience... Estimez-vous que ce que nous avons d'eux soit assez court pour qu'ils aient pu, saint Pierre étant le chef de l'Église, ne jamais lui donner ce nom?... Que saint Paul ait pu écrire aucp Romains, et cela très-longuement, sans même le nommer?... Que ce même saint Paul ait pu adresser à tant d'Églises des conseils et des ordres de tout genre, sans
leur dire un mot d'un lien quelconque établi ou à établir entre elles et saint Pierre ou les successeurs de saint Pierre?... Non, monsieur, nonl... Devant Dieu, la main sur la conscience, vous ne me direz pas oui.
Son embarras était visible^ je puis même dire, en toute vérité, que je n'ai jamais trouvé de catholique assez hardi pour affronter la question ainsi posée. Plus on vous aura soutenu qu'il faut un chef, qu'il y en a un, qu'il y en a toujours eu un, — plus on aura de peine à expliquer pourquoi le fameux Tu es Petrus n'est jamais revenu dans les écrits des apôtres.
— Vous auriez pu ajouter, dit le ministre, que le Tu es Petrus lui-môme ne se lit que dans un des Évangiles. Si ces mots ont eu, aux yeux des apôtres, l'importance qu'on leur a donnée plus tard, comment en expliquer l'omission chez trois des quatre historiens de Jésus- Christ?
— Voilà qui est piquant, en effet, dit Jean de Lourmade. Je n'avais pas fait cette remarque , et elle a échappé, je crois, à nos controversistes. Que ne savaisje cela hier!... Mais bahl Qu'aurais-jc gagné de plus'/ Ces gens-là sont tellement cuirassés contre l'évidence, qu'il n'y a pas plus à les battre avec dix arguments qu'avec un seul.
En attendant, il ne me répondait rien ou presque rien, car j'avais soin de n'avancer que des faits, et des
faits irrécusables. Je rétourdissais de questions, courtes, directes, sur lesquelles il n'y avait pas à biaiser. Vous rappelez-vous, lui disais-je par exemple, un cas où un apôtre ait été repris par un autre?
— Oui, me dit-il.
— Et cet apôtre repris, c'était?...
— C'était... saint Pierre.
— Bien, Et à quelle époque, s'il vous plaît?
— Je ne me lappelle pas bien...
— La date est dans rÉpîtie aux Galatcs. C'est quatorze ans, monsieur, quatorze ans après le premier voyage de saint Paul à Jérusalem, c'est-à-dire à une époque où on commençait à voir partout des chrétiens, partout des églises, et où la primauté de Pierre avait eu, fût-ce malgré lui, mille occasions de s'exercer, — c'est alors que saint Paul dit lui avoir résisté a en face, parce qu'il méritait d être repris. » S'excuse-t-il, au moins, d'avoir résisté au chef de l'Église? Non. Ni là, ni ailleurs, pas un mot, pas une syllabe qui indique que saint Paul se regardât ou fût regardé comme inférieur à saint Pierre.
J'insistai encore assez longtemps, poursuivit Jean de Lourmade, sur ce côté tout négatif de nos argumentalions anti- romaines. Plus j'énumérais d'invraisemblances, plus il m'en venait à l'esprit. Je n'ai jamais compris qu'un homme de bonne foi ne se sentît pas écrasé par ce silence des Épîtres sur les prérogatives de saint Pierre, ])ar cette pleine indépendance des autres apôtres envers lui, par cette absence, entni, de tout appel, de toute allusion môme à un chef visible, quoi qu'il fût.
Le Père avait fini par m'interrompre à tout moment.
(( Mais la Tradition... ^lais la Tradition... » disait-il, comme ils disent tous. La Tradition!... répondais-je ^ mais, encore un coup, la voilà ! Voilà celle des trente premières années de l'Église. La voilà écrite, authentique, inaltérable... Et la meilleure preuve qu'elle n'est pas pour vous, c'est cet empressement à en appeler sans cesse à je ne sais quelle autre tradition, qui commence on ne sait où...
— Elle commence aux apôtres, dit-il.
Je vis bien à ces mots, quand je ne l'aurais pas su, combien est épais le bandeau qu'une position désespérée a mis sur les yeux de nos adversaires. Ce qui m'arrivait là avec ce pauvre Père Bourges, c'est ce qui nous arrive tous les jours avec la plupart des catholiques. Ils n'oseraient vous dire que saint Paul ait parlé du pape; ils renonceront à vous expliquer comment il a pu écrire, soit aux fidèles de Rome, soit, de Rome même, à d'autres fidèles, sans faire mention d'un chef (juelconque, sans nommer saint Pierre autrement que dans le cours de deux ou trois récits; ils avoueront, en un mot, car c'est l'avouer, que des milliers de pasteurs ont été établis, que des milliers d'Églises ont été fondées avant qu'on parlât d'un centre, d'un chef... Et ils se remettront à vous citer, comme venant droit des apôtres, ces mêmes traditions dont ils auront reconnu que les temps apostoliques ne présentent aucune trace.
Le revirement était si naïf, que je ne pus m'empê- ( lier de rire.
— Je vois bien, lui dis-je, que je travaille à remplir un tonneau percé. Voilà vingt dilïi cultes, vingt impos-
sibilités que je vous signale. Vous convenez de la plupart, et vous continuez, l'instant d'après, comme si je n'avais rien dit, comme si vous n'aviez rien avoué. J'aurais encore bien des choses à vous dire; mais à quoi bon? Je vous aurais demandé, en particulier, où vous prenez les vingt-cinq années que votre tradition assigne à l'épiscopat de saint Pierre...
— Nous ne garantissons pas ces vingt-cinq années, dit le Père Bourges.
— Garantissez-en quatre ou cinq, repris-je, et je vous défie encore de les justifier. Vous n'en trouverez pas trois, pas deux, contre lesquelles il n'y ait rien à dire...
Et je me mis à lui poser, en suivant pas à pas la chronologie des Actes, tout ce que je pus trouver de dates en contradiction avec l'idée d'un séjour de saint Pierre à Rome.
Il voulut m'arrêter sur quelques-unes, peu sûres, selon lui, et qu'on ne peut en efl'et fixer positivement. Mais, lui dis-je, nos dates seraient toutes inexactes, que vous n'en seriez pas plus avancé. Tout au plus arriverez-vous, en les espaçant davantage, à trouver une année ou deux pendant lesquelles saint Pierre ait pu, à la rigueur, faire un voyage en Italie; encore restelait-il à montrer comment ce voyage a pu ne laisser aucune trace dans ce que saint Paul écrit aux Romains, ou dans ce qu'il écrit, de Rome, à d'autres Églises. Mais arrêtons-nous, poursuivis-je, car il est clair que nous n'en finirions pas.
— Arrêtons-nous, puisque vous le voulez, dit-il. Tant que Dieu n'aura pas ouvert vos yeux...
— Qu'il les ouvre, dis-je, s'ils sont fermés ; mais
c'est de l'aritlimélique, monsieur, ce que je viens de vous objecter là. Devant de pareils arguments, celui qui a besoin d'être éclairé, c'est, je crois, celui qui y résiste, et non pas celui qui les emploie...
Il me laissa. — A vous maintenant, monsieur le pasteur.
Notre discussion, dit Rochette, a roulé sur un sujet analogue. Depuis longtemps, il en revenait sans cesse à m'objecter que je navais aucun droit à m'intituler ministre, et que la filiation apostolique, conservée dans son Église, était Tunique source de tout pouvoir spirituel. Je m'étais promis, s'il y revenait, de prendre l'offensive. Je voulais lui faire avouer combien les droits de TÉglise romaine, même à les chercher sur son terrain, sont loin d'être aussi clairs qu'elle le croit.
Avant-hier donc, je le vois arriver chargé de livres.
— C'est pour moi, ces livres?... lui dis-je.
— Pour vous?... non. Contre vous.
— La Bible en est-elle?
— Non...
— Ah ! repris-je en riant, voilà un non dont j'accepte l'augure. La Bible est donc pour moi...
— Qui vous l'a dit?
— Vous... puisque vous ne Lavez pas apportée. Mais voyons. De quoi s'agit-ili*
— Du sacerdoce, si outra^jeusement défiguré dans votre Église.
— Monsieur , lui dis-je , épargnez-moi ce langage. Avec un homme qui mourra pour avoir été minisire et pour avoir confessé qu'il l'était, vous auriez trop mauvaise grâce à user de ces grands mots dont vous usez en chaire pour nous rendre odieux ou ridicules.
— Eh bien, reprit-il, soyons calmes. Je ne demande pas mieux. Voici d'abord...
Et il se mettait en devoir de feuilleter un de ses livres.
— Permettez, dis-je. Vous savez que je ne consens jamais à quitter mon terrain, l'Écriture, à moins d'y être forcé -, forcé, s'entend, par des raisons. Je ne sais ce que vous alliez me dire ou me citer ; mais je n'ai pas besoin de le savoir. Répondez d'abord...
— Pourquoi d'abord?... dit-il.
— Parce que nos objections, tirées de l'Écriture, ont nécessairement le pas sur vos raisons, tirées de la tradition ou des Pères.
Il ferma son livre. C'était , je crois , saint Ambroise.
— Rien de plus un, repris-je, rien de plus fortement lié, au premier abord, que votre hiérarchie. Un chef unique et suprême, source de tous les pouvoirs; sous lui, des évêques qui n'existent que par lui ; sous les évêques, des prêtres qui n'existent que par les évêques. Du pape au curé de village, du curé de village au pape, la ligne est droite, visible, palpable.
Eh bien, plus ce système est clair, plus, à y regarder de près, on est frappé des obscurités qu'il renferme. Plus la chaîne est droite et tendue, mieux on peut voir ovi manquent des anneaux.
D'abord , il faut que je vous demande si vous êtes iiltramonlain ou gallican...
— Qu'importe? dit- il vivement. Nous reconnaissons tous, cela suffit, la suprême autorité du Saint- Siège.
— Oui... mais comment la reconnaissez-vous? Je sais assez que les deux partis évitent, en général, d'approfondir ce point ^ ils sentent qu'ils ne le pourraient sans soulever les plus dangereuses querelles. Tous , dites-vous, reconnaissent l'autorité du Saint-Siège; mais, je le répète, comment? Pour les ultramontains, le pape est le chef nécessaire, indispensable, de la biérarcbie et de l'Église. Tout, non-seulement vient de lui, mais ne peut venir que de lui. Pour les gallicans, au contraire, s'il est actuellement et en fait le cbef de l'Église, il ne l'est pas indispensablement. C'est l'Église elle-même qui l'a créé prince des prêtres-, c'est elle qui, par besoin d'ordre, Ta fait le dispensateur suprême des pouvoirs dont elle seule est la source. En un mot, selon que vous êtes ultramontain ou gallican, le pape, selon vous, sera pape de droit divin, ou seulement de droit ecclésiastique et bumain. Encore une fois donc, qu'etes-vous ?
J'eus beau faire ; il ne se prononça pas. C'étaient des distinctions, des mais^ des s/, à faire envie à un jésuite.
— Eb bien, rcpris-je, puisqu'il ne m'est pas permis de savoir lequel des deux vous êtes, permettez-moi de les attaquer tous les deux.
Le gallican est évidemment mieux d'accord avec l'bistoiro. Quelque opinion que l'on professe sur les rela-
lions existant, au quatrième et au cinquième siècle, entre révèquc de Rome et ceux des autres églises, il est incontestable que ceux-ci ne recevaient pas ce qu'on a appelé plus tard V institution papale. Vous les voyez élus ici par le peuple, là par le clergé, ailleurs par le clergé et par le peuple, partout, enfin, sacrçs et installés par d'autres évèques^ mais que ces derniers eussent besoin, pour cela, d'une commission venue de Rome, c'est ce dont vous n'essayerez même pas de me montrer une trace quelconque. Notez que j"ai indiqué une époque où Rome commençait à être le centre de l'Église. Si ces traces vous manquent au quatrième et au cinquième siècle , que sera-ce au troisième et au second I Quel étonnement que celui des fi~ dèles de ce temps-là, si on se fût mis à leur dire que leurs pasteurs étaient de faux pasteurs parce que leurs pouvoirs n'émanaient pas de Tévêque de Rome!
C'est pourtant là ce que l'ultramontain est obligé de soutenir, car s'il y a eu quelque part une seule génération de pasteurs légitimes, quoique non institués par saint Pierre ou par ses successeurs, la chaîne est rompue, et la légitimité peut exister indépendamment du pape. Une génération, ai-je dit, une seule. Comptez maintenant, si vous l'osez, comptez combien il y en a eu dans les quatre ou cinq siècles dont je parlais... Ou , si vous voulez être ultramontain , niez, niez I Tous ces siècles, effacez-les. Dites que saint Paul était un usurpateur, un schismatique, lorsqu'il établissait de sa propre autorité tant de pasteurs, tant d'évèques, pour parler comme vous, — et alors, seulement alors, vous ni. 16
pourrez soutenir que le sacerdoce romain est un tout logique et complet.
Plus raisonnables au point de vue historique, les idées gallicanes n'en sont que plus loin de lormer, dans cette question, un système de quelque solidité et de quelque valeur.
D'abord, et ce n'est pas peu de chose, ce système est en pleine opposition avec celui qu'ont toujours professé les papes. A Rome, vous le savez, il n'y a pas d'opinion plus mal sonnante que celle qui fait de la papauté une charge instituée par l'Église , comptable envers TÉglise, inférieure, par consécjuent, à l'Église. Jamais les papes ne se sont contentés d'être reconnus, en fait, pour les chefs du monde chrétien^ jamais ils n'ont manqué, quand ils en ont eu l'occasion et le courage, de condamner ceux qui ne leur reconnaissaient pas un droit divin, une suprématie originelle et nécessaire. Le gallican qui nous anathématise n^est donc pas moins en désaccord, sur ce point, avec le pape qu'avec nous.
On pourrait môme dire qu'il l'est plus. Et en effet, du moment que vous renoncez à soutenir le système actuel comme datant des premiers jours de l'Eglise, en quoi différez-vous de nous .^ Ce n'est plus qu'une discussion disciplinaire. Vous préférez une forme et nous une autre ^ voilà tout. Mais entre vous et le pape, entre le gallican et l'ultramontain, il y a plus. C'est au nom de Dieu même, c'est comme un dogme, que le pape prétend enseigner sa suprématie; c'est donc, à ses yeux, un dogme que vous niez. Vous nous traitez avec la dernière rigueur, nous qui ne dillérons de vous qu'en ma-
tière ecclésiastique, — et vous vous savez condamnés par votre chef sur ce qui est, pour lui, un point de foi ! Au nom de qui venez-vous donc nous dire que nous avons défigure, c'est votre mot, le sacerdoce chrétien? Au nom du pape? Commencez par être d'accord avec lui, car vous aussi, selon lui, vous le défigurez. Au nom de l'Église? Mais il en est, lui, le seul organe officiel et légitime. L'Église, d'ailleurs, n'a jamais régulièrement prononcé sur ces questions. Tout ce qui tenait au sacerdoce, à sa nature, à la papauté considérée comme source des pouvoirs spirituels, aux relations de l'épiscopat avec elle, aux origines du système actuel, tout cela, après de longs débals, fat soigneusement éludé dans les décrets du concile de Trente.
Voilà donc, poursuivit Rochette, le résumé de ce que j'ai répondu au Père Bourges. Si je ne vous ai pas répété toutes les objections qu'il essayait de me faire, c'est qu'il n'a pas ébranlé, et comment l'aurait-il pu? un seul des faits que je citais. Ces faits restant, que deviennent les subtilités par lesquelles on tâche d'en détourner les conséquences? A cela près, d'ailleurs, le Père Bourges est un homme droit. Il n'est pas ultramontain, car il ne m'a pas soutenu le droit absolu des papes 5 il n'est pas gallican, car il a paru goûter assez ce que je disais des inconséquences et des embarras du gallicanisme. Qu'est-il donc? Il est, je crois, ce que sont la plupart des prêtres sincères. Incertains, combattus, choqués des prétentions de Rome, effrayés, d'autre part, de la position illogique et fausse où se jette tout catholique qui ne lui est pas pleinement soumis, — ils ferment les yeux, ils s'étourdissent, ils
— J8i — veulent se persuader ù eux-mêmes, en se ruant sur nous, qu'ils sont encore les amis et les champions du pape.
Kochelteen était là, lorsque le geôlier rentra.
— Eh bien, messieurs, dit-il, vous plaindrez-vous aujourd'hui? On vous a laissés assez longtemps' seuls, je pense.
— Merci, dirent les prisonniers. Une bonne journée, en vérité.
— Elle n'est pas finie, reprit Tliomme.
— Nous Pespérons bien.
— Et si elle finissait encore mieux? Si un de vos amis...
— Qui?... dirent-ils. Ce n'est pas un jour de visites.
— Autorisation supérieure.
— Quelque convertisseur, alors.
— H lui en faudrait plutôt un pour lui-même.
— Qui vous Ta dit?
— Mais... son air...
— Ah I... Et son nom?...
— M. Théo, négociant.
— Théo... dit Uochelle^ Théo... Un ancien ami, en effet. Il sera... le... bien venu...
Rochetle avait l'air calme, et cependant sa voix tremblait.
— Théo, dit-il comme le geôlier sortait, Théo, mes-
sieurs!... Mais vous ne savez donc pas?... C'est un de ses surnoms... C'est lui...
Rabaut entra, accompagné d'un jeune homme. La porte se referma. Rochette s'était jeté dans ses bras.
Ils restèrent longtemps debout, et se couvrant mutuellement de leurs larmes. Les trois frères et le jeune homme assistaient, immobiles, à ce long et muet embrassement.
— C'est vous!... murmura enfin Rochette. Vous... vous ici!... Quelque chose me disait... Comment y aurais-je cru?... me disait... que je ne mourrais pas sans vous avoir embrassé... Merci... merci...
— Mon tils... mon pauvre fils!... disait Rabaut. Te voilà!... La prison... la mort peut-être bientôt... Et moi aussi quelque chose me disait que je te reverrais encore une fois dans ce monde... Et je pouvais au moins, plus heureux que toi, demander à te voir... venir vers toi... Et me voilà... Oui... me voilà... Tu n'avais pas besoin de moi, je le sais bien, pour être fidèle... C'est moi... moi... qui avais besoin de te voir pour apprendre à l'être... Pour le lui apprendre, à lui...
Et à ces mots, se détachant des étreintes du prisonnier, il saisit la main du jeune homme qui était resté, pleurant, près de la porte.
— Mon fds, lui dit-il, c'est toi qui as voulu m'accompagner... Tu voulais le voir... Le voilà... Tu vas entrer dans la carrière ; il va en sortir, lui, par le martyre. Il n'a que cinq ou six ans de plus que toi, et il était un de nos meilleurs ouvriers. Tu arrives quand il s'en va... Que son sang, mon fils, te soit un baptême de courage et de foi..*
Le jeune homme avait voulu se jeter à genoux devant Rochette ; mais Rochette l'avait retenu. Il embrassait le fils, comme il venait d'embrasser le père.
— (]omme te voilà grandi, Saint-Étienne !... lui disait-il. Grandi de corps... grandi aussi, car nous avons l)ien souvent entendu parler de toi. en foi et.en science... Tu n'étais qu'un enfant... Te voilà homme... Eh bien, oui, point de vides dans l'armée de Jésus- Christ... Un tombe... un autre le remplace... Ton père l'a dit... Il a raison... Mais me proposer pour modèle !... Lui... lui qui a été le mien !... Qu'ai-je donc fait qu'il n'ait fait mille fois?... Je vais mourir... Eh bien, le sacrifice n'est pas là... Mourir une fois, c'e>t bien plus facile que de s'y exposer vingt ans, tous les jours, à toutes les heures... Que Dieu me soutienne jusqu'au bout, et je serai certainement plus calme, en marchant à la mort, que je ne lai souvent été dans mes courses, dans mes fuites...
Ainsi disait Rochette, et cela, avec ce laisser-aller qui est le plus haut degré du vrai courage. C'était sincèrement, naïvement, qu'il peignait le martyre comme une chose aisée, et qu'il s'en trouvait trop payé.
— Mais c'est trop parler de moi, reprit-il. Suis-je donc le seul ici que la mort mena* e? Les voilà, cher frère, ces trois amis qui pourraient bien me suivre... ou me précéder... à léchalàud... Martyrs de notre foi, ils vont être, en même temps, les victimes d'une erreur ou dun mensonge... On me condamnera comme ministre, et je le suis; on veut les condamner comme rebelles, et ils ne l'ont pas été...
Rabaut venait de s'approcher des trois frères. Il leur prodiguait ces paroles que personne ne savait trouver comnne lui.
. — Courage, leur disait-il, courage!... Dieu ne vous a pas appelés à cette épreuve sans tenir pour vous en réserve, dans les trésors de sa miséricorde, toute la force dont vous aurez besoin. Demandez-la-lui, frères... et il vous la donnera... Mais non... Vous l'avez déjà demandée... Vous l'avez déjà reçue...
Il se mit alors à raconter ce qu'il avait fait pour eux. Il ne leur cacha pas ses craintes^ il ne leur laissa aucune illusion sur les mauvaises chances du procès. Mais en leur ôtant l'espoir de vivre, il ne faisait que les détacher de la terre et raviver en eux le désir des joies du ciel. De temps en temps, on s'interrompait pour prier. Tout l'entretien n'était qu'une hymne au Dieu pour lequel on devait mourir.
— Et pourquoi, dit Rochette, ne chanterions-nous pas un de nos psaumes?... Chantons, amis... Ceci vaut bien un temple...
— Oui, dit Rabaut; après la voûte du ciel, il n'y en a pas de plus belle que celle d'une prison, quand on y est pour sa foi... Chantons... Mais Tosez-vous?... On nous entendra sûrement...
— On y est habitué.
— On permet?...
— A moins de nous bâillonner, il le faut bien.
— Chantons!...
Et d'une voix émue, il entonna Ini-mcme le centseizième psaume :
J'aime mon Dieu, car son divin secours Montre qu'il a ma clameur entendue.
A mes soupirs son oreille est tendue ; Je veux aussi l'invoquer tous les jours...
Et toutes les voix, au môme instant, s'étaient jointes H la sienne^ et les cœurs s'étaient joints aux voix: et c'était du plus profond de leur âme qu'au lieu de demander à Dieu une délivrance terrestre, ils le remerciaient d'une délivrance plus haute. Pourquoi l'auraient-ils supplié de les arracher à la mort, quand il avait déjà ôté pour eux, comme disait saint Paul, à la mort son aiguillon et au tombeau sa victoire?...
Je n'avais plus ni trêve ni repos ;
Déjà la mort me tenait dans ses chaînes-..
Il me sauva, ce Dieu que je réclame... Retourne donc en ton repos, mon âme , Puisqu'il te fait éprouver sa faveur...
Mais ils s'arrêtèrent tout à coup. Déjà, dans les intervalles des vers, ils avaient entendu comme un écho. MaiiJlenant, les sons se prolongeaient... La mélodie arrivait, faible, confuse, et cependant saisissable. Et quand ils se furent tus, quand la haute voûte n'eut plus à leur renvoyer lems propres })aroles, elles leur arrivaient encore, mais comme de dessous leurs pieds...
Les Caia.s étaient au-dessous d'eux. Ils avaient en-
tendu; ils répondaient... Et toutes ces âmes s'unissaient, à travers murs et voiitcs, dans un même élan vers Dieu.
Cependant le jour baissait. Un soleil de janvier jetait, à travers les barreaux, ses pâles et derniers rayons.
— Mes amis, dit Rabaut, il faut nous quitter. Je vous reverrai, j'espère... On m'a dit que je pourrais revenir... Et pourtant...
Sa voix tremblait. On sentait des larmes sous ses paroles.
— Messieurs, dit le geôlier qui rentrait, encore une visite... Elle vous fera peut-être un peu moins de plaisir, celle-là... Mais...
— Le Père Bourges, je parie, dit Jean.
— Non... pas lui... Quelqu'un qui vient de sa part...
— C'est tout comme, alors. Un prêtre?
— Un prêtre.
— Qu'il vienne... Au fait, ajouta Lourmade en riant, — car il retrouvait toujours, le pauvre enfant, son insoucieuse gaieté, — il n'a pas besoin de notre permission.
— Les corbeaux flairent la mort, dit l'aîné.
— Ils pourraient bien nous trouver encore vivants. L'autre a été battu. 11 envoie des troupes fraîches...
— Chutl...
Le piètre arrivait. C'était un homme assez grand, maigre, le front haut, les yeux petits, la tête légèrement inclinée du côté gauche, une de ces i)hysionomies qui font, pour s'annuler, autant d'efforts que d'autres pour se donner du relief. Au reste, si le demi-jour l'eût permis, on aurait deviné sans trop de peine que cette allure ne lui était pas habituelle. On aurait senti l'homme plus accoutumé à dominer qu'à être humble, et à menacer qu'à être poli.
Tl l'était pourtant, et beaucoup, en s'approchant des prisonniers. Le chapeau sous le bras, il saluait de la tête et de la main avec une grâce irréprochable.
— Un jésuite... murmura Jean.
— Messieurs, dit-il, ne soyez pas surpris...
Rabaut, à la voix, reconnut l'homme. C'était le Satan de son Judas, le démon du vieux d'Ambly, l'homme aux pincettes rouges.
— Ne soyez pas surpris, disait donc le Père Charnay, si j'ai saisi, peut-être indiscrètement, l'occasion de vous voir. Le Père Bourges, mon ami, est seul chargé de vos consciences... Il n'a, d'ailleurs, nul besoin de moi...
Il mentait. C'était le Père lui-même qui l'avait prié de lui venir en aide auprès de ces malheureux endurcis, comme il disait. Le jésuite avait calculé l'honneur qui lui reviendrait de leur conversion 5 mais comme elle n'était rien moins que probable, il ne voulait pas avoir Tair de l'entreprendre à ses risques et périls.
— Le Père Bourges, re; rit-il, m'a parlé de vous avec le plus tendre intérêt. Vous montriez, m"a-t-il dit, un courage... une... persévérance... dignes d'une
meilleure cause... Voilà surtout ce que j'ai voulu voir, chers frères, et... Mais vous n'êtes pas seuls?...
Il venait d'apercevoir Rabaut et son fils. On se rappelle qu'il ne le connaissait pas.
— M. Théo, négociant, un de nos amis... et son fils... se hâta de dire Rochette.
— Un de vos amis et de vos... coreligionnaires... sans doute... dit le jésuite.
— Oui, monsieur, dit Rabaut.
Grande était l'anxiété. Le jésuite avait l'air sincère dans sa surprise; mais ce n'était pas une raison pour qu'on le crût réellement surpris. Il pouvait avoir su la présence de Rabaut; il pouvait avoir à ses ordres, derrière la porte, des gens prêts à se saisir du ministre.
Rabaut était, comme toujours, le plus calme. S'il m'a su ici, pensait-il, ses mesures sont prises, et il est inutile que je cherche à lui échapper. S'il ne sait rien, il ne me connaît pas. Seulement, n'ayons pas l'air de le fuir.
El il lui offrit une chaise. Charnay s'assit, non sans un grand salut.
— Messieurs, dit-il, oserai-je vous demander lequel de vous est M. Rochette?...
Rochette s'inclina.
— Vous êtes bon raisonneur, monsieur, dit-on... continua le jésuite.
— Est-ce que le Père Bourges s'en serait aperçu !... demanda Jean.
— 11 m'a aussi parlé de vous, monsieur, reprit Charnay, en s'adressant au jeune homme.
— De moi?...
— De vous. Jai déjà reconnu la vivacité... l'esprit... qu'il vous donnait...
— Je suis, eu vérité, contus...
— Ah! mon enfant, oc n'était pas un éloge. L'esprit... l'esprit... Il a pcirdu plus de gens qu'il n'en a sauvé... Ilourcux les simples...
— Heureux Père Bourges!...
Charnay sourit, car tout en disant du mal de l'esprit, il tenait à montrer qu'il en avait plus que son confrère. Mais il reprit aussitôt son sérieux.
— Oui, reprit-il-, heureux les simples! Heureux ceux qui ne contestent pas! Dieu résiste aux orgueilleux, est-il écrit; mais il fait grâce aux humbles. Craignez de lutter contre Dieu...
— Dieu, n'est-ce pas, c'est vous et vos amis?...
— C'est l'Église, mon ami, l'Église, sa fille bienaimée, dont je ne suis moi-même que le très-humble enfant et le très-indigne ministre.
Et il s'inclinait, les yeux baissés, les mains croisées sur la poitrine.
— Voilà bien de l'humilité, dit Jean, au service d'un grand orgueil.
— L'Eglise use de ses droits, reprit-il, un peu déconlenancé. H n'y a pas d'orgueil à se donner des privilèges, quand on les a reçus de Dieu. L'infaillibilité...
— Monsieur, interrompit Rabaut, mes amis n'ont peut-être pas huit jours à vivre. Est-ce que vous n'auriez rien de mieux à leur ollVir t(ue des thèses théologiques, même à les supposer fort justes?...
— Laissez, laissez, dit Rochettc. Martyi^ veut dire
témoin... Pourquoi ne rendrions-nous pas, jusqu'au bout, témoignage de notre foi? vSi ces messieurs tiennent absolument à ce que le martyre soit complet...
— Ah I que parlez-vous de martyre!... s'écria onctueusement Cliarnay. Nous qui donnerions notre sang pour que vous consentiez à vivre!...
Nous avons vu qu'on offrait toujours la vie aux ministres, \x\^ condition d'abjurer. La même proposition avait été faite aux trois frères.
— Autant vaudrait, reprit le ministre, nous mener droit à la mort, que de nous offrir la vie à un prix auquel on sait que nous ne souscrirons pas. Nous l'avons assez dit, dès le premier jour, au Père Bourges ; nous avons même ajouté, s'il faut tout dire, que la proposition nous paraissait passablement immorale. Tuer les gens pour leur foi, ce n'est qu'une cruauté ou qu'une folie: mais les placer entre leur conscience et l'échafaud, offrir en prix au mensonge le plus attrayant des biens de ce monde, la vie, pousser des malheureux à se perdre devant Dieu tout en se déshonorant devajit les hommes, — voilà qui est plus cruel et plus indigne que tous les cachots et tous les supplices ! Au reste, ajouta Rochette, je parle ici de la chose, non des hommes. Je sais qu'il y a parmi vous beaucoup de gens qui croient n'être que charitables en nous offrant la vie à la condition d'abjurer. Mais ce qui les absout dans ce cas est, d'autre part, un des plus graves reproches qu'il y ait à faire à votre Église. C'est elle qui leur a appris à considérer le salut comme attaché à la profession extérieure de son culte et de ses dogmes; c'est elle qui, sans l'enseigner nettement, mais par
ni. 17
Tensemblc de ses lois, de ses formes, de ses tendances, a généralisé celle opinion que lesscnliel est dèlre ù elle, que le plus mauvais des siens est plus près du salut que le plus pieux des hérétiques. Dès lors, peu importe comment on sera venu ou revenu à elle. Que la conversion ait été spontanée et sincère, ou qiTun vil amour de la vie en ait été le seul motif, — c'est égal : vous êtes rentré en grâce devant TÉglise et devant Dieu. De cette manière, la fin justifiera toujours les moyens. Confiscations, amendes, vexations de tout genre, prisons, galères, supplices, tout sera bon pour ramener au giron de TÉglise ceux qui prétendraient rester dehors...
— Distinguons... distinguons... disait Charnay.
— Jésuite... jésuite... répétait Jean de Lourmadc à part soi.
— Distinguons, répéta Charnay. Cos galères , ces échafauds, l'Église n'a rien à y voir. Elle a horreur du sang, l'Église. Abhorret à sanguine. Les armes spirituelles, voilà les seules qu'elle puisse et veuille avoir.
— Ainsi, dit Jean, quand nous allons aux galères...
— De qui est ledit qui vous y envoie ?
— Quand on nous tue nos minisires...
— Qui a prononcé la sentence?
— A merveille. Pure calomnie, après cela, que de vous attribuer les horreurs de Tlnquisition. L'Inquisi-
tion, même on Espagne, n"a pas versé nne goutte de sang... Non... Elle ne lait que vous remettre à certains officiers royaux... Elle sait très-bien, il est vrai, que vous serez brûlé ; mais le mot n"est pas rlans la sentence. Condamner à mort!... fi donc!... L'Église!... nne mère si tendre!...
Mais tout en raillant, Jean s'était levé. L'ironie ne lui suffisait plus. L'indignation débordait.
— Et vous osez, s'écria-t-il, vous osez nous dire cela en face! Vous ne sentez pas qu'il y en aurait assez pour nous donner, si nous ne l'avions déjà, le dégoût et l'borreur de votre Église!... Quoi! parce que ce ne sont pas des prêtres qui ont signé les édits de Louis XIV, ce n'est pas elle qui en a la responsabilité!... Parce que ce ne sont pas des prêtres qui siègent ici au parlement, ce ne sera pas elle qui nous aura envoyés à la mort!... Mais où nos rois Tont-ils donc prise, cette monstrueuse doctrine qui les fait souverains des âmes aussi bien que des corps? Qui la leur a vantée, qui les a chargés de la maintenir, fût-ce avec le fer et le feu, cette unité dont vous avez fait votre idole? Qui les a loués et bénis de tout ce qu'ils ont imaginé de plus cruel contre les ennemis de cette sanglante chimère? Qui leur a perpétuellement présenté l'oppression des hérétiques comme le plus sûr moyen de plaire à Dieu, de racheter leurs péchés ou leurs crimes? D'où s'élèvent, en France, les cris d'indignation, dès que le gouvernement parait vouloir nous laisser respirer?... Et toutes ces atrocités, vous vous en laveriez les mains! Et tout ce sang versé, il suffirait d'un « Distinguons» pour qu'il ne retombe pas sur vous !... kLc roi !... les
cdits!... les parlements!... x) Le roi, ce n'est que le bras; mais la tête, c'est vous !...
Le jésuite avait souvent essayé, mais en vain, de l'interrompre. Debout, l'œil en feu, Lourmade l'écrasait de son geste et de son regard.
Qu'aurait-il pu répondre? La véhémence des paroles n'empêchait pas l'exactitude des faits.
Mais son étrange « Distinguons » n'en était pas moins, depuis longtemps, dans toutes les bouches intéressées à décharger l'Eglise et le clergé. Nous le retrouvons, longtemps après, jusque dans le mémoire où Malesherbcs concluait à l'émancipation des protestants. ((Les évoques du Languedoc demandèrent en 1752, dit-il, l'exécution rigoureuse des lois deLouisXIV. Ce ne put être en qualité d'évêques qu'ils firent cette demande. Les évoques sont des ministres de paix. Lorsqu'ils conseillent des supplices, ils se regardent comme des laïques consultés par le roi.» Grande consolation, assurément, pour les victimes de leurs conseils sanguinaires! Mais ce que Maleshcrbes n'écrivait évidemment que par précaution oratoire, pour n'avoir pas trop à Uétrir les rigueurs dont il demandait la cessation, d'autres le disaient, le disent encore, avec la plus incroyable assurance. C'est dans de gros livres, aujourd'hui, qu'on a osé dire aux fils des martyrs que l'Eglise n'avait pas tué leurs pères. C'est sérieusement et savamment (pi'on a prétendu prouver comme quoi l'Inquisition ne condamnait pas à mort.
Mais comme Jean de Loiirmade continuait , avec une ardeur croissante, à démolir cet abominable sophisme :
— C'est assez... Calme-toi... dit enfin le frèie aîné. Crois-tu donc que monsieur ait besoin d'être convaincu?... Vous connaissez le Père Charnay, n'est-ce pas?... ajouta-t-il en s'adressant à Charnay.
— Le Père... Charnay?... dit le jésuite.
— Oui... L'inspecteur des missions...
— Eh bien?...
— Eh bien, allez lui demander si ce n'est pas lui qui nous envoie aux galères, et s'il croit être, en nous y envoyant, autre chose que l'agent zélé de votre Église.
Charnay respira, heureux, car il se croyait également inconnu à tous les témoins de cette scène, de n'avoir pas fait annoncer son nom. Plus qu'à Rabaut lui-même, il lui tardait maintenant d'être dehors.
— Messieurs, dit-il, j'avoue que je ne m'attendais pas à de pareilles attaques. J'étais venu... par pure charité... Je voulais vous parler... au nom de TÉglise, il est vrai... Mais ses droits ne dépendent pas du plus ou du moins de... sévérité... que les hommes ont pu mettre à les faire valoir. Nous sommes de pauvres pécheurs... Nous |)Ourrions l'être encore davantage, que l'Église n'en serait pas moins l'Église... l'héritière des promesses... la colonne de la vérité, comme dit saint
Paul... notre mère à tous, enfin, et à vous aussi qui la repoussez. Quoi! Dieu aurait envoyé son fils pour apporter la vérité au monde, et ce trésor aurait été laissé à la merci dos imaj;inalions humaines I L'œuvre de Dieu aurait été abandonnée de Dieul... Mais songez-y donc, chers amis. Est-ce ainsi que vous agiriez vousmêmes? Des lois, et point de magistrats I Un livre infaillible, et personne pour l'interpréter infailliblement! Autant vaudiait qu'il ne fût pas infaillible. Autant vaudrait, pour mieux dire, qu'il ne nous eût pas été donné.
— Monsieur, dit Rabaut, vous croyez, je pense, à la sainteté de Dieu.
— Quelle question I
— Vous croyez que Dieu a fait Thomme?
— Mais... sans doute...
— A son image ?
— A son image. C'est l'expression de la Bible.
— Eh bien, voyons. 11 est inadmissible, dites-vous, qu'en nous donnant une loi Dieu nuit pas pris ses mesures pour la garder de toute altération. Très-bien 5 mais écoutez, car jai aussi un raisonnement à faire. Dieu est saint; Dieu a créé l'homme, et cela, à son image. Il la donc créé pur et saint. Qui admettra, après cela, qu'il n'ait pas pris en même temps ses mesures [)0ur le maintenir pur, saint, impeccable? — Mon raisoimement vaut le vùlre. Il n'a qu'un défaut : c'est que la conclusion en est positivement contraire aux faits. Ouvrage d'un Dieu bon, l'homme est mauvais.
— Mais, dit Charnay, cela s'explique. L'homme est libre. A moins d'en faire une machine...
— Prenez garde, reprit Rabaut. Je n'ai pas dit que ce fût inexplicable-, j'ai dit que, à priori^ nous ne nous serions pas figuré un Dieu saint permettant le mal. Puis donc qu'il le permet, vous ne pouvez pas davantage supposer qu'il ait voulu, une fois la Révélation donnée, rendre l'erreur impossible.
— Aussi ne prétendons-nous pas, dit le jésuite, que l'argument à priori soit de nature à suffire. L'Église a reçu, Dieu merci, des assurances...
— VEçjlise^ om... Mais quelle Église? Ne jouons pas sur les mots, je vous en prie. Vous savez aussi bien que nous que quand les apôtres disaient l'^^Z/se, ils parlaient de tous les chrétiens.
— C'est que tous les chrétiens, alors, n'en formaient réellement qu'une.
— En voilà maintenant plusieurs, c'est vrai; et toutes ces assurances, dites- vous, la vôtre en a seule hérité. Mais qui nous l'affirme? Elle. Nous voilà donc, dès l'entrée, dans un cercle vicieux. « Je suis infaillible. — Pourquoi? — Parce que Dieu l'a déclaré, — Où? — Dans l'Écriture. — Mais nous ne les y voyons pas, nous, ces déclarations. — N'importe. Elles y sont. — Et qui nous le garantit? — Moi. » Voilà en effet, monsieur, à quoi reviennent forcément toutes vos argumentations sur ce sujet, a Je suis infaillible, car je l'affirme. Je l'affirme, parce que je suis infaillible. » Vous avez beau faire. Il faudrait une démonstration antérieure à la vôtre, indépendante de fautorité à établir. Cette démonstration , où irez-vous la chercher?
— Voilà , dit Charnay, une question qu'on n'attendrait pas d'un protestant. Où j'irai chercher mes pre-
mièrcs preuves ?... Eh ! clans le livre où vous cherchez, vous, toutes les vôtres.
— Nous, reprit le ministre, c'est autre chose. Plus nous recourons à la Bible, plus nous sommes fidèles à nos principes; vous, tout appel à son autorité est un abandon des vôtres.
— Ne Tavons-nous pas toujours regardée comme la première et la plus sûre des sources de la foi ?
— Comme la première, oui 5 comme la plus sure, non. Ce n'est pas la Bible, chez vous, qui conduit sûrement à la vrai foi ^ c'est la Bible interprétée par TÉglisc. Que signitîo donc , de votre part, un appel direct à l'Ecriture? N'est-ce pas une invitation à Texamen? Mais Texamen, c'est le Protestantisme. 11 faudra donc, pour devenir catholique, commencer par être protestant?... Non, non! L'autorité s'impose; elle ne se prouve pas. Dès qu'elle cherche des raisons, ce n'est plus l'autorité.
Je vais plus loin, poursuivit Rabaut. Je maintiens que les textes mêmes sur lesquels votre Église appuie ses prétentions à l'infaillibilité ne peuvent, au fond, compter pour rien. E'Écrilure abonde en déclarations tout aussi formelles dans leurs termes, et que vous n'auriez pas l'idée d'ériger en promesses positives. « Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom , il vous l'accordera, w — « Dieu accorde le Saint-Esprit à tous ceux qui le lui demandent. » Voilà qui est clair, plus clair que tout ce (pii a été cité en faveur de votre Église. Le quaker est tout aussi fondé, d'après ces déclarations, à se croire inspiré du Saint-Esprit , que l'Église , d'après dautres, à se déclarer infaillible. C'est donc, vous le voyez, une question qui ne saurait être tranchée
affirmativement, par rÉcrilure, en faveur de personne. Quand je n'aurais pas un mot à répondre à tout ce que vous avanceriez pour me prouver que l'Église doit être infaillible, resterait toujours à examiner si elle Ta été, et l'examen serait à recommencer à chaque dogme, à chaque fraction de dogme.
Vous posez toujours en principe que Dieu veut Tunité. Y travailler, dès lors, n'importe par quels moyens, c'est être ouvrier avec Dieu. Il veut l'unité ! Vous n'en savez rien. Que dis-je? ouvrez les yeux, et vous serez bien plutôt conduit à penser qu'il ne la veut pas, au moins telle que Tentend votre Église. Quoi I il laurait voulue, véritablement voulue, lui, le Tout-Puissant, et nous en serions encore, au bout de dix-huit siècles, à ne pouvoir nous entendre ! Elle serait nécessaire au salut, et il en aurait laissé ouvertes tant de portes par où l'on peut sortir ! La meilleure preuve, à mes yeux, qu'il ne l'a pas voulue , que le salut n'y est pas attaché , c'est qu'elle n'existe pas.
Cela posé, avez-vous, pouvez-vous avoir le droit de forcer qui que ce soit à faire son salut par un moyen plutôt que par un autre? Vous allez me répondre qu'il n'y a pas deux moyens, et que, si vous voulez nous forcer à user du vôtre, c'est qu'il est le seul. Soit; mais vous mêlez là deux choses dont l'une n'emporte aucunement l'autre. Droit d'enseigner n'est pas droit de contraindre. Les apôtres avaient incontestablement le premier; quand se sont-ils arrogé le second? Les paroles mômes que vous citez pour établir l'infaillibilité de votre Église, quelle mention font-elles d'une contrainte à exercer contre ceux qui n'écouteront pas sa voix?
(( Force-les d'entrer, « dit lÉcriturc; mais il est clair qu'à une époque où l'Ëgiise était elle-même persécutée, ces mots ne pouvaient être entendus que des elîorls du zèle et des edets de la persuasion.
Je le répète donc : rinfaillibililé, à la supposer prouvée, n'emporte pas droit de contraindre. Dieu, qui pourrait forcer sans violence et par une simple action surràme,ne le fait pas. Pourquoi? Nous Tignorons; mais le fait n'en est pas moins là : il pourrait, d'un mot , nous unir, et il nous laisse divisés. Ce pouvoir qu'il n'exerce pas, comment supposer qu'il vous l'ait remis, à vous qui ne pouvez l'exercer qu'en tourmentant vos frères, qu'en souillant le christianisme des plus odieuses rigueurs?
Direz-vous maintenant que ces rigueurs ne prouvent ni pour ni contre, que l'autorité de l'Église est indépendante des moyens, bons ou mauvais, par lesquels on l'a soutenue? Je répondrais que cette autorité, sans les rigueurs, n'est qu'un mot. Qu'est-elle, je vous le demande, dans les pays où le pouvoir séculier n'est plus à son service? En France, sans l'appui que le gouvernement vous prèle, que pourriez-vous contre nous? Que poiivez-vous, même avec ce secours, contre l'incrédulité? Quel hérétique avez-vous converti, quel incrédule avez-vous réduit au silence en lui enjoignant, au nom de l'Kglise, mais sans menaces, sans rigueurs, de se taire et de croire ? Où avez-vous vu que le prêtre, s'il n'a derrière lui de quoi se faire obéir, soit plus écouté que nos pasteurs? La persécution, monsieur, la persécution, voih'i le complément nécessaire, indispensable, du système romain. L'autorité, par elle-même,
n'existe que pour qui veut bien s'y soumettre; mais alors, c'est la liberté. Pas de milieu : liberté — ou persécution. Ne nous parlez donc pas d'autorité, d'infaillibilité : ce sont ou de vains mots, ou d'atroces choses. S'il n'y a rien derrière , on s'en rira ; s'il y a quelque chose, c'est nécessairement un échafaud.
Mais Rabaut s'était oublié. On venait d'apporter de la lumière, et Charnay pouvait voir son nouvel interlocuteur. L'abondance de sa parole, l'aisance de ses gestes, ce je ne sais quoi qui décèle un homme habitué à parler, Tattention des autres et de Rochette luimême, qui s'était tù depuis que Rabaut parlait, tout, enfin, avait concouru à faire penser au jésuite que M. Théo, le négociant, pourrait bien être un peu plus. Aussi, depuis quelques moments, il n'écoutait presque pas. On pouvait lire dans ses yeux qu'il cherchait autre chose qu'une réponse à faire, ou qu'une erreur à relever.
Ce sourd travail intérieur, Jean de Lourmade s'en était le premier aperçu. Il en avait suivi les phases sur la physionomie du jésuite 5 il avait deviné, lors des derniers mots de Rabaut , comme un effort pour comprimer une illumination soudaine. C'en est fait. Charnay a compris que son interlocuteur est un ministre. Qui sait?... Peut-être l'a-t-il déjà nommé.
Il l'avait nommé, en eft'et; et Rabaut lui-même,
— 20i — lio|) tard, s'en était mieux aperçu que personne. Plus liahile par courage que le jésuite par dissimulation, il n'avait rien laissé voir de son trouble^ mais cet elTort surnaturel avait achevé de réi)uiser. Sa langue, jusquelà aussi libre que jamais, s'était tout à coup paralysée. Cet écbafaud, qu'il avait montré se dressant derrière tous les décrets de Home, il venait de l'apercevoir derrière son ennemi. Il se voyait pris, pris avec son lils^ deux vies à perdre, deux morts à subir, car il n'y avait pas de grâce à attendre d'un Charnay, et il était plus que douteux que le procureur général, qui s'était assez compromis en lui permettant d'entrer, voulut se compromettre encore plus en le faisant sortir. D'ailleurs, une fois la chose ébruitée, ce magistrat luimême n'y pourrait probablement rien.
Ils s'étaient donc mutuellement compris. Us se regardaient, immobiles, également fascinés. Charnay n'osait saisir sa proie 5 Rabaut retenait son haleine, comme si le moindre mouvement eût dû l'envelopper dans le lilet qu'il sentait déjà jeté sur lui. Les autres attendaient, glacés de crainte, l'issue de cet effrayant duel.
Enlin Charnay, se levant à demi, l'œil étincelant, le sourcil froncé, le bras étendu vers le ministre :
— C'est Rabaut I...
Personne ne remua.
Mais Rabaut, à son tour, leva la main, et, le doigt dirigé vers le jésuite :
— C'est Charnay I...
— Charnay!... s'écria-t-on.
Cette explosion dhorreur lui avait rendu son audace, il se leva impétueusement.
— Oui!... criait-il^ oui... c'est Charnay!... Vous le savez maintenaiil... Vous le saurez encore mieux... C'est Cliaruay, hérétiques!... Oui... tu as bien deviné, toi... Et moi aussi... A mon tour, prédicant!... Tu m'as joué à Aigues-Mortes... Tu m'as joué au Pont-de-M ontvert... Tu ne me joueras pas à Toulouse... A moi, geùlierl... A moi!...
Et il s'élançait vers la porte.
Mais Jean Tavait prévenu. Armé d'un des couteaux qu'on avait laissés sur la table, il avait bondi jusqu'au prêtre, et, le saisissant par le bras :
— Pas un mot... pas un cri... On vous a peut-être entendu... On viendra... Inventez un prétexte... Dites... ce que vous voudrez... Je ne vous dis, moi, qu'un mot... Si M. Rabaut est pris, vous êtes mort...
— Laissez-moi, dit Charnay. Je veux sortir...
— Vous ne sortirez pas.
— Je ne sortirai pas?...
— Non... jusqu'à ce qu'il soit sorti... et en sûreté...
— Je ne dirai rien.
— Oui?...
— Je le jure.
— Oui?... Quel est donc le concile qui a dit qu'on ne doit pas tenir les serments faits aux hérétiques?... Celui de Constance, je crois...
— Finissons. Qu'est-ce que vous voulez de moi?
— Je vais sonner. Le geôlier ouvrira. Vous serez assis avec nous... là-bas... tout au bout de la chambre. M. P»abautet son fils s'en iront... Vous les regarderez partir... Puis vous vous en irez... Une demi-heure après, s'entend... Allons, monsieur...
('.liarnay se laissa ramener, [>àlc de rage, au siège qu'il avait quitté.
Jean saisissait déjà le cordon de la sonnette. — Un moment, dit Rabaut.
— Mais non, dit le prisonnier. Pourquoi tarder?...
— Pourquoi?... Parce que je ne reviendrai pas, mon pauvre enfant...
Et sa voix se brisait. Il n'était que trop évident qu'après cette aventure, il ne pouvait se hasarder à revenir dans la prison.
— Adieu donc, reprit-il -, adieu, mes amis... adieu, Rochette... Ne me dis pas, comme notre maître à tous : {( Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers mon Père.» Non, mon fils, non... Je t'aime assez pour savoir me réjouir de ce que tu vas vers notre Père... Nous te pleurerons, mais nous envierons ton sort... Adieu, vous aussi, adieu... Ces murs, ces portes ne m'empêcheront pas d'être avec vous dans ce monde, pas plus que le tombeau ne m'enpêchera d'être avec vous, par la foi, dans le monde où vous m'aurez précédé... Adieu... adieu...
Jean, sur un signe du pasteur, avait sonné; puis il était revenu se poster à côté du prêtre.
— On va venir, lui disait-il à voix basse. Prenez bien garde. Un mot... un geste... un coup d'œil... et...
11 lui montrait le couteau. Charnay, un bras pendant et l'autre étendu sur la table, la tôle baissée, les poings serrés, n'avait pas remué.
On entendit le grincement des verrous. La porte s'entr'ouvrit.
— Reconduisez ces messieurs, dit Jean de Lourmade.
— i207 — Et Rabaut, après un dernier adieu, sortit lentement avec son fils.
Le prêtre ne remuait pas.
On entendait des portes s'ouvrir, se fermer... Les prisonniers étaient restés debout, l'œil fixe, l'oreille tendue... Une porte s'ouvrit encore, puis se referma lourdement... C'était — ils en connaissaient le bruit — c'était enfin celle de la rue.
— Sauvé!... s'écria Jean.
Le prêtre ne remuait pas.
— Sauvé!... répéta le jeune homme, en se jetant au cou du frère aîné. Et d'une voix tremblante encore, mais éclatante et joyeuse, il entonna le vieux Te Deum huguenot :
Grand Dieu, nous te louons; nous t'adorons, Seigneur, Et nous voulons chanter une hymne à ton honneur. Ëternel, l'univers te craint et te révère. Comme son créateur, son monarque et son père...
ils en étaient encore aux premiers mots, que les voix d'en bas répondirent. Le pieux écho les suivait de vers en vers , de syllabe en syllabe. A la fin de la strophe, ils s'arrêtèrent • et aussitôt la seconde s'éleva, comme un lointain murmure, des profondeurs de la prison.
Les Trônes, les Vertus, les Esprits bienheureux Qui sont les spectateurs de tes faits merveilleux, Le chœur des Séraphin;;, des Chérubins, des Anges, Sans jamais se lasser célèbrent tes louanges...
— ^2(IS — Ll les prisonniers de continuer
Saint, Saint, Saint, disent-ils dans leurs sacrés concerts, Kst le Dieu des combats...
Un cri d'cfîmi les arrêta. Un d'eux, en se retournant vers le prêtre, venait de lui voir le visage en sang. Les yeux étaient fermés^ le sang ruisselait des narines cl de la bouche. Ses vêtements en étaient déjà couverts.
La colère, la contrainte avaient, déterminé l'apoplexie. 1/inquisiteur du Languedoc avait précédé devant Dieu ceux qu'il s'était réjoui de voir mourir.
Descendons aussi quelques moments dans ce cachot d'où les Calas avaient uni leurs voix à celles des quatre prisonniers.
Comme ces derniers, depuis quelque temps, ils se voyaient assez librement. On les avait d abord tenus isolés et au secret ; puis, après de nombreux interrogatoires, quand on se fut bien convaincu qu'il n'y avait plus rien à tirer d'eux, ils purent se réunir, mais sous la garde d'un geôlier.
Ce jour-là donc, pour la première fois, — c'était, on se le rappelle, le 1" janvier 1762, — on les avait laissés seuls. Ils s'étaient revus ensemble à table, comme dans la fatale soirée du 13 octobre, le père, la mère, le lils et son ami Lavaysse, les deux filles Rose et
— ^im —
Anne; il ne manquait (jue celui dont la démence les avait tous jetés dans cet abîme.
Aussi leur première pensée avait-elle été pour lui.
— Il était là... dit le père en s'asseyant; là.,, devant moi... Je le vois encore... Il ne levait pas les yeux ; il semblait étranger à tout. Deux fois je lui demandai pourquoi il ne mangeait pas. Je lui avais presque donné... le matin... ma malédiction... Il l'avait méritée, le malheureux I... Mais le souvenir m'en était resté comme un poids... J'étais presque heureux d'avoir à lui témoigner quelque intérêt, a Tu ne manges pas?...)) répétai-je. Il ne me répondit pas. Il s'en alla...
— Assez... assez... dit la mère...
— Il s'en alla... « Où vas-tu?... » lui dis-je. Mais il avait déjà passé la porte... qu'il ne devait plus repasser...
— Mon père, dit Pierre Calas, — car il voyait sa mère souffrir horriblement à ce lamentable récit, que le vieillard ne se lassait pas de refaire, — quand aurons-nous l'écrit de M. Rabaut?
— Dans peu de jours, je pense. M. de La Salle, à ce qu'il paraît, persiste à dire qu'on ne devrait pas le publier.
— Il a tort.
— Il a peut-être raison.
— Quels juges, bon Dieu, que ceux à qui il faut craindre de trop prouver qu'ils se trompent I
— Ces juges, mon pauvre ami, ce sont les nôtres Force est bien de les accepter comme ils sont. Et vous, Lavaysse, qu'en dites-vous?
— Je dis quaprcs les mémoires de M. Siidre et de mon père, si le parlement n'est pas convaincu, rien ne le convaincra...
— Rien, vous avez raison, dit Pierre Calas. Ces mémoires sont des chefs-d'œuvre. Il y a de quoi se sentir fier de les avoir inspirés.
Ce sentiment, — la vérité nous oblipje à le dire, — c'était plutôt la reconnaissance que le goût qui l'inspirait à nos captifs. Ce siècle gâtait tout. Le vrai semblait prendre plaisir à se parer des dehois du faux. Tous les défenseurs des Calas avaient payé et devaient payer encore un plus ou moins large tribut à ce besoin de grandes phrases et de grands sentiments. Un seul, Rabaut, devait faire exception. Sa Calomnie confondue^ qui nous a été conservée dans les Toulousaines de Gebelin, est un modèle accompli de raison calme et diudignation sans enflure.
L'avocat Sudre, au contraire, s'était jeté à corps perdu dans toutes les boursouflures du temps. On rirait, n'était le sujet, de ses perpétuelles apostrophes aux accusés, aux juges, à l'humanité, à la vérité, à la nature, à tous les dieux abstraits d'une époque <à peu près sans Dieu. A côté de raisons très-bien déduites, voilà de ces phrases sans nom (prini écolier eflacerait. « En vous défendant, dit-il \\\\\ Calas, je n'ai pas cru vous servir seuls-, j'ai cru servir tous les hommes. Il n'en est point qui ne dût êlre affligé que la nature, à laquelle il appartient, fût reconnue capable d!une fureur aussi étrange. » Que veut-il dire? Ce n'est pas seulement forcé, c'est faux. Quand on absoudrait Calas, le meurtre d'un lils par son père n'est malheureusement pas chose
inouïe, et la nature en a maintes fois été capable. Ailleurs : «J'ai écouté la droiture et les sages, dit-il. Leurs lumières m'ont éclairé. La noblesse de leurs pensées a élevé les miennes. » Et tout cela pour dire qu'il a étudié sans prévention tous les éléments du procès. Mais rien n'approche, en te genre, d'un morceau de son second mémoire, car M. Sudre en fit deux. « Pendant que ;je travaillais, dit-il, à ce second écrit, une main inconnue s'occupait aussi de défendre ces malheureux. Généreux inconnu ! Avec quelle joie je me suis vu effacer!... // est donc encore des hommes! Depuis ce moment, la terre est embellie à mes ijeux.., » Sur quoi l'auteur des Toulousaines^ après avoir cité ce passage : (( C'est vous-même, s*écrie-t-il en s'adressant à l'auteur, qui me transportez ici d'admiration! » Voilà Court, le savant, qui encense le déclamateur^ et ses Toulousaines^ avouons-le, ne méritent que trop souvent l'admiration de mauvais goût qu'il professe pour l'avocat de Toulouse.
11 n'est pas jusqu'au père et au frère de Lavaysse, avocats l'un et l'autre, qui ne s'abandonnent, dans leur écrit, aux mêmes amplifications. Vers le milieu, soit que le père eût perdu en effet le courage d'aller plus loin, soit plutôt qu'un coup de théâtre lui eût paru excellent à tenter, la plume lui tombe des mains. (( Qu'entends-je!... s'écrie-t-il. Juste ciel!... on juge mon fdsî... Je n'ai pas la force de continuer... Je succombe... Arme-toi de courage, mon cher fds. Achève la défense d'un frère infortuné. » — « J'obéis à mon père, dit le fds en continuant. Que je te plains, mon cher frère, devoir ta défense en des mains si faibles! Le zèle
siipplcera-t-il au talent?» Et Gebclin de s'écrier : «Que toute cette scène est attendrissante! Qu'elle est touchante I On ne peut refuser des larmes à des sentiments si vifs et si beaux. »
Ne croirait-on pas lire une scène du 7"/7.v naturel de Diderot? Le sentiment s'était abâtardi, jusque dans ses sources les plus pures. Les grands meneurs du jour avaient tant loué ce style', qu'il n'était presque plus permis d'écrire autrement.
Heureusement que les raisons étaient, en soi, assez fortes, pour ne pas trop plier sous le poids de ce lourd pathos.
Dans son premier mémoire, Sudre attaquait les nullités légales dont la procédure était chargée, nullités du premier procès-verbal, nullités du premier rapport des gens de lart, nullités du monitoire, et conséquemment des dépositions reçues en vertu de cet acte, nullités, enfin, de tout genre, dans tous les éléments de Tinstruction. L'avocat démontre que les Calas, fussent-ils ma-
^ o II n'y a qiio M. Diderot qui puisse entreprendre de pareilles choses... M. Diderot ouvre de nouvelles carrières au génie... M. Diderot n'a qu'à continuer à travailler en ce genre, pour être le m:iitre alisolu du théâtre... etc., etc. » (Grimm, sur le Fils naluiel, mars 17 57.)
Grimm avait du goût , cependant , et même beaucoup ; mais il s'agissait de Diderot!
— 2i:i — iiifeslement coupables, ne pom raient., sur une pareille procédure, être légalement condamnés.
Passant ensuite aux faits eux-mêmes, il pose et résout toutes les questions qui s'y rapportent. Ainsi :
Est-il vrai que Marc-Antoine Calas eût renoncé à la religion protestante, qu'il dût abjurer le lendemain ou dans peu? — L'auteur montre qu'il n'y en a eu ni preuves, ni indices.
De quelle nature étaient donc les menaces qu'on a entendu Calas faire à son fds? — L'auteur établit qu'il n'y a pas eu un mot qui ne fût relatif aux dérèglements ordinaires de ce dernier.
Malgré la longueur de la procédure et le soin minutieux qu'on paraît y avoir mis, a-t-on réellement étudié tous les faits qui pouvaient éclairer la conscience des juges? — L'auteur en énumère neuf qui n'ont pas été approfondis, et qui, tant qu'on ne les aura pas détruits ou expliqués, ne peuvent cadrer avec la supposition que les Calas soient coupables.
Le second mémoire, plus court, est destiné à éclaircir et à corroborer les principaux points du premier. L'auteur montre, en terminant, les dangers de cette jurisprudence aveugle qui se laisse mener aux passions de la multitude, et qui met le glaive de la loi aux mains du premier venu.
Il y avait aussi de bonnes choses dans Técrit anonyme un peu emphatiquement vanté par M. Sudre. Le bruit public l'attribuait à M. de La Salle. C'était moins un mémoire en forme, qu'une suite d'observations en faveur des Calas. L'auteur ajoutait quelques nullités à celles qu'on avait déjà signalées^ puis il s'attachait à
— :>U — détruire j les uns par les autres, les témoignages recueillis contre les accusés. Il montrait, ce qui n'était pas difficile, combien les témoins étaient peu d'accord, combien ils étaient loin de valoir, tous ensemble, un seul témoin oculaire ou bien informé.
Le mémoire des Lavaysse ajoutait peu aux précédents. Il était spécialement en fav(!ur du jeune liommo qu'un triste basard avait conduit, le 13 octobre, dans la maison des Calas. On y prouvait que, fussent-ils coupables, Lavaysse ne pouvait ni avoir su le crime, ni avoir aidé à l'accomplir.
Lavaysse lui-même avait publié, en quelques pages, un récit de lévénement. Il y avait joint les attestations que des personnes respectables venaient de lui envoyer, soit sur sa moralité, soit sur diverses circonstances do son voyage à Toulouse. Il établissait avec évidence ce qu'il avait déclaré tout d'abord, savoir que, lorsque les Calas l'avaient retenu à souper, il allait chercher des ( hevaux pour se rendre immédiatement chez son père, à Caraman.
Enfin, un sixième mémoire avait pour auteur Louis Calas, le fils devenu catholiipje. Il déclarait n'avoir pas été inquiété par sa famille au sujet de son changement de religion, et n'avoir vu, d autre part, chez son frère Marc-Antoine, aucune disposition à l'imiter.
Tel était, avec le mémoire de Rabaut, l'ensemble de la défense écrite. Tels étaient les arguments et les faits contre lesquels le tribunal était condamné à se roidir, s'il voulait donner gain de cause aux haines d'une muU titudc égarée.
— 2iS —
Mais revenons aux accusés.
Le repas s'était passé tristement à calculer, pour la centième fois, les probabilités de condamnation ou d'acquittement. Ne nous étonnons pas si les Calas s'en préoccupaient plus que les prisonniers de Tautre étage. Un homme qui avait fait dès longtemps, comme Rochette, le sacrifice de sa vie, pouvait sans trop d'effort écarter ces sombres idées; mais qu'il est difficile d'être courageux en famille ! Comme la mort, dont vous vous ririez tout seul, vous tient et vous terrasse par tous ces liens d'époux, d'épouse, de père, de mère, d'enfant! Les trois Grenier étaient frères; mais ils avaient l'ardeur de la jeunesse, l'insouciance du gentilhomme français, et d'ailleurs, accusés ensemble, ils avaient au moins l'assurance d'être condamnés ou absous ensemble. Pour les Calas, on avait fait des procédures séparées; et quoiqu'il fût manifestement absurde, le crime admis, de supposer que le père l'eût commis seul, c'était le père, évidemment, que l'on tenait surtout à condamner. Chacun, par conséquent, outre ses craintes personnelles, avait à trembler pour le vieux Calas. C'était l'injustice dans l'injustice. Tous innocents, il leur fallait encore trouver de la pitié pour ce vieillard aussi innocent qu'eux, mais dont la perte était spécialement jurée.
Ajoutons qu'on ne leur avait pas épargné ces misé-
— 2hi — râbles obsessions si verlemenl rcpoussécs par les quatre autres prisonniers, (^cqui n'était, pour ceux-ci, qu'une fatigue et qu'un ennuyeux passe-temps , c'était, pour la mallieureuse famille, une angoisse île tous les jours et (le toutes les heures. Les convertisseurs espéraient trouver, dans les deux jeunes filles, une proie plus sûre et plus aisée. Promesses, insinuations, menaces, rien n'était négligé pour les détacher de leurs parents -, et quoiqu'elles eussent été jusque-là inébranlables, les attaques de ce genre avaient trop souvent réussi pour que les parents ne tremblassent pas de les voir réussir sur elles.
Le Père Bourges s'était particulièrement distingué dans cette triste croisade. 11 y mettait, du reste, les formes de la plus obséquieuse charité^ peut-être même avons-nous tort de ne parler que des formes, car rien ne nous autorise à penser qu'il ne fût pas sincèrement charitable. Mais il était de ceux qui osent, par charité, autant et même plus que d'autres par fanatisme. Les obsessions partant du cœur n'en sont quelquefois que plus fatigantes, parce qu'on n'a pas, pour les repousser, la force que l'indignation donnerait.
Il avait cependant trouvé, soit dans Calas, soit dans son fds, des hommes en état de lui tenir tête, et il s'était aperçu, de plus, que les jeunes filles leur rendaient compte de ses entretiens avec elles. Il avait donc été obligé de chercher des raisons un peu meilleures que celles dont les prêtres i)ayenl ordinairement les femmes, vagues sentimentalités, assertions tranchantes, faits arrangés , pour ne pas dire falsifiés. Malgré cela, il s'était plus d'une fois laissé prendre
en flagrant délit d'exagération , — toujours pour no pas employer un autre mot, qui serait peut-être plus juste.
Un jour, par exemple, il leur avait magnifiquement parlé de la succession des papes. De saint Pierre à Clément XIII, il n'y avait eu, à l'entendre, ni lacune, ni schisme, et les jeunes filles d'admirer cette longue et majestueuse chaîne. Mais on lui demanda, le lendemain, ce qu'il faisait donc des anti-papes, des vingt-quatre schismes, dont cinq dans un seul siècle ', des obscurités dont la succession est enveloppée à son début, etc. 5 toutes choses que l'on peut bien essayer d'expliquer tant bien que mal, mais qui devraient au moins nous épargner ces grands tableaux dont on éblouit les simples.
Un autre jour, en exposant la constitution de l'Église, il avait eu soin de ne rien dire des transformations qu'elle a subies. Nulle raison, après l'avoir entendu, pour ne pas penser que les cardinaux dataient de saint Pierre-, aussi les jeunes filles, sans aller jusque-là, semblaient assez près d'avouer que l'organisation romaine remonte en effet aux premiers chrétiens. Le frère lui demanda donc ce qu'il faisait du temps où l'évêque de Rome était nommé par les fidèles du diocèse, où il n'intervenait en rien dans la nomination des autres, où les cardinaux n'étaient que les curés des principales paroisses de la ville, etc., etc.^ toutes choses que les successeurs du Père Bourges se dispensent aussi très-volontiers de rappeler.
' Le onzièmf.
ni. P.»
Les sacrements, les sept sacrements de 1 Kglisc, ce noml)re sacré si audacieusement tronqué par la Réforme, c'était aussi un des grands mots dont il remplissait le plus fréquemment sa bouche. On lui demanda donc s'il oubliait que ce nombre n'a été définitivement fixé, et même après bien des débats, qu'en 154G.
D'atilres fois, c'était par l'Écriture elle-même qu'il essayait d'amener les jeunes filles aux idées qu'elles savaient combattues par l'Écriture.
(( Les évêques!... leur disait-il par exemple; comment n'en point avoir? Vos Bibles mêmes en parlent. » Et il leur montrait en effet ce mot dans une version protestante. Mais les jeunes filles, cette fois, n'eurent besoin que d'elles-mêmes. Elles lui montrèrent ce mot sans cesse confondu, dans le Nouveau Testament, avec celui de prêtre ou de pasteur. Pierre Calas lui demanda seulement s'il ignorait que celte confusion de termes se retrouve aussi chez Clément Romain, celui-là même dont on fait un des successeurs de saint Pierre.
« Celui qui n'écoute pas l'Église, leur disait-il un autre jour, qu'il soit pour vous comme un païen. » Ce n'est pas moi qui le dis, ajoutait-il, c'est Jésus-Christ. « Oui, dirent-elles; mais avez-vous oublié ce qui précède? H s'agit d'une simple querelle entre deux frères; et l'Église, dans ce passage, ce sont les fidèles qu'il leur est dit de prendre pour arbitres plutôt que de recourir aux tribunaux. » Que pouvait-il ré[)ondre? Que répondraient, car ce passage est un des plus exploités, ceux qui osent encore le détourner du sens qu'il a eu si évidemment dans la bouche de Jésus-Christ?
Sur ce terrain de TÉcrituro, qui leur était familier,
les jeunes lilles rarrêtaient souvent moins par des objections détaillées que par de sini[»les appels à sa conscience et à son bon sens. Arrivait-il, par un laborieux enchevêtrement de passages , à leur donner un simulacre de démonstration du purgatoire: « Vous ne croyez pas sérieusement, lui disaient-elles, qu'un dogme de cette importance, tenant de si près à tant de points traités par les apôtres, n'eût pas été une seule fois directement enseigné dans leurs écrits. » Prétendait-il établir par l'Écriture la confession , la messe, le culte des saints ; même genre d'observations. Il ne pouvait sérieusement penser, lui disaient-elles, que des points devenus si graves eussent été si imperceptiblement indiqués dans tant de pages adressées à tant d'Églises.
Il y avait pourtant un point sur lequel il les trouvait plus dociles.
Le culte de la Vierge a toujours été pour les prêtres un de leurs plus sûrs instruments de persuasion et d'influence. De là les développements énormes que ce culte a reçus 5 de là son existence même, car il n'est pas d'article sur lequel un catholique éclairé, pour peu qu'il aille aux sources, soit plus vite obligé de passer condamnation.
Mais c'est aussi, d'autre part, un de ceux sur lesquels les plus éclairés eux-mêmes se laissent le mieux aller à ne pas raisonner. « Quel mal vous fait-il donc, ce
culte?... scmblcnt-ils dire à ceux ([ui le conibatlcut. Foi, charité, émotions religieuses et poétiques, il s'allie admirablement à tout. Nous n'en faisons pas, nous, un grand usage 5 mais c'est la religion de nos femmes, de nos filles... Pourquoi vouloir la leur ôter? »
C'est en efl'et, tout particulièrement, la religion des femmes. Pourquoi? Toutes les émotions dont leur nature a spécialement besoin, le christianisme les leur oflVait, et nulle femme, assurément, ne les lui a demandées en vain ; mais Rome a mieux aimé les leur olfrir elle-même, dans des idées à elle et dans un culte à elle, dont Tinfluence fût nécessairement toute à son profit.
On était pourtant encore assez loin, il y a cent ans, de ce qui s'est dit et fait de nos jours à ce sujet. L'incrédulité dominante avait rendu au catholicisme un grand service : elle le forçait de rester, au moins extéjieurement, aussi raisonnable qu'il peut l'être. Des livres comme beaucoup de ceux dont on nous inonde aujourd'hui auraient indigné les croyants presque autant que les incrédules. La Vierge , officiellement trèshonorée, demeurait, entre gens instruits, sur un second plan assez lointain. Elle ne faisait pas de miracles, n'apparaissait à personne ; elle se contentait d'être, en vertu du vœu de Louis XIII, la patronne de la France, sans exiger que les Français l'honorassent comme en Italie ou en Espagne. Personne n'aurait osé dire, comme M. de Ronald en 1844, que la religion du Christ et la dévotion à la Vierge fussent « deux sœurs-, « personne n'aurait osé affirmer, comme lui, que ces deux sœurs « sont descendues ensemble de la montagne sainte^ pour
aller faire ensemble la conquête des unies, » ni, encore moins, que « partout où fut arboré l'étendard du salut, on vit se déployer les enseignes de Marie. » Les protestants n'eussent pas été seuls à crier au mensonge, et la science janséniste aurait demandé au clergé s'il voulait donc fournir de nouvelles armes aux hérétiques, de nouveaux sarcasmes aux incrédules.
Aussi le Père Bourges avait-il habilement retiré cette question du terrain de l'Écriture, sur lequel il savait très-bien que les jeunes fdles le battraient ; c'était même en lâchant pied qu'il avait commencé à leur insinuer la chose, a Le culte de la Vierge n'était pas ordonné dans l'Écriture ^ mais l'Écriture avait-elle prétendu fixer, sur tous les points, la limite précise de ce qui serait agréable à Dieu? Les protestants eux-mêmes pouvaient-ils justifier rigoureusement par elle tout ce qu'ils faisaient, dans leurs églises, avec la persuasion de bien faire? Plaire à Dieu, faire son salut, voilà le but. Où est-il dit que si notre cœur voit s'ouvrir une route qui lui convienne, il doive la fuir par cela seul que Dieu ne La pas formellement indiquée y Plaire à Dieul Ehl comment lui plairait-on mieux qu'en honorant celle qu'un ange appelait de sa part bénie entre toutes les femmes?.,. Faire son salut ! Mais c'est à la piété, à l'amour, que le salut est promis. Pourquoi, dès lors, pourquoi repousser ce qui peut augmenter la piété, nourrir l'amour, remplir le cœur, enfin, d'émotions saintes, dont Dieu restera la source et l'objet ? »
Ainsi disait le vieux dominicain, et, à force d'y revenir, il avait presque réussi. Les jeunes filles commenraient à se demander s'il ne serait pas possible, tout en
évitant les excès, d'honorer un peu plus la Vierge que ne le faisaient leurs parents. Ceux-ci parlaient d'elle, à la vérité, comme riùrilure, avec un grand respect; ninis point d'élans, point d'amour. ]\ était-ce pas bien sec, bien froid? Pourquoi ne pas aimer un peu Jésus- Clirisl dans sa mère, de même qu'on aimait Dieu en Jésus-Christ?
Cette question les préoccupait toujours plus. Le prêtre s'aperçut qu'elles ne s'en ouvraient pas à leurs parents. Elles en étaient donc déjà à craindre dêtre détrompées! Il s'enhardit. Tout ce qu'il enseignait sur ce point à ses dévotes, il arriva à les en entretenir, mais peu à peu, comme cédant lui-même aux exigences de leur imagination et de leur cœur. En attendant, il laissait dormir tout le reste; il savait assez qu'une fois cet autel bâti dans leur àme, la messe et tout ce qui s'ensuit Uniraient bien par s'y introniser.
Son habileté même allait déranger ses plans.
— Eh bien, dit un jour Calas à ses lilles, vous ne me parlez plus du Père Bourges. 11 n'est cependant pas resté tout ce temps sans vous voir.
— Nous l'avons... peu vu... dirent-elles.
— Vous l'avez vu... enfin... De quoi vous a-t-il donc parlé, que vous ne m'en ayez rien dit?
— Il a laissé tout ce qui pouvait... nous [)einer...
— Très-bien; mais encore?...
— Nous n'avons parlé (jue... de piété...
— Vraiment?... Il m'avait paru, jusqu'ici, ne pas y entendre grand'chose... Et il y avait encore plus loin, nous semblait-il, de sa piété à la nôtre, que de ses croyances à nos croyances... Des pratiques, des redites, des pénitences... et puis les saints... et puis la Vierge...
Il les vit rougir. Il avait compris.
Il se contint cependant. L'explication, pensa-t-il, serait plus fructueuse devant le convertisseur luimême.
Le lendemain donc : — Monsieur, dit-il au Père Bourges, j'ignorais qu'il y eût chez vous deux religions.
— Deux... religions?... dit le Père.
— Mais oui. Celle que vous nous prêchez, à mon fils et à moi, n'est certainement pas celle...
— Ah! mon père!... s'écrièrent les jeunes filles.
— Laissez, reprit-il. Monsieur voudra bien m'expliquer, je pense...
— La viande aux forts... et le lait aux enfants... dit sentencieusement le Père Bourges.
— Faites-nous-le donc au moins goûter, ce lait, que nous puissions voir s'il est pur...
— Demandez à ces jeunes filles comment elles l'ont trouvé.
— Très-doux, j'en suis convaincu. Il y a des poisons très-doux, monsieur.
— Poison!... le culte de la Vierge!...
— Ah! c'était donc le culte de la Vierge?
— Vous ne le saviez pas?
— Mes filles ne me l'ont pas dit, monsieur. Elles ont débuté dans leur religion nouvelle, ajouta-t-il en les
regardant lixeniciil , par se cacher, pour la première fois, de leur père et de leur mère...
Mais il n'avait pas achevé ces mots, que Rose et Anne se jetaient, tout en larmes, dans ses bras. Un regard du père avait suffi pour ébranler l'échafaudage du prêtre.
— Monsieur, reprit-il, je suis las, bien las, de la controverse. Je vous ai déclaré, il y a déjà quelques jours, que je ne répondrais plus. Mais vous avez semé Terreur ^ il faut bien que je l'arrache. Vous avez caché vos manœuvres -, il faut bien que mes filles apprennent où vous les meniez.
— Que parlez-vous de manœuvres?... dit le prêtre. Demandez-leur...
— Si elles s'en sont aperçues?... Je crois sans peine que non. C'est précisément pour cela que je veux leur ouvrir les yeux. Nierez-vous que, tout en ne leur parlant que de la Vierge, vous prépariez les voies à tout le reste ?
— J'ai assez montré, dès le premier jour, que je désirais vous voir catholiques.
— Oui ^ mais vous avez laissé croire à ces enfants que vous n'y songiez plus, que vous ne les mèneriez qu'où elles voudraient aller. Est-ce vrai, mes filles?
Elles baissèrent les yeux.
— Laissons, reprit Calas, la question de loyauté. Votre Église, nous le savons de reste, n'est pas habituée à s'y arrêter beaucoup, dès qu'il s'agit de conquérir des âmes. Mais ce n'est pas seulement auprès de nous que la Vierge est votre auxiliaiie. Il y a des pays où vous ne régnez que par elle, où luul le christianisme est dans sjii cille...
— Abus, interrompit le prêtre.
— Abus énorme, en eflet; mais croyez-vous m'échapper en Tavouant? Il faudrait pouvoir nous montrer que cet abus déplaît à votre Église, qu'elle le combat et Tinterdit. En est-il ainsi? Tous les hommages que nous voyons rendre à la Vierge, qui les encourage et les dirige ? Où règne-t-elle en souveraine, en déesse, sinon dans les pays où tout se fait par TÉglise et pour rÉglise? Pouvez-vous, dans ces pays-là, ne pas voir que le peuple ne vénère qu'elle, n adore qu'elle, car je ne pense pas que vous vouliez sérieusement m'objecter vos vaines distinctions de mots? Que faites-vous, je le répèle, pour combattre ces écarts? Qui les autorise, si ce n'est vous?
— Vous aurez beau faire, dit le prêtre; vous n'empêcherez pas que tout cela ne soit étranger à la question. N'avez-vous jamais vu d'abus dans ce qui vous paraît à vous-même bon et vrai?
— Distinguons, je vous prie, entre les abus passagers et les abus constants. L'abus peut se mêler à tout; mais quand une chose est de nature à appeler Tabus, à l'encourager, à le rendre inévitable, c'est déjà, quoi qu'on dise, un grave argument contre elle. Eh bien, parmi les gens sincèrement dévots à la mère du Sauveur, en connaissez-vous beaucoup dans l'esprit desquels elle reste exactement à la place que vos théologiens lui assignent, beaucoup qui ne la prient que comme devant elle-même prier Dieu, et qui, dans les élans de leur foi, ne se laissent jamais aller à Finvoqucr comme ils invoqueraient Dieu même, à l'adorer comme ils adorent Dieu? Toute ma vie, je me suis en-
tendu demander laumùne au nom de la sainte Vierye; toute ma vie, quand je donnais, les pauvres qui ne me savaient pas prolestant mont dit : Que la sainte Vierge vous le rendel Partout, dans le langage vulgaire, c'est elle qui bénit, elle qui protège, elle qui punit, elle qui sauve; partout, dès qu'elle devient quelque chose en religion, elle devient ])lus que vous n'ensi'iguez vous-mêmes, dans vos livres, qu'elle doit être. Encore un coup : bon ou mauvais en soi, tout ce qui appelle infailliblement un abus, et un abus dangereux, est mauvais.
Une seule chose pourrait donc autoriser ou excuser le culte de la Vierge : ce serait qu'il fût ordonné ou au moins permis par l'Écriture.
L'ordonne-t-elle? — Vous n'oseriez l'affirmer.
Le permet-elle? — Vous allez dire oui...
— Comment pourrions-nous dire non? « Tous les siècles m'appelleront bienheureuse, )> disait Marie ellemême.
— Refusons-nous de l'appeler bienheureuse? Mais de là à un culte, il y a loin. Ce mot même de bienheureuse, vous en avez, dans l'Évangile, un commentaire en opposition complète avec le sens que vous voudriez lui donner. « Heureux, s'écrie une femme, heureux les flancs qui t'ont porté! » — « Heureux plutôt, répond le Christ, ceux qui entendent la parole de Dieu et la mettent en pratique! » Y\\ autre jour, on vient lui dire que sa mère et ses frères demandent à lui parler, (i Qui est ma mère? dit-il; qui sont mes frères? » Puis, montrant ses disciples : « Voici ma mère et mes frères, ajoute-t-il; car celui qui fait la volonté de mon père
céleste, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. » En vérité, quand ces paroles ne seraient pas dans l'Écriture, ou qu'on nous permettrait de les arranger à notre gré, je ne crois pas que j'imaginasse rien de plus favorable à nos idées.
Voilà donc ce qu'était Marie pendant la vie terrestre de son fils. Après, elle s'efface encore plus. Dans le livre des Actes, elle ne paraît qu'une fois^ dans les Épîtres, elle n'est pas même nommée. Oui! ce nom que vous répétez sans cesse, que vous gravez au fronton de vos temples, que vous voudriez nous apprendre à invoquer, — vous ne pouvez nous le montrer écrit, même une 'fois, dans ces longues exhortations des apôtres aux fidèles de leur temps.
Et c'est vous, mes enfants, poursuivit-il en s'adressant à ses filles, c'est vous qui parleriez là où un saint Paul s'est lu î C'est vous qui prétendriez distribuer les rôles dans le ciel ! Parce que votre imagination et votre cœur vous en demanderont un pour la Vierge, la Vierge en aura un! Mais songez-y : ce n'est pas autrement que s'enfantaient les divinités païennes. On invoquait tout ce dont on croyait avoir besoin, et tout ce qu'on invoquait devenait Dieu.
— Nous ne l'avons pas invoquée, dit une des jeunes fdles.
— Auriez-vous beaucoup tardé? L'appeler bienheureuse, c'est bientôt fait. Dès qu'on ne veut pas s'en tenir rigoureusement là , que faire ensuite, sinon ce qu'on fait à Rome? Non, mes enfants, non! pas d'illusion. N'espérez pas être plus fermes et plus sages que tant d'autres. Dès que vous quittez l'Écriture, un pas
— ±2S — ou cent, peu importe; c'est le premier qui est le pas décisif. Une fois sur le terrain des opinions humaines, il faut glisser, il faut rouler jusqu'au bout. Honorez aujourd'hui la Vierge ; domain vous l'invoquerez. Invoquez-la, et bientôt vous l'adorerez.
LXXIY
Les jeunes filles avaient compris le danger. Quant à se débarrasser des impressions qui les y avaient exposées, c'était plus difficile, et leur père avait trop de sens pour exiger que ce fût l'œuvre d'un jour. Mais le convertisseur les sentait désormais munies de ce qui pouvait le mieux déjouer ses efforts : défiance de lui et d'elles-mêmes ^ ferme résolution de s'en tenir, sur tous les points, aux enseignements de l'Écriture. Il voyait clairement qu'il n'y avait plus rien à tenter.
Aussi avait-il songé à prendre un aide, mais non le même, pourtant, qu'auprès du ministre et des trois frères. Charnay lui avait paru peu propre à s'attirer la confiance d'une famille aimante et malheureuse, et le hasard lui avait offert un homme qui semblait fait pour celle tâche. Cet homme, c'était le Père Bridaine.
H venait de prêcher l'Avent à Toulouse. Ses sermons, (juoique suivis avec enthousiasme, n'avaient pu faire diversion aux sombres soucis de la foule. Le fanatisme toulousain n'y avait d'ailleurs pas trouvé son compte, car bien que le prédicateur eût évité toute allusion à nos deux grands procès, on avait pu voir qu'il n'épou-
sait pas les haines aveugles du vulgaire. Les Calas, en particulier , l'intéressaient. Il inclinait à les croire innocents 5 il désirait de tout son cœur en acquérir la certitude.
Aussi avait-il accepté avec empressement la proposition de les voir. Il était trop habitué à lire dans les cœurs, pour ne pas être sûr d'avance qu'il saurait bientôt à quoi s'en tenir.
Nos prisonniers s'étaient levés de table. Los hommes causaient dans un coin; la mère et les deux filles s'étaient approchées de la fenêtre. Ce dernier rayon de soleil, que nous avons vu pénétrer dans la chambre supérieure, venait de les quitter.
— Déjàl... avait dit l'une des filles.
— Déjà!... avait répété l'autre.
— Mais non... avait repris la première. Pas de regrets. La nuit, ici, est moins triste que le jour. Le jour, il me semble que le soleil est en prison comme moi...
— Pauvre enfant, dit la mère, ne serait-ce pas plutôt que tu le trouves bien heureux de s'en aller quand il lui plaît!...
— Peut-être.
— Il est cependant captif, lui ausi.
— Oh! ma mère...
— Est-ce que son chemin n'est pas tracé? Jamais, tu le sais bien, il ne s'en est écarté d'une ligne.
— Caplil... si vous voulez... Mais quelle prison!... L'espace... Le ciel...
— Son cicL.. N'avoiis-nous pas le nôtre aussi?...
— Nous l'aurons...
— Nous l'avons, enfant, si nous le voulons. Où Dieu est, \h est le ciel...
— Et Dieu est partout, ma mère.
— Partout... Et dans la plus triste prison, si on l'y cherche, mieux encore qu'ailleurs... Va, mon enfant, une âme qui a trouvé Dieu est plus libre que le soleil.
— Plus belle aussi, n'est-ce pas?
— Oui, plus belle... Plus précieuse, aux yeux de Dieu, que toutes les merveilles dont il a paré l'univers. Le soleil sera éteint, qu'elle brillera encore...
— C'est qu'un autre soleil, celui qui ne doit pas s'éteindre, Téclairera.
— Le dernier rayon disparaît... Es-tu toujours aussi triste, ma fille?...
— Je ne suis plus triste, ma mère...
— Tu pleures...
— Et vous aussi...
— Silence... On vient... Qui est-ce donc?
— Ahl Dieu... Encore un prêtre I...
— Encore un, en effet... dit Bridaine, car c'était lui. Oui, mademoiselle, encore un...
Mais d s'était approché d'elle, et sa physionomie ou-
verte et franclie effaçait déjà la triste impression de son habit. Lavayssc , qui Tavait entendu prêcher , Je reconnut et le nomma. Aussitôt Calas , allant à lui :
— Monsieur, lui dit-il, vous voyez que vous n'êtes pas inconnu ici. Vous avez été, nous le savons, le consolateur et l'ami de beaucoup de malheureux... Serezvous aussi le nôtre?...
Il lui tendait la main. Mais Bridaine le regardait, immobile.
— Vous êtes... Jean Calas?...
— Oui.
Bridaine le regardait toujours.
— Et c'est vous... qui parlez ainsi?...
— Mais...
— Il est innocent!... s'écria Bridaine en saisissant sa main. Vous Têtes... Oui... Dites... Vous Têtes, n'est-ce pas?... Vous Têtes!...
— Voilà bientôt trois mois que je le dis. — ^ Et ils ont pu ne pas vous croire !
— Dites qu'ils ne Tout pas voulu.
— Et ils pourraient... Ils pourraient...
— Achevez... me condamner, n'est-ce pas?...
— Ahl monsieur I... s'écrièrent les jeunes filles en se précipitant vers le missionnaire. Vous le voyez bien, qu'il est innocent !... Sauvez-le !... sauvez-le!...
Bridaine leur prit les mains.
— Mes pauvres enfants, dit-il, ne vous abusez pas sur mon pouvoir. Votre père est innocent... Oui... Je le vois... J'en suis certain... Je le dirai hautement... Mais il y en a bien d'autres qui le disent... et qu'on
irécoutc pas... Résigncz-voiis... Priez... Kt à la garde de Dieu !...
Peu de moments après, il était de la famille. Assis à côté du père, il s'informait, avec un tendre intérêt, de leurs espérances, de leurs craintes, de leurs habitudes dans la prison. Ils étaient surpris eux-mêmes de la confiance qu'ils se sentaient entraînés à lui témoigner.
Ils n'avaient, à la vérité, rien à cacher à personne. Ils ne faisaient que continuer, prisonniers, cette humble vie de famille qui avait de tout temps été la leur. Qu'auraient-ils eu à redouter des regards, des questions? Tout ce qu'ils pouvaient désirer, c'était, au contraire , qu'on les vît et qu'on les connût. Bridaine les avait vus, et Bridaine avait immédiatement repousse toute espèce de doute au sujet de leur innocence.
LXXVH
iMais il commençait, malgré lui, à se souvenir ([u'il n'était pas là dans le seul but de les voir. I.'homme était satisfait^ le prêtre ne Tétait pas.
Kt cependant, à ces touchants tableaux de leurs sentiments, de leurs habitudes, il s'était déjà demandé tout bas ce qu'ils avaient à faire des instructions dont on les harcelait, ce que de nouveaux dogmes ajouteraient à leur résignation, à leur piété, à leur foi , dans le sens le plus relevé de ce mol. La religion occuperaitelle donc plus de place dans leur vie? Prieraient-ils Dieu avec plus d'ardeur? L'aimeraient-ils davantage?
— ^233 — Lui seraient-ils, cii somme, à lui qui regarde au cœur avant tout, plus agréables? — A toutes ces questions, le prêtre tâchait de répondre oui ^ l'homme et le chrétien disaient non.
Mais il est si puissant, le prêtre ! Il s"est si audacieusement habitué à dominer, chez tout ce qui porte soutane, les idées, les sentiments, et jusqu'aux premiers instincts de l'homme! Sous cet habit, vous n'êtes plus à vous. Votre intelligence, votre cœur, tout votre être est au service d'un mystérieux pouvoir plus redouté que la conscience, plus impérieux que Dieu même.
11 en était donc à chercher comment il entamerait cette autre moitié de sa mission. Il avait accepté l'héritage du Père Bourges^ il ne se sentait pas en droit de le répudier.
— Voilà bien de la piété, dit-il en soupirant.
— Ah ! monsieur, dit Calas , entre chrétiens, pas de louanges... Dieu seul...
— Hélas I je ne voulais pas vous louer... Je ne le pouvais pas.
Le prêtre arrivait. Je ne pouvais pas. En effet, on ne loue pas des damnés^ et un prêtre a-t-il le droit de penser que des protestants ne le soient pas? Il n'est rien que l'Église ait plus souvent et plus nettement déclaré.
— Non , reprit-il , je ne le puis. Plus cette piété me touche, plus je me sens le cœur serré en songeant... qu'elle est... inutile... qu'elle est... perdue...
Ce chagrin arrivait si tard , qu'il eût été difficile d*y croire.
— Perdue?... dit Calas. Pcrmctlez-nous d'attendre que Dieu ail prononcé. Perdue! .. Oui, elle pcutrêtre...
— ±M — «Tous ceux qui me disent : Seigneur! Seigneur!... n'entreront pas dans le royaume du ciel. » C'est le Christ qui l'a dit.
— Vous Tavouez?
— C est écrit... Mais vous n'avez lu nulle part quon pût savoir, dès ce monde, qui entrera ou n'entrera pas. La porte est étroite, il est vrai...
— La porte, vous l'avez dit.
— Kh bien?...
— Il n'y en a donc qu'une...
— J'entends... Et c'est votre Église, sans doute?... Si vous êtes la porte, cependant, vous nèles pas la i)orte étroite, car une des raisons qui nous éloignent de chez vous, c'est précisément d'y voir le chemin du ciel si uni et si large. Avec vos absolutions à tout venant, vos indulgences à tout prix, vos prières, vos messes pour qui en veut et môme pour qui n'en veut pas, puisque celui qui s'en sera le moins soucié pendant sa vie peut encore en retirer du prolit après sa mort, — avec tout cela], disje, vous avez mis le ciel à si bas prix, que nous ne pourrions en vérité, même en devenant des vôtres, ne pas nous demander si c'est bien là le ciel dont parlait Jésus-Christ.
— Nous sommes pourtant plus liabitucs, dit Bridaine, aux accusations de sévérité qu'à celles d'indulgence. Beaucoup de ceux qui ont passé à vous, il y a deux siècles, n'avaient guère l'air, vous en conviendrez, de chercher une religion plus sévère.
— lîcaucoup de ceux qui ont passé à nous, dans les premiers temps de la Béforme, étaient encore trop calholi(iucs pour comprendre quel allVanchissement elle
entendait apporter. Ils en savaient assez pour se soustraire au joug des prêtres j ils avaient à apprendre d'elle à se soumettre au joug de Dieu. Votre objection, d'ailleurs, ne serait pas une réponse à la mienne. Vous êtes sévères; mais où? Dans les détails. Vous avez ajouté aux lois de Dieu mille commandements gênants; vous les avez sanctionnés à plaisir par les plus terribles menaces... Et à quoi aboutissent-elles , ces menaces , sinon à vous faire multiplier, d'autre part, les moyens d'en conjurer les effets? Il est donc vrai, dans un sens, que vous n'élargissez pas la porte ; vous la rétrécissez,, au contraire, outre mesure... mais c'est pour ouvrir, à côté, des centaines, des milliers de passages, parmi lesquels chaque homme peut choisir celui qui convient le mieux à ses goûts, à ses passions même, car il n'en est presque aucune à qui Vous n'offriez le ciel, pour peu qu'elle consente à prendre certaines allures, à revêtir une certaine livrée. Je ne veux pas entrer dans les détails; mais que n'avez-vous pas fait, par exemple, dans le culte, pour captiver les yeux, les oreilles, tous les sens; pour offrir aux gens les moyens d'être pieux, de servir Dieu , de se sauver, enfin, en s'amusant ! « Dieu est esprit, disait pourtant Jésus-Christ; et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit. » Qu'avez -vous fait de cette déclaration?
— Nous la gardons, dit le missionnaire, pour ceux qui sont en état d'y obéir. Malheureusement, il y en a peu.
— A qui la faute? Votre peuple est ce que vous le faites. S'il lui faut des spectacles , c'est qu'il en a toujours eu. En avons-nous besoin, nous?... Je vais plus
loin. ()l)tciiez-vous dans vos temples, avec ces pompes sans (in, plus de recueillement, plus de respect que les prolestants dans les leurs? Ces pompes deviennent un besoin, mais un besoin dont la satisfaction n'est plus même accompagnée d'un [tlaisir : tel celui qui s'adonne au vin a toujours plus besoin de vin, tout en buvant , en somme, avec bien moins de jouissance que celui qui boit rarement et peu. A Rome, dans les grandes cérémonies, savez-vous qui sont les plus émus? l.es protestants. Un de nos amis m'a conté qu'un jour, à Saint-Pierre, il pleurait... Et des Italiens, qui l'aperçurent, riaient de le voir pleurer. Tous n'auraient pas ri, je le crois-, mais ce qui est sûr, c'est que lui seul , à en juger sur la contenance de la foule, était réellement et profondément remué. Jamais, monsieur, jamais vous n'aurez dans vos cathédrales quelque chose de comparable à nos assemblées du Désert. Votre culte a de beaux moments, l'élévation de l'hostie, par exemple; encore faudrait-il que ces vastes génuflexions n'eussent pas généralement l'air si machinal. Mais des heures de silence, d'attentien, d'immobilité, à peine les trouverez-vous dans vos couvents; et nous, c'est en plein air, c'est dans des assemblées de plusieurs milliers de personnes, que nous vous en offrirons le spectacle. Que nous parlez-vous de vos chants, de vos savants orchestres! Nous aussi, dans quelques pays, nous savons demander à la musique ce qu'elle a de plus grand et de plus beau. Mais tout ce qu'elle peut donner d'émotions vraies et réellement religieuses, nous le trouvons également avec nos humbles psaumes. Notre peuple n'a pas ridée de demander, do désirer aulre chose. Ici même,
— itM —
entre ces murs, (iiiand nous voulons retrouver à la fois toutes les émotions, tous les souvenirs de ce culte qui nous est cher... Écoutez...
Le plus heureux des hasards venait d'arriver tout à coup au secours de ses paroles. Les prisonniers de l'autre étage entonnaient, en ce moment même, leur hymne de reconnaissance et d'amour.
Et tandis que Bridaine, stupéfait, les yeux fixés à la voûte, écoutait ces graves accords, les Calas répondaient, comme nous l'avons raconté, à leurs invisibles compagnons.
LXXYIII
Ils venaient de finir, et Bridaine écoutait encore.
— Eh bien?... dit Calas.
— Eh bien?... dit le missionnaire.
— Des larmes, je crois !
— Vous m'avez bien avoué qu'un des vôtres en avait versé à Bome...
— Et lesquelles, devant Dieu, seront les plus i)récieuses?
— Je ne sais...
— Oh ! vous le savez... Celles qui ont coule à moins de frais. Notre ami avait un peu honte de s'être laissé prendre à ces futilités papales; aurez-vous honte, vous, d'avoir été pris à notre psaume?...
Il sourit et baissa la tête.
— Les circonstances m'ont peut-être plus ému que le
chant, dit-il. Cette prison... Ce pieux dialogue à travers la YOlUc... Cette paix...
— Je vous en supplie, s'écria Calas, n'allez pas chercher des explications... Laissez-nous croire que vous nous avez compris... Que votre cœur chantait avec les nôtres... Et quand vous entendrez parler de la froideur de notre culte, répondez... Mais il ne m'appartient pas de vous dicter votre réponse... Répondez... selon votre cœur... car c'est à votre canir que nous nous en remettons... Dites que vous veniez pour nous faire catholiques, et que nous, les pauvres captifs, nous vous avons fait...
Bridainc allait se récrier.
— Ne vous eiïrayez pas, reprit Calas. Vous avez cru que je voulais dire protestant?... Non-, nous ne vous avons pas fait protestant... pas plus que vous ne nous avez faits catholiques... Nous vous avons forcé... voilà tout... à rester chrétien... Est-ce vrai?...
— Mon devoir...
— Lequel? Celui de chrétien, ou celui de prêtre?... Votre devoir de prêtre est de nous prêcher vos doctrines, et de nous déclarer damnés si nous les repoussons; votre devoir d(3 chrétien, c'est de nous consoler... Cest de prier avec nous... C'est de nous parler de Dieu... C'est... Mais vous le savez mieux que je ne pourrais le dire... Choisissez!...
— Eh bien, j'ai choisi!... s'écria Bridainc. Oui... J ai choisi... Oui... Je veux prier avec vous... Je veux que vous ayez en moi un consolateur, un frère... Rien de plus, rien de moins... Prions, mes amis... Prionsl...
11 se jeta à genoux. Tous l'imitèrent.
— Mon Dieu, dil-il, c'est ici un de vos miracles... Ceux qui ne devaient prier ensemble que lorsque la mort aurait brisé les barrières qui les séparent, vous avez voulu que leurs cœurs s'unissent, dès ici-bas, dans un même élan vers vous. Ai-je eu tort, mon Dieu? Ai-je trahi mes serments?... Non... Je ne vous avais pas juré de les haïr... Mes serments m'obligeaient de leur dire qu'ils se trompent, qu'ils ne vous servent pas comme vous voulez être servi... Mais ils vous aiment, mon Dieu!... Ils vous aiment... comme je voudrais vous aimer I... A défaut d'une même foi, nous voici dans un même amour... Je prierai pour eux, Seigneur, comme ils prieront pour moi. Soutenez-les. Confondez l'injustice. Mais que ni l'injustice, ni la mort, ni rien au monde ne puisse ébranler leur confiance en votre sainte bonté. Qu'ils vivent, qu'ils souffrent, qu'ils meurent vos enfants, et les rachetés de votre fUs. Ainsi soit-il.
Alors, il y eut un long silence. La prière continuait, muette, dans tous ces cœurs étonnés de s'entendre. Ils la prolongeaient à Tenvi. Jamais, leur semblait-il, elle n'était montée à Dieu plus agréable et plus sainte.
Enlin, Bridaine se leva. Tout ce qu'il venait de dire à Dieu, il le leur répéta dans ce langage simple et noble dont si peu ont le secret. Et quand retentit, à travers la voûte, un dernier chant des prisonniers d'en haut, il était encore à leur dire ce qu'il y a de bonheur à aimer Dieu et de joie à porter la croix.
Elle allait être lourde, celle de nos pauvres prisonniers.
Il nous reste ù les suivre au sommet de leur Calvaire. Leur sang rougira nos dernières pages j heureux si leur esprit anime nos derniers accents I
Le 19 février 1762, à deux heures après midi, un chariot entouré de gardes s'acheminait lentement, à travers des Ilots de peuple, vers l'église de Saint-Etienne. Sur ce chariot, à côté de quatre prêtres, étaient Rochette et les frères Grenier.
L'arrêt, rendu la veille, leur avait été signifié le matin. Ils étaient condamnés, le ministre à être pendu, les autres, comme gentilshommes, à avoir la tête tranchée. Le parlement, renchérissant sur ce qui avait été prescrit au sujet des ministres depuis qu'ils ne mouraient plus sur la roue, avait ordonné que Rochelle, à genoux devant le portail de la cathédrale, u tenant en ses mains une torche de cire jaune, du poids de deux livres, yi ferait amende honorable, u demandant pardon à Dieu, au roi et à la justice, de ses crimes et méfaits. » L'arrêt portait, de plus, qu'il serait conduit au supplice u tête, pieds nus, en chemise, la hart au col, écriteaux devant et derrière, avec ces mots : Ministre de la religion prétendue réformée. »
De toutes ses douleurs, celle de marcher à la mort dans un pareil accoutrement lui avait i)aru la plus
cruelle. Il en avait pleuré d'indignation. Qu'on le tUclt, à la bonne heure-, mais qu'on le tuât au moins en lui laissant, sons les regards de la foule, sa dignité d'homme et de pasteur.
Et cet opprobre, cependant, et l'amende honorable, et la potence, — il ne tenait encore qu'à lui de s'y soustraire. Qu'il abjurât, et tout était fini. Qu'il abjurât!... Non; pas même cela. Qu'il annonçât l'intention d'abjurer, qu'il en parlât comme d'une chose possible, — et il vivrait.
Cette oiïrc, dont on l'avait poursuivi quatre mois, on l'en harcelait, depuis l'arrêt, avec une opiniâtreté nouvelle. C'était en pleurant et les mains jointes que le curé chargé de l'exhorter la lui avait répétée, une dernière fois, comme on sortait de la prison. Rochette l'avait remercié de l'intérêt qu'il paraissait prendre à son sort, mais en le suppliant de cesser toute poursuite. Son ton et son air disaient assez qu'on ne parviendrait pas même à lui donner une tentation à vaincre. Les geôliers, les gardes pleuraient. Apercevant un soldat plus attendri que les autres : « Vous êtes prêt à mourir pour le roi, lui dit Rochette; qu'avez-vous à me plaindre de mourir pour mon Dieu? » Le prêtre était anéanti. A peine monté sur le chariot, il s'était trouvé mal. Un vicaire avait pris sa place.
Ce vicaire était un de ces prêtres comme on en voit encore tant, qui se croient zélés parce qu'ils sont durs, pieux parce qu'ils sont dévoués à leur Église, saints parce qu'ils se roidissent, avec d'alfreux rongements, contre les passions de la jeunesse. Ses joues pâles et creuses, ses yeux démesurément enfoncés, contrasm. ' 21
laient avec la physionomie calme et noble de celui qui allait mourir. Rochelte aussi était pâle, mais de cette pâleur sereine qui annonce la résignation et non la lutte, le règne de l'esprit et non les assauts de la chair.
Aussi avait-il ennobli jusqu'à cet infâme costume que le bourreau avait jeté sur son corps amaigri. La chemise, la corde, les écriteaux, tout s'oubliait. On ne voyait que son visage, et l'éclat du martyre y resi)lendissait de plus en plus.
Une seule chose en troublait de temps en temps la paix; c'étaient les obsessions du prêtre. A bout de raisons, il s'obstinait à lui faire baiser un crucifix. Sans cesse il le lui mettait sous les yeux ou sur les lèvres; il l'obligeait à en détourner son visage, à le repousser même de la main. « Au nom de Dieu, s'écriait le condamné, laissez-moi!... Lé Christ est là... dans mon cœur... Vous le savez... vous m'entendez l'invoquer... Qu'ai-je besoin de cette image?... — Baisez-la... répétait le prêtre. Je ne vous dis pas de l'adorer. Baisez-la...
— Mais c'est ce que font ceux qui l'adorent... La foule croirait que j'abjure... — Vous aimez mieux la scandaliser en lui laissant penser que vous reniez le Christ?...
— C'est vous qui me forcez à paraître le renier... C'est vous qui voulez pouvoir dire, après ma mort, que je l'ai renié, que les protestants le renient... » Et alors il s'adressait à la foule. « Mes amis... mes amis... Vous le savez, n'est-ce pas?... Non, je ne le renie point 1... Le Christl... c'est mon maître... c'est mon Dieu... J'ai vécu, je mourrai pour lui... Ce n'est pas lui, non, non... ce n'est pas lui que je repousse... )> Et l'autre insistait; et c'était à recommencer sans cesse.
Les mêmes obsessions avaient d'abord accompagné les trois frères ; mais ils avaient aflaire à des prêtres plus âgés, plus calmes, et d'ailleurs épuisés par plusieurs heures de combat. Il pouvaient donc se parler, s'encourager; ils venaient même de leur mieux au secours de leur ami. Le plus jeune avait déjà essayé, pour délivrer Rochctte, d'entrer en conversation avec le vicaire. Que lui importait d'attirer sur lui le zèle amer de cet homme, pourvu que son pasteur pût arriver plus tranquille à Téchafaud, et mieux soutenir jusqu'au bout l'honneur de leur commune foi? L'autre n'avait pas lâché prise \ mais Rochette avait deviné la généreuse intention du jeune homme. Il l'en avait payé par un sourire, et par un regard vers le ciel. « Patience, disait ce regard. Quelques moments encore, et nous sommes hors de leur atteinte. »
Mais ces moments pouvaient être cruels.
On arrivait devant la cathédrale. Le chariot venait de s'arrêter dans un espace vide, qu'entourait un triple rang de soldats. L'œil s'enfonçait dans Tintérieur de l'église, sombre comme un tombeau, solitaire comme un désert. Au portail, des tentures noires; au fond, quelques cierges. Une haute croix blanche, semée de larmes noires , s'avançait et grandissait lentement , sans que l'on pût encore apercevoir qui la portait.
Rochette crut qu'on voulait le faire entrer; il dé-
— 2il —
clara (lu'il no céderait qu'à la tbrcc. Puis, comme deux soldats s'approchaient pour le saisir, il descendit et s'avança vers la porte.
— A genoux, monsieur I dit le greffier.
— A genoux, soit... mais devant Dieu... Pas devant cette croix... Pas devant cet autel qui est là-bas... Pas devant l'hostie qui est dessus...
Et il s'agenouilla sur le pavé.
La grande croix blanche avançait, avançait toujours, mais de plys en plus lentement. Elle semblait avoir peur de la lumière.
Avec elle approchait un chant lugubre, une espèce de rauque et long sanglot. Le glas des morts frisonnait dans la tour. Le lourd silence du dedans s'était étendu au loin. Hommes, chevaux, un mémo efTroi semblait avoir passé sur tout ce qui avait vie, et glacé tout ce qui pouvait se mouvoir.
— Que me veut-on, enfin?... dit le ministre, car il subissait, lui aussi, cette sombre influence, et il lui tardait de la secouer.
— Attendez, dit le greffier.
La grande croix venait de s'arrêter à la [»orlc. Les chants cessèrent.
— Vous répéterez, reprit le greffier.
— Quoi?
— Ce que je vais lire.
— Nous verrons. Dites.
Le greffier lut.
« Moi, François Uochette, demande ici pardon à Dieu, au roi et à la justice, d'avoir sciemment et séditieusement contrevenu aux édits et ordonnances... »
— Monsieur, interrompit le ministre, il est inutile d'aller plus loin... On ne me fera pas répéter cela.
— Répétez!... dit durement le vicaire.
— Répétez, dit plus doucement un autre prêtre. Ce n'est qu'une formalité...
— Je ne connais pas de formalités, quand il s'agit de ma conscience.
Et il voulut se lever ^ mais on le maintint à genoux. C'était quelque chose d'aifreux que cet homme obligé de disputer encore son âme à ceux qui étaient maîtres de son corps.
Le greffier ne savait que faire.
— Voyons. Je recommence, dit-il.
« Moi... »
— C'est inutile.
— RépétezI... cria le vicaire.
Il joignit les mains et baissa la tête. On crut qu'il allait obéir.
Mais aussitôt, d'une voix ferme et claire qui s'entendait à vingt pas :
— Je demande pardon à Dieu... de mes péchés... Le roi, je n'ai point de pardon à lui demander. Je l'ai toujours honoré comme l'oint de Dieu. J'ai prêché la soumission, la patience. J'ai dit avec l'apôtre : Craignez Dieu, honorez le roi. Si je lui ai désobéi en ce qui tenait à mon ministère, c'est que Dieu lui-même et ma conscience m'ordonnaient de désobéir. La justice, enfin, je ne l'ai point offensée. Je pardonne à mes juges... Que Dieu leur pardonne aussi I...
— Rienl... bien!... crièrent les trois frères. Tout ce qu'il a dit, nous le disons.
— -l-ÏG —
On Tavait laissé liiiir; un le laissa se lever.
— AiTclez-le doncl... dit le greffier.
Mais il était déjà remonte dans le chariot, et, franchissant d'un premier pas le hanc sur lequel il avait subi les persécutions du vicaire, il s'était élancé au milieu de ses trois amis. Les prêtres, stupéfaits, lui avaient fait place. Le vicaire voulait qu'on le forçât à revenir-, mais le commandant de l'escorte, à qui ces débats soulevaient le cœur, y mit lin en ordonnant le départ. Le char roula. L'église ferma sa porte. Les condamnés appartenaient au bourreau.
Le parlement avait jugé à propos de déployer un grand luxe de précautions. On avait feint de croire à des projets d'enlèvement. C'était, avait-on pensé sans doute, un moyen de donner quelque vraisemblance au prétendu crime des trois frères, condamnés, on se le rappelle, comme ayant voulu sauver leur ami en l'arrachant des mains de la justice.
On avait donc choisi, au lieu de la place Saint-Georges, où se faisaient ordinairement les exécutions, celle du Petit-Salin, moins spacieuse, moins abordable, et qu'on pouvait couvrir de soldats. Un régiment entier y stationnait dès avant midi. Le guet et la maréchaussée à cheval, échelonnés dans les rues aboutissantes, prêteraient main forte en cas de besoin.
Deux heures venaient de sonner. La foule était de
plus en plus compacte, et ses bruissements plus fiévreux.
Dans une des rues déjà pleines qui conduisaient à la place, un prêtre avançait à grand'peine à travers la foule et les soldats. Les uns refusaient de se déranger; les autres refusaient d'abord, puis paraissaient le reconnaître et s'empressaient de lui ouvrir un passage.
— Le Père Bridaîne, je crois!... dit une femme. Qu'est-ce qu'il vient donc faire ici?...
— il veut voir.
— Allons donc'.... Un prêtre?...
— Eh! puisqu'on va pendre un ministre...
— Il a l'air de chercher... Voilà qu'il frappe à la porte d'une maison... Eh! eh! chez les Fortoul?... Des protestants!... Qu'est-ce qu'il va donc faire là?... On a ouvert...
C'était bien luL II avait reçu, le matin même, un billet ainsi conçu :
« On prend la liberté d'offrir au Père Bridaine une fenêtre pour tantôt, maison Forloul, près le Petit- Salin.
(( Pas un mot de ceci, s'il ne veut être un dénonciateur. »
Il savait Rabaut à Toulouse. Il l'avait reconnu dans ce billet.
Irait-il? — Oui, s'était-il dit. Puisqu'il acceptait, comme prêtre, la solidarité des rigueurs de son Église, il se condamnerait au moins à admirer, puisqu'on l'y conviait, ceux qu'elle envoyait à la mort.
Il venait donc d'entrer. On l'avait conduit au second étage. Là, dans le demi-jour d'un corridor, il s'était
senti i)rendrc par la main. Une porte s'ouvrit, et il put voir qui le tenait. C'était Kabaut.
— J'en étais sûr, dit-il.
Mais Rabaut, sans répondre et comme sans Técoulcr, le conduisait vers une ibnétre, fermée par un rideau transparent. Le bourdonnement de la place y arrivait, mais faible et s'alTaiblissant toujours plus. Ce n'était pas encore le silence; ce n'était déjà plus le bruit.
On entendait rouler un cliar.
— Venez, dit le ministre, et voyez...
Le cliar ne roulait plus. Un prêtre venait d'en descendre. Roclielte descendait.
Alors Rabaut s'agenouilla. Ses mains jointes, appuyées sur la fenêtre, tremblaient. Des larmes coulaient sur ses joues. Son regard était fixe. Ses lèvres murmuraient des mots sans suite, derniers vœux pour Fami, derniers hommages au martyr.
Délivré des obsessions du vicaire , Rocbette avait rempli en paix, auprès de ses trois compagnons, les fonctions de ce ministère qu'il allait sceller de son sang. De la cathédrale au pied du gibet, il n'avait cessé d'exhorter et de consoler ses amis. Sans cette hideuse chemise, on aurait \)u se demander si c'était donc lui qui allait mourir; et quand il n'aurait été là que pour consoler les autres, on aurait encore admiré son éloquence et son sang-froid.
— Nous approchons, disait-il. Encore quelques pas... Encore quelques moments... Et c'est fini... le cœur ne vous manquera pas, je le sais bien... Oui... Mais quelle est sa source, à ce courage?... Prenez garde... 11 ne s'agit pas de mourir en gentilshommes, mais en chrétiens...
Et comme le cortège débouchait sur la place :
— Nous y voici, reprit-il. Foule immense... AmisI amis! Rien pour la gloire... Rien pour la foule... Tout pour Dieu...
— Oui... tout!... dirent-ils.
— On s'arrête... Point d'adieu... Non... Au revoir... au revoir...
— Au revoir!... répétaient les frères.
— Au revoir!... cria-t-il, comme il s'éloignait du chariot ; et on l'entendit, cette fois, jusqu'à la maison d'où Rabaut allait le voir mourir.
Alors Bridaine s'agenouilla aussi. Sa tête tomba sur ses mains. Il ne voulait plus voir^ il espérait ne plus entendre.
Mais déjà le ministre entonnait son chant de mort, le même qu'avaient entendu tant d'échafauds affrontés l>our la même cause.
La voici, l'heureuse journée Qui répond à notre désir ',..
Et les trois frères continuaient avec lui :
Louons Dieu, qui nous l'a donnée, Faisons-en tout notre plaisir...
> Psaume CXVIII.
Mais il ny avait déjà plus, à ces derniers mots, que trois voix... Rochcttc expirait.
— Mort!... dit Rabaut.
— Mort!... murmura Bridaine, sans lever la tôte. Il était toujours à genoux.
On entendit un coup de hache. Une tête étaittombée.
— Mort!... dit Rabaut.
C'était Tauié.
Un second coup...
— Mort! répéta-t-il.
C'était le second des frères.
Le troisième coup se faisait attendre. On entendait comme une conversation entre le condamné et le bourreau.
— Vous avez vu mourir vos frères, avait dit celui-ci. Ne faites pas comme eux... Changez...
— Jamais.
— Un mot, un seul mot... Et vous vivez...
— Jamais.
— Changez!... changez!... répétaient en pleurant prêtres, archers, commissaires du parlement, ofliciers, soldats, tout ce qui entourait léchafaud, tout ce qui couvrait la place. Une immense pitié avait enfin fait explosion. Tout ce que les trois premières morts avaient mérité d'admiration et de larmes, le dernier des trois frères en héritait sur Téchafaud.
Mais il s'était mis à genoux, et, la tète sur le billot, il attendait.
Le bourreau se pencha une dernière fois vers lui.
— Au nom de Dieu, changez!...
— Fais ton devoir, dit le patient.
Et on entendit un dernier coup.
— Mort!... ditRabaiit.
— Mort!... répéta le missionnaire.
Et se tournant alors vers le ministre :
— Eh bien , reprit-il , êtes-vous content?... Ai-je assez souffert ?... Vous n'avez plus rien à vouloir de moi?...
— Oui, dit Rabaut; j'ai encore une chose à vouloir de vous.
— Dites-la.
— Vous avez vu les supplices... Je veux vous montrer à quoi ils servent.
— Montrez.
— Où serez-vous le 20 du mois prochain?
— A Nîmes.
— A Nîmes, soit. Au revoir.
Et à ce mot, qui leur rappelait Rochetle, ils jetèrent un long regard sur le cadavre encore suspendu de celui qui en avait fait son adieu à ses compagnons de martyre.
Mais le sang huguenot n'avait pas fini de couler. Avant le jour du rendez-vous à Nîmes, il fallait que Toulouse assistât à une autre mort sur laquelle s'est concentrée toute l'horreur de la postérité. Calas allait faire oublier Rochette. « Rien pour la foule; tout pour
Dieu!... » disait ce dernier aux trois frères; cl leurs noms, en cU'et, allaient bientôt n'être plus connus que de Dieu. Il nous a été doux de contribuer, par ce livre, à les ressusciter dans le souvenir des bommes. Nous n'ajouterons rien, nous le savons, à leur éternel bonlicur. Ils n'avaient pas besoin de nous 5 c'est nous qui avons besoin d'avoir les yeux sur tout ce qui a souffert pour l'Évangile. Si Téchafaud s'est abattu , assez d'autres luttes attendent quiconque ose croire et parler.
Ils étaient morts. Qu'en résulterait-il, se demandaiton, pour les Calas? Un acquittement, disaient les uns 5 un arrêt de mort, disaient les autres.
Et ces derniers avaient raison. Les deux procès, au fond, n'en faisaient qu'un. Au point où en étaient les choses, on ne pouvait absoudre les Calas sans paraître avouer l'iniquité de la première sentence. En condamnant, on s'était condamné à être injuste et cruel jusqu'au bout.
Quelques jours après, le 7 mars, le parlement était en train de donner, sur la place du Palais, un de ces spectacles plus ridicules qu'odieux dont nous avons vu, l'année d'avant, un échantillon à Paris.
Il s'agissait de brûler en grande pompe le dernier écrit de Rabaut. Sa Calomnie confondue avait profondément blessé ceux dont elle exposait les trames ou flétrissait la crédulité sanguinaire. « Le titre seul, avait dit le procureur général , et le seing de Paul Rabaut , s'intitulant ministre du saint Evangile, suffiraient poui* armer la sévérité des lois contre celui qui ose prendre un titre interdit aux ministres, même du temps qu'ils étaient tolérés en France, w Ce titre, en effet, ne pou-
vait plaire, et nous comprenons qu'on s'en indignât^ mais que voulait-on dire en prétendant que « le titre seul » de la brochure « suffirait pour armer la sévérité des lois? » Ce n'était donc pas une calomnie que d'avoir accusé les protestants d'autoriser le meurtre, et cette calomnie n'était pas conjondue par tout ce que le ministre en avait dit '?Tout le réquisitoire est sur ce ton. Les plus minces griefs y sont accolés aux plus graves^ une même animosité mêle et confond tous les objets.
Rien de plus curieux, du reste, que les efforts du procureur général pour prouver qu'il n'y avait pas, dans tout cela, de persécution religieuse proprement dite. Après avoir dépeint à sa manière les assemblées du Désert : « Vous venez, Messieurs, dit-il, d'être les témoins et les juges de l'esprit de vertige et de révolte qu'on y puise. Vous venez de punir, dans un prédicant, non l'erreur de sa conscience, mais la témérité de sa conduite. Ce n'est point comme mauvais raisonneur, mais comme séditieux et réfractaire aux ordres du roi, que vous l'avez condamné. » Le roi, toujours le roi... Et qui donc avait conseillé le roi ?... Toujours le sophisme de Charnay ! toujours cet abominable subterfuge que Jean de Lourmade avait si vertement relevé, le jour de la mort du jésuite !
^ Les pasteurs de Genève étaient aussi intervenus. Par une déclaration en date du 30 janvier, visée par le baron de Montpeyroux, résident de France, ils crurent devoir attester qu'aucune assemblée ni synode n'avait permis de tuer ses enfants. Quelle matière à réflexions dans le seul fait qu'une attestation semblable pût être jugée nécessaire! Beaumarchais n'avait pas trop tort, en vérité , lorsqu'il disait que si on l'accusait d'avoir volé les tours de Notre- Dame, il commencerait par s'enfuir, s'il le pouvait, n'étant pas .sûr qu'on ne commençât pas par le pendre.
ni. 22
Donc , pour dernière et définitive réponse à la Calomnie confondue , on la brûlait.
Tout à coup, il se fît un grand mouvement dans la place. C'était Calas qu'on amenait au Palais, pour y subir un dernier interrogatoire.
Il était à peine reconnaissable. Deux mois et plus, il avait énergiquement lutté contre les ennuis de la prison et les angoisses du procès; mais l'influence en avait été, à la fîn, d'autant plus rapide et plus profonde. Chaque semaine Tavait vieilli d'un an. Ses rides s'étaient creusées ; ses cheveux avaient achevé de blanchir.
Il s'avançait donc lentement, latcte baissée, vers le grand perron du Palais, lorsque, levant par hasard les yeux, il s'arrêta, pâlit, et sembla près de se laisser tomber. On le retint. Arrivé au perron, il se soutenait à peine, et il fallut presque le porter.
Qu'avait-il vu? Rien d'autre que l'innocent bûcher où flambait l'écrit de Rabaut. Mais le bruit, le grand jour, la foule, ce bûcher dont il ignorait la destination, ces flammes qui venaient de se dresser devant lui, tout, enfin, s'était réuni pour l'ébranler. Ce bourreau lattendait; ce bûcher était pour lui. L'horrible pensée n'avait fait que traverser son esprit: mais le coup était porté, et ses facultés affaiblies devaient en garder la trace.
Aussi les juges turent-ils agréablement surpris fie ne plus trouver en lui cette netteté d'idées, cet imperturbable sang-froid qui déconcertait les plus décidés. Pressé de questions insidieuses, il hésita, et, deux ou trois fois, parut troublé. Des inexactitudes, que l'on se hâta d'ériger en contradictions, lui échappèrent. On les lui signala avec un empressement qui accrut encore son trouble , et on le renvoya au p.lus vite dans sa prison, comme si on eût craint qu'en retrouvant le fil de ses idées , il n'éclaircît encore une fois ce qu'on avait eu tant de peine à embrouiller. Il ne réclama pas ; mais il sentait qu'il avait signé son arrêt.
Cet arrêt, cependant, la majorité des juges hésitait encore à le prononcer. Des treize conseillers dont se composait la cour criminelle, il n'y en avait eu jusquelà que quatre ou cinq d'ouvertement décidés; mais c'était une de ces minorités opiniâtres qui finissent toujours par l'emporter.
Quand on s'assembla, le surlendemain, pour prononcer définitivement, sept opinèrent à la mort. C'était déjà la majorité numérique -, mais la majorité légale était fixée à huit. Là dessus, longs débats, votations nouvelles, et un des opposants passe enfin du côté des sept.
C'est donc à la stricte majorité voulue par le droit criminel du temps que l'arrêt va être rendu. Celui qui a fait pencher la balance, c'est M. de Bojal, un de ceux qui avaient paru les plus décidés à ne pas voter la mort. M. de Bojal est un vieillard, le doyen des conseillers, un homme bon, mais faible. On l'a gagaé... Et puis, qui sait? C'était l'heure de son dîner peut-être, et il fallait bien en finir !
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Cependant Calas s étonnait d'ignorer encore son sort. Il croyait lejugcment prononcé depuis deux jours, c'està-dire aussitôt après son deinier interrogatoire. L'attente et l'angoisse achevaient d'épuiser ses forces. Quels jours! quelles nuits! Peser et repeser éternellement les mêmes chances, tressaillir à tout bruit, hâter et repousser l'instant où finira l'incertitude, se sentir emporté, les mains liées, sur un torrent qui peut, à chaque souffle, ou vous engloutir, ou vous déposer sain et sauf sur le rivage, — ce n'est plus ni vivre ni mourir ; c'est un eftVoyable mélange de tout ce qu'il peut y avoir de plus cruel et dans la vie et dans la mort.
Ainsi se consumait, depuis deux jours, le malheureux vieillard. H perdait, avec son courage et ses forces, jusqu'à ces sentiments d'époux et de père dont il avait été un si admirable modèle. Lui qui ne pensait, jusque-là, qu'à sa famille, il semblait, depuis ces deux jours, ne penser qu'à lui. Il s'absorbait dans ses appréhensions, devenues des terreurs. Avant de tuer l'homme, on avait tué l'époivx, le père, et presque aussi le chrétien.
Chrétien, père, époux, allaient revenir. L'incertitude le tuait; la certitude allait le rendre à lui-môme et aux siens.
C'était le soir. Il avait machinalement embrassé ses enfants et sa femme. Il s'était à peine aperçu de la douloureuse pitié que son état leur inspirait. On l'avait
conduit, comme ù l'ordinaire, dans la chambre où on l'enfermait pour la nuit.
Il s'assit. De temps en temps un frisson courait ses membres. Sa lôte, alors, se relevait. Ses yeux semblaient fixés sur quelque épouvantable objet, Téchafaud, sans doute, et la roue, et tout son horrible attirail. Puis, retombant dans sa stupeur, il s'affaissait dans son vieux fauteuil de bois noir, sombre témoin de bien d'autres agonies. Il semblait ne plus voir, ne plus entendre, et jouir, pour quelques moments au moins, du triste repos de ce qui ne sent et ne pense plus.
Mais sous cet engourdissement, la terreur veillait encore. Comme le dormeur qui entend sonner, tout dormant, l'heure à laquelle il doit se réveiller, il entendait, lui, tout rêvant, les moindres bruits, les moindres pas qui retentissaient dans la prison, ou, plus loin, dans la rue-, et ces bruits, et ces pas, il n'y en avait aucun qui ne pût être un messager de mort.
Enlin, tout bruit avait cessé. Il était un peu 'plus calme ^ il avait, pensait-il, au moins quelques heures devant lui. Il dormirait, pour la dernière fois peut-être, mais il dormirait.
Il allait donc se mettre au lit. A genoux au pied de son grabat, il essayait de prier; il priait même, sinon comme avant ces derniers jours, du moins un peu mieux que la veille. Il voyait toujours Téchafaud; mais il recommençait à voir quelque chose au delà.
— Mon Dieu, murmurait-il, pardonne... La chair a vaincu l'esprit... J'ai tremblé... comme si tu n'étais plus avec moi... J'ai tremblé... je tremble encore... Ils
m'ont consume, mon Dicii, avec leurs longueurs!... Soutiens-moi...
Mais il s'arrêta tout à coup. 11 se leva, hagard, les mains crispées. Ses verrous venaient de crier; et c'était la première fois qu'on troublait, à pareille heure, la solitude de ses nuits.
On entra. C'était le Père Bridaine.
Son visage n'était ni assez sombre pour qu'on pût y lire un arrêt de mort, ni assez ouvert non plus pour que le prisonnier pût croire à une visite ordinaire, encore moins à une nouvelle heureuse.
Calas eut cependant la force de hii offrir un siège ^ mais il retomba sur le sien.
— Mon frère, dit le prêtre , vous avez l'air souffrant...
— Oui... assez...
— Avez-vous vu... vos enfants?
— Oui.
— Ils sont... bien?
Calas le regardait fixement.
— Ils sont bien, dit-il après un silence, et sans ôter les yeux de dessus lui. Puis, après un nouveau silence : Vous n'avez rien d'autre à me... demander?...
A me dire, entendait-il-, et ce mot, qui n'avait pu sortir de sa bouche, se lisait assez dans ses yeux.
— A vous demander, non... dit Bridaine.
— El à me dire, alors!... s'écria Calas en se levant. Mais ce n'était déjà plus le même homme. Il savait
son sort. Il avait retrouvé, en le devinant, le courage de r affronter.
— Il y a... un arrêt... dit le prêtre avec effort.
— Je le savais.
— Un arrêt... terrible...
— Je le savais.
— Vous le saviez?...
— Et votre trouble?... Et ces yeux fixés à terre?... Et ces battements de cœur qui soulèvent votre robe?... J'ai vu... J'ai deviné... Je sais...
Mais l'âme était plus forte que le corps. Il fut obligé de se rasseoir.
— Et ce sera?... dit-il d'une voix éteinte.
— Demain... murmura Bridaine, mais si bas qu'on eût cru n'entendre qu'un des battements de son cœur.
Calas n'avait pas remué.
— Demain, répétait-il lentement-, demain... Mon Dieu!... Demain... C'était donc la dernière fois que je les voyais... que je les...
— -Non, dit vivement le prêtre, heureux d'avoirà rompre le silence-, non... Vous reverrez votre femme et vos enfants... On vous le permet...
— Je ne les reverrai pas.
— Vous refuseriez !
— Oui. Il y a trois mois que ma résolution est prise. Je ne les reverrai pas. Et pourquoi les reverrais-je?... Pour mourir quatre fois... cinq fois... car Lavayssc est aussi un de mes enfants... Pour les faire mourir, eux cinq, dans les terreurs de ma mort... Non... Non..
Quand je ne la redouterais ])as pour moi-même, cette entrevue... ce serait de Tégoïsme... Je me le reprocherais sur...
L'horible mot de roue était arrivé à ses lèvres. Il s'arrêta, comme s'il eût évoqué lalTreux fantôme. Puis, secouant par un violent elFort la terreur qui allait ressaisir sa proie :
— A demain donc, reprit-il^ à demain... Et... à quelle heure?
— A midi.
— A midi, soit... Allons... continuez... Parlez-moi... Vous voyez bien que je suis calme...
— C'est pour midi... Mais avant...
— Eh bien?...
— La question...
— La question!... à ruoil... Mais l'arrêt n'est donc pas définitif?...
— Il lest.
— Et alors?...
— On veut vous faire avouer... votre crime...
— Qu'en a-t-on besoin maintenant?
— La loi... l'usage... Plusieurs des juges, d'ailleurs, ne vous ont condamné, dit-on, que dans l'espoir que vous avoueriez.
— Et comme je n'avouerai pas...
— Malheureux!... En êles-vous sûr?...
— Si j'en suis sûr?... Parce que je suis condamné, vous vous mettez à me croire coupable?...
— Mais non... non...
— Qu'est-ce vous disiez donc?...
— La question!... Mais savez-vous bien ce que
c'est!... Ces douleurs... épouvantables... atroces... les supporterez-vous ?. . .
— Et celles... d'après... ne faudra-t-il pas que je les supporte?...
— 11 le faudra... oui... Mais celles de la question, vous n'avez qu'un mot à dire... et elles cessent...
— Mais ce mot serait un mensonge.
Bridaine avait beau faire. Le condamné n'arrivait pas même à concevoir que la douleur pût lui arracher l'aveu d'un crime qu'il n'avait pas commis.
LXXXYU
Elle en avait assez arraché d'autres, cette arme immorale et impie que le siècle essayait en vain d'ôter des mains de la justice.
Ce n'était pourtant pas là un de ces débats modernes où la raison n'entrait qu'avec l'incrédulité, la civilisation qu'avec le relâchement, l'esprit nouveau qu'avec le mépris avéré de tout ce qui était ancien. Dès les temps les plus reculés, la torture avait eu d'éloquents antagonistes. On s'était demandé à quoi elle servait réellement, et si, à la supposer utile, les inconvénients n'en dépassaient pas les avantages.
A la supposer utile, disons-nous. L'était-elle?
Elle l'était, il faut le reconnaître, plus souvent qu'elle ne le serait de nos jours. Elle suppléait, dans beaucoup de cas, à linsuffisancc de la police, à la négligence ou à l'incapacité des magistrats.
Mais aussi, cette négligence ou cette incapacité des juges, cette police géncraleinent insullisanle, l'usage de la torture contribuait à les perpétuer. On se sentait sous la main un moyen prompt, facile, universel, pas infaillible, on en convenait, mais, au demeurant, trèsbon, de découvrir tout ce qu'on avait besoin de savoir. Procédures exactes, investigations profondes, tous ces soins que la justice est maintenant obligée de donner au procès du dernier filou, on s'en débarrassait en ordonnant la question.
Étaient-elles sûres, au moins, les lumières ainsi acquises? — Le bon sens dit assez que non, et l'expérience le disait tout aussi bautement que le bon sens. Tous les jours des innocents avouaient, sauf à se rétracter ensuite-, tous les jours des coupables s'obstinaient à nier, et, brisés, expirants, niaient encore. Ce n'étaient plus des procès, mais d'effroyables duels entre le juge et l'accusé, entre la douleur et la conscience. «La question, avait dit le jurisconsulte Ulpien, lequel ne pécbait pourtant pas, à beaucoup près, par excès d humanité, la question est une arme fragile et dangereuse. La plupart méprisent tellement les tortures, qu'il n'y a nul moyen de leur arracher la vérité; d'autres, au contraire, y sont tellement sensibles, qu'ils avoueront tout ce qu'on voudra plutôt que de les endurer. »
Aussi avait-on généralement senti la nécessité d'en régler l'emploi. Voici oii on en était, en France, vers le milieu du dix-huitième siècle.
D'abord, la question ne pouvait être ordonnée que lorsqu'il s'agissait d'un crime emportant .peine de mort.
Il fallait, en second lieu, que les présomptions de culpabilité fussent a considérables. » La déposition d'un seul témoin, l'aveu d'un coaccusé, la déclaration d'un condamné, ne suffisaient pas.
Quelque nouvelle preuve qui survînt, l'accusé ne pouvait être appliqué deux fois à la question pour le même fait*.
L'accusé malade, soutirant, trop jeune ou trop vieux pour la subir sans danger de mort, ne devait y être que présenté. Il était alors censé l'avoir subie, et quand même la peur ne l'avait pas fait parler, il ne pouvait être condamné à la subir. C'était ce qu'on appelait la question comminatoire. Les cours souveraines avaient seules le droit de l'ordonnera
L'accusé mis à la question avant le jugement définitif ne pouvait, s'il n'avouait pas, être condamné à mort. Le juge était censé avoir reconnu, en la lui faisant subir, rinsuffisance des preuves tirées d'ailleurs. N'obtetenant rien de plus, il ne pouvait logiquement condamner ^ — C'était la question préparatoire.
La question préalable, enfin, était celle qui avait lieu
^ En Espagne, cette disposition était admise par les tribunaux séculiers, mais l'Inquisition l'éludait. Quand le patient avait souffert tout ce qu'il pouvait souffrir sans expirer, on déclarait la question a suspendue, » et elle était « reprise » autant de fois que les juges le trouvaient bon.
2 Un des motifs pour lesquels le parlement de Toulouse avait cassé l'arrêt des capitouls, c'est qu'il y était dit que Calas, sa femme et son fils seraient mis à la question, tandis que Lavaysse n'y serait que présenté.
3 II pouvait cependant ne pas absoudre, et maintenir l'accusé en prison. Ce moyen-terme est aujourd'hui proscrit. Tout débat criminel doit se vider par oui ou non, et si le crime n'est pas suffisamment démontré, l'acquittement est de rigueur.
après le jugement, préalablement à Texéeution. Là, le juge étant, censé, au contraire, avoir eu des motifs sultisants pour condamner, le non-aveu ne pouvait intirmer l'arrêt. L'accusé était prévenu qu'il n'avait plus aucun intérêt à mentir; aussi, s'il persistait, dans cette dernière épreuve, à décharger ses coaccusés, c'était une présomption en leur faveur.