LA BAIE SAINT-PAUL
L'histoire de la Baie Saint-Paul dans le comté de Charlevoix, comme celle de presque tous les anciens pays, semble remonter aux temps fabuleux même ; car le père Jérôme Lalement, parlant du célèbre tremblement de terre du mois de février 1663, nous dit : " Vers la Baie dite de St. Paul il y avait une petite montagne sise sur le bord du fleuve, d'un quart de lieue ou environ de tour, laquelle s'est abysmée et comme si elle n'eut fait que plonger, elle est ressortie du fond de l'eau pour se changer en islette et faire d'un lieu tout bordé d'écueils, comme il estait, un havre d'assurance contre toutes sortes de vents. "
On serait tenté de croire que cette île plongeuse n'est rien moins que Tîle-aux-
C) Cet écrit date de 1857.
Coudres, située en face de la Baie Saint- Paul, si Jacques-Cartier ne l'avait trouvée à sa place actuelle le 6 septembre 1535 lorsqu'il remonta le fleuve pour la première fois. Ce qui a probablement donné lieu à ce récit incroyable ce sont les éboulements qui se firent à cetfe époque sur les bords du fleuve aux Eboulements et dont cette dernière paroisse a tiré son nom.
Quoiqu'il en soit il est certain qu'à l'époque de ce tremblement de terre il n'y avait pas encore un habitant à la Baie Saint -Paul, ni dans tout le comté de Charlevoix, comme l'assure Boucher dans son Histoire Naturelle du Canada, adressée à Colbert le 8 octobre de cette même année 1663. C'est fort heureux, car ces pauvres habitants seraient bien morts de frayeur en voyant des montagnes aller ainsi se plonger dans le fleuve.
" Depuis Tadoussac, dit-il, jusqu'à sept lieues proche de Québec que l'on nomme
lé Cap Tourmente, le pays est tout-à-fait inhabitable, estant trop haut et tout de roche et tout-à-fait escarpé ! Je n'y ai remarqué qu'un seul endroit, qui est la Baie Saint-Paul, environ sur la moitié du chemin et vis-à-vis de l'Isle aux Coudres, qui paraît fort belle lorsqu'on y passe, aussi bien que toutes les isles qui se trouvent depuis Tadoussac jusques à Québec, lesquelles sont toutes propres à être habitées."
Si cet historien remontait aujourd'hui le Saint-Laurent comme il serait agréablement surpris de voir de belles paroisses sur une côte et des rochers qu'il croyait inhabitables ! Il est vrai qu'une partie de cette côte du nord depuis la Baie Saint- Paul jusqu'à Saint- Joachim est demeurée presqu'inhabitée jusqu'à ce jour, mais il en sera bientôt peut-être de cette partie de la côte du nord qu'on appelle les Caps comme du reste, tout sera habité.
Déjà une paroisse y est établie sous le nom de Saint- Tite des Caps et les Messieurs
du séminaire de Québec veulent faire coloniser au nord du chemin actuel une belle vallée (si toutefois on peut donner le nom de vallée à un terrain élevé de quinze cents pieds au moins au-dessus du fleuve) qui s'étend de la Baie Saint- Paul à Saint-Ferréol.
Quant à la Côte de Beaupré il y avait déjà longtemps, à l'époque où écrivait M. Boucher, que des habitants s'y étaient établis, puisqu'un prêtre, M. de Saint-Sauveur, fut chargé en 1645, suivant le Journal des Jésuites, du soin spirituel et temporel de cette côte où il se rendit le 25 octobre avec 25 écus qu'on lui avait donnés à cette fin. Beauport que l'on pourrait regarder comme la première paroisse de la Côte de Beaupré en partant de Québec était déjà à cette époque desservi régulièrement. Car le même journal dit pins loin : " Le 4 (décembre 1645) on envoya une chapelle complète à Beauport, dont le calice était d'étain..." Et l'année suivante : " M. Nicolet, à qui le gouver-
neur donnait cent écus pour dire des messes, allait à Beauport la dire les dimanches et fcstcs d'ordinaire."
Comme une histoire de cette ancienne et belle paroisse de nos campagnes serait intéressante ! Qu'il me soit permis de faire ici une remarque : Si, à l'exemple des premiers Missionnaires du pays, aux observations desquels rien n'échappait, on avait dans chaque paroisse recueilli religieusement tous les souvenirs, si l'on avait noté tous les faits les plus remarquables, quelle précieuse collection de mémoires n'aurait-on pas formée pour la brillante histoire de notre belle patrie ! Mieux vaut tard que jamais, et l'on ne doit point oublier que, si nous aimons à connaître ce qui s'est passé avant nous dans les lieux où la Providence nous appelle à jouer le petit rôle de notre vie, ceux qui nous remplaceront auront le même désir. Il y a dans chaque paroisse un homme placé avantageusement pour entreprendre cette tâche et bien capable
de la remplir, le curé. Mais revenons à la Baie Saint-Paul.
Vingt ans après l'époque à laquelle écrivait Boucher, c'est-à-dire, en 1683, un- mémoire nous fait connaître les détails suivants : "La Baie Saint-Paul est la première terre habitée que Ton rencontre du costé nord en venant de France ; elle est enfoncée une lieue dans les terres, distante de Québec de 15 lieues et 7 du Cap Tourmente. Les chemins sont très-difficiles et dangereux : il y a 3 familles et 31 âmes ; on y dit la messe dans une chapelle domestique."
Ces trois premières familles de la Baie Saint-Paul étaient celles de Noël Simard, marié à Marie-Magdeleine Racine, de Sainte-Anne de Beaupré, de Pierre Tremblay,marié à Marie-Magdeleine Simard,et de Pierre Dupré, marié à Catherine Caron, aussi de Sainte-Anne de Beaupré. Cette dernière famille de Dupré n'a pas laissé de descendants dans la paroisse tandis
que les familles Simard et Tremblay, également nombreuses, forment près d'un tiers de la population actuelle.
Pierre Tremblay fut le premier seigneur des Eboulements et Pierre Dupré le premier seigneur du G-ouffre, c'est-àdire, de cette partie de la Baie Saint-Paul comprise entre la rivière du Grouffre et les Eboulements. Mais ces seigneurs de terres en bois debout étaient loin d'avoir l'importance de l'Honorable de Sales Laterrière et des héritiers Drapeau, les propriétaires actuels de ces seigneuries (1859) ; aussi voit-on par les actes des registres de la paroisse du temps qu'ils déclaraient ne pas savoir signer, sans toutefois ajouter, comme les seigneurs du Moyen- Age " vu qu'ils étaient nobles."
Maintenant qui de ces trois habitants arriva le premier dans la paroisse et en quelle année ? c'est ce qui n'a pu encore être constaté et ce qui au reste peut demeurer inconnu, sans que la postérité ait à le regretter beaucoup.
Les premiers habitants de la Baie Saint- Paul furent desservis d'abord par voie de mission par les curés de la Bonne Sainte- Anne ou du Petit-Cap, comme on disait dans le temps, jusqu'à l'année 1680 ou plutôt jusqu'à 1685 ; car bien que d'autres prêtres vinrent y faire des missions pendant ces cinq années, les curés de Sainte- Anne, n'en furent déchargés que lorsque M. G-agnon, premier prêtre résidant à la Baie Saint-Paul, vint y demeurer dans l'automne de 1685.
C'était tin voyage bien pénible d'aller de Sainte-Anne à la Baie Saint-Paul, car il fallait passer sur le rivage, dans l'eau et dans la boue, à pied ordinairement et quelquefois à cheval. Il fallait de plus avoir soin de prendre comme l'on dit encore Va-point de la marée ou s'exposer à périr. Ce fut le sort de M. François Filion, un des premiers curés de la côte de Beaupré. Eevenant de la Baie Saint-Paul, il se noya au pied des Caps le 6 juillet 16Y9 et fut trouvé à la Petite-Eivière
par la Sœur St. -Paul de la Congrégation de Notre-Dame qui l'attacha à son canot, dit la tradition et le conduisit à Sainte- Anne de Beaupré. Il fut inhumé dans l'église de cette paroisse M près de la porte de la sacristie, du côté du cap," dit une note faite par un ancien curé de cette dernière paroisse. On assure, ajoute la note, qu'il avait été enterré avec une belle croix d'or qu'on avait oublié de lui ôter.
Le chemin des Caps par lequel on va aujourd'hui de la Baie Saint-Paul à Saint - Joachim, ne fut ouvert que vers 1818 et jusque là les habitants du comté actuel de Charlevoix n'eurent point d'autres moyens d'aller à Québec que par le fleuve en été ou par le périlleux chemin de la grève.
Le premier acte enregistré de la Baie Saint-Paul est celui du baptême de Rosalie Simard, fille de Noël Simard, née le 14 novembre 1680 et baptisée le 2 mai 1681
seulement par M. Pierre-Paul G-agnon qui vint faire une mission dans le printemps de cette année. Cette Rosalie Simard fut mariée plus tard à Jean Caron, de Sainte- Anne, le 29 octobre 1696. M. Gragnon vint encore faire une mission dans le printemps suivant, (1682) puis alla desservir d'autres places : il ne vint résider à la Baie Saint-Paul que dans V automne de 1685, comme on l'a déjà vu. En 1684, on le voit faire dans les registres de Charlesbourg quelques actes qu'il signe comme faisant les fonctions curiales.
Pendant les années 1688 et 1684, M.
de Maizerets, dont le nom a été donné à la belle maison de campagne que le Séminaire de Québec possède à la Canardière, M. Gauthier, chanoine et prêtre du Séminaire et le Père de Crépieul, jésuite, vinrent tour à tour faire des missions à la Baie Saint-Paul.
Dans ces premiers temps de la colonie
les procureurs ou autres prêtres du Séminaire de Québec, faisant les fonctions de procureurs, desservirent souvent par intervalle cette paroisse lorsqu'ils y venaient pour les affaires de leur seigneurie de Beaupré qui s'étend,comme on le sait, depuis la rivière Montmorency jusqu'à la rivière du Gouffre dans la Baie Saint-Paul dont elle comprend la plus grande partie.
Le Père François de Crépieul était missionnaire chez les Montagnais lorsqu'il vint à la Baie. Il baptisa le 23 août 1684, un enfant du seigneur Pierre Tremblay, âgé de 11 jours, et dont la mère
Ctait îiiuite io» veine; u.e C6 Dapicinc kjil
ne voit point où cette femme fut enterrée ; mais il est probable qu'elle le fut à Sainte- Anne, sa paroisse natale, parce qu'il n'y avait pas encore de lieu destiné à servir de cimetière dans la Baie Saint-Paul. Le premier enterrement qui fut fait dans l'ancien cimetière, près de la ferme du Séminaire, fut celui de Jacques Dupré,
enfant du seigneur Pierre Dupré, décédé le 20 février 1686 et enterré le lendemain, par M. Pierre-Paul Gragnon qui demeurait, comme on l'a vu, à la Baie depuis l'automne précédent 1685, et continua à y résider jusqu'au mois de novembre 1Î01, c'est-à-dire, pendant seize ans.
C'était la première fois qu'un prêtre passait l'hiver dans le comté de Charlevoix. Aucun acte n'a été enregistré pour l'année 1685 ; il est probable cependant qu'il y eut dans le cours de l'été et avant l'arrivée de M. Gragnon une mission comme les années précédentes, mais aussi il est encore probable qu'il n'y eut ni baptême, ni mariage, ni sépulture, car il n'y avait encore dans la paroisse que les trois premières familles dont on a parlé.
Le premier mariage célébré dans la paroisse fut celui de Jean Alaire de la Sainte- Famille avec Françoise Simard, fille de
Noël Simard, le 28 avril 1688. Que nous importe, dira-t-on peut-être, de savoir que le premier mariage à la Baie Saint- Paul fut celui de M. Alaire avec Mlle. Simard ? Peu ou point du tout probablement pour un grand nombre. Convenons cependant que tout ce qui se fait pour la première fois dans une place, les plus petits détails des actions de ses premiers habitants intéressent toujours, et cet intérêt croît avec le temps et l'importance des lieux. Cette première habitation que fit Champlain sur le marché actuel de la Basse- Ville de Québec devait paraître à ses compagnons de voyage bien peu importante, comparée aux beaux édifices de l'ancienne France qu'ils étaient habitués à contempler, et cepen- • dant la forme et les dimensions de cette humble demeure sont connues dans tout le pays bien mieux que celles des plus belles maisons de campagne des environs de Québec et de Montréal. Le fait d'une horde demi-sauvage élevant un des siens sur un pavois dans les plaines de
la G-ermanie et le proclamant son chef, devait paraitre bien peu digne de passer à la postériM aux orgueilleuses légions de l'Empiré Romain ; et cependant le nom de Pharamond sera toujours plus connu que celui de bien des généraux de Rome et de beaucoup de souverains de la France. On ne s'attendait guère sans doute, et je ne m'attendais pas moi-même, à voir Pharamond dans cette histoire.
M. G-agnon avait donc fixé, en automne 1685, sa résidence à la Baie Saint-Paul qui devint alors comme le chef-lieu d'où furent desservies les autres paroisses du comté de Charlevoix, savoir : l'Ile aux Coudres, les Eboulements et la Malbaie où des colons ne tardèrent pas à s'établir, ainsi que la Petite-Rivière, cette sœur aînée de la Baie Saint-Paul où des colons s'étaient établis plusieurs années auparavant mais où il ne put y avoir un curé résident que bien longtemps après les trois autres paroisses ci-
dessus nommées, et même après Saint- Urbain et Sainte- Agnès, deux paroisses formées la première de Baie Saint-Paul et la dernière de la Malbaie.
Cette paroisse de la Petite-Rivière se laisse depuis longtemps envahir par le fleuve qui emporte régulièrement chaque année plusieurs pieds des fertiles terres sur lesquelles vivaient autrefois un grand nombre de riches habitants. On peut donc prévoir le temps où il ne restera plus de cultivateurs au pied des côtes et les visiteurs auront peine à croire qu'il fut un temps où, sur une longue batture que le fleuve laisse voir à marée basse, il y avait une paroisse avec son église et son curé. J'ai pu voir encore en 1858 quelques restes d'un angle de l'ancien presbytère que le fleuve a emporté ainsi que l'ancienne église, et aujourd'hui tout est disparu.
Quant aux trois autres anciennes paroisses du comté de Charlevoix ci-des-
sus nommées, il serait bien intéressant d'en suivre l'histoire ; de faire connaître les Eboulements dont l'église, aujourd'hui si pittoresquement élevée sur les hauteurs, était autrefois près du rivage au bas des côtes ; la Malbaie, aujourd'hui le chef-lieu du comté et où une chapelle fut bâtie presqu'en même temps que celle de la Baie Saint-Paul pour le service des postes du roi, de quelques habitants et des sauvages ; l'Ile aux Coudres, la première paroisse du pays qui eut l'honneur de voir des européens, où Jacques Cartier trouva tant de coudriers qu'il l'appella VIsle-es- Coudres et où trèsprobablement fut célébrée la première messe en Canada ; mais, outre que les renseignements me manquent, je craindrais de rendre cette petite histoire de famille,dont les moindres détails peuvent intéresser les habitants de la Baie, trop longue pour la plupart des lecteurs.
C'est M. G-agnon qui fit bâtir la première chapelle de la Baie Saint-Paul en
1698 avec l'aide d'une somme de que Monseigneur de Saint- Valier lui avait donnée " sur les anciennes gratifications du Eoy pour bastir l'église de l'Abbaye Saint-Paul. ' ' dit un mémoire du temps, jusque là on avait dit la messe dans une chapelle domestique. On voit encore aujourd'hui quelques restes de fondations de cette première chapelle, sur le bord d'un petit étang de l'ancienne ferme du séminaire de Québec.
Cette ferme, comme l'indique une inscription placée au-dessus d'une de ses portes extérieures, fut bâtie en 1718- Son propriétaire actuel (1857) M. Léandre G-obeil, l'a complètement restaurée en 1858 tout en lui conservant cependant sa forme antique. Lorsque le Séminaire eut vendu cette ferme, il fit bâtir près du terrain actuel de la faibrique, sur un lot de terre bien connu dans la paroisse et ailleurs sous le nom de Saint- Aubin, une maison qui sert encore de manoir seigneurial à M. le Procureur. 3*
Dans ces premiers temps de la paroisse, il se fit plusieurs baptêmes et sépultures de sauvages, tant à la Baie Saint-Paul qu'à la Malbaie. Les sauvages venaient chaque été se camper en grand nombre sur le rivage pour pêcher. Jacques-Cartier dit lui-même qu'il y avait des sauvages à Tlsle-aux-Coudres occupés à faire la pêche du marsouin lorsqu'il s'y arrêta.
M. Pierre- Paul G-agnon, premier desservant ou curé de la Baie Saint-Paul, quitta la paroisse au commencement de novembre 1701. Suivant le Répertoire du Clergé de l'abbé Tanguay il était fils de Pierre G-agnon et de Vincente Desvarieux, baptisé à Québec le 5 septembre 1G49, il fut ordonné le 21 décembre 1677. Il fit d'abord des missions en plusieurs endroits de la côte du nord, en bas de Québec, et desservit quelquetemps Charlesbourg, en 1684, et Sainte- Anne de Beaupré, en 1685. Il devint en 1686 secrétaire de Mgr. de Saint- Valier, et fut ensuite (la même année) nommé
premier curé résident de la Baie Saint- Paul où il demeura jusqu'au premier novembre 1701. Il mourut le 6 avril 1*711, âgé de 61 ans et 7 mois. On trouve au registre de Québec son nom écrit ainsi " Graignon."
M. Yves le Eiche, arrivé de France le 22 juin 1701, remplaça M. Gragnon en novembre de la même année et desservit la Baie jusqu'au mois de juillet 1706.
Il fut alors remplacé par M. Jacques Leblond, fils d'Antoine Leblond de la Tour et de Madelaine Robelin, paroisse Saint- André, évêché de Bordeaux, arrivé de France le 24 mai 1670 et qui mourut à la Baie Saint-Paul le 29 juillet 1715. Il fut enterré dans la chapelle près de la Forme du Séminaire par M. de Œandelet qui se trouvait par hasard dans la paroisse avec M. Claude de Lavoye, jeune prêtre natif de la Petite-Rivière, ordonné le 6 avril précédent. Ce dernier passa le mois d'août à la Baie en attendant l'arrivée de M. Etienne-André
Jorian, ordonné prêtre en même temps que lui et qui remplaça M. Leblond. L'acte de sépulture de ce dernier mérite d'avoir place ici parce qu'il fait connaître celui qui en était l'objet.
" Le trente-et-un du mois de juillet de l'année mil-sept-cent-quinze a et é inhumé dans la chapelle de Saint-Pierre et Saint- Paul, Messire Jacques Leblond, prêtre curé du dit lieu qui par son grand zèle pour soulager les pauvres malades étant allé à Tadoussac pour administrer plusieurs personnes à la mort, après avoir baptisé vingt petits enfants sauvages, s'en retournant à sa paroisse a été attaqué du même mal que ses paroissiens, et le Seigneur, pour récompenser ses travaux, a permis qu'il eut trouvé à sa paroisse plusieurs prêtres qui lui ont donné tous les derniers sacrements, et fortifié par cette viande céleste, s'est, comme il est marqué de Saint-Etienne dans les Actes des Apôtres, endormis dans le Seigneur, non pas sans beaucoup de regrets de la part
de ses chers enfants qui ont fait paraître en cette dernière occasion qu'ils perdaient un père. "
Charles de Glandelet, Doyen de la Cathédrale de Québec.
M. Leblond fut exhumé et transporté dans l'église actuelle le 8 juillet 1*772 par M. Berthiaume, curé de l'Isle-aux- Coudres, et desservant alors en même temps la Baie Saint-Paul. Il paraît que Leblond était assez bon ouvrier, car c'est lui, dit-on, qui fit, vers l'année 1708, le tabernacle actuel (1857) du maître-autel de Sainte- Anne de Beaupré, aidé des élèves que le Séminaire de Québec avait alors à la Grande Ferme de Saint- Joachim.
M. Leblond faisait sous-diacre à la première messe que chanta à Sainte- Anne, le jour de la Toussaint 1702, M. Antoine Chabot, ordonné prêtre le 29 octobre et nommé aussitôt curé de cette paroisse, remplaçant M. Soumande. C'était la
première fois qu'un nouveau prêtre chantait sa première messe au Canada dans les paroisses de la Campagne.
M. Jorian remplaça M. Leblond à la fin du mois d'août 1715 et desservit la paroisse jusqu'à la Saint-Michel 1722. A peine y fut-il arrivé qu'il fut obligé de préparer à la confirmation que Mgr. de Saint-Valier vint donner le 10 septembre suivant. Ce fut la première visite épiscopale faite dans la paroisse : il y eut 34 personnes confirmées au nombre desquelles était un sauvage.
Après M. Jorian, de 1722 à 1736, se succédèrentjComme curés de la Baie Saint- Paul, le Père Michel Brûlé, Récollet, dont le premier acte en arrivant fut d'enterrer le 20 mai 1722 le Sieur Pierre Dupré, premier Seigneur du G-ouffre, M. Jacques Lesclache, M. J. Bte. Chevalier, les Pères Ignace Joseph Flament et Pierre J. B.
Resche, Récollets, et enfin M. Antoine Abrat, prêtre Français arrivé le 15 août 1731, par qui furent commencées les
registres de la Petite-Kivière le 1er décembre 1733. M. Abrat eut quelque temps pour vicaire, dans le mois de décembre 1734, M. Louis Chaumont par qui il fut remplacé en avril 1736.
M. Chaumont avait été ordonné prêtre le 18 octobre 1734 par Mgr. Dosquet, en même temps que Mgr. D. D'Esglis et neuf autres prêtres. 11 est le premier qui ait pris le titre de curé ; tous ses prédécesseurs se donnaient comme faisant les fonctions curiales seulement. Il desservit la paroisse jusqu'en octobre 1771, c'est-àdire, pendant trente cinq ans et cinq mois. Ici commencent les souvenirs traditionnels de la paroisse, et les anciens citent de M. Chaumont des faits et des usages plus ou moins extraordinaires ainsi que certaines prophéties dont leur ont parlé leurs pères. (1859) Son nom est célèbre dans tout le comté qu'il desservit seul pendant plusieurs années, et même il a été donné à une sorte de pommes qu'on appelle les Chaumonnes.
Le premier acte que lit M. Chaumont en arrivant à la Baie fut le baptême de J. Bte Otis le 19 avril 1736, bis-aïeul de M. Lucien Otis, prêtre né à la Baie Saint- Paul le 18 oct. 1824 ; vicaire dans cette paroisse sous M. le Gr and Vivaire Chauvin de 1851 à 1856 et décédé le 12 juin 1868. Son père Jean-François Otis fut marguillier en charge en 1750 et est le premier marguillier dont il est fait mention dans les papiers de la fabrique.
Cette famille Otis est originaire du Massachusett où ce nom est bien connu et dont un de ses membres fut gouverneur. Le père de ce premier Otis de la Baie Saint- Paul, ou de ce premier Jean L'Anglais, comme on dit quelquefois, Richard Otis, s'était établi dans le Maine où il fut pris par les sauvages du Canada et emmené captif. On croit qu'il fut massacré avec sa famille à l'exception de François- Jean Otis son fils qui seul échappa et vint s'établir à la Baie Saint-Paul où, comme on vient de le voir, il fut marguillier en
Ce fut M. Chaumont qui bâtit l'église de la paroisse où elle est aujourd'hui, .sur un terrain donné par le Séminaire de Québec à plusieurs arpents de distance de la première chapelle ; mais il ne reste plus rien de cette église qu'une partie de ses fondations. M. Chaumont eut bien des tribulations dans la construction de cette église. Le 15 mars 1Ï50 il fit une assemblée de la paroisse dans laquelle furent élus quatre syndics " tous quatre les plus anciens de la paroisse, " dit l'acte qui en fut dressé. Mais il paraît -que ces bons vieux aimaient à entraver la marche des affaires et à conserver le statut quo, car M. Chaumont fit plus tard une nouvelle assemblée dont il dressa ht acte assez original dans lequel il déclare que ces syndics " ne s'acquittant point de leur devoir, étant toujours les moins
portés au travail de l'église tous les
jeunes habitants les ont regardés comme des zéros et os en chiffre, les ont destitués de leur charge, comme en étant incapables pour plusieurs raisons "
Quoiqu'il en soit les murs commencé»
le 16 juin 1753, continués le 15 juin 1754 par Antoine Marceau, habitant de Saint-François de l'Ile d'Orléans, furent achevés le matin du 30 juillet 1754.
" Ils avaient coûté, dit l'acte qui donne tous ces petits détails, 167 journées de maçonne qui se montent à 752 lbs." La messe ne fut célébrée dans la nouvelle église qu'en décembre 1756 et la veille de Noël de cette même année fut enterré un enfant du nom de Michel Lavoie sur lequel M. Chaumont fait cette remarque : " Il est le premier enfant mort qui est entré dans l'église neuve et enterré dans le nouveau cimetière."
Pour placer cette nouvelle église le Séminaire, comme an l'a vu, avait concédé le 7 août 1750 treize perches de terre en superficie ; plus tard, le 12 octobre 1779, il ajouta cinq perches sur huit et enfin, le 20 octobre 1788, le reste du terrain tel qu'il est aujourd'hui, formant en tout sept arpents et huit
perches en superficie dont titre-nouvel a été passé à Mgr. Turgeon, alors procureur du Séminaire, le 30 juillet 1827, à raison de deux sous de cens par année, somme énorme que le Séminaire n'a jamais exigée.
Lors de la prise du pays, en 1759, la Baie Saint-Paul eut sa grande part des malheurs de la guerre. " Le capitaine G-orham, dit un mémoire du temps, revint le 15 août (1759) d'une excursion pour laquelle il était parti dès le commencement du mois. Il avait eu sous ses ordres 150 voltigeurs, un détachement des divers régiments des montagnards, des marins, formant en tout un corps de 800 hommes. Ils montaient un vaisseau armé et trois transports. Il avait aussi sous ses ordres un lieutenant de marine et quelques hommes de service pour les aider. Voici le rapport qu'ils firent de cette expédition. Ils rapontèrent que le 4 août ils se rendirent à la Baie Saint-Paul, paroisse où ils trouvèrent environ 200
hommes qui se montrèrent très-actifs à détruire les embarcations anglaises. A trois heures du matin le capitaine G-orham avait pris terre, passant à travers deux de leurs gardes, d'environ 20 hommes chaque, qui avaient fait sur les troupes anglaises un feu soutenu pendant quelque temps, mais environ deux heures après on les avait forcé de quitter leurs retraites ; ils se retirèrent dans les bois et abandonnant totalement leur village qui fut brûlé subséquemment. Ce village consistait en une cinquantaine de bonnes maisons et de granges. La plus grande partie du bétail avait été tué. Le parti rapportait de plus que ce jour-là il n'avait perdu qu'un seul homme outre deux blessés, mais que les Français avaient eu deux des leurs tués et qu'ils avaient réussi à enlever. Que de là il s'était rendu à la Malbaie, dix lieues à l'est mais sur la même rive du fleuve où il avait détruit une autre belle paroisse d'où il avait fait déloger les habitants avec leurs bestiaux sans perte aucune ;
qu enfin il avait fait une descente sur la rive sud, vis-à-vis l'Isle-aux-Coudres, et qu'il avait détruit en partie les paroisses de Saint-Roch et de Sainte-Anne où il avait remarqué de bien belles maisons, de bonnes fermes, qu'il avait chargé les vaisseaux en cet endroit de gros bétail et qu'il était revenu de cette expédition.
Voici à présent la tradition de la paroisse : — Lorsque la flotte anglaise remonta le fleuve, elle mouilla à l'Ileaux-Coudres la veille de l'Ascension et remplit les habitants d'une si grande frayeur que la plupart 4es femmes passèrent à la Baie Saint-Paul et allèrent se cacher dans les bois avec les familles de cette dernière paroisse qui ne s'élevaient pas alors à un cent. On sait d'ailleurs que le gouvernement français avait donné ordre de faire évacuer cette île ainsi que celle d'Orléans. Ces familles restèrent ainsi cachées avec M. Chaumont jusqu'au commencement de septembre
Les hommes seuls sortaient, le plus souvent la nuit, pour veiller à leurs travaux des champs et élever les fortifications de sable sur le rivage qui servirent de remparts. On voit encore aujourd'hui ces fortifications qifon appelle les canns.
Le capitaine Grorham dit, dans son rapport, n'avoir u qu un seul homme tué, mais on assur qu< plusieurs eurent le même sort et qu'on les jeta dans l'étang de la oha* > ! le ; rvs de la ferme où plusieurs coup> tusil lurent échangés à l'endroit appela la Po nte (ï Aulne.
Un des I ux canadiens qui furent tués, Char s D- meule, de l'ile-aux- Coudres, eut la chevelure levée, selon qu'il est mentionné dans son acte de sépulture. Il faut donc supposer qu'il y avait des sauvages dans le parti ennemi, car autrement cet acte de barbarie serait à peine croyable.
Les Anglais firent de plus deux prisonniers : Tremblay des Eboulements et
J, Bte. G-renon, natif de la Pointe-aux- Trembles et le premier de ce nom à la Baie Saint-Paul. Ils les amenèrent tons deux à bord et firent périr Tremblay de la manière suivante : ils le firent asseoir et le lièrent sur une planche pour l'élever au haut des vergues et le lancer ensuite à l'eau. Il avait été condamné à souffrir trois fois ce jeu cruel, mais il expira au troisième coup.
On voulut ensuite en faire autant à G-renon, mais cet homme était d'une force herculéenne et prodigieuse, de sorte qu'on ne put jamais lui faire courber le jarret pour l'asseoir sur la planche fatale. Le capitaine G-orham, voulant sans doute conserver la vie à un homme aussi extraordinaire, lui fit lier les mains derrière le dos et voulait l'amener au saut Montmorency. Mais pendant qu'il était à bord, un matelot fort et robusie prenait plaisir à donner de temps en temps des petits soufflets sur le nez de Grenon que cette insulte faisait pleurer
de colère. Enfin ne pouvant plus y tenir il conjura le capitaine de lui délier les mains et de lui donner sa chance contre cet insolent matelot ; ce qui lui fut accordé. Nonobstant cela le matelot voulut continuer son amusement, mais bien mal lui en prit car, du revers de la main seulement, G-renon T étendit sur le plancher où il expira au bout de quelques minutes. Grorhain, plein d'admiration et comme stupéfait, le fit conduire à terre sans lui faire aucun mal. Grrenon regagna en toute hâte la Baie Saint-Paul par les caps, heureux et tout joyeux d'avoir ainsi échappé à une mort presque certaine. On cite de ce Grrenon bien d'autres faits aussi extraordinaires et presqu'incroyables, et sa réputation était telle qu'aujourd'hui encore on dit en proverbe fort comme Grenon.
Le 26 août de l'année suivante, 1760, M. Chaumont maria le sieur Jean Néron, notaire, fils de Michel Néron, de Saint- Colomb, diocèse de Bordeaux, et le
premier de ce nom à la Baie Saint-Paul. C'est aussi le premier notaire qui se soit établi dans la paroisse.
Sur les dernières années de sa vie, M. Chaumont s'était persuadé qu'il était noble, quoiqu'il soit à peu près certain qu'il n'avait aucun titre au blason.
Aussi, malgré la difficulté qu'il avait d'écrire à cet âge avancé, il ne signait jamais sans écrire tout au long Louis Chaumont de la Joannière. C'était un petit tribut payé aux préjugés et aux misères du temps ; mais il ne faudrait pas conclure que V esprit de ce brave et bon curé, dont la mémoire se conserve honorée dans la paroisse, fut infatué des ridicules prétentions de la noblesse française ; non, bien au contraire, car il était rempli des sentiments d'une véritable humilité. La modeste habitation qu'il occupait en arrière de la salle publique actuelle (d'où vient à cette dernière le nom de presbytère des habitants qu'on lui donne) et la vie vraiment
pauvre qu'il menait, en sont la preuve. Il en donna encore une autre lorsqu'il mourut, car il voulut être enterré dans le cimetière des pauvres à l'Hôpital- Grénéral de Québec où il mourut le 6 novembre 1771.
Il avait quitté la paroisse au commencement du mois d'octobre précédent et les habitants de la Baie se reprochèrent longtemps de ne pas avoir pris les moyens de garder et de faire vivre au milieu d'eux un curé qui n'avait vécu que pour leur bonheur. Car une autre vertu de M. Chaumont était sa charité qui n'avait pas de borne ; il donnait tout et vivait en partie du travail de ses deux mains.
La grande disette de prêtres qu'il y avait alors dans le pays ne permit point à Mgr. Briand de remplacer M. Chaumont aussitôt après son départ, et la paroisse fut desservie par voie de mission par M. Jean-Jacques Berthiaume, curé de l'Ile-
aux-Coudres, qui, comme on l'a vu, plus haut, exhuma les corps du premier cimetière pour les transporter dans le cimetière actuel.
M. Jean- Antoine- Aide Créquy,ordonné prêtre le 24 octobre lï^fut aussitôt après son ordination nommé curé de la Baie Saint-Paul où il arriva au commencement de novembre. C'était un homme d'une faible santé et l'application qu'il donnait à la peinture contribua encore à l'affaiblir. Ce n'était pas un Raphaël, mais cependant on voit qu'il avait du goût et de l'aptitude pour cet art. Le tableau de Saint-Louis de l'Ile-aux- Coudres et aussi, je crois, les tableaux des trois autels de l'église de Saint-Joachim sont de lui.
La santé de M. Créquy diminuant de jour en jour, il fut obligé de quitter la cure au mois de juin 1*780 et le soin de la paroisse resta encore au curé de l'Ile-
aux-Coudres, qui était alors M. Compain, (a) jusqu'à l'arrivée de M. G-agnon en octobre suivant. M. Créquy mourut à Québec le 17 décembre 1780, à l'âge de 81 ans et 8 mois seulement, et fut enterré dans la chapelle Sainte-Famille de la cathédrale.
Le successeur de M. Créquy fut donc M. Pierre-Prisque-Àmable Gagnon que la plupart des habitants actuels (1857) de la paroisse ont bien connu et dont ils ne parlent jamais sans ajouter un mot pour faire comprendre combien le genre de vie qu'il a mené leur a paru extraordinaire. Une note écrite de sa main et trouvée dans un de ses livres, après sa mort, donne les détails suivants :
" Messire Prisque-Amable G-agnon, né le 5 décembre 1751, prit la soutane le 31
{a) Ce fut M. Compain qui enterra le Père Labrosse dans la chapelle de Tadoussac le 12 avril 1782, mais l'auteur d'une notice sur le Saguenay s'est trompé lorsq u'il a dit cme M. Compain était alors curé de la Baie Saint- Paul. Voir le Dictionnaire de Bibeau, article Compain.
mai 1778, reçut Iqs quatre moindres le 6 août 1778, le 27 décembre 1778 ai pris le sous-diaconnat, le 29 mai ai reçu le diaconnat, le 23 septembre 1780, âgé de 28 ans, 7 mois et 18 jours, qui était un dimanche, j'ai été ordonné prêtre à môpital-G-énéral. Entré curé de la Baie Saint-Paul en 1790 le 6 octobre, laissé la cure le 28 avril 1788." Le Eépertoire du clergé ajoute qu'il était né au Château- Richer et qu'il était fils de Prisque G-agnon et de Cécile Lefrançois.
C'était un homme d'une rigidité de caractère peu ordinaire, de mœurs trèssévères, abondant dans son propre sens, ne pouvant se plier à la volonté d'un autre et malheureusement tombant souvent dans des travers auxquels il tenait par conviction comme aux meilleures pensées qu'il pouvait avoir. Aussi ne voulant pas se soumettre à ce qu'exigeait de lui Mgr. Hubert, il abandonna l'administration de la cure dans le mois d'août 1788 et se retira dans une maison qu'il
avait fait bâtir sur une jolie élévation non loin de l'église. Il y vécut en ermite jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant près de cinquante-huit ans !
J'ai visité moi-même cette maison avant qu'on l'eût réparée et telle qu'elle était lorsqu'il l'habitait. Bien de plus triste et il paraît que l'ameublement y répondait bien. Un plafond noirci par la fumée, un plancher sur lequel il avait souvent débité son bois lui-même, des cloisoas qu'il, avait recouvertes de coups de pinceaux, comme s'il eût voulu y peindre des oiseaux quelques méchantes chaises, une table sur laquelle
étaient quelques vieux bouquins un
pauvre grabat bien dur recouvert d'une peau de carriole qui n'avait plus de
poil voilà le logis, d'ailleurs assez
vaste, où il passa près de cinquante-huit ans sans se décourager !
Il fit, pendant plusieurs années, l'école à quelques enfants, mais son occupation
ordinaire était de faire quelqu'ouvrage de menuiserie et de préparer des ingrédients pour remèdes, auxquels un grand nombre avait recours et qui, dans bien des cas, étaient efficaces. Sa nourriture consistait presqu'invariablement en un morceau de lard cuit dans une soupe aux pois, en pain et avec beaucoup de thé. Cette soupe aux pois était ordinairement si épaisse que la cuillère pouvait y tenir enfoncée, et faite le plus souvent en quantité suffisante pour la semaine : on peut juger si, en été surtout,elle devenait excellente. Une vieille qui vivait encore lorsque je demeurais à la Baie Saint-Paul (1860) lui porta pendant trente ans cette ration. Jamais, pendant les cinquante huit ans qu'il passa dans son triste ermitage il ne voulut permettre à qui que ce soit d'y passer la nuit. Il n'y eut que les derniers jours de sa courte maladie où quelques personnes se permirent de passer secrètement la nuit pour veiller sur les derniers soupirs de ce vieillard presque centenaire.
M. Gagnon mourut le 9 juin 1849, à l'âge de 94 ans et demi. Il fut enterré le lendemain par M. le G-rand- Vicaire Chauvin, alors curé de la paroisse. Il avait demandé dans son testament à être enterré dans une petite cKapelle dédiée à Sainte- Anne, qu'il avait lui-même, lorsqu'il était curé, fait bâtir devant sa maison et sur le bord du chemin pour servir de reposoir à la procession de la Fête-Dieu ; mais comme alors cette chapelle, qui n'existe plus, tombait en ruine, on ne crut pas devoir suivre sa volonté et il fut enterré dans le cimetière.
M. Louis Lelièvre, né à Québec le 10 décembre 1762, fils de Roger Lelièvre et de Louis Créquy sœur de M. Créquy curé, ordonné prêtre le 12 août 1787, avait remplacé M. G-agnon au commencement de septembre 1788, et desservit , la Baie Saint-Paul pendant quarante ans et trois mois, de sorte que son règne va nous introduire à l'histoire contemporaine de la paroisse. Les anciens parlent souvent de ce qui se faisait du temps de
M. Lelièvre. Ici je sens que ma tâche, comme historien, va devenir de plus en plus difficille : aussi vais-je me contenter de ne faire à peu près que la chronique de ce qui s'est passé de plus intéressant jusqu'à ce jour, évitant les commentaires et m'efforçant d'être aussi court que possible.
M. Lelièvre est le premier curé de la paroisse qui ait laissé par écrit les actes des délibérations de la fabrique suivant une ordonnance de Mgr. Hubert. On voit par ces actes que l'usage était, au commencement de son temps et peut-être avant lui, lorsqu'il s'agissait d'élire un marguillier, de faire d'abord une assemblée de la paroisse à la salle publique où l'on choisissait trois candidats ; puis le jour de l'an pendant la messe et après l'évangile, on procédait par scrutin à l'élection du nouveau marguillier. Ceci se fit pour la dernière fois à l'élection de Charles Tremblay, en 1793. L'usage d'élire un quatrième marguillier, qui se
conserve encore aujourd'hui, remonte à Tannée 1816.
Le 6 novembre 1791, à sept heures et trois quarts du soir, il y eut à la Baie un fort tremblement de terre dont quelques effets se firent sentir les jours suivants. Tout le monde était rempli d'effroi, et M. Lelièvre recommanda le jour de la Conception une grand'messe pour apaiser la colère de Dieu qui s'était manifestée, dit-il, par ce tremblement de terre. De semblables secousses se renouvellent souvent dans cette côte du nord ; en 1859 deux tremblements assez forts se firent sentir et depuis ce temps, pendant que M. Nérée G-ingras était curé,un tremblement qui s'est fait sentir dans presque toute la province, a fait, en particulier dans le comté de Charlevoix, de grands ravages et rempli de terreur tous les habitants. Le portail de l'église de la Baie Saint-Paul fut renversé et le reste des murs si endommagé qu'on a été obligé de reconstruire toute l'église à neuf.
Le terrain montueux du comté de Charlevoix pourrait peut-être fournir au naturaliste et à l'archéologue des données suffisantes pour expliquer les faits, s'il est vrai surtout, comme on Ta prétendu, qu'il existe des traces d'un volcan vers la Baie-d'Hudson.
M. Lelièvre avait fait agrandir l'église et construire la sacristie que le dernier tremblement de terre a presque détruites. Dès 1804 il avait consulté, sur la manière de procéder, Mgr. Plessis qui lui conseilla de suivre la marche légale. Il le fit, mais il y eut pendant près de dix ans une forte opposition, de la part des habitants du haut de la paroisse, qui paralysa tout. Ces habitants dont une grande partie appartiennent aujourd'hui à la paroisse de Saint-Urbain, voulaient la faire placer à plus d'une lieue dans les terres, sur une jolie élévation connue sous le nom de Coteau-Fortin. C'est pour empêcher ce déplacement de l'église qu'au lieu de démolir toute l' église bâtie par
M. Chaumont et rebâtie à neuf, on fit une allonge qui coûta bien plus que la partie conservée.
Quoiqu'il en fût, les travaux commencèrent en 1814 et l'église fut allongée avec deux grandes chapelles latérales et ornée à l'intérieur. Elle est demeurée comme elle fut faite alors (excepté le clocher actuel qui ne fut élevé qu'en 1826) jusqu'à l'année 1858 où elle a été complètement réparée, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et ce n' était pas sans besoin. Les bancs surtout demandaient en toute hâte des successeurs, car M. Lelièvre, dans la vue d'épargner l'argent de la fabrique, avait obligé chaque propriétaire de banc de le faire lui-même à ses frais, et on peut comprendre facilement quelle multitude de petits chefs-d'œuvre en était résulté.
M. Lelièvre, devenu vieux et impotent des jambes, reçut en octobre 1827, pour vicaire, M. Louis Poulin, aujourd'hui (1877) retiré à Saint-Isidore dont il a été
longtemps curé. Il resta avec lui en cette qualité de vicaire jusqu'au mois de décembre de l'année suivante. M.
Lelièvre se retira alors dans sa maison et laissa le soin de la cure à M. Poulin qui desservit la paroisse jusqu'à la Saint- Michel de l'année suivante, 1829.
Pendant les quelques mois qu'il desservit la Baie Saint-Paul, M. Poulin fit faire un chemin couvert pour aller de l'église à la sacristie, grande amélioration qui mit fin à l'usage ou plutôt à l'abus de passer par le chœur pour aller à la sacristie.
M. Lelièvre, mourut le 21 juillet 1839, à l'âge de 76 ans et sept mois, et fut enterré le 23 dans le chœur de l'église par M. Pilote, alors directeur au collège de Sainte- Anne. C'est lui qui avait fait bâtir, sur le terrain à l'usage du curé, au sud de la sacristie actuelle, le presbytère qui a été détruit en 1858 pour faire place à celui qui a été construit en 1859 par
M. Trudelle, et dont il prit possession le V septembre de cette même année.
M. Lelièvre avait été curé de la Baie Saint-Paul dans des années d'abondance et dans un temps où le blé était chose si commune que quelques habitants en faisaient même manger à leurs chevaux.
Il avait donc pu amasser une assez belle fortune, mais malheureusement pour les bonnes ceuvres qu' il n'aurait pas oubliées dans ses dernières volontés, il fut volé à plusieurs reprises. Car, dans ce bon vieux temps on ne savait pas ce que c'était que de mettre de l'argent à la banque ; on aimait mieux le garder dans un coffre-fort, objet continuel de tentation pour les voleurs. Malgré cela cependant, c'est à lui que la paroisse est redevable du terrain sur lequel est bâti le couvent occupé par les Sœurs de la Congrégation.
M. Bernard-Benjamin Decoigne, né à Montréal, le 25 mars 1794, fils de Bernard
Decoigne et d'Elise Labadie, ordonné prêtre le 22 août 1819, successivement vicaire à Québec, à Charlesbourg et à Blairfindie, puis en 1823 curé de Saint- Joseph de la Beauce, remplaça M. Poulin, et fut nommé curé de la Baie le 11 septembre 1829.
C'est encore un curé qui a laissé un profond souvenir dans la paroisse. Il était d'une activité rare, le travail et les affaires étaient son élément et, malgré les difficultés qu'il eut à surmonter il fit bien des améliorations dans la paroisse. C'est lui qui fit bâtir le presbytère actuel de la Petite-Rivière et cette paroisse cessa alors d'être desservie par les curés de la Baie Saint-Paul, et eut un prêtre résident. Ce fut M. Pierre Clément, né à Terrebonne, le 26 novembre 1788, ordonné prêtre le 21 septembre 1816, aujourd'hui vénérable doyen du clergé canadien, retiré à la Baie Saint-Paul, et portant joyeusement ses quatre-vingtneuf ans et ses soixante années de
sacerdoce, qui fut le premier curé de la Petite-Bivière. Ce fut la dernière mission attachée à la Baie; l'Ile-aux-Coudres, les Eboulements et la Malbaie ayant des curés résidants depuis longtemps.
Quant à Saint-Urbain, démembrement de la Baie Saint-Paul, cette paroisse eut un prêtre résidant en octobre 1827 et ce fut M. Thomas-Férusse Destroismaisons dit Picard, mort, curé de Saint-François de l'Ile d'Orléans, qui fut le premier curé de cette paroisse.
M. Decoigne aimait beaucoup les cérémonies de T église et les faisait observer si bien et avec tant de ponctualité que Mgr. Signay, si particulier sous ce rapport, étant en visite pastorale, lui fit le compliment que les cérémonies de l'église se faisaient mieux à la Baie Saint- Paul qu'à la Cathédrale ; et ceux qui ont été témoins] de la manière digne dont tout se faisait savent combien ce compliment était mérité sous ce rapport. M. Decoigne n'a été surpassé par personne en Canada.
Pendant les années 1834, 1835 et 1836, la paroisse fut affligée d'une grande famine. On fit des processions et des prières publiques pour obtenir de voir la fin de ce fléau. Avec la permission de Monseigneur de Québec la fabrique se rendit caution d'une somme de seize cents piastres que le gouvernement prêta pour soulager les pauvres et qu'il n'a jamais redemandée.
M. Decoigne était d'un caractère extrêmement gai, jovial, sensible et communicatif ; d'un cœur plein d'une bonté qui le rendait libéral et prodigue, on peut dire à l'excès, envers les pauvres. Aimant tout le monde il lui fallait en retour des amis. Mais, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut plaire à tous également : aussi un de ses anciens amis devenu mécontent suscita contre lui un procès qui lui causa tant de chagrin qu'il fut attaqué d'une maladie de cœur qui l'enleva subitement le 19 mars 1840, dans la maison d'un de ses amis du nom
de Louis Pilote où il s'était arrêté en allant à Saint-Urbain. Il fut enterré le 28 dans le chœur de l'église par M. Boucher, aujourd'hui curé de Saint-Ambroise de la Jeune-Lorette.
M. Clément, alors curé de la Petite- Rivière, était au presbytère de la Baie lorsqu'on vint annoncer la mort subite de M. Decoigne. Il présida aux préparatifs de la sépulture et continua à desservir la paroisse jusque vers la mioctobre de cette même année, c'est-àdire, jusqu'à l'arrivée de M. Chauvin, successeur de M. Decoigne.
M. Marc Chauvin, né à Saint-Marc le 4 décembre 1795, ordonné prêtre le 1er août 1819 (22 jours ayant M. Decoigne) successivement vicaire à Varennes, curé de Rimouski, de Sainte-Geneviève, île de Montréal, et enfin de Sainte- Anne de Lapérade, remplaça donc M. Decoigne vers la mi-octobre et desservit la paroisse pendant 16 ans. Il y vint avec le titre
de Vicaire- Général que lui donna Mgr.
Signay et que jamais prêtre fut plus digne de porter. Le nom de M. Chauvin ne pourra non plus jamais être oublié à la Baie Saint-Paul où il a laissé un monument durable de son zèle pour l'éducation : le Couvent des Sœurs de la Congrégation.
Depuis longtemps il était question de cet établissement, le seul de ce genre alors dans toute la côte du Nord. Dès le 7 février 1833, Mgr. Signay, alors coadjuteur, écrivait à M Lelièvre pour l'engager à donner un nouveau terrain pour placer ce couvent. M. Decoigne fut chargé de terminer cette affaire et réussit à faire donner ce qui était nécessaire. Il ne s'agissait plus que de bâtir et M.
Decoigne, avec l'ardeur qu'il mettait à tout ce qu'il faisait, allait l'entreprendre lorsque la disette dont on a parié, qui affligea la Baie Saint-Paul dans ce temps, ne lui permit pas de mener cette œuvre à bonne fin. Ce fut la tâche pénible et ardue qu'eut à remplir M. Chauvin.
Heureusement que M. Lelièvre avait légué paiv son testament 1732 piastres pour l'éducation. M. Chauvin fut autorisé à retirer cette somme placée à constitut et à s'en servir pour construire le moulin. Aussitôt qu'il l'eut en main il commença les travaux de cette maison, qui coûta au-dessus de trois mille deux cents piastres, comptant sur l'aide des paroissiens qui tous montrèrent d'abord un zèle qui ne se soutint pas toujours chez un bon nombre, de sorte que M.
Chauvin fut laissé presqu'entièrement à ses propres et seuls moyens pour l'achever.
Enfin le premier étage était terminé à l'intérieur dans l'automne de 1847 et M. Chauvin croyait pouvoir avoir des sœurs pour ouvrir les classes à la Saint- Michel, mais la supérieure de la Congrégation ne voulut point consentir à les laisser partir pour cette mission parce que léfe ouvriers étaient encore dans le couvent et que les dépendances n'étaient
point prêtes. Ce fut un nouveau contretemps bien sensible à M. Chauvin.
Cependant cette nouvelle mission de la Baie Saint-Paul, dans cette côte du nord, regardée alors à Montréal comme Yultima Thule du Canada, inspirait beaucoup d'intérêt aux sœurs de la Congrégation, comme on le voit par l'extrait suivant d'une lettre écrite par l'une d'elles au nom de la Supérieure : — " Nous ne perdons pas de vue la belle mission de la Baie Saint-Paul ; déjà on parle de préparatifs. Cette mission inspire tant d'intérêt que je puis dire qu'il y a plus d'une prétendante. " Enfin le 1 juillet 1848 la Supérieure-Générale écrivait à M.
Chauvin : " J'ai la consolation de vous annoncer trois sœurs pour votre couvent, pleines de santé, avec la meilleure volonté possible de faire ce qui sera en leur pouvoir pour remplir le but que vous vous êtes proposé en choisissant notre petite Congrégation pour la charger
de l'instruction chrétienne de la partie 4*
la plus intéressante de votre nombreux troupeau. Nos sœurs laisseront Montréal lundi prochain et attendront, à Saint- KpOch de Québec, l'occasion que vous aurez la bonté de leur envoyer pour la Baie Saint-Paul. "
L'occasion ne manqua point et ces bonnes sœurs, depuis si longtemps attendues et désirées, arrivèrent à la Baie Saint-Paul et prirent possession du beau couvent qui leur était destiné. C'étaient les Sœurs Saint- Jacques, Saint-Gilbert et Saint-Luc. En même temps la Supérieure Générale écrivait à M. Chauvin. " Puissent nos sœurs fondatrices de cet établissement, qui vous a coûté tant de sollicitude, par leur application à remplir tous les devoirs de notre institut, vous dédommager un peu de vos peines et remplir le but que vous vous êtes proposé en les plaçant à la tête d'une maison d'une si haute importante pour la gloire de Dieu et le bonheur de la jeunesse chrétienne. "
Il est inutile de dire que ces vœux ont été complètement exaucés, car ces bonnes filles de la vénérable sœur Bourgeois, fondatrice de la Congrégation, conservent toujours religieusement et scrupuleusement l'esprit primitif de leur institut, travaillent avec zèle et succès à l'éducation, contentent le public partout où elles ont des missions et se font aimer et chérir de leurs élèves dont elles savent si bien former l'esprit et le cœur. C'est que cette institution est éminemment canadienne : elle est née avec la colonie et a grandi avec elle ; elle a l'expérience et l'épreuve du temps et connaît parfaitement bien quelle sorte d'éducation il convient de donner aux personnes de la campagne et des villes. C'est donc une bénédiction et un grand bonheur pour une paroisse de posséder un couvent de ces bonnes sœurs. Aussi le vœu de Monseigneur de Saint- Valier était de voir de ces couvents dans toutes les paroisses du pays.
Cependant l'indifférence qu'avait témoignée un certain nombre d'habitants pendant la construction du couvent, et qui avait bien affligé le cœur sensible de M. Chauvin, subsistait toujours en face des sacrifices qu'il s'était imposés pour donner à la paroisse et au comté de Charlevoix une institution aussi utile.
Le couvent fut si peu encouragé, les premières années, que Mgr. Turgeon crut devoir annoncer à la paroisse qu'il allait faire partir les sœurs de la Baie Saint-Paul pour les placer dans d'autres paroisses qui en demandaient en grande hâte. Cette menace eut son effet : le couvent fut plus encouragé et depuis ce temps le nombre des élèves augmenta chaque année. Les dispositions sont bien changées et on comprend aujourd'hui tout le bien que l'on peut retirer de cette précieuse institution.
Avant de quitter la baie Saint-Paul, M. Chauvin s'occupa aussi de l'acquisition d'une belle propriété pour une école
supérieure des garçons. C'est une belle maison à deux étages, avec dépendances, jardin et yerger, où Ton a ouvert, sous la direction de M. Trudelle et des commissaires d'école, dans le mois d'octobre 1857, une école supérieure sous le nom d'académie qui devra rendre, il faut l'espérer, bien des services à la paroisse.
M. Chauvin fit plusieurs améliorations dans l'église de la paroisse. Outre les ornements dont il pourvut abondamment la sacristie, il fit faire une tribune dans la nef pour l'usage des Sœurs et de leurs élèves dans laquelle il fit placer un harmonium qui remplaça avantageusement une serinette dont un des plus grands défauts était de répéter invariablement les mêmes airs. Il avait précédemment érigé, le 1er octobre 1843, un beau Chemin de la Croix.
C'est M. Chauvin qui a enrichi l'église de la baie Saint-Paul de la précieuse reli-
que de Sainte Anne qu'elle possède. Dès les premiers tefrips de la paroisse, la difficulté ou plutôt l'impossibilité d'aller en pèlerinage à la Bonne Sainte- Anne le jour de la fête de cette grande sainte, fit que les habitants de la paroisse, et du comté en général, prirent l'habitude de venir à la Baie Saint-Paul (seule paroisse où il y avait un prêtre résident, comme on le sait), pour satisfaire leur dévotion ce jour-là. Plus tard lorsqu'on fit des chapelles latérales à l'église une d'elles fut dédiée à cette grande sainte et le concours augmenta. Aujourd'hui (1859) l'église peut à peine contenir la foule des pèlerins qui s'y rend le jour de cette fête de toutes les paroisses du comté. Cette relique est une partie du dpigt de Sainte Anne venu de Carcassonne et dont une distribution fut faite en 1844 à toutes les églises des diocèses de Québec et de Montréal dédiées à cette sainte si vénérée en Canada.
M. le Grand- Vicaire Chauvin quitta
la Baie Saint-Paul le 22 octobre 1856 et fut remplacé comme curé par M. Charles Trudelle, curé de Somerset, qui était arrivé dans cette paroisse le 7 du même mois d'octobre* Il se retira à l'Hôtel-Dieu de Québec et mourut subitement en montant la côte de la Basse-Ville, le 14 octobre 1862 à l'âge de 6 7 ans.
M. Chauvin était un homme d'une grande science théologique et ses connaissances en littérature, ainsi qu'en histoire étaient plus qu'ordinaires. Il aurait brillé au premier rang des membres les plus illustres du clergé et de nos meilleurs écrivains, si son incomparable modestie ne lui eût toujours persuadé qu'il était le moins capable et le moins important de tous ses confrères. Homme d'étude et de méditation, il ne se permettait presque jamais de récréation et prolongeait toujours jusqu'à minuit son travail et ses veilles. Malgré ses nombreuses occupations, et même dans un âge avancé, il conserva toujours un goût
particulier pour la lecture des classiques, et on ne conversait pas longtemgs avec lui sans reconnaître combien son esprit était orné. Ses écrits étaient toujours d'un style irréprochable et son langage était celui d'un puriste, mais sans affectation. Tout entier à son devoir et à la desserte si difficile de cette immense paroisse de la Baie Saint-Paul, on le trouvait toujours au confessionnal ou dans son petit cabinet d'étude. Pendant les seize années qu'il a passées dans cette paroisse il n'a été qu'une seule fois à Québec. D'une prudence et d'une réserve à toute épreuve il ne s'est jamais laissé compromettre et c'était toujours un mystère de connaître le fond de ses pensées ; aussi quelqu'un me disait un jour que c' était l'homme le mieux qualifié pour faire un diplomate. Homme de vertu et de bon conseil il a passé dans la paroisse faisant le bien et a pu emporter à son départ l'amour, l'estime et la vénération de tous les paroissiens, sans aucune exception r laissant après lui la réputation d'un bon
prêtre dans toute la force et l'acception de ce mot.
Ici se termine ce qu'on pourrait appeler l'histoire de la Baie Saint-Paul, car celui qui écrit ces lignes est trop étroitement lié à tout ce qui s'est fait dans cette paroisse, pendant les huit années qui ont suivi le départ de M. Chauvin, pour pouvoir en parler avec l'impartialité qui convient à un historien. Un autre plus habile et possédant une plume mieux taillée pourra plus tard raconter ce qui s'est passé dans cette paroisse pendant les règnes de Messieurs Trudelle, Nérée G-ingras et Joseph Sirois le curé actuel (18Ï7). Mais, avant de prendre congé du lecteur, je crois devoir dire quelques mots des habitants et de la topographie de la Baie Saint-Paul et du comté de Oharlevoix en général.
D'après un recensement fait en janvier 1858, il y avait aloi$ à la Baie 4Ï5 maisons habitées, renfermant 494 familles, les-
quelles formaient une population de 3363 âmes. Les deux plus nombreuses de ces familles sont celles de Simard et de Tremblay, originaires de la Côte de Beaupré.
Les habitants de la campagne offrent dans leurs mœurs et leurs habitudes en général une somme de ressemblances qui* les font reconnaître et distinguer partout, Jean-Baptiste et Josephte dans le district de Québec ou de Montréal, ou dans d'autres parties de la Province c'est toujours Jean-Baptiste et Josephte. Cependant presque chaque paroisse présente quelques nuances dans les usages qu'on ne peut pas toujours saisir au premier coup d' œil, mais que l'habitude de vivre ensemble fait bientôt distinguer. Les habitants de la Baie Saint- Paul et du comté de Charlevoix en général, presqu'entièrement privés pendant l'hiver de toute communication par terre avec les autres paroisses, et en étant encore séparés par de longues distances, ont
conservé plusieurs habitudes et usages particuliers. C'est ici et dans la Côte de Beaupré que se sont le mieux conservés, et que se conserveront le plus longtemps les mœurs et les habitudes de nos pères, parce que les deux comtés de Charlevoix et de Montmorency sont restés jusqu'à ce jour et resteront probablement longtemps encore purement canadiens. Ils n'ont eu aucun rapport avec les Anglais depuis le jour où ils ont échangé quelques coups de fusil sur le rivage, il y a près de 130 ans.
A l'exception de quelques expressions particulières, dont quelques-unes ne sont pas sans mérite, on parle tout aussi bien, pour ne pas dire mieux qu'ailleurs.
Parmi ces expressions, communes à tout le comté, les étrangers remarquent les suivantes : chômer d'une chose, pour en manquer ; faire deul, pour faire de la peine à quelqu'un ; faire des chouannes,
pour des badinages Mais toutes ces
expressions particulières s'en vont disparaissant d'année en année.
Il n'est peut-être pas dans tout le pays une seule paroisse qui offre autant d'intérêt au touriste, au poète et au naturaliste que la Baie Saint-Paul. Ses hautes montagnes et ses magnifiques points de vue, sa rivière si proprement appelée le Gouffre, ses nombreux cours d'eau avec leurs petites chutes pittoresques, ses terres d'alluvion pleines de secrets peut-être antidiluviens, m'en sont les témoins.
Mais venez plutôt avec moi, lecteur, et passons d'abord les caps, ces huit lieues de chemin si célèbres dans toute la côte du nord par leur isolement de tout établissement, par leurs montées et leurs descentes interminables, et par les fatigues extraordinaires qu'y éprouvèrent les voyageurs avant que le gouvernement eût fait faire le superbe chemin actuel. Voyez à perte de vue cette suite de montagnes plus ou moins élevées et escarpées ! N'est-ce pas là l'image d'une mer en fureur qu'un pouvoir surnaturel
aurait tout-à-coup rendu solide au milieu de son agitation ? . . . Mais regardez devant vous ! voici la Baie ! Quel beau coup d'œil ! Quelle nature grandiose ! Voyez le Saint-Laurent qu'on avait laissé à Saint- Joachim, d'ici il paraît dix fois plus vaste et plus étendu. Comme il nous plaît de le revoir ! non, rien ne peut compenser la vue de notre majestueux fleuve.
On dit que la Grande-Baie dans le Saguenay, connue sous le nom de la Baie des Ha ! Ha ! fut ainsi appelée parceque les premiers voyageurs qui remontèrent le Saguenay poussaient tous ce cri de surprise en découvrant la Grande-Baie. Si ceux qui donnèrent à la Baie Saint-Paul son nom, l'eussent découverte en remontant de Québec par le chemin des Caps, ils auraient pu aussi l'appeler la Baie des Ha ! Ha ! Car c'est toujours là l'exclamation qu'on laisse naturellement échapper lorsque l'on arrive par le chemin des Caps et que, des hauteurs de la concession de Saint-
Antoine, on aperçoit pour la première fois cette paroisse.
L'île verdoyante que tous voyez, en face de la Baie, c'est l'Ile-aux-Coudres, dont les habitants savent faire avec tant de succès la guerre aux marsouins. Ces belles campagnes par de là le fleuve, où le soleil couchant fait Jmller des clochers d'espace en espace, c'est la Côte du Sud, si remarquable par l'élégance, la propreté et la richesse des bâtisses de ses habitants.
Ne tardons point cependant à descendre dans la belle et riche vallée que nous voyons là, à nos pieds, et au milieu de laquelle sont placés l'église, le village et un grand nombre des demeures des habitants de la paroisse. Nous monterons ensuite sur le Cap-au-Corbeau dont nous voyons les habitations devant nous par de là la plaine où nous allons descendre. Pendant longtemps la barque d'un nouveau Caron transportait les voyageurs de l'autre côté de la rivière
du Gouffre dont le cours impétueux ne voulait pas souffrir de pont ; mais depuis près de quinze ans un magnifique pont et plus solidement construit que ses devanciers, a pu résister aux inondations fréquentes et presqu' annuelles de cette rivière.
Si un orage fqjt et subit se prolonge seulement pendant* plusieurs heures, le Gouffre monte comme la mer. Alors voyez à vous sauver promptement, habitants du petit village de la rive gauche, car voilà que les nombreux affluents du Gouffre descendent et se précipitent avec bruit des montagnes, déracinant, arrachant les arbres qu'ils entraînent, et s'ouvrant des lits nouveaux pour aller s'engloutir plus tôt dans la rivière au courant de laquelle rien ne pourra plus résister.
C'est la Rhémy que des quais solidement construits pourraient à peine retenir dans son lit; c'est la Rivière-des-Mares,
changeant continuellement son cours et découvrant aux regards du géologue étonné des souches et des troncs d'arbres d'une époque inconnue ; c'est le Ruisseau- Michel, se précipitant dans la plaine par une chute dont il aime à faire entendre au loin le murmure agréable ; c'est Le Bras que l'on entend mugir au pied des côtes de Saint-Antoine et qui, se partageant avant d'arriver au village, remplit d'effroi ses habitants et, se jouaîit des obstacles que l'on oppose à sa fureur, emporte souvent au Gouffre les débris de deux ponts qu'on ne se lasse point de jeter sur son cours ; ce sont cent petits ruisseaux, devenus des torrents, qui, dépouillant les hauteurs au profit de la plaine, se hâtent aussi de porter au Grouffre leur contingent, comme pour l'animer davantage à poursuivre son œuvre de destruction.
Qui pourrait calculer tous les dommages qu'a faits dans la paroisse cette
rivière du Gouffre en différents temps ? Rien ne peut lui résister et elle ne respecte pas même les bâtisses. Un jour une petite maison du village, emportée par une de ces inondations, alla assez loin avec son poêle et le tuyau fumant, de sorte qu' on disait en badinant " qu'elle s'en allait à la vapeur."
Mais voilà que tout en rappelant ces scènes d'une pluie torrentielle à la Baie Saint-Paul, nous venons de traverser le pont qui réunit les deux villages. Suivezmoi donc encore et, vous armant de courage, montons sur le Cap au Corbeau. C'est bien le temps de répéter, n'est-ce pas ? avec le bon Lafontaine :
11 Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé."
Mais enfin nous y voilà
Voyez à présent ! N'est-ce pas charmant ? À gauche, le Saint-Laurent dont la vaste nappe d'eau s'étend du pied du Cap où vous êtes, à une distance que l'œil ne peut saisir ; l'Ile-aux-
Coudres au-dessus de laquelle vous semblez suspendu. Les vingt et quelques goélettes qui entrent ou sortent sans cesse, ces chaloupes qui vont et viennent de nie à la Baie, n'est-ce pas vivant, charmant à voir ? Admirez encore devant vous ces beaux fonds de la Baie avec leurs verdoyantes prairies ; cette immense vallée avec ses riches moissons, s'étendant à droite et au milieu de laquelle serpente le G-ouffre ; suivez de l'œil toutes les sinuosités de sa marche capricieuse ; voyez le Bras s'abritant sous un feuillage, comme pour surprendre le village au milieu, duquel il vient mêler ses eaux limpides à celles du Gouffre.
L'église, le couvent, la chapelle, l'académie, le village tout entier, le Cap*àla-Rée, les rangs de la Mare, de l'Equerre, le Basile la Baie, la Goudronnerie, tout est là sous vos regards et comme sous vos pieds. Quatre notaires,deux médecins, plusieurs marchands et des industriels
de tout métier sont dans le village pour répondre aux besoins de cette belle et grande paroisse dans laquelle dix écoles, un couvent et une académie répandent les lumières de l'instruction. Mais levez les yeux et contemplez par delà la vallée ce bel amphithéâtre formé par les concessions Saint-Antoine, Pérou, Saint-Jérôme Saint-Jean, Terrebonne, Saint-Joseph, et Saint-Flavien où une chapelle dédiée à Saint-Placide a été ouverte au culte en 1860. Partout sur ces différentes concessions les yeux se reposent avec complaisance sur la plaine liquide de notre majestueux Saint-Laurent. Mais assez et descendons avec la conviction que la Baie Saint-Paul n'a rien à envier aux plus belles paroisses du pays sous le rapport de la beauté et de la variété des sites pittoresques.