POU 11 LA FETE DE ST. JEAN-BAPTISTE
Que ne puis-je en ce jour, aux vers donnant la loi, Faire entendre en tout lieu des chants dignes de toi Oui, je te chanterais, ô ma douce patrie ! Comme le fils bien né d'une mère chérie, Qui va louant toujours l'objet de son amour, En vers harmonieux je dirais tour à tour Et les faits merveilleux de ta brillante histoire ; Et les lieux renommés qui gardent la mémoire De tant de noms chéris, dont le doux souvenir Doit passer d'âge en âge aux siècles à venir ; Et les chants glorieux qu'illustra la vaillance Et les prés émaillés, si chers à. mon enfance. Tantôt comme Virgil, sur le doux chalumeau, Je chanterais la paix, les plaisirs du hameau ; Nos épaisses forêts et nos riches campagnes ; Le Huron poursuivant l'élan si : les montagnes ; L'enfant qui de l'hiver brave tous les frimas Et guide son traîneau sur un lit de verglas ; Ou sillonne en tous sens l'éclatante surface Qu'offre aux légers patins un brillant pont de glace.
Quelquefois j'oserais, d'un style plus pompeux, Peindre du Saint-Laurent le cours majestueux ; Ou bien, sans redouter l'infortune d'Icare, Et suivant dans son vol le sublime Pindare, Chanter de nos guerriers le vaillant bataillon Triomphant et vainqueur aux champs de Carillon ; Montcalm et son rival, que la valeur entraîne, Tout couvert de leur sang succombant dans la plaine- C'est alors que vos noms, célébrés dans mes vers, Iraient de bouche en bouche au bout de l'univers, Châteauguay, Maricourt, Sérigny, d'Iberville, Ste. Hélène, Longueuil et vous braves Bienville ! Famille de héros que les plus durs climats Virent jadis gaiement affronter les combats. Mais toi, Salaberry ; comment à ta mémoire Rendre un juste tribut de louange et de gloire ? Et comment dignement de tes trois cents guerriers- Publier la valeur et les nobles lauriers ? Ma muse à le tenter serait même inhabile ; Pour un si beau sujet il faudrait un Virgile. Toutefois j'essaierais de louer vos vertus Et vos noms à jamais de gloire revêtus Généreux fondateurs, vrais amis de l'enfance, Pour qui le Canada, plein de reconnaissance, Gardera souvenir à son amour égal.
Oui, vos noms précédés de l'immortel Laval, Seraient partout bénis et répétés sans cesse. J'exalterais ces noms tant bénis autrefois : Manse, Youville, et puis cette aimable Bourgeois, Ange de charité, gloire de ma patrie.
Je ne t'oublierais pas pieuse La Peltrie !
Ton nom réveille en moi de trop doux souvenirs
Ma muse à te louer charmerait ses loisirs ;
Que ne puis-je te peindre, auprès du monastère,
A la religion prêtant ton ministère ?
Quand au pied de ton arbre on voyait à ta voix,
La fille du Huron, sortant du fond des bois,
Se changer tout-à-coup en timide colombe ?
Oh ! de combien de fleurs je chargerais t.i tombe !
Puis, quittant ces sujets, sur le rivage errant,
Qu'il me plairait le soir, aux bords du St. Laurent,
De prêter en silence une oreille attentive
Aux chants du matelot que répète la rive !
De contempler souvent, au loin fendant les flots,
De joyeux Canadiens dans leurs légers canots ;
Et la lune argentant de sa clarté féconde
Mille objets répétés dans le cristal de l'onde !
Oh ! oui, qull me plairait de composer alors,
Pour dire ces beautés, les plus tendres accords !
Combien de fois aussi, dans un riant bocage,
Ecoutant des oiseaux l'agréable ramage,
A leur chant doucereux je mêlerais ma voix,
Pour faire retentir les échos de nos bois !
Puis, variant les sons de mon humble musette,
Paisiblement assis sur la naissante herbette,
Ou suivant en jouant les replis d'un ruisseau,
Des jardins et des champs je peindrais le tableau.
Et comme l'abeille Qui, de fleur en fleur.
Pillant la corbeille Et flairant l'odeur Des parfums de Flore, Et même du jour Prévenant l'aurore, Revoit tour à tour Ees beautés nouvelles Qui, dans le jardin, Renaissent plus belles Au frais du matin ; Ma muse légère Ainsi volerait Parmi la Fougère, Et là chanterait La riche verdure Qui de son manteau Revêt la nature D'un éctat nouveau ; Toutes les merveilles Des jardins, des prés, Les roses vermeilles, Les œillets pourprés, L'humble violette, Le narcisse en fleur, La blanche paquette, L'agréable odeur Du lilas nouveau, Embaumant l'enceinte D'un riant berceau, La sombre hyacinthe :
Tous les trésors enfin que les tendres Zéphyrs
Font éclore au printemps au gré de nos désirs ;
Et les fruits abondants que nous offre l'automne ;
Et les champs jaunissants que, plein d'espoir, moissonne
Le joyeux laboureur, suivi de ses enfants,
Seraient aussi l'objet de mes rustiques chants.
Mais où m'emporte donc ma folle rêverie ?
Pourquoi ces vains désirs de louer ma patrie ?
Adieu, vœux impuissants ! mon esprit désormais
Va, pour se consoler, former d'autres souhaits :
— " Prospère, O Canada, grandis longtemps encore,
Puisses-tu des malheurs que l'Europe déplore
Ignorer à jamais les funestes* excès !
Puisses-tu détourner les rapides progrès
De cet esprit nouveau dont le sombre délire
A renverser tout ordre exerce son empire !
A l'ombre du drapeau de la fière Albion
Attends en paix l'instant où, comme nation,
Sous l'égide du Dieu modérateur suprême,
Tu pourras, libre enfin, te gouverner toi-même."
— Oh ! si le ciel propice écoute tous mes vœux,
Que mon pays alors sera riche et heureux !
D'autres célébreront son bonheur et sa gloire ;
Je n'irai point contre eux disputer la victoire.
Puisque du don des vers le ciel sage et discret,
Me condamne à toujours ignorer le secret,
Froid versificateur, sans génie et sans verve,
Je ne veux plus rimer en dépit de Minerve,
Mais si plus tard sa voix, réveillant mon ardeur,
M'appelait à mourir sur le champ de l'honneur,
Digne fils des héros que guidait d'Iberville,
Et comme eux méprisant une crainte servile,
j'irais, je volerais au milieu des combats.
Du belliqueux clairon les sonores éclats,
Sous les drapeaux vainqueurs nous appelant aux armes,
Pour moi, dans ce grand jour, auraient autant de charmes
Que les sons doucereux de l'humble chalumeau
Qui module le soir les chants gais du hameau ;
Car ma seule devise et mon plus beau partage,'
Ma gloire et mon bonheur, en lout temps, à tout âge,
Sera toujours d'aimer, de défendre à la fois
Nos institutions, votre langue et nos lois.