‹ Trois souvenirsChapitre 6 sur 12 · DEUX VICTIMES · texte numérisé non relu

DEUX VICTIMES

Emîtes ibant et flcbant% Ps. 125.

C'était le dimanche, 23 novembre 1845 ; il faisait un de ces tristes temps d'automne, souvent plus désagréables que les froids rigoureux de l'hiver. Un vent de tempête souflait du nord-est, et la neige en gros flocons tombait avec la pluie, lorsque l'on terminait les vêpres à Somerset, pendant lesquelles on remarqua que M. Bélanger avait chanté avec plus de courage que de coutume. Cependant une affaire pressante l'appelait à la rivière Bécancour, au-delà de la savane de Stanfold. Quoiqu'indisposé, il n'hésita pas à partir avec le notaire Cormier, de qui je tiens ces détails, et d'un habitant de Somerset, du nom d'Ambroise Pépin, qu'il avait engagés tous deux à le suivre.

, Arrivés à Stanfold, où l'on prenait la

savane, nos trois voyageurs trouvèrent plusieurs de leurs amis, qui firent tous les efforts possibles pour les empêcher de s'aventurer dans la forêt par un temps si mauvais et à l'approche de la nuit. La prudence le conseillait en effet ; mais le cœur d'un prêtre ne la consulte pas toujours. Malgré toutes les représentations, M. Bélanger et ses compagnons s'enfoncent dans la fatale savane un peu avant le coucher du soleil, et suivent, avec toute la vitesse dont ils sont capables, le sentier boueux tracé par les voyageurs. Ils espéraient arriver, avant l'obscurité, à la demeure du bonhomme G-rondin, à peu près au milieu de la savane ; mais ils se trompaient dans leurs prévisions, et la nuit les surprit bien avant qu'ils fussent au terme qu'ils avaient cru pouvoir atteindre.

L'obscurité commençait à tomber lorsqu'ils arrivèrent à l'un des repos des voyageurs appelé la Butte Eonde, à environ deux milles du village de

Stanfold. Là, nos trois voyageurs voulurent allumer la chandelle de leur fanal ; mais tout était humide sur eux et autour d'eux, et jamais ils ne purent se procurer la lumière qui les eût sauvés. Quoique un peu découragés par ce contre-temps imprévu, ils continuent cependant leur pénible voyage, ne sachant souvent où diriger leurs pas mal assurés. A chaque instant, ils s'enfonçaient dans des ornières couvertes d'une glace épaisse, qui, après avoir déchiré leurs vêtements, meurtrissait et ensanglantait leurs jambes. Ces chutes, renouvelées à chaque instant, épuisaient leurs forces, et le manque de nourriture, dont ils commençaient à sentir le besoin,ne leur permettait pas de les renouveler.

Cependant ils avançaient toujours, et l'espoir d'arriver bientôt soutenait leur courage. Déjà ils étaient à quelques arpents de la maison du bonhomme Grondin, au milieu de cette partie de la savane appelée la Savane du Cheval,

parce qu'un cheval y avait péri ; lorsque, voulant éviter une ornière, ils la doublèrent complètement et revinrent sur leurs pas, au lieu de continuer, comme ils le

croyaient. Ils étaient écartés ! i^ue

vont-ils donc devenir ? Couverts de sueurs, trempés par la pluie et la neige, épuisés de fatigues, où vont-ils prendre les forces nécessaires pour recommencer la route qu'ils viennent de franchir avec tant de difficultés ?

Mais la nuit n'était pas encore au milieu de sa course, et, s'arrêter pour attendre le jour, c'eût été vouloir périr saisis par un frisson mortel : il fallait marcher. Ils continuent donc, trouvant, dans l'espoir trompeur d'arriver bientôt et dans un certain pressentiment d'un plus grand malheur, les forces et le courage dont ils avaient besoin. Ils venaient de passer de nouveau, et sans s'en apercevoir, auprès de la Butte Ronde, où ils avaient essayé en vain de se procurer de la lumière, lorsque Pépin,

épuisé et découragé, se laisse tomber au pied d'un arbre et se déclare incapable d'aller plus loin. Le triste sort qui l'attendait lui fit alors proférer des paroles plaintives et entrecoupées de sanglots. " Plus de courage," lui disent ses compagnons, " nous devons arriver

bientôt à la demeure de Grondin On

votis enverra du secours...... Patience."

Puis ils s'éloignent, le laissant en proie aux sombres pensées d'une mort inévitable.

Ils avaient à peine fait quelques arpents, que M. Bélanger, sentant son courage défaillir, succombe à son tour au pied d'un arbre, se plaignant de la faim et d'une grande douleur à la jambe où il avait reçu une blessure quelques mois auparavant. Il restait encore assez de force au notaire, dont la vigueur étonne en cette circonstance, pour atteindre, non pas la maison de Grondin, où il espérait toujours arriver, mais le village de Stanfold dont il n'était pas éloigné,

ms un dernier malheur. Mais, en issant M. Bélanger, il perdit le sentier :, après quelques pas, il tomba dans une rnière d'où il ne put se relever.

Déjà, cependant, la mort avait comîencé à s'emparer de ceux qui venaient faire de si grands efforts pour se 3ustraire à ses coups. Pépin, lui, avait

premier payé son tribut ; M. Bélanger enait de tomber, et la troisième victime liait succomber, lorsque la lumière du our commença à paraître.

Deux habitants de Somerset, qui L'avaient pas voulu, la veille, suivre nos rois infortunés voyageurs, s'engageaient lors dans la savane. A peine eurent-ils ait quelques arpents qu'ils entrevirent, ion loin du sentier, quelque chose qui emuait et que l'obscurité ne leur pernettait pas de reconnaître. Ils crurent l'abord que c'était un ours ; mais, en examinant mieux, ils reconnurent un îomme qu'ils soupçonnèrent aussitôt

être un des trois voyageurs partis la veille. C'était, en effet, le notaire Cormier luttant contre la mort. Ils volent à lui et le trouvent couvert de boue glacée les membres raides, et donnant à peine quelques signes de vie. Ne pouvant seuls le transporter aux maisons, l'un d'eus court au village de Stanfold, où l'on avait quelque pressentiment de ce qui étaii arrivé pendant la nuit. L'alarme est aussitôt donnée : tout le monde accourt avec empressement, et plus de quinze hommes entrent dans la forêt, d'où bientôt on les voit sortir, portant le notaire sur un brancard. Pendant ce temps, des voitures étaient parties, au plus grand train des chevaux, pour aller chercher M. G-agnon à Arthabaska, et le docteur Bettez, à Somerset. La triste nouvelle se répand sur leui route et vole de bouche en bouche. Tout s'agite, et l' on voit arriver à Stanfold, en voiture, à cheval ou à pied, les habitants consternés. Les femmes et les enfants se tiennent aux portes et sur le bord du chemin, interrogeant les passants, qui

— Bine leur donnent que quelques mots de réponse et continuent leur route. Sont- Lis morts tous les trois ? Les a-t-on

tous trouvés ? M. Bélanger est-il

mort aussi ? Pauvre curé ! et les

armes leur tombaient des yeux.

Pendant qu'on avait transporté le aotaire, et qu'on lui prodiguait les soins jui le ramenèrent à la vie, plusieurs étaient à la recherche des deux autres voyageurs. M. Bélanger fut trouvé le crémier, au pied d'un arbre, assis et la ête appuyée sur une main. Il semblait ommeiller, et il y eut un moment l'espoir ; mais il avait rendu le dernier oupir.

Bientôt après, on trouva Pépin, dont e corps froid et glacé annonçait qu'il vait perdu la vie depuis plusieurs leures. Ils furent aussitôt transportés

Iu village, où les attendait, avec une mpatience mêlée de quelque espoir, la

Dans l'après-midi du même jour, les habitants de Somerset revenaient tristement, emmenant avec eux le corps inanimé de leur curé, qu'ils avaient vu la veille, si plein de vie, chanter l'office dans leur chapelle. Trois jours après, les corps de M. Bélanger et de son compagnon étaient déposés, en présence d'un grand concours, dans le cimetière de Somerset.

, Comme toutes les causes importantes et qui, dans l'ordre de la Providence, ne peuvent réussir qu'au prix de grands sacrifices, la colonisation des Bois-Francs avait eu ses héros, et elle venait d'avoir ses martyrs ; le succès de l'établissement de cette importante contrée était donc dès lors assuré. Et de fait, depuis ce temps, cette partie des cantons de l'Est a fait des progrès étonnants vers le brillant avenir qui lui est réservé. Mais, pour faire mieux comprendre encore toutes les misères des colons, il est important de dire ici quelque chose

en particulier des deux plus grandes difficultés contre lesquelles ils eurent à lutter : le manque de communication et le prix trop élevé des terres.

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