LES DEUX PLUS GRANDS OBSTACLES
Il est reconnu que les chemins sont la vie de la colonisation.
S. Drapeau.
Le pauvre colon est cruellement harassé par eux, et il arrive assez souvent qu'il est expulsé de la terre défrichée par lui, sans rémunération pour ses longs travaux.
El. Gustix.
Comme on a pu le comprendre par ce qui précède, c'est le manque de chemins qui a été la cause première de toutes les misères des premiers colons des Bois- Francs, et qui le sera de toute autre place que l'on entreprendra d'établir sans commencer par donner ce secours indispensable. " Faisons-nous une idée," dit M. Drapeau, " des souffrances et des travaux pénibles auxquels sont assujettis les colons qui n'ont point de communication facile avec les villages avoisinants : ici, c'est un agriculteur, obligé de transporter sur son dos, à travers la savane,
et par les sentiers tortueux et noyés d'eau, les provisions qu'il achète chez le marchand, qui demeure à deux et trois lieues de chez lui ; là, c'est un autre défricheur, qui, au milieu de ses pénibles travaux, est obligé de charger sur ses épaules un sac de blé destiné au moulin et de le rapporter à sa demeure ; encore si ces trajets ne devaient se répéter que quelquefois dans Tannée !..."
Lorsque, pendant plusieurs années, on a été, comme moi, témoin des difficultés journalières que le manque de bons chemins présente dans les nouveaux établissements ; quand on a souvent parcouru ces routes à peine ouvertes, à pied, à cheval, ou dans de misérables charrettes toutes délabrées et dont les roues semblaient plutôt sauter que rouler de roche en roche, de racine en racine, on comprend parfaitement les paroles de cet ami sincère de la colonisation que je viens de citer. Oui, que Ton donne moyen d'ouvrir des chemins 2#
dans nos terres incultes, et on les verra se couvrir de braves et paisibles cultivateurs, rendant, avec gros intérêt, ce qu'on aura fait pour eux, et l'on verra cesser cette fièvre d'émigration chez nos voisins, y qui fait gémir tous les vrais amiable notre nationalité.
L'établissement des Bois-Francs n'en est-il pas une preuve évidente? Tant qu'il n'y eut point de chemins, malgré le courage des premiers colons et la richesse du sol, ces cantons firent peu de progrès ; mais à peine le magnifique chemin provincial d'Arthabaska fut-il fait, que tout alla à pas de géant dans la voie de la prospérité.
Peu de temps après la mort de M.
Bélanger, sir Dominique Daly, dont le nom ne sera jamais oublié dans les cantons de l'Est, passant la même savane avait dit à ceux qui l'accompagnaient : " Je ne serais pas Irlandais si je ne travaillais de toutes mes forces à vous
faire faire un chemin." Il tint parole, et, malgré la forte opposition qu'il eut à vaincre, le chemin provincial d'Arthabaska, qu'on a appelé le chemin modèle de la province, fut fait et terminé en 1848. M. Daly avait eu la leçon de l'expérience, la plus propre à faire comprendre ce qu'on ne veut pas comprendre, ou que l'intérêt empêche quelquefois de voir clairement. C'est à ce propos qu'un intelligent habitant de ces contrées me disait un jour :
" Si j'en avais le pouvoir, je ferais passer dans nos affreux chemins ce qu'on appelle le char de Vétat, bien persuadé que ceux qui le conduisent tomberaient d' accord avec nous en tombant dans les mêmes ornières."
Ce chemin, qui traverse Inverness, Somerset, Stanfold, Arthabaska, Warwick et une partie de Kingsey, mit fin aux misères endurées dans la savane de Stanfold. Six paroisses, pleines de vie et
d'activité, brillantes du plus bel avenir, sont échelonnées sur le chemin, que Ton regarde comme le bord de Veau des •autres cantons situés plus au sud.
Une autre voie de communication, bien plus importante en elle-même, mais en réalité et dans la pratique d'une utilité moins grande que le chemin dont on vient de parler, est la voie ferrée du Grand-Tronc, qui traverse les cantons de l'Est et a donné la dernière impulsion à l'élan qu'ils avaient déjà vers la prospérité ; car c'est le propre des chemins de fer de répandre la vie partout où passent les chars que la vapeur entraîne sur leurs lisses vers les grands centres d'affaires.
Quel changement ! Il fallait autrefois, pour descendre des Bois-Francs à Québec, passer des journées entières à compter les roches et les ornières de l'ancienne et ennuyante route Grosford. Aujourd'hui, après avoir mis ses effets dans de petits
hangars roulants, on se place soi-même sur des coussins de velours, et, en moins de deux heures, tout est rendu à Québec. Heureux habitants de ces lieux privilégiés, ne regrettez donc pas les sacrifices que vous vous êtes imposés pour vous y établir !
Cependant le manque de chemins, bien que le plus grand obstS.de contre lequel eurent à lutter les courageux colons des Bois-Francs, n'en fût pas le seul. Le prix souvent trop élevé des terres, et les conditions onéreuses imposées pour leur vente, furent aussi la cause de bien des chagrins et le sujet des pleurs d'un grand nombre de familles.
Une importante partie des terres des cantons de l'Est, antérieurement à leur établissement, avait été cédée, par le gouvernement, à de riches propriétaires, que la cupidité a souvent engagés à spéculer sur les besoins et les sueurs des colons.
Quid non mortalia pectora cogis.
Auri sacra famés !
Ceux qui, les premiers, allèrent prendre des terres dans les Bois-Francs, souvent ne connaissaient pas et ne ppdvaient raisonnablement connaîtreai ces terres appartenaient au jp^a^réraement ou à quelqu'un des grands propriétaires. Ils s'y fixèrent cependant et travaillèrent de bonne f&i, espérant pouvoir acquérir un jour, à un prix raisonnable, les lots 3 terre ^u^ife-arnrSîriBnt de leurs sueurs et dont leur travail doublait la valeur. Mais ils furent souvent trompés dans leurs justes espérances ; car, après s'être épuisés pour les ouvrir, ces riches bourgeois venaient à eux avec de cruelles exigences et les forçaient quelquefois à les abandonner presque sans rémunération. C'est alors que l'on a eu le triste spectacle de pauvres familles, quittant leurs biens et leurs maisons, le cœur navré de douleur. Heureuses encore, dans leur malheur, lorsqu'elles conservaient assez de courage pour aller recommencer
ailleurs les pénibles travaux du défricheur ; car souvent, cédant au désespoir, on les a vu prendre tristement le chemin de l'exil, chez nos voisins, après avoir fait un dernier a^ieu, à leur patrie, à laquelle elles é^fent tentées d'adresser le sanglant repfoche d'ingratitude.
Mais il îyentre pas dans le plan que je me suis tracé d'insister plus longuement sur les fâcheuses conséquences d'un ordre de chose si préjudiciable à rétablissement d£s cantons de l'Est. Des voix éloquentes se sont, d'ailleurs, fait entendre bien des fois en faveur de ces malheureuses victimes d'un sordide intérêt, et pour flétrir l'odieuse conduite de ces ennemis de la colonisation. Grâce à ces voix amies, peut-être le fléau dont il est question va disparaissant sensiblement tous les jours.