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A TOMBELAINE

Pour sentir ici tout l'appel des étendues, il faudrait avoir été un bénédictin de l'abbaye ou un prisonnier de ses geôles. Quand on voit des immensités à sa porte, vivre entre les remparts d'une forteresse, c'est un paradoxe de compression austère. Par moments, on envie les hirondelles et on veut s'évader.

Ce Dimanche, après vêpres, où ironsnous ? Là- bas, à morte eau, si la marée nous en donne le temps, jusqu'à cette zone où les flots vagues tremblotent sous le vaporeux du ciel. Nous marcherons à

HEURES DtTÉ AU MONT^AINT-MICHEL 237

la rencontre de l'Infini marin, jusqu'à ce qu'il nous chasse devant lui. Une course au travers des grèves ne ressemblera jamais aux autres : qu'on s'attarde une heure de trop, on n'en reviendrait pas.

Mais, en route, une halte nous sollicitera, le roc de Tombelaine, bastion d'avant-garde, dressé comme un dolmen, un tumulus immémorial, seul point ferme émergeant de ces plaines instables comme la mer.

Le soleil d'août a tiédi, presque asséché les tangues. Ça et là, leur chaude élasticité donne, sous nos pieds nus, l'impression d'une chair potelée et douce. Ailleurs, les plissures concentriques de leurs côtes sont rugueuses, grasses et glissantes.

Nous traversons des flaques d'une tiédeur délicieuse. Mais aucune brise; l'azur fumant presse la nudité des espaces ; leur plénitude s'offre toute au feu qui ruisselle sur eux et sur nous. A notre droite, des surfaces herbues, des verdures lointaines rafraîchissent nos yeux que lasseraient le gris fauve de l'arène et les lacis d'eau miroitante.

Du Mont nulle voix n'arrive. Le long de la digue, par instants, ronfle une auto ;

les crépitations d un side-car profanent le grand silence. Quelquefois, plus près, un pan de sable s écroule au tournant d'un ruisseau. Nous percevons sous les tangues le pétillement léger, les menus bruits innombrables des coques se vidant d'eau salée.

Sur les mœurs des coques Dom Debroise, le Bénédictin qui nous accompagne, fut témoin d un trait merveilleux. Il y a deux ans, un jour d'hiver, toutes les coques des grèves disparurent. On les retrouva une lieue plus loin, du côté de la pleine mer. Elles avaient émigré avec le reflux. Pourquoi cet exode ? Quelqu'un observa qu'une marée violente avait substitué au sol limoneux un sable sec, de la « paumelle » où les coques n'auraient su vivre. Elles avaient prévenu la catastrophe, mobilisées par le Vouloir divin qui veille au salut des myriades infimes comme aux destinées des empires.

Regardé du Mont-Saint-Michel, Tombelaine paraît être à vingt minutes de marche. Il en faut plus du double pour l'atteindre sans hâte.

Aux approches de l'îlot, nous rencontrons un pêcheur courant, les jambes nues, avec une brassée de pieux sur les épaules.

Il se décharge brutalement et, se raidissant, à pleins bras il enfonce dans la tangue ses pieux en demi-cercle pour y tendre, le soir, ses filets.

Ce pêcheur, je le connais, c'est Bastard, un ancien terreneuva, qui se vante d'avoir fait trois cent quatre-vingt-seize mois de navigation, un type de Normand hâbleur, imaginatif, n'ayant peur de rien, sauf de Teau, s'il s'agit d'en boire. Il porte une belle mine d'assurance ; ses moustaches blondes se hérissent comme celles d'un soldat fanfaron, sous un nez dont une noble gouttière divise la truffe écarlate ; ses yeux en vrille flamberaient d'une malice joviale si l'ébriété n'en brouillait le vert pétillant.

— Vous allez voir le noyé ? nous dit-il en s 'arrêtant de planter ses « palets ^k Et il croise les bras, crache du côté de Tombelaine, comme pour faire entendre que le noyé est dans ces parages.

— Quel noyé?

— Oui. . . les chercheurs de crabes ont trouvé un corps, ce matin, par là, dans les rochers.

— Un homme ? Une femme ? Bastard ne sait pas ; est-ce qu'il a eu

le goût dV aller voir ? Ce noyé nous amène à parler avec lui de naufrages.

Jamais l'idée ne lui est venue en mer qu'il courait un péril de mort. Quand il naviguait, lui et les autres marins appelaient les tempêtes « la marée de Paradis ».

Après trente jours de pêche sans repos, si le temps était trop mauvais, les hommes pouvaient au moins dormir, se laver, « se raccommoder ». Il avait vu, bien des fois, la mer << haute comme le rempart et qui n'était plus qu'une écume ». Jamais il n'avait pensé mourir. « Dans ces moments-là, on ne pense à rien, pas même à chez soi ». Un soir, à la pêche, sur la rêve, dans le vent glacial, une congestion 'avait pris. Il était tombé, la figure en avant, dans un trou plem d'eau. Un camarade le traîna jusqu'au Mont. On le mit au lit ; il se réveilla ; M. le curé était à son chevet ; « Bastard, tu vas peut-être mourir. Pense à tes affaires... — Y a pas de danger, répondit Bastard ; mais on ne me prendra plus à boire de l'eau comme j'en ai bu ».

Autour de Tombelaine nous apercevons des gens en quête parmi les récifs noirâtres, qui font une ceinture à l'îlot. Un cada-

vre est-il vraiment caché sous les éboulis caverneux ? ou quelque pêcheur inventif a-t-il voulu se divertir des badauds }

Nous laissons à d'autres le soin de s'en assurer, et nous grimpons par des sentiers de chèvres, entre des taillis de troènes, de lauriers, de hauts chardons.

Abrité contre le vent d'ouest, un figuier s'est cramponné à l'échiné du roc. Sous ses larges feuilles, des figues presque mûres exhalent au soleil leur odeur délectable. Je ne sais pourquoi elle m'emporte très loin d'ici, dans le jardin d'une petite mosquée où un figuier semblable laissait pendre son ombre sur des tombes aux faïences poudreuses ; derrière ses branches, le brouillard bleu de la mer s'évaporait. . .

Nous faisons halte au versant du monticule, du côté qui regarde le large. Dans la rivière de Genest se baignent des femmes en costume rose ; cette ligne de coteaux, habillés d'arbres, qui fuit audessus des sables, est reposante. L'air devient si limpide que nous distinguons, sur le promontoire de Girolles, une cabane de douanier.

Dom Debroîse, à bâtons rompus, nous

trace Thistoire de Tombelaine, depuis les temps obscurs où les druidesses y adoraient le dieu Belenus, peut-être le même que le Baal des Phéniciens. Vers le milieu du XI^ siècle, un moine du Mont-Saint- Michel, Robert, s'y retira et écrivit un commentaire du Cantique des Cantiques — ô parfum du figuier, serais-tu la réminiscence de ses effusions ? — Un prieuré, une église furent bâtis ; la rondeur de l'abside se reconnaît encore sur le terreplein. Puis, les Anglais s'emparèrent de cet îlot, en firent une place forte. Sa figure de lion ou de sphmx allongé tient au relief d'une tour, dont surgissent quelques morceaux de muraille. Le point culminant, la tête du lion s'appelait « la Folie ». Sous le règne de Louis XIV, Fouquet le Surintendant avait acheté 10.000 livres le rocher de Tombelaine.

Après sa chute, le gouverneur du Mont obtint congé du Roi de raser le donjon. Il y avait à Tombelaine une chapelle dédiée à la Bienheureuse Vierge où les « navigans » venaient, au retour des longs voyages, offrir des branches de corail, des mamelons d'ambre, des prismes d'aiguë marine. Depuis l'an 1 190, une lampe.

jour et nuit, brûlait dans ce sanctuaire ; c'était Tétoile des barques errantes et des pèlerins perdus. En 1790, la lampe fut éteinte, la chapelle démolie. Des contrebandiers établirent à Tombelaine un repaire de brigands.

Tandis que Dom Debroise évoquait ces brigands, je me suis levé, je me suis retourné, et voici, chose étrange, entourée de curieux, une charrette de Genest, d*où descendent deux gendarmes. Ils viennent, sans doute, à la recherche du noyé. Nous les rejoignons en bas ; ils nous apprennent que le noyé est une noyée, une dame folle qui s*est enfuie, malgré toutes les surveillances, d'un asile de la région. La volonté de se détruire l'obsédait ; elle a couru jusqu'ici ; elle a dû s'arrêter à bout de forces, attendre que la mer montât, la submergeât. Mais dans quel trou s'est-elle dissimulée pour mourir en paix ?

Je me demande quelle raison incite les fous, s'ils sont intelligents, à finir par le suicide. Est-ce qu'ayant, tout d'un coup, le sentiment de leur déchéance, ils ne peuvent plus se tolérer ? Ou bien, ne voyant qu'une chose, l'évasion, s'élan-

cent-ils vers la seule fenêtre qui n*est jamais bouchée ? Leur Moi exaspéré s'atteste libre en cherchant à s'anéantir.

La présence de la morte inconnue, invisible, glace maintenant les entours de Tombelaine. Nous devinons sa fin sinistre. A-t-elle crié de détresse, lorsque la mer arriva ? ou savoura-t-elle jusqu au bout son désespoir ? Que Dieu prenne en pitié cette âme absente d'elle-même.

Quant à son corps, les crabes ont dû s'en régaler. « Couchez-vous dans l'eau, me disait un jour Bastard, ils auront vite fait de vous un fantôme, »

Au moment où nous repartons, on ne 1 a pas encore découverte. Un des chevaux de la charrette hennit désespérément. Il hennit, comme les chiens hurlent à la mort. Il hennit vers le soleil qui décline. Pendant près d'une demi-heure, son h'Shnissement nous poursuit le long des grèves. Elles écoutent et ne comprennent pas. D'habitude, elles ne connaissent d'autres cris que ceux des oiseaux de mer, des goélands qui suivent le flux, des mouettes et des pies qui jacassent, à la nuit close, comme de vieilles femmes, sur les berges du Couesnon, et, l'hiver, des

canards sauvages, quand ils s'empêtrent dans les « pantlères ■^ » où les corbeaux les déchirent tout vivants.

Nous laissons ces images d'agonie...

Devant nous, la chapelle de Saint-Aubert, accueillante et calme, fruste comme une hutte de pêcheur, est assise en vedette sur des blocs empilés. Dom Debroise a souvenir d'une Messe célébrée dans cet oratoire, un matin de gros temps. Le ressac giclait par-dessus la toiture ; les feuillets du missel claquaient ; une rafale éteignit un des flambeaux de l'autel. Et je me souviens d'une autre messe entendue là, par un matin languide et blanc. A l'instant de la Consécration, un corbeau lointain croassa ; même ce cri carnassier me parut plein de douceur. . .

Le versant Nord du Mont, à pic, inexpugnable, semble défier le soleil rouge.

Les bâtisses ajustées sur son flanc s'éclairent comme les pièces d'une armure, strictes sur les muscles d'un beau corps en défense : au-dessus du bois empourpré, les contreforts sévères résistent au sourire du jour finissant. Les fenêtres du

]. Filets pour prencire les oiseaux.

réfectoire, pareilles à des embrasures de meurtrières, repoussent la tendresse des reflets. Pourtant cette fière âpreté fleurit en grâce au sommet. Les pinacles de la basilique ont l'air de grands lys qui écloront. On oublie que la flèche elle-même est un pastiche de Notre-Dame de Paris dépaysé sur un clocher roman. Elle achève Tessor de la montagne sainte ; elle s'aiguise et bondit pour exalter plus haut, entre ciel et terre, le Séraphin d'or brûlant dont l'épée écarte de nos têtes le passage du Mauvais Esprit.

Le Crépuscule

Au Mont et alentour les heures du paysage sont toutes de belles heures. Le ciel agrandit les grèves, et les grèves paraissent agrandir le ciel. Pour animer cette ample scène une nuée moutonnante suffit, ou un héron qui passe, les ailes étendues, ou un pêcheur, sa hotte au dos, s'éloignant à lourdes enjambées sur les 'tangues limoneuses, ou un troupeau de

bœufs pâturant les polders, ou une file de carrioles dont les petits chevaux en flèche galopent, tandis que leur guide court devant elles, son trident à la main.

Dans une aurore d*été, elle est éblouissante, la coulée d'argent des rivières obliques parmi les sables encore bruns d une couleur de bure ; et, lorsque le soleil déborde, le Mont lui-même, les saillies abruptes de ses rocs, ses grosses tours, le parapet montant du rempart, les murailles fauves de l'abbaye, ses pignons et ses pinacles, ses bâtisses ramassées autour du magnifique clocher roman, tout cela, glorifié par Tazur candide, se révèle comme dans une vision, tel que l'eût peint un enlumineur sur le feuillet d'un psautier.

Pourtant, ici comme ailleurs dans l'Ouest océanien, aucun moment du jour ne vaut le crépuscule. Les crépuscules du Mont-Saint-Michel sont moins immenses et interminables qu'à l'extrême pointe de la Bretagne, là où le soleil dit adieu à notre vieux continent. Mais le miroir des grèves transpose en des enchantements singuliers la dégradation lente des reflets : et le site ajoute au crépuscule sa majesté

sainte, sa solitude, quelque chose aussi de tragique. Autour de Tombelaine flottent des légendes d'enlisements, et, ce qui n'est point une légende, la mémoire de sinistres aventures, de voyageurs surpris par la marée ou égarés dans les brumes. La noyée de l'autre soir me revient à l'esprit.

Bastard, qui s'est enfin mêlé aux recherches, prétend l'avoir vue le premier. Elle s'était « amarré » les pieds avec une serviette, entre deux pierres, pour être sûre de ne pas fuir.Son front était incliné contre son bras, comme si elle avait cherché le sommeil. Bastard s'est allongé à terre et m'a montré l'attitude de la morte. Les crabes ne l'avaient pas encore touchée.

Paraissait-elle avoir souffert ? — Oh ! répond-il, sa figure était un peu grincheuse.

Je me figure son agonie en regardant la mer monter. Mais la splendeur du couchant écarte ce fantôme affreux. Penché sur un créneau, je vois s'avancer la barre frémissante : elle glisse au creux des filandres, couvre même les parties bombées des tangues, et déjà^ ne fait plus qu'un avec la haute mer. L'eau palpite,

le vent palpite ; à ma gauche, derrière les feuillages agités d*un grand arbre, le soleil descend, il épouse la mer et déploie sur elle toutes les pourpres de son manteau. 0 les royales épousailles que préside l'Archange, dans le chant des houles et des rafales !

Néanmoins, un tel spectacle ne représente pas l'étrangeté surnaturelle des crépuscules montois ; et Tattrait de la marée retient d 'odieux touristes qui font, en barque, le tour du Mont, avec des clameurs stupides. D'autres soirs valent mieux, ceux où la mer s'est déjà retirée, où, sur la Tour du Nord, on ne rencontre plus personne, sauf parfois Dom Debroise et M. le Curé du Mont.

Le soleil a disparu dans un enfonce-

ment de vapeurs brumes effacent côtes. Mais le ref

aineuses. Des voiles de e talus verdoyant des ux crépusculaire gagne le haut du ciel, et les traînées de limon, sur les sables humides, sont écaillées de lueurs vermeilles ; entre des surfaces ardoisées, noirâtres, s'avivent des lagunes de nacre, des flaques ambrées ; le rose et le vert pâle du ciel mourant, la forme confuse d'un nuage se regardent dans ces

nappes marmoréennes qui répètent leur miroitement jusqu'à la limite indécise des grèves. On ne voit plus où la mer commence, où elle expire. L'étendue insubstantielle évoque je ne sais quel paysage d*outre-tombe. Notre âme se perd en ces limbes, vers les clartés dun autre monde :

L*Océan devant nous se prolongeait immense Comme Vespoir du juste aux portes du tombeau.,.

Puis un coup de vent se lève, les brumes se dissipent, la lune, reine de l'espace, semble vouloir éterniser dans ses blancheurs ces mirages de crépuscule. Elle fait reluire comme une crosse d'or la flexuosité d'une rivière, sculpte en noir les porches de l'abbaye, illumine les pinacles de l'abside, pareils à des porte-cire prodigieux. La statue de l'Archange brille d'un vague éclat, et je retrouve à sa droite, comme il y a neuf ans, un triangle d étoiles fidèles, le mystère des constellations qui ne changent pas.

Août-Septembre 1 920

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TABLE DES N4ATIÈRES

Préface vu

Ars-en-Dombes I

Sai::t-Jacques-de-Compostelle 67

Le Mont-Saint-Michel 177

Heures d'été AU Mont-Saint-Michel 219

Imprimé par Desclée. I>« Btouwer et &*, Lille (fait en Fnitee)

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