QUELQUES DÉSENCHANTEMENTS
J*étais venu passer une pauvre semaine au Mont, en pèlerin, il y a neuf ans. Cette fois, j*ai voulu y prolonger, deux mois, une sorte de retraite et confronter mes nnpressions d*alors avec celles d*au]ourd'hui. Assurément, je suis loin de réprouver les enthousiasmes du premier voyage.
Mais ils ne sont plus les mêmes. L'allégresse de conquérir un lieu saint était neuve en 1911. Maintenant, je revois ; je découvre moins. Entre mes deux séjours la guerre a duré, et ceux pour qui la guerre exista, qui en prévoient les suites, ne peuvent plus désormais arrêter sur le monde les yeux d'auparavant. Ainsi, la laideur, le bariolage, la niaiserie des foules, leur animalité irréligieusîe rne
heurtent plus qu'autrefois ; la terrible expérience semble n'avoir servi de rien pour les masses ; ont-elles jamais rampé plus bas ?
Dans cette rue montante où la France devrait arriver, pieds nus, un cierge à la main, en chantant les Psaumes du repentir et le Magnificat de sa libération, il faut voir une ribambelle cosmopolite se pousser à Taventure, sachant à peine pourquoi elle vient et ce qu'elle vient visiter. Les nouveaux riches débarquent ici, comme n'importe où, pour y payer la plus forte note d'hôtel et regretter l'absence d'un funiculaire qui les hisserait jusqu'au faîte de l'abbaye. Cette voyageuse corpulente, exhibant des mollets grotesques, affublée, par-dessus un jupon à carreaux, d'un plaid à raies jaunes qu'on prendrait pour une housse de cheval, ces jeunes Anglaises filiformes, dont l'une porte un corsage citron et un chapeau plus que canari, tandis que l'autre a un chapeau groseille et un corsage lie de vin, que cherchent-elles au Mont de l'Archange ?
Et, derrière elles, ce grand Américain, sans chapeau — car c*est une mode de n'en plus mettre — ce monsieur, peut-
être Français, décolleté comme une femme avec son col mou débraillé sur sa gorge, ces petites filles presque nues, tous ces gens qui ressemblent à des bohémiens en tricot et en chemise de nuit, que voient-ils dans cette ville sainte, sinon un site renommé où l'on « excursionne » ?
Lorsque après s*être bourrés d'omelette et de gigot ils s'acheminent, le long du rempart, vers les hauteurs du Mont, de l'abbaye parcourue en troupeau ils retiennent généralement ces deux choses : les moines savaient bâtir ; mais ils tourmentaient, au fond de sinistres cages, leurs prisonniers ; et l'on commente les réflexions du gardien sur le cachot de Barbes torturé par ces moines féroces, — bien qu'au temps de Barbes, les moines fussent chassés depuis plus d'un demisiècle.
En redescendant, quelques-uns des visiteurs font halte à l'église paroissiale et s'enquièrent où est le tombeau du Saint. Oui, même des personnes croyantes témoignent au clergé montois le désir de faire leurs dévotions sur le tombeau de Saint Michel et de voir ses reliques !
Le plus grand nombre se dispense de
cette pieuse intention et court droit au Musée, beaucoup plus attrayant que Tabbaye. Là, on leur montre pourtant des choses sérieuses ; une auge de granit, qui a dû servir, dans quelque Ferme, d'abreuvoir pour les bestiaux, est qualifiée « de baignoire des moines » ; un Christ contemporain de Louis XV est noté comme étant de la Renaissance ; des rapinades misérables, telles qu'on en trouverait dans un bric-à-brac, représentent les anciennes peintures des moines. Mais le grand succès va aux effigies de cire qui prétendent figurer les personnages historiques du Mont ; les badauds frémissent devant l'homme encagé que les moines laissèrent, tout vivant, grignoter par les rats ^
De la sorte, une visite au Mont-Saint- Michel est exploitée au profit du mensonge et des naines anticatholiques. Le Dragon prend, comme il peut, sa revanche contre son Vainqueur dans la citadelle même que celui-ci élut pour les siècles.
Sans doute, parmi les sept ou huit cents touristes quotidiens, plusieurs ont
I. i & légende «le Dubouig est démolie, pièced en inain, pai f.tienne Dupont, dans la Bastille des mers (Perrin, éd.)
HEURES D'ÉTÉ AU MONT-SAINT-MICHEL llly
une pensée de pèlerinage. Mais ils prient isolément ; les pèlerins en groupe sont rares ; les prêtres eux-mêmes viennent de moins en moins ; voyager leur est trop onéreux. L'Archange voit au seuil de sa chapelle, sauf aux grands jours, une maigre flambée de cierges. Or, Tunique moyen, d'éliminer du Mont la vermine du tourisme serait d'y multiplier les pèlerinages.
Je ne dis rien des habitants, pour qui Saint Michel est, avant tout, une réalité commerciale. Les petites boutiquières se précipitent, comme des crabes sur une proie fraîche, autour de l'étranger nouveau venu. Les pêcheurs sont des gens hardis, avisés, durs à la peine, mais com^ munément deshabitués des pratiques religieuses. Et cette population est affligée d'une double pénurie que la guerre seule, sans Teau-de-vie homicide, n'expliquerait point : elle compte très peu d'enfants, encore moins de vieillards ; cinquante hommes pour deux cents femmes. Une quarantaine d'entre celles-ci, aux grandes fêtes, s'approche des Sacrements. Que doit penser l'Archange des citadins qu'il tient en sa garde ?
Cet ensemble de constatations est un
peu mélancolique. Il semblerait que, pour les oublier, on n'eût qu'à regarder TabDaye où les pierres attestent la victoire des forces d'éternité. Eh bien ! même là, je n'ai retrouvé qu'en partie mes émotions initiales. Lors de mon premier séjour, des maçons y travaillaient, chantaient ; le bruit des marteaux sous les cintres des corridors et dans la basilique avait Tair de préparer le retour du Maître attendu. A présent, je ne rencontre plus que deux plombiers, un Chinois natif de Pékin, et un autre, venu de Paris, qui va, prochainement, pour vérifier les pointes du paratonnerre, grimper à la cime de la flèche, sur les ailes de Saint Michel.
On estime les restaurations de l'abbaye suffisantes. C'est un beau cadavre ; on voudrait le perpétuer comme tel, afin d'engraisser les parasites qui vivent sur lui. Mais, cet aspect de cadavre, je le sens trop, chaque fois que j'y reviens, et, dans la basilique surtout, il me désole.
Imaginez la robuste nef romane, le chœur ogival d'un élan si fier, totalement nus, sans autel, sans croix, sans un signe de la Présence sacrée, avec des portes si mal closes que le vent y éteindrait les
mieux allumés des cierges, et, au milieu du transept vide, derrière le bicorne d'un gardien, une bande de visiteurs qui traversent en parlant haut, la casquette sur la tête. Nulle désaffectation ne reste plus douloureuse ni plus absurde : cette église à été rebâtie pour Dieu, pour son Archange, et la volonté mauvaise des hommes leur défend d'y rentrer !
Je songe, sous les vitres grises du chœur, aux vitraux éblouissants de jadis — les dessins en subsistent, dit-on, à la Bibliothèque nationale — aux tombeaux des Abbés, aux stalles, aux statues des chapelles, aux opulences des ornements, des vases liturgiques, à tout ce que les générations avaient accumulé ici d'objets vénérés et admirables. Quelques sansculottes ivres ont suffi à saccager ces biens séculaires ; presque rien n'en fut sauvé. La populace voua au feu les archives de l'abbaye. Il y a des gens qui portent d'un cœur léger le souvenir de ces dévastations ; pour moi, elles m'indignent, comme si elles dataient d'hier.
Cependant à quoi bon s'indigner, puisqu'elles ne sont plus réparables ? Ce qui pourrait l'être, c'est l'ingratitude natio-
nale envers les Bénédictins dont le génie et le labeur ont fait le Mont-Saint-Michel, envers le Prince des Anges qui, depuis Charles-Martel et Jeanne d'Arc jusqu aux batailles de la Marne a couvert la France de son bouclier. Il faudrait que cette place forte où, pas un seul jour dans notre histoire, les ennemis n'ont pris pied, devînt à tous les Français un symbole de la patrie indestructible, le sanctuaire de sa pérennité. Qu'attendent nos chefs religieux, et les catholiques en nombre au Parlement, les écrivains qui savent se faire entendre, pour promouvoir l'acte décisif : la restitution sans réserves de la basilique au culte, et celle de l'abbaye aux Bénédictins ?
L'Eglise d'en bas — Le chemin de
RONDE — Le CLOITRE d'eN HAUT.
Le matin, à l'heure des messes, quand tinte sa cloche d'oratoire, l'église paroissiale est calme comme le refuge d'un anachorète. Saint Aubert, s'il revenait, après douze cents ans et plus, au lieu où il vou-
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lut être enseveli, ne serait point surpris de son clocher carré dominant Tétroit cimetière, ni dépaysé sous le fruste arceau de sa nef. H accepterait les oriflammes aux couleurs éteintes qui solennisent la nudité de ses murailles. Cette église, quoique modifiée au XY^, puis au XVIl^ siècle, conserve son pieux aspect roman et, lorsque sort de la sacristie le Père bénédictin attaché au service de la paroisse, son froc noir et son capuchon semblent aussi bien à leur place qu'au temps du premier Abbé qui, vers l'an 966, gouvernait le moutier du Mont.
Peu importe que la chapelle dédiée à l'Archange soit mesquine ; sa statue, drapée de pourpre, est atténuée par la pénombre ; on ne la voit même plus ; l'idée d'une splendeur invisible efface, pour un instant, les images terrestres.
J'ai lu dans l'histoire de la Vénérable Philomène de Sainte Colombe (par le P. Pie de Langogne) cette révélation très haute relative à Saint Michel :
« La beauté de Saint Michel a une telle ressemblance avec celle de Dieu qu'après le Verbe éternel aucun esprit dans le ciel ne lui est comparable ».
22b TROIS VILLES SAINTES
Il est beau comme la Justice, dont lui seul tient le fléau ; et les opprimés n*ont qu'un espoir, l'intercession de son glaive. Voici la Pologne une fois de plus égorgée ; se délivrera-t-elle par ses forces et par les nôtres, si quelqu'un de suprême ne souffle à ses armées l'esprit de victoire et à ses ennemis la déroute ? Ah I dans le silence de sa pauvre église j'implore Saint Michel de hâter son jour, et non pas seulement en Pologne, mais partout où des justes sont pressurés, où Satan peut croire que son règne est venu.
Michel est l'Exterminateur implacable au désordre. Il est aussi la clémence de Dieu. Philomène de Sainte Q)lombe écoutait une voix lui crier : « Va, va, va », comme au messager par qui l'Amour impatient multiplie sur les créatures ses compassions. Après l'omnipotence suppliante de la Reine des Anges, la sienne n'a point d'égale. Et il est en même temps l'adorateur qui élève l'encensoir des oraisons ; il entonne le chant de l'éternel Sanctus ; les cordes de sa lyre, ce sont les âmes des Saints.
Est-ce une illusion d'avoir confiance que, sur la montagne de son héritage,
dans cette nef aux piliers millénaires, on doit, en l'invoquant, mieux qu'ailleurs, être entendu ?
Devant son autel, j'aime à prier pour mes morts et pour les morts inconnus sans nombre le Porte-étendard des ressuscites. Mais, dès que les trains ont débarqué ia cohue des touristes, un va-etvient de passants, à travers l'église, y fait le recueillement difficile, et je regagne le gîte paisible où je puis méditer, contempler les grèves et ignorer la foule.
Car il est très simple, au Mont-Saint- Michel, de s'isoler en pleine quiétude.
L'abbaye, les boyaux des ruelles, les redans du rempart absorbent les bruits extérieurs, la grossièreté des voix.
L'abbaye elle-même réserve plus d'un abri méditatif à quiconque recherche l'harmonie divine des architectures et des sites. Il en est deux surtout dont les délices ne se laissent pas épuiser ; le chemin de ronde, au bas de la Merveille, et le cloître en haut.
Le chemin de ronde est une longue terrasse qui se resserre d'abord entre les murs septentrionaux de l'abbaye et un bois accroché aux pentes de la grève,
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mais se dégage en un promontoire aérien d'où la vue bondit jusqu'à la mer.
On débouche à Fangle d'une tour ébréchée ; le chemin, d'une sauvagerie ombreuse, plein d'herbes brûlées par le vent, longe les assises noircies, les formidables contreforts au sommet desquels les fenêtres du réfectoire alignent leurs embrasures comme les tuyaux d'un buffet d'orgue. Tournée vers l'Aquilon, héroïquement sévère, cette muraille nous presse de sa hauteur comme la volonté d'un vieil ascète inflexible ; elle semble proclamer la loi d'une discipline qui est la règle de la force.
Mais, à droite, le murmure onduleux des ormes et des frênes, le vaste bruissement de la mer, quand elle vient, allègent cette rigidité de forteresse dans une douceur indéfinie ; et, dès qu'on a dépassé le bois, la tour du chartrier, et un sureau moussu presque mort, c'est l'esplanade nue dominant les grèves coupées de veines d'eau sinueuses et scintillantes, Tombelaine allongé comme un lion légendaire sur la mollesse des sables, et, au loin, l'âpre éperon de Carolles, le bleu verdissant de la pleine mer, les îles, l'immensité.
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Toute la vie éternelle du Mont s'abrège en ce constraste : d'une part, le resserrement claustral, la défense contre les assauts du dehors et du dedans ; de Tautre, la dilatation sans obstacle vers Finfini. Le confesserai -je ? Je ne séjourne guère dans le passage étroit, sous l'ombre des contreforts ; je vais à la grande clarté du promontoire et à la plénitude des étendues.
Il est midi, le ciel est pur ; je m'étends, adossé à la pente rocheuse, hors du parapet, sur un rebord herbu ; et je laisse grandir au fond de moi le silence ; mes yeux sont ouverts, mon âme est heureuse : mais aucune succession distincte de pensées ne divise ce moment contemplatif.
L'unité des horizons se livre simple, en quelque manière, comme la présence de Dieu. Un seul regard la possède et s'en souvient : la flamme du zénith blondit les tangues grisâtres, vaporise sous une buée qui s'azure le chenal des rivières incertaines, et se fond, au bout des grèves, avec la mer ensommeillée. L'air bleu coule sur ces espaces où rien ne lui fait obstacle, les submerge d'un souffle presque spirituel, diaphane et tremblant. Les reliefs stables du paysage, Tombelaine,
la côte normande, Chausey, tout s absorbe dans la même vibration solaire, tout se tait et adore avec moi. Je m'abandonne à une sorte d'extase, sans oublier cependant qu'elle sera brève. Car, tout à l'heure peut-être, des nuages, comme des fumées, déplieront leur ombre au long des sables, et les ailes d'or de l'Archange, là-haut, derrière nous, s'assombriront. Pourquoi serait-ce un motif de moindre joie ?
Les moines, lorsqu'ils se promenaient ou venaient s'asseoir autour de leur cloître, déposaient, pour un temps, le cilice des combats intimes ; mais ils savaient bien qu'ensuite ils le reprendraient. Aussi ornèrent-ils innocemment le cloître de la Merveille comme un vestibule des éternels pourpris.
C'est le soir, avant le coucher du soleil, que je remonte volontiers au cloître. Si une forte marée monte, j'ai, par les fenêtres occidentales, le solennel spectacle du flot s'étalant sur la plaine lumineuse, et,^depuis Cancale jusqu'au môle dénudé de'fCarolles, occupant les cinq lieues de la baie, comme une armée victorieuse camperait sur des champs conquis. Si le vent est dur — et, dans ces pays, on compte
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les jours sans vent — le ressac des rafales contre les murs du cloître ressemble au ronflement d*eaux puissantes contre le barrage d'un moulin. La vaine agitation qui se brise au dehors approfondit le calme des arcades. Le soleil déclinant échauffe d'un éclat d'ivoire les pierres jaunies des tympans, et la granitelle brune des colonnettes, çà et là, miroite comme du porphyre.
Ce cloître n'est pas très grand ; l'abbaye était faite pour un nombre restreint de religieux ; m.ais ses proportions limitées par le peu d'espace ont rendu possible son ineffable élégance.
' Chaque fois que j'y reviens, j'entends résonner sous les vieux lambris de ses voûtes un mot de Sainte Gertmde :
Odor vitœ spirat ex te. Il a beau rester en deuil de ses moines, « une odeur de vie » embaume les floraisons sculpturales dont les moines l'ont enguirlandé. Le préau, dur et morne aujourd'hui avec son dallage, était, au XI II® siècle, un vrai jardin. On l'imagine égayé d'une foison de roses, comme celles que nous admirons dans le jardin du presbytère ; j'y suppose des géraniums tels que les gens du Mont se
Plaisent à en cultiver, des fleurs de la assion et aussi un figuier qui, en cette saison, donnerait Tarome biblique de ses fruits mûrissants. Ce parterre fut détruit ; l'humidité du sol pourrissait le plafond des salles inférieures. Le jardin de pierre subsiste au-dessus des colonnettes délicates dont Tentrelacement figure une procession en marche. Un art aussi patient que la foi et que l'espérance a brodé sur les frises et les écoinçons une tapisserie florale et des palmes, des acanthes, des raisins parmi leurs feuilles. Les tiges sont flexibles, les corolles s'évasent, les folioles s'arrondissent comme si une sève les arrosait ; et rien ne vise au trompe-l'œil ; la richesse du travail est sans lourdeur, la grâce, sans afféterie ; la légèreté s'exempte de toute pensée frivole.
L'intention symbolique se marie ingénument aux exigences décoratives : les fleurs ajourées, trouées, ont des yeux comme des faces humaines ; à la pointe triangulaire d'un écoinçon le bouquet s achève en une tête plate de monstre ou une gueule de démon cornu. Les artistes se sont-ils divertis à laisser aux yeux
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attentifs le soin de surprendre, entre les gaietés florales, ces redoutables images ? Ou voulaient-ils signifier que la volupté des regards couvre une tentation et qu un moine ne devait point retenir trop complaisamment les siens même sur leur chef-d'œuvre ? En tout cas, des motifs édifiants coupaient les frondaisons : deux Christs, des figures de Saints, d'autres qu'on présume les portraits des imagiers. La plupart de ces sculptures se virent atrocement mutilées à l'époque où des cabanons de forçats polluaient le cloître. On en a refait quelques-unes : l'Agneau mystique adoré par deux Anges, et, surtout, le Vendangeur qui est incomparable. Au milieu des pampres d'une vigne idéale le Vendangeur choisit la plus lourde des grappes ; de sa main gauche il la cueille, tandis que sa droite en soutient le poids. La paix de son geste, l'harmonie de ses traits, la gravité suave de sa tête encline sont paradisiaques. C'est l'Ange des morts bienheureuses, c'est plutôt le Mciître de la vigne, tranquille, mais compatissant. Si les moines, quand ils entraient au réfectoire ou en sortaient, se souvenaient de sa présence, ils pouvaient son-
ger : « Mes œuvres pèseront-elles le bon poids de la grappe ? » Mais, en le regardant, ils contemplaient aussi le visage futur de leur humanité immortellement jeune, de leur âme clarifiée dans la résurrection. Le trésor inestimable du moyenâge, ce fut Tintelligence de la béatitude ; et voilà ce que je voudrais emporter du cloître de la Merveille : une anticipation du Paradis.