DE NO T B E A R R I V É E
AU PAYS DES HURONS, QUELS ÉTAIENT NOS EXERCICES ET DE NOTRE MANIÈRE DE VIVRE DANS LE PAYS.
Puisque avec la grâce du bon Dieu, nous sommes arrivés jusque là que d'avoisiner le pays de nos Huions, il esl maintenant temps que je commence à traiter plus amplement de la façon de faire de ses habitants, — non à la manière de certaines personnes, lesquelles décrivant leurs histoires ne disent ordinairement que les choses principales et les enrichissent encore tellement, que, quand on en vient à l'expérience, on n'y voit plus la face de l'auteur; car j'écris non seulement les choses principales comme elles sont, mais aussi les moindres avec la morne naïveté et simplicité que j'ai accoutumé.
C'est pourquoi je prie le lecteur d'avoir pour agréable ma manière de procéder et d'excuser si, pour mieux faire comprendre l'humeur de mes sauvages, j'ai été contraint d'insérer ici plusieurs choses inciviles et extravagantes : d'autant que l'on ne peut pas donner une entière connaissance d'un pays étranger, ni ce qui est de son gouvernement, qu'en faisant voir le bien, le mal et l'imperfection qui s'y retrouvent. Autrement il ne m'eût fallu décrire les mœurs des sauvages, s'il ne s'y trouvait rien de sauvage, mais des mœurs polies et civiles comme les peuples qui sont cultivés par la religion et piété, ou par des magistrats et sages, qui par leurs bonnes lois eussent donné quelque forme aux mœurs si difformes de ces peuples barbares, dans lesquels on voit bien peu reluire la lumière de la raison et la pureté d'une nature épurée.
Deux jours avant notre arrivée aux Hurons, nous trouvâmes la mer douce sur laquelle nous traversâmes d'île en île, et prîmes terre au pays désiré, par un jour de dimanche, fête de Saint-Bernard, environ midi. Le soleil donnait à plomb; mes sauvages, ayant serré leur canot en un bois là auprès, me chargèrent de mes bardes qu'ils avaient auparavant
LES HURONS. 93 toujours portées par les chemins. La cause fut la grande distance qu'il y avait de là au bourg, et qu'ils étaient déjà plus que suffisamment chargés de leurs marchandises. Je portai donc mon paquet avec une très grande peine, tant pour sa pesanteur et l'excessive chaleur qu'il faisait, que pour une faiblesse et débilité grande que je ressentais en tous mes membres depuis un long temps ; de plus, pour m'avoir fait prendre le devant, comme ils avaient accoutumé, je me perdis du droit chemin et me trouvai longtemps seul, sans savoir où j'allais. A la fin, après avoir bien marché, je trouvai deux femmes huronnes proche d'un cbemin croisé et leur demandai par où il fallait aller au bourg où je me devais rendre, je n'en savais pas le nom ; ces pauvres femmes se peinaient assez pour se faire entendre, mais il n'y avait encore moyen. Enfin, inspiré de Dieu je pris le bon chemin, et au bout de quelque temps je trouvai mes sauvages assis à l'ombre sous un arbre, en une belle grande prairie où ils m'attendaient, bien en peine de ce que j'étais devenu. Ils me firent seoir auprès d'eux, et me donnèrent des cannes de blé d'Inde à sucer, qu'ils avaient cueillies en un champ tout proche de là. Je pris garde comme ils en usaient et les trouvai d'un assez bon suc ; après, passant par un autre champ plein de fezolles, j'en cueillis un plein plat, que je fis par après cuire dans notre cabane avec de l'eau, quoique l'écorce en fût déjà assez dure; cela nous servit pour un second festin après notre arrivée.
A même temps que je fus aperçu de notre ville de Quievindahian, autrement nommée Tequeunonkiayé , lieu assez bien fortifié à leur mode et qui pouvait contenir deux ou trois cents ménages en trente ou quarante cabanes, il s'éleva un si grand bruit dans toute la ville, que tous sortirent de leurs cabanes pour me venir voir. Je fus ainsi conduit avec grande acclamation jusque dans la cabane de mon sauvage, et pour ce que la presse y était fort grande, je fus contraint de gagner le haut de l'établie et me dérober de leur presse. Les père et mère de mon sauvage me firent un fort bon accueil à leur mode, et par des caresses extraordinaires me témoignaient l'aise qu'ils avaient de ma venue. Ils me traitèrentaussi doucement que leur propre enfant, et me donnèrent tout sujet de louer Dieu, voyant l'humanité et fidélité de ces pauvres gens privés de sa connaissance. Ils prirent soin que rien ne se perdit de mes petites
bardes, et m'avertirent de me donner garde des larrons et trompeurs, particulièrement des Quinontateronons qui me venaient souvent voir pour tirer quelque chose de moi ; car entre les nations sauvages celle-ci est une des plus subtiles de toutes en fait de tromperie et de vol.
Mon sauvage qui me tenait en qualité de frère, me donna avis d'appeler sa mère Sendoué, c'est-à-dire ma mère ; puis lui et ses frères Ataquen, mon frère, et le reste de ses parents en suite, selon les degrés de consanguinité ; et eux de même m'appelaient leur parent. La bonne femme disait Ayein, mon fils, et les autres Ataquen, mon frère, Earassé, mon cousin, Hivoittan, mon neveu, Uovatinoron, mon oncle. Aystan, mon père. Selon l'âge des personnes j'étais ainsi appelé oncle ou neveu, etc.. ; et des autres qui ne me tenaient en qualité de parent, Yatoro, mon compagnon, et de ceux qui m'estimaient davantage Garihouanne, grand capitaine. Voilà comme ce peuple n'est pas tant dans la rudesse et la rusticité qu'on l'estime!
Le festin qui nous fut fait à notre arrivée, fut de blé d'Inde pilé, qu'ils appelaient Ottet, avec un morceau de poisson boucané à chacun, cuit en l'eau, car c'est toute la sauce du pays, et mes fezolles me servirent pour le lendemain. Dès lors je trouvai bonne la sagamile qui était faite dans notre cabane, pour être assez nettement accommodée. Je n'en pouvais seulement manger, lorsqu'il y avait du poisson puant parmi, ou d'autres petits qu'ils appellent auhaitsique , ni aussi de leindohy qui est un blé qu'ils l'uni pourrir dans les fanges et eaux croupies, trois ou quatre mois durant, duquel ils font néanmoins grand état. Nous mangions quelquefois des citrouilles du pays, cuites dans l'eau ou bien sous la cendre chaude, que je trouvais fort bonnes, comme semblablement des épis de blé d'Inde que nous faisions rôtir devant le feu et d'autres égrenés, grillés comme pois dans les cendres. Pour des mûres champêtres, notre sauvagesse m'en apportait souvent au malin pour mon déjeuner, ou bien des cannes d' Honneha à sucer et autre chose qu elle pouvait; elle avait ce soin de dresser ma sagamitc la première, dans l'écuelle de bois ou d'écorce la plus nette, large comme un plat bassin, et la cuiller avec laquelle je mangeais, grande comme une saucière. Pour mon département, ils me donnèrent à moi seul autant de place
DES HURONS. 95 qu'en pouvait occuper un ménage, qu'ils firent sortir à mon occasion, dès le lendemain de mon arrivée. En quoi je remarquai particulièrement leur bonne affection et comme ils désiraient me contenter et m assister et servir avec toute honnêteté due à un grand capitaine et chef de guerre, tel qu'ils me tenaient. Et pour ce qu'ils n'ont point accoutumé de se servir de chevet, je me servais la nuit d'un billot de bois ou d'une pierre, que je mettais sous ma tête ; au reste je couchais simplement sur la natte comme eux, sans couverture ni forme de couche, et en lieu tellement dur, que le matin, me levant, je me trouvais tout rompu et brisé de la tête et du corps.
Le matin, après être éveillé et prié un peu Dieu, je déjeunais de ce peu que notre sauvagesse m'avait apporté, puis ayant pris mon cadran solaire, je sortais de la ville en quelque lieu écarté, pour pouvoir dire mon service en paix, et faire mes prières et méditations ordinaires. Etant environ midi ou une heure, je retournais à notre cabane pour dîner d'un peu de sagamite ou de quelque citrouille cuite. Après dîner, je lisais dans quelque petit livre que j'avais apporté ou bien j'écrivais, et, observant soigneusement les mots de la langue, que j'apprenais, j'en dressais des mémoires que j'étudiais et répétais devant mes sauvages, lesquels y prenaient plaisir et m'aidaient à m'y perfectionner avec une assez bonne méthode, m'y disant souvent: Aviel (au lieu de Gabriel, qu'ils ne pouvaient prononcer à cause delà lettre B, qui ne se trouve point en toute leur langue, non plus que les autres lettres labiales) asséhova, agnonraet séaloncjua: Gabriel, prends ta plume et écris. Puis ils m'expliquaient au mieux qu'ils pouvaient ce que je désirais savoir d'eux.
Et comme ils ne pouvaient parfois me faire entendre leurs conceptions, ils me les démontraient par figures, similitudes et démonstrations extérieures, parfois par discours, et quelquefois avec un bâton, traçant la chose sur la terre, au mieux qu'ils pouvaient, ou par le mouvement du corps, n'étant pas honteux d'en faire de bien indécents pour se pouvoir mieux donner à entendre par ces comparaisons plutôt que par longs discours et raisons qu'ils eussent pu alléguer, parce que leur langue est assez pauvre de mots et particulièrement en ce qui est des mystères de notre sainte religion. Nous ne leur pouvions expliquer ceux-ci, ni
même le pater noster, sinon que par périphrase, c'est -à-dire que pour un de nos mois il en fallait user de plusieurs de leurs ; car entre eux ils ne savent ce que c'est de sanctification, de règne céleste, du très sainl Sacremenl. ni d'induire en tentation. Les mots de gloire, Trinité, Saint Esprit, Ange, Résurrection, paradis, enfer, église, foi, espérance, cliarité et d'autres, ne sont pas en usage chez eux. De sorte qu'il n'y a pas besoin de gens bien savants pour le commencement, mais bien de personnes craignant Dieu, patientes et pleines de charité ; et voilà en quoi il faut principalement exceller pour convertir ce pauvre peuple et le tirer hors du péché et de son aveuglement.
Je sortais aussi fort souvent par le bourg, et les visitais en leurs cabanes et ménages, ce qu'ils trouvaient très bon ; et ils m'en aimaient davantage, voyant que je traitais doucement et affablement avec eux ; autrement ils ne m'eussent point vu de bon œil, et m'eussent cru superbe et dédaigneux.
Nuire bourg était de ce côté là le plus proche voisin des Iroquois, leurs ennemis mortels ; c'est pourquoi on m'avertissait souvent de me tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant que j 'allais au bois pour prier Dieu, ou aux champs cueillir des mûres champêtres, mais je n'y rencontrais jamais aucun danger. Il y eut seulement un Huron qui bandit son arc contre moi, pensant que je fusse ennemi ; mais ayant parlé, il se rassura et me salua à la mode du pays, quoye, puis il passa outre son chemin et moi le mien.
Je visitais aussi parfois leur cimetière, qu'ils appellent agosayé, admirant le soin que ces pauvres gens ont des corps morts de leurs parents et amis défunts ; et je trouvais qu'en cela ils surpassaient la piété des chrétiens, puisqu'ils n'épargnent rien pour le soulagement de leurs âmes qu'ils croient immortelles et avoir besoin du secours des vivants. Que si parfois j avais quelque petit ennui, je me récréais à me consoler en Dieu par la prière ou en chantant des hymnes et cantiques spirituels, à la louange de sa divine Majesté; les sauvages les écoutaient avec attention et contentement, et me priaient de chanter souvent, principalement après que je leur eus dit que ces chants et cantiques spirituels étaient des prières que je faisais et adressais à Dieu, Notre Seigneur, pour leur salut et conversion.
DES HUMONS
Pendant la nuit j'entendais aussi parfois la mère de mon sauvage pleurer et s'affliger grandement à cause des illusions du diable. J'interrogeai mon sauvage pour en savoir le sujet, il me fit réponse que c'était le Diable qui la travaillait par des songes et représentations fâcheuses de la mort de ses parents et autres imaginations. Cela est particulièrement commun aux femmes plutôt qu'aux hommes, à qui cela arrive
plus rarement, bien qu'il s'y en trouve parfois quelques-uns qui en deviennent fols et furieux selon leur forte imagination et la faiblesse de leur esprit, qui leur fait ajouter foi à ces rêveries diaboliques.
11 se passa un assez long temps après mon arrivée, avant que j'eusse aucune connaissance nouvelle du lieu où étaient arrives mes confrères, jusqu'à un certain jour que le Père Nicolas, accompagné d'un sauvage, me vint trouver de son village, qui n'était qu'à cinq lieues du nôtre. Je fus fort réjoui de le voir en bonne santé, nonobstant les pénibles travaux et disettes qu'il avait soufferts depuis notre départ de la traite. Mes sauvages le reçurent aussi volontiers à coucher en notre cabane. Ils Lui firent festin de ce qu'ils purent parce qu'il était mon frère, et ànosautres français, pour être nos bons amis. Après donc nous être congratulés de notre heureuse arrivée, et après avoir un peu discouru de ce qui nous était arrivé durant un si long et pénible chemin, nous avisâmes d'aller trouver le Père Joseph, qui était demeurant en un autre village, à quatre ou cinq lieues de nous. Ainsi Dieu nous avait-il fait la grâce, que, sans l'avoir prémédité, nous nous mîmes à la conduite de personnes qui demeurassent si proches les uns des autres. Mais parce que j'étais fort aimé de Oonchiarcy, mon Sauvage, et de la plupart de ses parents, je ne savais comment l'avertir de notre dessein, sanslemécontentergrandement. Nous trouvâmes enfin moyen de le persuader que j'avais quelque affaire à communiquer à notre frère Joseph, et qu'allant vers lui, il fallait nécessairement que j'y portasse tout ce que j'avais, qui était autant à lui qu'à moi, afin de prendre chacun ce qui lui appartenait. Ce qu'ayant dit, je pris congé d'eux, leur donnant espérance de revenir à bref délai. Ainsi, je partis avec le bon Père Nicolas et nous fûmes trouver le Père Joseph qui demeurait à Quieunonascaran, où je ne saurais vous expliquer la joie et le contentement que nous eûmes de nous revoir tous trois ensemble. Ce ne fut pas sans en rendre grâces à Dieu, le priant de bénir notre entreprise pour sa gloire et pour la conversion de ces pauvres infidèles.
Ensuite, nous fîmes bâtir une cabane pour nous loger, où à grand peine eûmes-nous le loisir de nous entrecaresser, que je vis mes sauvages, ennuyés de mon absence, nous venir visiter : ce qu'ils
DES MURONS. 99 réitérèrent plusieurs fois. Nous nous étudiions à les recevoir et traiter si humainement et civilement que nous les gagnâmes, de sorte qu'ils semblaient battre de courtoisie à recevoir les Français en leur cabane.
Or nous voyant parmi eux, nous nous résolûmes d'y bâtir un logement pour prendre possession, au nom de Jésus-Christ, de ce pays, afin d'y faire les fonctions et exercer les ministères de notre mission. Ce qui fut cause que nous priâmes le chef qu'ils nomment Garihoûa Andionria, c'est-à-dire capitaine et chef de la police, de nous le permettre : ce qu'il fit après avoir assemblé le conseil des plus notables et après avoir ouï leurs avis.
Après qu'ils se furent efforcés de nous dissuader de ce dessein, nous persuadant de prendre plutôt logement en leurs cabanes pour y être mieux traités, nous obtînmes ce que nous désirions, leur ayant fait entendre qu'il était ainsi nécessaire pour leur bien. Etant venus de si loin pays pour leur faire entendre ce qui concernait le salut de leurs âmes et le bien de la félicité éternelle, avec la connaissance d'un vrai Dieu par la prédication de l'Evangile, il n'était pas possible d'être assez illuminé du Ciel pour les instruire parmi le tracas de la ménagerie de leurs cabanes.
De plus, désirant leur conserver l'amitié des Français qui traitaient avec eux, nous aurions plus de crédit à les conserver ainsi à part, que quand nous serions cabanés parmi eux. De sorte que, s'étant laissés persuader par ces discours et autres semblables, ils nous dirent de faire cesser les pluies, pour lors fort grandes et importunes, en priant ce grand Dieu, que nous appelions Père et dont nous nous disions les serviteurs, de les faire cesser, pour pouvoir nous accommoder la cabane que nous désirions. Si bien que, favorisant nos prières, après avoir passé la nuit suivante à le solliciter de ses promesses, Dieu nous exauça et fit cesser si parfaitement la pluie que nous eûmes un temps fort serein. Ils en furent si étonnés et ravis, qu'ils le publièrent pour miracle, ce dont nous rendîmes grâces à Dieu. Ce qui les confirma davantage, ce fut qu'après avoir employé quelques jours à ce pieux travail et l'avoir misa sa perfection, les pluies recommencèrent, de sorte qu'ils publièrent partout la grandeur de notre Dieu.
ioo AU PAYS
Je ne puis omettre un gentil débat qui arriva entre eux à cause de notre bâtiment. Un jeune garçon, n'y travaillant pas de bonne volonté, se plaignait aux autres de la peine et du soin qu'ils se donnaient de bâtir une cabane à des gens qui ne leur étaient point parents. Il eût volontiers désiré qu'on eût délaissé la chose imparfaite; et nous aurions dû loger avec eux dans leurs cabanes, ou être exposés à l'injure de l'air et incommodité du temps. Mais les autres sauvages, de meilleure volonté, ne lui voulurent point acquiescer, et le reprirent de sa paresse et du peu d'amitié qu'il témoignait à des personnes si recommandables, qu'ildevaient chérir comme parents et amis bien qu'étrangers, puisqu'ils n'étaient venus que pour leur propre bien cl profit.
Ces bons sauvages ont cette louable coutume entre eux, que quand quelques-uns de leurs concitoyens n'ont point de cabane où se loger, tous unanimement prêtent la main et lui en font une, et ils ne l'abandonnent point que la chose ne soit mise en sa perfection, ou du moins (pie celui ou ceux pour qui elle est destinée ne la puissent aisément parachever.
Pour obliger chacun à un si pieux et charitable office, quand il est question d'y travailler, la chose se décide toujours en plein conseil, puis le cri s'en fait tous les jours par le bourg, afin que chacun s'y trouve à l'heure ordonnée. C'est un très bel ordre et fort admirable pour des personnes que nous croyons sauvages et qui sont en effet moins policées que nous.
Mais pour nous, qui leur étions étrangers et arrivés de nouveau, c'était beaucoup de se montrer si humains, que de nous en bâtir une avec une si commune et universelle affection, vu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux étrangers, sauf à des personnes qui le méritent ou qui les aient bien obligés. Ils demandent toujours particulièrement aux Français qu'ils appellent Arjnonha, c'est-à-dire gens de fer en leur langue. Les Canadiens et montagnards nous surnomment Mistifjoche, qui signifie en leur langue canot ou bateau de bois.
Ils nous appellent ainsi parce que nos navires et bateaux sont faits de bois et non d'écorce comme les leurs. Mais pour le nom que nous donnent les Hurons, il vient de ce qu'avant nous, ils ne savaient ce que
DES HURONS. 101 c'était que le fer et n'en avaient aucun usage, non plus que de tout autre métal ou minerai.
Pour revenir au parachèvement de notre cabane, ils la dressèrent environ à deux portées de flèche loin du bourg, en un lieu que nousmêmes avions choisi pour le plus commode, sur le coteau d'un fond où passait un bel et agréable ruisseau, de l'eau duquel nous nous servions à boire et à faire notre sagamité, excepté pendant les grandes neiges de l'hiver où, pour cause du fâcheux chemin, nous prenions de la neige proche de nous pour faire notre manger; et nous ne nous en trouvâmes point mal, Dieu merci! Il est vrai qu'on passe d'ordinaire des semaines et des mois entiers sans boire ; car ne mangeant jamais rien de salé ni d'épicé, et le manger quotidien n'étant que de ce blé d'Inde bouilli en eau, cela sert de boisson et de mangeaille. Nous nous trouvions fort bien de ne point manger de sel : aussi élions-nous éloignés de trois cents lieues de toute eau salée, de laquelle nous eussions pu espérer du sel. A mon retour au Canada, je me trouvai mal au commencement d'en manger, pour m'en être passé trop longtemps — ce qui me fait croire que le sel n'est pas nécessaire à la conservation de la vie, ni à la santé de l'homme.
Notre pauvre cabane pouvait avoir environ vingt pieds de longueur et dix ou douze de large. Elle était faite en forme de berceau de jardin, couverte d'écorce partout, excepté au faîte où on avait laissé une fente et ouverture pour faire sortir la fumée. Etant ainsi achevée par nousmêmes, du mieux qu'il nous fut possible, avec quelques haches que nous avions apportées, nous fîmes une cloison de pièces de bois, séparant notre cabane en deux. Du côté de la porte, était le lieu où nous faisions notre ménage et prenions notre repos ; la chambre intérieure nous servait de Chapelle, car nous y avions dressé un autel pour dire la sainte Messe. Nous y serrions encore nos ornements et autres petites commodités. Craignant la main larronne des sauvages, nous tenions la petite porte d'écorce, qui était à la cloison, fermée et attachée avec une cordelette.
A l'entour de notre petit logis, nous accommodâmes un petit jardin, fermé d'une palissade, pour en ôter le libre accès aux petits enfants sauvages, qui ne cherchent qu'à mal faire pour la plupart. Les pois,
loa AU PAYS
herbes et autres petites choses que nous avions semées en ce petit jardin y profitèrent assez bien, quoique la terre fût fort inaigre.
Mais pour avoir fait notre cabane hors de saison, elle fut couverte de très mauvaise écorce, qui se décreva et fendit toute, de sorte qu'elle nous garantissait peu ou point des pluies qui nous tombaient partout. Nous ne nous en pouvions défendre ni le joui', ni la nuit, non plus que de la neige pendant l'hiver, de laquelle nous nous trouvions parfois couverts le matin en nous levant. Si la pluie était âpre, elle éteignait notre feu, nous privait du dîner el nous causait tant d'autres incommodités, que je puis dire avec vérité que, jusqu'à ce que nous eussions un peu remédié, il n'y avait pas un seul petit coin en notre cabane où il ne plut comme dehors. Cela nous contraignait d'y passer des nuits entières sans dormir, cherchant à nous tenir et ranger debout ou assis en quelque petit coin pendant les orages.
La terre nue, ou nos genoux, nous servaient de table à prendre nos repas, comme les sauvages. Nous n'avions non plus ni nappes, ni serviettes à essuyer nos doigts, ni couteau à couper notre pain ou nos viandes. Car le pain nous était interdit et la viande nous était si rare, que nous avons passé des six semaines, cl deux ou trois mois entiers sans en manger; encore n'était-ce que quelque petit morceau de chien, d'ours ou de renard qu'on nous donnait en festin. Cependant vers Pâques et en Automne quelques Français nous firent part de leur chasse et gibier. La chandelle dont nous usions la nuit, n'était que de petits cornets d'écorce de bouleau. Elle était de peu de durée. La clarté du feu nous servait pour lire, écrire et faire autres petites choses pendant les longues nuits de l'hiver ce qui n'était pas une petite incommodité.
Notre vie et nourriture ordinaire était des mêmes mets et viandes que celles dont les sauvages usent ordinairement. Toutefois, celles de nos sagamites étaient un peu plus nettement accommodées. Nous y mêlions encore parfois de petites herbes comme de la marjolaine sauvage et autres, pour lui donner goût et saveur, au lieu de sel et d'épices. Mais lorsque les sauvages s'apercevaient qu'il y en avait, ils n'en voulaient nullement goûter, disant que cela sentait mauvais; et par ainsi, ils nous la laissaient manger en paix, sans nous en demander, comme ils avaient
DES HUMONS. io3 l'habitude de le faire lorsqu'il n'y en avait point. Nous leur endormions volontiers ; aussi ne nous en refusaient-ils point dans leurs cabanes quand nous leur en demandions, et eux-mêmes nous en offraient souvent.
Au temps que les bois étaient en sève, nous faisions parfois une fente dans l'écorce de quelque gros bouleau et, tenant au-dessous une écuelle. nous recevions le jus ou la liqueur qui s'en écoulait ; elle nous servait à nous fortifier le cœur lorsque nous nous sentions incommodés. Mais c'est néanmoins un remède bien simple et de peu d'effet, et qui affadit plutôt qu'il ne fortifie. Si nous nous en servions, c'était faute d'autre chose plus propre et meilleure.
Avant que de partir pour aller à la mer douce, le vin des messes, que nous avions porté en un petit baril de deux pots, étant failli, nous en fîmes d'autre avec des raisins du pays qui étaient très bons; il bouillit en notre petit baril et en deux autres bouteilles que nous avions, comme il eût pu faire en de plus grands vaisseaux. Si nous avions eu d'autres vaisseaux, il y avait moyen de faire une assez bonne provision de vin, pour la grande quantité de vignes et de raisins qui sont en ce pays-là. Les sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne le cultivent, ni n'en font aucun vin, pour n'en avoir l'intention, ni les outils propres. Notre mortier de bois et une serviette de notre chapelle nous servirent de pressoir. Un anderoqua, ou seau d'écorce, nous servit de cuve. Mais nos petits vaisseaux n'étant capables de contenir tout notre vin nouveau, nous fûmes contraints, pour ne point perdre le reste, d'en faire du raisiné, qui fut aussi bon que celui que l'on fait en France ; il nous servit auxjours de récréation et bonnes fêtes de l'année, à en prendre un petit sur la pointe d'un couteau.
Pendant les neiges, nous étions contraints de nous attacher des raquettes sous les pieds, aussi bien que les sauvages, pour aller quérir du bois pour nous chauffer. C'est une très bonne invention ; car avec elles, on n'enfonce pas dans les neiges et on fait bien du chemin en peu de temps. Ces raquettes que nos sauvages Hurons appellent Agnonra, sont deux ou trois fois grandes comme les nôtres. Les montagnards, Canadiens ou Algoumequins, hommes, femmes, filles et enfants, avec elles suivent la piste des animaux. La bête étant trouvée et abattue à
coups (le (lèches et d'épées emmanchées au bout d'une demi-pique, ([u'ils savent dextrement darder, ils se cabanent, et là se consolent et jouissent du fruit de leur travail. Sans ces raquettes, ils ne pourraient courir l'élan ni le cerf et, par conséquent, il faudrait qu'ils mourussent de faim en temps d'hiver.
Pendant le jour, nous étions continuellement visités d'un bon nombre de sauvages et à diverses intentions. Les uns y venaient pour l'amitié qn'ils nous portaient, et pour s'instruire et entretenir des discours avec nous; d'autres pour voir s'ils ne nous pourraient rien dérober, ce qui arrivait assez souvent, jusqu'à prendre de nos couteaux, cuillers, écuelles d'écorce ou de bois et autres choses dont nous avions besoin : d'autres, plus charitables, nous apportaient de petits présents comme du blé d'Inde, des citrouilles, des fézoles et quelquefois des petits poissons boucanés. En récompense, nous leur donnions aussi d'autres petits présents comme quelques alênes, fers à flèches, ou un peu de rassade à pendre à leur cou ou à leurs oreilles. Comme ils sont pauvres en meubles, empruntant quelqu'un de nos chaudrons, ils nous le rendaient toujours avec quelque reste de sagamité dedans. Quand il arrivait de faire festin pour un défunt, plusieurs de ceux qui nous aimaient nous en envoyaient. Ils nous venaient aussi souvent prier de festin. Mais nous n'y allions que le plus rarement qu'il nous était possible, pour ne nous obliger à leur en rendre, et pour plusieurs autres bonnes raisons.
Quand quelque particulier sauvage de nos amis nous venait visiter, entrant chez nous, la salutation était : « ho ! ho ! ho ! » qui est une salutation de joie. La seule voix « ho! ho ! » ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, témoignant par là la joie et le contentement qu'ils avaient de nous voir; car leur autre salutation : « Quoye! », qui est comme si on disait: « Qu'est-ce? que dites- vous ? », se peut prendre en divers sens ; aussi est-elle commune envers les amis, comme envers les ennemis, qui répondent en la même manière: « Quoye! », ou bien plus gracieusement: « Yatovo », qui est à dire: mon ami, mon compagnon, mon camarade; ou ils disent: « Attaquen ! » mon frère. Ils disent aux filles : « Eadsé ! », ma bonne amie, ma compagne; et quelquefois aux
vieillards: « Yaistan ! », mon père, « Ilonratinoron ! » oncle, mon oncle, etc..
Ils nous demandaient aussi à pétuner et le plus souvent pour épargner le pétun qu'ils avaient dans leur sac; car ils n'en sont jamais dégarnis. — Mais comme la foule était souvent si grande, qu'à peine nous avions
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place en notre cabane, nous ne pouvions pas leur en fournir à tous et nous nous en excusions. Et nos excuses faites, ils se montraient forl contents et prenaient du pétun dans leur sac.
Comme entre nous on salue de quelque dé vole prière celui ou celle (jui éternue, eux au contraire, poussés par Satan, etd'un esprit de vengeance, entendant éternuer quelqu'un, leur salut ordinaire n'est que des imprécations, des injures, et la mort même, qu'ils souhaitent et désirent aux Iroquois et à tous leurs ennemis. Nous les en reprenions, mais il n'était pas encore entré en leur esprit que ce fût mal fait : d'autant que la vengeance leur est tellement coutumière et ordinaire, qu'ils la tiennent comme vertu à l'endroitde l'ennemi étranger et non toutefois envers ceux de leur propre nation, dont ils savent assez bien dissimuler et supporter un tort ou une injure quand il le faut. A propos de la vengeance, je dirai que comme le général de la flotte, assisté des autres capitaines de navires, eussent par certaine cérémonie jeté une épée dans la rivière Saint-Laurent au temps de la traite, en présence de tous les Sauvages, pour assurer aux meurtriers canadiens, qui avaient tué deux Français, que leur faute leur était entièrement pardonnée et ensevelie dans l'oubli comme cette épée était perdue et ensevelie au fond des eaux. Nos Huions, qui savent bien dissimuler et qui tiennent bonne mine en cette action, retournés dans leurs pays, tournèrent toute cette cérémonie en risée et s'en moquèrent, disant que toute la colère des Français avait été noyée en cette épée et que, pour tuer un Français, on en serait dorénavant quitte pour une douzaine de castors.
Pendant l'hiver que les Epieerinys vinrent se cabaner au pays de nos Ilurons, à trois lieues de nous, ils venaient souvent nous visiter en notre cabane pour nous voir et pour s'entretenir de discours avec nous. Comme je l'ai dit ailleurs, ils sont assez bonnes gens et savent les deux langues, la huronne et la leur, ce que n'ont pas les Hurons. Ils ne savent ni n apprennent aucune autre langue que la leur, soit par négligence, ou parce qu ils ont moins affaire de leurs voisins, que leurs voisins n'ont affaire d'eux. Ils nous parlèrent par plusieurs fois d'une certaine nation où ils vont tous les ans une fois à la traite, n'en étant éloignés qu'environ une lune et demie, qui est un mois ou six semaines de chemin, tant par
DES HURONS. 107 terre que par eau et rivière. Un certain peuple vient aussi y trafiquer. Il aborde par mer, avec de grands bateaux ou navires de bois, chargés de diverses marchandises comme des haches faites en queues de perdrix, des bas de chausses avec les souliers attachés ensemble, souples néanmoins comme un gant et plusieurs autres choses qu'ils échangent pour des pelleteries.
Ils nous dirent aussi que ces personnes-là ne portaient point de poils, ni à la barbe, ni à la tête : pour cette raison, nous les nommerons les Têtes pelées. Ils nous assurèrent que ce peuple leur avait dit qu'il serait fort aise de nous voir. Ce qui nous fit conjecturer que ce pouvait être quelque peuple et nation policée et habituée à la mer de Chine, qui borde ce pays vers l'occident, comme il est aussi borné de la mer Océane, environ les [\o degrés vers l'Orient.
Nous espérions y faire un voyage, à la première commodité, avec ces Epicerinys, comme ils nous en donnaient quelque espérance, moyennant quelque petit présent, si l'obédience ne m'eût rappelé trop tôt en France. Bien que ces Epicerinys ne veulent pas mener de Français séculiers en leur voyage, pas plus que les Montagnards et Huions n'en veulent mener au Laguenet, de peur de découvrir leur bonne et meilleure traite et le pays où ils vont amasser quantité de pelleteries, ils ne sont pas si resserrés à notre endroit, sachant déjà par expéiience que nous ne nous mêlons d'aucun autre trafic, que de celui des âmes que nous nous efforçons de gagner à Jésus-Christ.
Quand nous allions voir et visiter nos sauvages en leurs cabanes, ils en étaient pour la plupart bien aises et le tenaient à honneur et faveur, se plaignant de ne nous y voir pas assez souvent. Ils nous faisaient parfois comme font ordinairement les merciers et marchands du Palais de Paris, nous appelant chacun à son foyer et peut-être dans l'espérance de quelque alêne, ou d'un petit bout de rassade de laquelle ils sont fort curieux à se parer. Ils nous faisaient aussi bonne place sur la natte auprès d'eux, au plus bel endroit, puis nous offraient à manger de leur sagamité ; car ils en avaient souvent quelque reste dans leur pot. Mais pour mon particulier, j'en prenais fort rarement, tant à cause qu'il sentait pour l'ordinaire trop le poisson puant, que parce que les chiens y mettaient souvent
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leur nez et les enfants leur reste. Nous avions aussi fort à dégoût et à contre-cœur de voir les sauvagesses manger leurs poux et ceux de leurs enfants ; car elles les mangent comme si c'était cliosc fort excellente et de bon goût.
Puis comme par deçà que l'on boit l'un à l'autre en présentant le verre à celui à qui on a bu, ainsi les Sauvages qui n'ont que de l'eau à boire pour toute boisson, voulant festoyer quelqu'un et lui montrer signe d'amitié, après avoir pétuné, lui présentent le pélunoir tout allumé. Nous tenant en cette qualité d'amis etde parents, ils nous en olfraient et présentaient de fort bonne grâce. Mais comme je ne me suis jamais voulu babituer au pétun, je les en remerciais et n'en prenais nullement. Ils en étaient au commencement tout étonnés, pour n'y avoir personne en tous ces pays-là qui n'en prenne et use pour, à faute de vin et d'épices, échauffer cet estomac et aucunement corrompre tant de crudités provenant de leur mauvaise nourriture.
Lorsque, pour quelque nécessité ou affaire, il nous fallait aller d'un village à un autre, nous allions librement loger et manger en leurs cabanes, où ils nous recevaient et traitaient fort humainement, bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation. Ils ont cela de propre d'assister les passants et de recevoir courtoisement entre eux toute personne qui ne leur est point ennemie et, à plus forte raison, ceux de leur propre nation. Ils se rendent l'hospitalité réciproque et s'assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoient à la nécessité de chacun sans qu'il \ aucun pauvre mendiant parmi leurs villes et villages.
Ils trouvaient fort mauvais, en entendant dire qu'il y avait en France grand nombre de ces nécessiteux et mendiants. Ils pensaient que cela fût faute de charité qui fûten nous et ils nous en blâmaient grandement.
DU PAYS DES HURONS