‹ Trois voyages au CanadaChapitre 12 sur 35 · DES HOMMES ET DES FEMMES · texte numérisé non relu

DES HOMMES ET DES FEMMES

(je bon législateur des Athéniens, Solon, fit une loi dont Amasis, roi d'Egypte, avait été jadis l'auteur : Que chacun montre tous les ans de quoi il vit par-devant le magistrat; autrement, il est puni de mort. L'occupation de nos Sauvages est la pèche, la cliasse et la guerre, aller à la traite, laire des cabanes et des canots ou les outils propres à cela. Le reste du temps, ils le passent en oisiveté, à jouer, dormir, chanter, danser, pétuner ou aller en festins, et ils ne veulent s'entremettre d'aucun autre ouvrage sans grande nécessité.

L'exercice du jeu est tellement frécpient et coutumier entre eux. qu'ils y emploient beaucoup de temps. Parfois les hommes eiles femmes jouent tout ce qu'ils ont et perdent aussi gaiement et patiemment quand la chance ne leur en dit point, que s'ils n'avaient rien perdu. J'en ai vu s'en retourner en leur village tout nus et chantant, après avoir tout laissé au nôtre. Il est arrivé une fois entre autres qu'un Canadien perdit et sa femme et ses enfants au jeu, contre un Français : ils lui furent néanmoins rendus par après volontairement.

Les hommes ne s'adonnent pas seulement au jeu de paille nommé Âescara, qui est composé de trois ou quatre cents petits joncs blancs également coupés, de la grandeur d'un pied ou environ, mais aussi à plusieurs autres sortes de jeux, comme de prendre une grande écuelle de bois et d'y avoir cinq ou six noyaux ou boulettes un peu plats, de la grosseur du bout du petit doigt. Elles sont peintes de noir d'un côté, blanches et jaunes de l'autre. Ils prennent tour à tour, selon qu'il échoit, cette écuelle avec les deux mains et l'élèvent un peu de terre. Au même moment, ils l'y reposent et frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes sont contraintes de se remuer. Ils voient, comme au jeu des dés, de quel côté elles se reposent, si elles leur sont favorables Pendant que celui qui tient l'écucllc la frappe et regarde à son jeu, il dit continuellement et sans intermittence : « Tel, tel, tet, tet, » pensant

LES HURONS. n5 que cela excite et lui fait bon jeu. Mais le jeu des femmes et des filles, auquel s'entretiennent aussi parfois des hommes et des garçons, est particulièrement avec cinq ou six noyaux, semblables à ceux de nos abricots et qui sont noirs d'un côté. Elles les prennent avec la main, comme on fait des dés, puis les jettent un peu haut. Etant tombés sur du cuir ou sur une peau étendue contre terre exprès, elles voient ce qui fait pour elles et continuent à qui gagnera les colliers, oreillettes et autres bagatelles qu'elles ont. Ils ne jouent jamais aucune monnaie, car ils n'en ont nulle connaissance ni usage.

Je ne puis omettre non plus qu'ils pratiquent en quelques uns de leurs villages ce que nous appelons en France porter les momons. Ils défient et invitent les autres villes et villages à les venir voir, jouer avec eux et gagner leurs ustensiles s'il échoit. Cependant les festins ne manquent point; car pour la moindre occasion, la chaudière est toujours prête et surtout en hiver, temps où ils se festinent principalement les uns les autres. Ils aiment la peinture et y réussissent assez induslrieusement pour des personnes qui n'ont point d'art, ni d'instruments propres. Ils font néanmoins des représentations d'hommes, d'animaux, d'oiseaux et autres grotesques, tant en relief, de pierre, bois et autres semblables matières, qu'en plate peinture sur leur corps. Ils le font non pour idolâtrer, mais pour se contenter la vue, embellir leurs calumets etpétunoirs, et pour orner le devant de leurs cabanes.

Pendant l'hiver, du fdet que les femmes et les filles ont filé, ils font des rets et filets à pêcher et à prendre le poisson en été, et même en hiver sous la glace, à la ligne ou à la seine, au moyen des trous qu'ils y font en plusieurs endroits. Ils font aussi des flèches avec le couteau. Elles sont fort droites et fort longues. S'ils n'ont point de couteaux, ils se servent de pierres tranchantes et les empennent de plumes de queues et d'ailes d'aigle : celles-ci sont fermes et se portent bien en l'air. A la pointe, avec une colle forte de poisson, ils accommodent une pierre acérée, un os ou des fers que les Français leur traitent. Ils font aussi des massues de bois pour la guerre et des pavois qui couvrent presque tout le corps. Avec des boyaux, ils font des cordes d'arcs et des raquettes pour aller sur la neige, au bois et à la chasse.

Us font des voyages par terre aussi bien que par mer et rivières. Ils entreprendront, chose incroyable, d'aller dix, vingt, trente et quarante lieues par les bois, sans rencontrer ni sentiers ni cabanes, sans porter aucun vivre, sinon du pélun et un fusil, avec l'arc au poing et le carquois sur le dos. S'ils sonl pressés par la soit'et qu'ils n'ont point d'eau, ils ont l'industrie de sucer les arbres, particulièrement les fouteaux, d'où distille une douce et fort agréable liqueur. Nous le faisions aussi lorsque les arbres étaient en sève. Mais lorsqu ils entreprennent des voyages en pays lointains, ils ne les font point pour l'ordinaire inconsidérément et sans en avoir la permission des chefs. Ceux-ci, dans un conseil particulier, ont l'habitude d'ordonner tous les ans la quantité d'hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les laisser dégarnis de gens de guerre. Quiconque voudrait partir autrement, le pourrait faire ù toute rigueur ; mais il serait blâmé et estimé fou et imprudent.

J'ai vu plusieurs sauvages des villages circonvoisins venir à Quieunonascaran, demander congé à Onorolandi, frère du grand capitaine Avoindaon, pour avoir la permission d'aller au Saguenay. Celui-ci se disait Maître et Supérieur des chemins et rivières qui y conduisent, jusque hors du pays des Hurons s entend. De même, il fallait avoir la permission à'Avoindaon pour aller à Québec. Comme chacun entend être maître en son pays, aussi ne laissent-ils passer personne d'une autre nation sauvage par leur pays pour y aller à la traite, sans être reconnus et gratifiés de quelque présent. Cela se fait sans difficulté, autrement on pourrait leur faire empêchement et causer du déplaisir.

Sur l'hiver, lorsque le poisson se retire sentant le froid, les Sauvages errants, comme sont les Canadiens, Algoumequins et autres, quittent les rives de la mer et des rivières et se cabanent dans les bois, là où ils savent qu'il y a de la proie. Pour nos Hurons, Honqucronons et peuples sédentaires, ils ne quittent point leurs cabanes et ne transportent point leurs villes et leurs villages que pour les raisons que j'ai déduites cidessus au chapitre précédent.

Lorsqu'ils ont faim, ils consultent l'oracle. Après, ils s'en vont l'arc en main et le carquois sur le dos, du côté que leur Oki leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des

DES I1UK0NS. 117 chiens qui les suivent. Nonobstant qu'ils ne jappent point, toutefois ils savent fort bien découvrir le gîte de la bète qu'ils cherchent. Lorsqu'ils la trouvent, ils la poursuivent courageusement et ne l'abandonnent qu'ils ne l'aient terrassée. Enfin, l'ayant navrée à mort, ils la font tant harceler par leurs chiens qu'il faut qu'elle tombe. Alors, ils lui ouvrent le ventre, baillent la curée aux chiens, feslinent et emportent le reste. Si la bête, pressée de trop près, rencontre une rivière, la mer ou un lac, elle s'élance librement dedans. Nos Sauvages agiles et dispos sont aussitôt après, avec leurs canots s'il s'en trouve, puis ils lui donnent le coup de grâce.

Leurs canots sont longs de huit à neuf pas et larges d'environ un pas, un pas et demi vers le milieu. Ils vont en diminuant vers les deux bouts comme la navette d'un tisserand. Ceux-là sont des plus grands qu'ils fassent; car ils en ont encore d'autres plus petits, dont ils se servent selon l'occasion et la difficulté des voyages qu'ils ont à faire. Ils sont fort sujets à verser, si on ne les sait bien gouverner ; car ils ne sont faits que d'écorce de bouleau, renforcée au dedans de petits cercles de cèdre blanc bien proprement arrangés. Ces canots sont si légers qu'un homme peut en porter aisément un sur la tête ou bien sur son épaule. On fait aussi d'ordinaire pour chaque jour, quand on est pressé, vingt cinq ou trente lieues dans lesdits canots, pourvu qu'il n'y ait pas de saut à passer et qu'on aille au gré du vent et de l'eau. Ils vont d'une vitesse et d'une légèreté si grandes que je m'en étonnais, et je ne pense pas que la poste peut aller plus vite, quand ils sont conduits par de bons nageurs.

De même que les hommes ont leur exercice particulier et savent ce qui est du devoir de l'homme, les femmes et les filles aussi se maintiennent dans leur condition et font paisiblement leurs petits ouvrages cl les œuvres serviles.

Elles travaillent ordinairement plus que les hommes quoiqu'elles n'y soient point forcées ni contraintes. Elles ont le soin de la cuisine et du ménage. Elles sèment et cueillent les blés, font les farines, accommodent le chanvre et les écorces, font les provisions nécessaires. Parce qu'il leur reste encore beaucoup de temps à perdre, elles l'emploient à jouer, aller aux danses et festins, à deviser et passer le temps. Elles font tout ainsi

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qu'il leur plail du temps qu'elles ont de bon, temps qui n'est pas court puisque tout le ménage consiste en peu, vu même qu'elles ne sont admises en plusieurs festins, ni en aucun de leurs conseils, ni à faire leurs cabanes et leurs canots, parmi nos Hurons.

Elles ont l'invention de filer le chanvre sur leurs cuisses, n'ayant pas l'usage de la quenouille et du fuseau. De ce filet, les hommes lacent leurs rets et leurs filets, comme j'ai dit.

Elles pilent aussi le blé pour la cuisine et en font rôtir dans les cendres chaudes. Elles en tirent la farine pour leurs maris, qui vont l'été trafiquer en d'autres nations éloignées. Elles font de la poterie, particulièrement des pots tout ronds, sans anses ni pieds, où elles font cuire leurs viandes, chair ou poisson. Quand l'hiver vient, elles font des nattes de jonc dont elles garnissent les portes de leurs cabanes. Elles en font d'aulics pour s'asseoir dessus, le tout fortproprement. Les femmes des Che- \cux Relevés môme donnent des couleurs aux joncs et font des compartiments d'ouvrages avec une telle mesure qu'il n'y a rien à redire. Elles corroient et adoucissent les peaux de castors et d'élans et autres, aussi bien que nous saurions faire ici. Elles en font leurs manteaux et leurs couvertures, et y peignent des passements et des bigarrures.

Elles font de même des paniers de jonc et d'autres avec des écorces de bouleau pour mettre des fezoles, du blé et des pois, qu'ils appellent acointa, de la chair, du poisson et autres petites provisions. Elles font aussi comme une espèce de gibecière de cuir ou sac à pétun, sur quoi elles font des ouvrages dignes d'admiration avec du poil de porc-épic coloré de rouge, noir, blanc et bleu. Ce sont les couleurs qu'elles font, si vives que les nôtres ne semblent point en approcher. Elles s'exercent aussi à faire des écuelles d'écorce pour boire, manger et mettre leurs viandes et meneslres. De plus, les écharpes, carcans et bracelets qu'elles et les hommes portent, sont de leur ouvrage. Quoiqu'elles aient beaucoup plus d'occupations que les hommes qui tranchent du gentilhomme entre eux et ne pensent qu'à la chasse, à la pêche ou à la guerre, elles aiment communément leurs maris plus que ne font celles de deçà.

S'ils étaient chrétiens, ce seraient des familles avec lesquelles Dieu se plairait et demeurerait.

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